Le Courrier de l'environnement n°49, juin  2003

L'élevage des bovins et le développement durable

Introduction
Premier message
Dans l'histoire de la modernité de l'élevage des vaches, on ne peut pas parler de développement durable.

Deuxième message
Le biopouvoir moteur du modernisme de l'élevage bovin

Troisième message
Développement durable aujourd'hui : un slogan éphémère ?


[R] Introduction

Même si je ne connaissais pas votre centre d'élevage Lucien-Biset (1), cette journée est aussi, pour moi, une journée du souvenir : c'est sous la présidence de Lucien Biset à l'UNCEIA (2), en 1958, que nous avons débuté les recherches sur le testage des taureaux d'insémination. Une longue collaboration débutait entre les chercheurs et les éleveurs et nous n'avions à l'époque aucun doute sur son adaptation aux moyens de la petite paysannerie pour lutter avec nos concurrents étrangers.
Douze ans plus tard, Jacques Pluvinage, un oncle de Philippe (3), a tempéré les enthousiasmes initiaux des Trente Glorieuses : son ouvrage, Regards sur l'élevage bovin français en 1970, sonnait comme un coup de semonce sur un mode de développement trop centralisé et fondé sur des messages trop univoques : l'élevage vu de très haut. C'est dans cette veine que sont apparus les prémices de création du département Systèmes agraires et développement (SAD) de l'INRA et des recherches qui ont conduit à la création du groupement d'intérêt scientifique (GIS) sur l'élevage dans les Alpes du Nord.
En ce qui me concerne, fils de paysans de Haute-Loire, j'ai donc fondé mes certitudes sur des recherches qui ont conduit à la loi sur l'Élevage, en 1965, puis le doute s'est emparé de moi quand j'ai dû travailler avec les éleveurs de l'Aubrac dont les fonctionnaires de la CEE voulaient geler les terres sans avoir d'alternative crédible à leur proposer. L'Aubrac va bien aujourd'hui et devient même un exemple face à l'empire de l'agro-entreprise. Alors, engagé dans la paysannerie puis dans la mise en œuvre de la productivité, je me pose des questions sur le développement durable en élevage bovin au moment où on parle de néopaysans.
Si je me suis intéressé aux vaches, ce n'est pas seulement parce que je suis zootechnicien, c'est aussi parce que je pense qu'elles sont quelque part un miroir des sociétés qui les élèvent et utilisent leurs produits. Ceci peut vous aider à défendre aujourd'hui votre métier :
- les vaches du royaume sont déjà au cœur des paysanneries : elles leur fournissent les aliments, le fumier et la force de travail pour cultiver les terres. Colbert s'est certes intéressé aux chevaux pour les rendre plus aptes à faire la guerre, aux moutons mérinos pour protéger les gens contre la froidure des hivers, mais il s'est bien gardé de s'intéresser aux vaches dont les pratiques locales d'élevage étaient tellement diverses et éloignées de la culture versaillaise qu'il risquait de générer des révoltes et d'accélérer le processus débouchant à la Révolution de 1789 ;
- dans Les vaches de la République (4) que je viens de publier, j'essaie d'expliquer comment vaches et gens entremêlent leur histoire depuis plus de deux siècles, soit 6 à 7 générations humaines et 20 générations bovines. Tous les liens entre vaches et gens, en termes de modes de vie et de rythme biologique, nous rapprochent plus des vaches que des poules, des cochons et des lapins ;
- pourquoi en serait-il différemment aujourd'hui, même si les gens ne voient plus les vaches qu'à travers leurs packs de lait et leurs beefsteaks hachés et si ces vaches ne voient plus passer les trains ? Et si, pourtant, la maladie de la vache folle était plus qu'une affaire de prions ou de malversations mais, tout simplement, une séquelle de l'histoire de notre société ?
Je voudrais simplement vous délivrer trois messages que j'ai concentrés dans le titre : L'élevage des bovins et le développement durable.

[R] Premier message
Dans l'histoire de la modernité de l'élevage des vaches, on ne peut pas parler de développement durable.

Dans le doute, il faut toujours revenir à l'histoire et se rappeler le principe de base " Quand tu ne sais pas où tu vas, réfléchis d'où tu viens ".


1750 : les débuts de l'industrialisation de l'élevage des vaches en Angleterre
Il y a donc 7 générations, vers 1750, le tableau de départ du modernisme agricole opposait la France et l'Angleterre. Nos ancêtres paysans étaient englués localement dans une léthargie profonde, accablés de charges multiples et en phase prérévolutionnaire. En Angleterre, en revanche, une caste de bourgeois s'est émancipée çà et là des servitudes collectives du système manorial pour pouvoir développer les nouvelles techniques innovantes et faire de l'agriculture autre chose qu'un mode de vie, bref une source de profit comme une autre. Pour eux, l'élevage des vaches doit appliquer les règles de l'industrie pour produire et reproduire la population à travers une sorte de machine-outil. De là quelques principes que nous n'avons fait depuis que mesurer et calculer avec des chiffres et des formules :
- spécialiser les modes d'élevage, en distinguant traite et allaitement, pour répondre aux besoins du marché londonien ;
- faire coïncider dans l'année le cycle des besoins alimentaires des vaches avec celui de l'offre fourragère des prairies (vêlage au 1er avril) ;
- limiter les phases improductives en faisant notamment vêler les génisses à 2 ans ; il fallait procéder de même pour le taureau à qui devait incomber la lourde charge de saillir simultanément toutes les vaches du troupeau dès sa puberté. Bien qu'il paraisse a priori improductif, on commençait à pressentir qu'il avait un impact sur le troupeau supérieur à celui d'une vache.
Bakewell, le concepteur et théoricien de cette zootechnie, s'appuie aussi sur un choix des mâles qui devait aller jusqu'à l'observation de leur descendance : il les loue pour cela à ses clients et se réserve la possibilité de les récupérer pour son élevage si les descendants qu'il observe régulièrement lui plaisent. Il invente, ce faisant, la technique des réseaux élitistes que codifieront, 100 ans plus tard, les livres généalogiques.
Ces mâles exposés dans le pays se sont vendus alors à prix d'or : ce résultat est surprenant, car leur valeur dépendait autant de l'alimentation et de la reproduction que de la génétique, toutes choses qui étaient confondues depuis l'Antiquité sous l'expression de génération animale. C'était bien avant la naissance de Darwin et c'est ainsi qu'ont émergé les races à viande adipeuse des Anglais.
À partir de cette histoire anglaise, fondatrice de l'élevage moderne, se dessinent chez nous 3 vagues de développement, intégrant chacune une phase de modernisme industriel puis une phase de retour partiel de même amplitude puisant en les renouvelant dans les traditions locales paysannes (la formation de la vague puis son ressac). Chacune de ces phases, montante et descendante, dure environ une génération humaine (âge des enfants quand naissent leurs parents), soit 30 à 35 ans.

La vague royaliste
La 1ère vague débute avec la Révolution de 1789. Des nobles en rupture de cour ont émigré en Angleterre en pleine épopée de Bakewell. Ils vont chercher là à redorer leur blason en implantant, dans leurs propriétés herbagères de la Nièvre et de Normandie, le modèle vivant anglais : le jeune bœuf gras Durham. Les concours de Poissy et de Sceaux vont être les lieux d'exposition de ces jeunes bœufs auprès de la clientèle urbaine et ouvrière et les comices agricoles sont chargés de distiller dans les campagnes les principes techniques de cette agromanie-anglomanie.
Cette avancée vers l'adoption des principes de l'industrie en élevage entraîne une désapprobation générale des campagnes face à la croisade des nobles : si ce jeune bœuf pouvait graisser les machines de l'industrie anglaise, il ne pouvait en aucun cas labourer les terres des paysans et répondre à leurs besoins culinaires de pot-au-feu et de viande à braiser. C'est Napoléon III, l'Empereur des campagnes, qui va permettre l'expression de cette réaction : aux jeunes bœufs stériles vont être opposés, dans les concours régionaux destinés à leur promotion, des taureaux et des vaches symboles de la fécondité du peuple de France, portée au pinacle à l'époque.

La vague bourgeoise
Elle correspond à des essais de traduction systématique des principes de Bakewell dans la constitution de livres généalogiques de ce qu'on va appeler des races régionales, dont les animaux sont qualifiés par des pointages morphologiques. L'œuvre de Bakewell survivra donc à travers les réseaux de sélection, même si elle a échoué à l'époque dans l'objectif de spécialisation : les races du Sud seront surtout des races-crus marquées comme les crus de vin par des caractères d'adaptation au milieu et aux usages ; celles du Nord à mixité lait-viande vont, en revanche, hériter de Bakewell des pratiques de consanguinité censées fixer des caractères pour la production de modèles industriels. Au début du XXe siècle, la spécialisation industrielle de l'élevage bovin va progresser avec la mécanisation de l'agriculture, l'organisation du marché laitier et le début du contrôle laitier dans la partie Nord et dans l'Est montagnard où les syndicats d'élevage font figure de marchepied pour accéder aux livres généalogiques en l'absence d'une représentation bourgeoise qualifiée. Les élevages laitiers dominent les exploitations de plus petite taille mais, sauf la Flamande, n'abandonnent pas la mixité lait-viande ; c'est dans le Centre, en Charolais surtout, que se développe une spécialisation herbagère à l'anglaise.
Mais, la lame de retour de cette vague va surtout apparaître quand cette spécialisation herbagère s'avèrera moins résistante à la crise boursière de 1930 que les petites exploitations paysannes de races mixtes qui possédaient en quelque sorte plusieurs cordes à leur arc. Le retour à l'autarcie des années de guerre accentue cette réaction paysanne qui se prolongera avec le dorgérisme et le poujadisme, dans les années 1950.

La vague gaullienne
Ma génération, qui est aussi celle des plus anciens, aura connue, elle, un véritable séisme scientifique et politique.
Jusque-là donc, les éleveurs, comme Bakewell, tout en étant bien formés en biologie, n'avaient pas les moyens de maîtriser dans leurs pratiques les composantes de la génération (reproduction, génétique et alimentation). Or, la découverte de l'insémination et les progrès de la génétique quantitative, diffusés par le biais des gros ordinateurs, vont ouvrir une ère où ces composantes vont être de mieux en mieux maîtrisées et recombinées à l'optimum.
D'un autre côté, les nécessités impérieuses de reconstituer l'appareil productif détruit par la guerre vont sonner le glas de la paysannerie et la fin de la mixité raciale : la lancinante question de la spécialisation et de l'industrialisation de l'élevage bovin nous vient encore d'Angleterre mais, cette fois, via les États-Unis avec le Plan Marshall : en effet, 2 siècles plus tôt, les imitateurs de Bakewell, rejetés de leurs îles par manque de terres à enclore, avaient débarqué sur ce continent où les terres ne manquaient pas ; ils avaient amené avec eux leurs races et les principes de Bakewell pour parfaire leur usinage dans le Nord-Est pour les races laitières et dans le Far West pour les races à viande ; il leur suffisait de parquer les Indiens.
Pas question d'imiter alors nos voisins européens, souvent plus avancés mais à travers des principes inadaptables à notre retard technique et structurel. Les Anglais, adeptes de la double entreprise, financent leur sélection par la distribution du lait devant les cottages, les Hollandais et les Danois disposent de solides structures coopératives autofinancées par la vente de leurs produits et les Allemands, comme les Espagnols et les Italiens, ont une organisation régionale. Rien de tout cela chez nous où la sélection est sous la coupe de petits groupes de bourgeois conservateurs. C'est donc grâce à une loi que la France a soldé, en quelque sorte, sa paysannerie au profit d'une organisation coopérative de la génération bovine associant spécialisation et intensification. La façon dont l'élevage français a exploité les trois types de schémas de sélection (lait, viande pour le croisement et allaitant) pour se situer sur le podium mondial de la productivité de l'élevage bovin a été tout à fait remarquable sur le plan technique : pour une fois, pensions-nous, et grâce à la coopération, la recherche a favorisé des éleveurs modestes plus que l'élite traditionnelle. J. Pluvinage insiste au contraire sur les dégâts que cette mutation sociologique aura engendrés pour toute une génération d'agriculteurs poussés à la retraite, aux emprunts et au bétonnage de leurs exploitations.
Les signes annonciateurs de la crise que connaît enfin la génération actuelle sont apparus en fait dès la fin des années 1960 : déséquilibre lait/viande puis excédents laitiers ; sensibilité du modèle intensif laitier aux crises de l'énergie et du soja, à la recherche de bonnes idées pour suppléer le pétrole : la reconquête des fourrages des zones marginales aura été une " vraie bonne idée " tandis que la pratique plus générale de remplacement des tourteaux par des farines de viande par les industries de l'alimentation animale n'aura été qu'une " fausse bonne idée " : avec le forçage hormonal, elle a conduit en définitive à mettre le poison sur le gâteau du productivisme débridé. C'est ainsi qu'est apparu un nouveau cadre de relation entre l'État et son agriculture : à la productivité sont associées la qualité et l'authenticité. L'élevage doit devenir multifonctionnel et modifier dans ce sens ses manières de produire. Nous allons y revenir.

De quelle génération humaine suis-je ?
Cette histoire de générations humaines pose question : les gens et les vaches naissent et meurent en continu mais il existe des changements de types de régimes, des guerres, des krachs boursiers qui accélèrent en peu de temps le cours de l'histoire. La loi sur l'Élevage est un bon exemple de ce type d'événement touchant à la fois la tête politique (de Gaulle), les structures et l'émergence subite de bâtiments d'élevage que la génération bénéficiaire aura du mal à céder ou à solder trente ans plus tard…
Ces alternances du processus d'industrialisation font penser à ce qu'on pourrait appeler une histoire chiffonnée entre des progressions et des pauses. Le pas de temps de l'ordre de 30 à 35 ans est intéressant ; il signifie que chacun peut en général vivre ce phénomène et qu'il pourrait en transmettre l'information si le processus de formation donnait aux anciens la possibilité de faire part de leurs expériences aux plus jeunes.
Si de tels va-et-vient se manifestent dans chaque vague d'une génération humaine à la suivante dans ou contre le sens d'une modernisation industrielle ou spécialisatrice, alors pourquoi parle-t-on de développement durable aujourd'hui ? Est-ce un nouveau slogan temporaire, plus fort peut-être que les précédents (productivité, équilibre lait-viande, autonomie) et à la mesure des inquiétudes d'une société qu'on dit bloquée ? La régionalisation n'est-elle pas une réponse au changement dans un contexte où on est protégé des dégâts directs ou collatéraux des guerres et même des cracks boursiers ? Mais, pour combien de temps ? Et d'abord, qu'est ce qui génère ces alternances et comment les contrôler ?

[R] Deuxième message
Le biopouvoir moteur du modernisme de l'élevage bovin

Du pouvoir au biopouvoir support d'un développement alternatif
Peut-on trouver un moteur expliquant et entraînant cette sorte d'alternance entre modernité industrielle et repli vers des organisations plus locales, plus autonomes et plus complexes ? Comment se génère le pouvoir entre le savoir technique et sa mise en œuvre sociale ? Derrière le mot de pouvoir, on imagine, en général, le rôle de grands monopoles, familiaux ou non, comme Michelin, Nestlé, IBM qui mettent en œuvre, défendent et transmettent le pouvoir d'une génération humaine à la suivante. Dans le domaine du vivant, de celui de l'élevage des vaches, en particulier, il y a, en général, des différences essentielles :
- d'abord une multitude de décideurs comme vous, par exemple, éleveurs de Montbéliarde ou d'Abondance ;
- ils sont eux-mêmes soumis individuellement à des forces multiples et variables sur la production, les produits, l'environnement, la santé ; ces forces varient selon leur localisation et leur situation familiale ;
- le pouvoir est hiérarchisé (voir l'organisation résultant de la loi sur l'Élevage, par exemple) ;
- il est auto-organisé de haut en bas à partir de pôles structurants : il en résulte des formes de domination autour de ces pôles mais l'évolution du contexte socioéconomique et politique ainsi que les acquisitions de la science peuvent susciter, avec le temps, des réactions de la base qui sont génératrices d'autres modalités et d'autres pôles de domination.
La loi sur l'Élevage, dont les structures ont pu apparaître au départ comme celles d'une usine à gaz, a pu ainsi permettre l'expression de telles résistances à partir de situations géographiques et agraires en rupture avec les règles imposées par des économies d'échelle favorables aux situations les plus techniquement correctes que représente, par exemple, aujourd'hui la Holstein, monument-phare de la spécialisation industrielle.
Le jeu d'ensemble des dominations et des résistances
On peut illustrer cela plus complètement à partir des 3 dernières générations humaines qui traduisent, pour les plus anciens, une histoire vécue :
À la fin du XIXe siècle, les trois grandes races bovines laitières françaises (Normande, Montbéliarde, Frisonne) se constituent à partir de berceaux de race périphériques au territoire national : elles bénéficient là d'ouvertures diverses vers des pays techniquement avancés, à tradition libérale et religion protestante (Angleterre, Pays-Bas, Suisse) et ce à la différence des autres populations de l'Hexagone protégées de ces influences par la politique protectionniste de Jules Méline.
Les premiers schémas expérimentaux de testage des taureaux d'insémination n'ont été autorisés que dans les régions périphériques aux zones d'extension de ces races à partir de leur berceau. Ceci permettait d'éviter la réaction défavorable des sélectionneurs à des pratiques d'insémination qui leur coupaient le marché lucratif de vente des taureaux de monte naturelle. C'est donc dans l'Yonne, le Loiret, le Jura, l'Aveyron et le Tarn puis la Bretagne que les opérations pionnières de sélection se sont développées et ont servi de points d'appui aux centrales laitières et aux actions du Crédit agricole.
Les résistances aux grands schémas productifs se sont ensuite manifestées à leur marge : elles émanent, tant en Aubrac qu'en Franche-Comté, de gens qu'on dit têtus et qui jouent là leur survie et celle de leur établissement d'éleveurs dans un contexte moins adapté à une quête de productivité qu'à une défense de qualité et d'authenticité des produits et des modes de production.
Dans ce jeu périodique, les résistants d'une génération apparaissent comme inspirateurs des futurs dominants de la génération suivante. On peut certes arguer de la pérennité de certaines vacheries de grands sélectionneurs mais c'était avant la loi sur l'Élevage. Mais le changement des pôles de domination est impressionnant depuis les pôles raciaux jusqu'aux pôles de l'industrie laitière : peut-on imaginer une nouvelle polarisation en construction autour d'AOC, d'IGP ?

Le jeu local de la maîtrise technique
L'inconvénient de ce type de fresque, qui montre bien les incidences conjointes de la technique, du territoire et de l'organisation sociale dans l'identification d'un biopouvoir sur l'élevage bovin, c'est qu'il est trop loin de l'acteur et des lieux où s'élaborent les techniques. Je change donc d'échelle en prenant l'exemple d'une technique simple comme celle de l'âge au premier vêlage des génisses, qui inspirait les pionniers anglais et qui était toujours d'actualité à l'INRA quand j'y étais.
On sait que le " best " et le " must " techniques consistent à élever intensivement les génisses laitières spécialisées pour les faire vêler à 2 ans et augmenter ainsi le progrès génétique du schéma, en réduisant l'intervalle de génération. Pour l'éleveur, cela se traduit par un surcoût alimentaire et la nécessité de rompre avec la règle consistant à attribuer aux génisses les zones et les ressources inaccessibles aux laitières. Cette contrainte se répercute sur l'entretien du territoire, dont elle accentue le déséquilibre. Il peut s'en suivre un accroissement de risques écologiques de pollution liée à la monoculture d'un maïs concentrant toute la fumure et un ensauvagement du reste par des friches.
Cette attitude des bons élèves de la technique s'est vite opposée aux pratiques traditionnelles de conduite, plus extensives, des génisses sur des parcelles trop isolées ou éloignées et ce pour un vêlage traditionnel à 3 ans. Les saillies sont faites en liberté par des taureaux souvent peu qualifiés. Pour l'éleveur, cela se traduit par des économies de main-d'œuvre et de charges alimentaires, une meilleure utilisation de son parcellaire mais a contrario par une réduction de ses livraisons de lait et, à terme, de son rang génétique dans l'unité de sélection.
On voit très bien comment ces attitudes individuelles se répercutent dans un sens sur les économies d'échelle de la filière laitière, tant en amont (génétique) qu'en aval (collecte de lait) et, en sens contraire, sur la gestion des territoires et la protection de l'environnement. On est là au cœur de complexités qui sont une donnée permanente de la modernisation laitière et présentement inhérentes à la mise en place des contrats territoriaux d'exploitation (CTE) et de leur substitut. Le biopouvoir qui se profile derrière une telle question, qui a accompagné l'industrialisation laitière, ne peut être une structure établie, une chasse gardée permanente et transmissible comme un privilège. Il s'applique à une situation stratégique complexe. Que ce soit dans le travail, la production de richesses ou la définition de valeurs d'usage, les individus sont à la fois actifs mais aussi contraints par des hiérarchies dans une multitude de relations singulières de pouvoir sur la vie.

Les trois éléments du système
Il est intéressant de noter que ce type de configuration cyclique fait apparaître à chaque génération des mots nouveaux traduisant une représentation systémique à 3 dimensions :
- une dimension cognitive : des techniques issues du savoir populaire ou renouvelées par les progrès de la science (expertise morphologique, index, variant) ;
- une dimension organisationnelle développée à travers des métiers et des qualifications (expert, inséminateur, informaticien, biotechnologue…) ;
- une dimension territoriale (berceau de race en 1900, bassin de production en 1970, zone d'appellation d'origine associant un produit à une population aujourd'hui).
Mais ce biopouvoir n'est pas une fatalité que l'on subit. Il vaut simplement mieux le connaître pour gérer son entreprise selon son histoire, son fonctionnement, sa situation et les projets individuels ou familiaux qui en déterminent l'évolution. Au biopouvoir peut être attachée plus globalement une biopolitique régulatrice.

[R] Troisième message
Développement durable aujourd'hui : un slogan éphémère ?

C'est ainsi, en tous cas, que je le considérerai, face aux incertitudes de la conjoncture, aux travaux remarquables des scientifiques ainsi qu'aux pressions dont ils sont l'objet de la part de la bio-industrie pour utiliser des résultats scientifiques insuffisamment validés.
Les premiers ont du pain sur la planche pendant plusieurs décennies, qu'il s'agisse d'abord de décrypter le génome ainsi que les fonctions des gènes et de leurs combinaisons dans les populations animales existantes, pour les généticiens, avant de procéder à des constructions hasardeuses, type OGM, ignorant le statut social des races, ou qu'il s'agisse de maîtrise l'horloge du développement pour que des cellules différenciées reconnaissent leur mémoire embryonnaire, pour les physiologistes ; il faut les aider et les critiquer dans ce sens. Mais que de pressions malsaines de la bio-industrie pour faire face à la concurrence féroce en prenant des risques insensés ou simplement mal évalués, qu'il s'agisse de manipulations sur les OGM, avant inventaire du bien commun que constitue une race, ou du clonage de reproducteurs d'exception ! Depuis l'Antiquité et avant qu'on ne comprenne le lien entre individu et population, les gens simples ont toujours rêvé à la découverte et au bouturage d'individus hors normes...
On ne peut pour autant, à des échéances mesurables au cœur d'une génération humaine, rejeter la possibilité d'applications à risques et coûts acceptables. J'imagine, par exemple, la possibilité de rompre l'opposition biologique entre les objectifs de sélection des veaux et des vaches dans le domaine de l'élevage allaitant et de répondre en même temps au souci de Bakewell d'éliminer de l'élevage le sexe qui ne sert à rien : le mâle... C'est en effet la femelle qui produit le lait, les veaux et les carcasses dont la viande est la plus tendre et la plus succulente. Est-ce de la science-fiction que d'imaginer un clonage de femelles hypermusclées dont les embryons seraient portés par des clones rustiques dont l'Aubrac pourrait être un modèle ? Mais comment protéger le genre humain des conséquences d'une telle aventure ?

La multifonctionnalité : une fusée à trois étages
Bref, soyons sérieux maintenant et essayons de nous projeter vers l'avenir immédiat.
Je vois personnellement une agrégation de complexités multifonctionnelles opérant à des échelles plus ou moins englobantes.

Le modèle local
Par le petit bout de la lorgnette d'abord, celui qu'on mesure de visu là où on vit, j'aime bien ce que fait le département Techniques d'élevage et Qualité de l'Institut de l'élevage avec l'INAO pour aider les éleveurs et les techniciens à identifier et authentifier des entités multifonctionnelles associant un petit pays, une population et un produit (que de combinaisons sensées et enregistrées par les linguistes au pays des 400 fromages, en particulier !). Les travaux de terrain sont très éclectiques : ils partent de la Brune (une laitière à 9 000 kg) associée à l'Époisses, dans le Chatillonais, puis de la Montbéliarde et du Comté dans les fruitières du Haut-Doubs, de la Maine-Anjou, pour s'étendre au porc et à la charcuterie gasconne ainsi qu'à la carpe des Dombes. Une biodiversité qui ne concerne pas que des situations marginales (Brune dans le Chatillonais) est ainsi valorisée à travers des cultures locales anciennes. La représentation empirique amène tous les protagonistes de chacun de ces sites à placer l'animal et sa race au cœur d'un diagramme à deux directions : l'axe vertical est celui de la qualité du " bien " ou produit tracé depuis les gènes des vaches jusqu'au milieu marchand ; l'axe horizontal rejoint l'histoire de l'élevage et de sa transmission avec le milieu dit naturel : c'est l'axe du " lien " qui qualifie une appellation d'origine (lien au lieu et aux gens).
Les points de vue émis distinguent les contraintes propres à chaque élevage (cercle intérieur) de celles qui posent l'action pour l'avenir dans son cadre naturel, social, technique et économique élargi (cercle extérieur). Ce type de représentation constitue un guide central pour mener à bien une recherche/action du stade de la prise de contact (pour voir) à celui où on tente de cerner les limites du consensus des acteurs pour un projet collectif (pour vouloir) et, enfin, au stade de la définition des règles d'un tel projet associant les pouvoirs publics, les acteurs de la filière et la R/D (pour pouvoir).

L'agrégation microrégionale autour de petites régions
Cette modélisation systémique librement conduite entre acteurs et chercheurs est-elle suffisante pour aider des entités régionales à définir une sorte de biopolitique accompagnant leurs grands projets de développement ? Un stade intermédiaire est nécessaire, pour moi, si on veut faire se rejoindre les points de vue des grandes machineries de la sélection et de l'industrie. Pour avancer dans leur mise en œuvre, je veux donner deux exemples :
- le GIS Alpes du Nord est un bon exemple de productions méthodologiques utiles pour intégrer des techniques collectives en prenant en compte le fonctionnement des filières et celui de l'aménagement des territoires ;
- celui de l'Aubrac, parti d'un modèle de race à triple fin dont Bruxelles voulait geler le territoire et qui est devenu un exemple de développement authentique (durable) valorisant au mieux la multifonctionnalité de son élevage dans une intégration remarquable entre sa tradition et la modernité. De race en voie de disparition en 1975, l'Aubrac a aujourd'hui plus de 100 000 vaches et la petite région des montagnes d'Aubrac est ce qui se fait de mieux comme image d'un développement " durable " qui fait école dans la région Midi-Pyrénées et à l'échelon national. Le Languedoc-Roussillon préfère, en revanche, une image de l'Aubrac plus liée à un territoire riche de ses pierres, de ses eaux et d'une verdure équilibrant la chaleur du littoral languedocien. Le suivi des 40 ans au cours desquels s'est déroulé ce processus de mort annoncé et de résurrection est intéressant pour identifier et mesurer les mouvances des changements de " vagues de développement ".

L'identification régionale
Et si la dynamique de régionalisation, enfin lancée dans notre pays resté très en retard dans ce domaine, offrait un cadre politique adéquat pour adapter l'objectif de multifonctionnalité aux atouts économiques et à la prise en compte des impératifs environnementaux de la région ? C'est en général à ce niveau que les races de grands ou petits effectifs peuvent trouver des assises suffisantes en matière de pilotage à long terme. On ne peut illustrer par écrit et de façon schématique l'évolution à ce niveau régional. La photo de Richeme et le texte qui l'accompagne dans Les vaches de la République suffisent à évoquer l'ampleur des processus d'évolution et le besoin d'adapter leur mise en oeuvre au degré de réceptivité de l'opinion. Richeme a eu raison, mais trop tôt, dans son combat pour le respect des traditions et contre l'adultération de la Montbéliarde par la Holstein rouge.
France du Nord et France du Sud : entre le noir et blanc, et la couleur…
Les critiques et les esprits chagrins peuvent bien sûr craindre la menace de division et d'éclatement national qu'une structure politique régionale peut générer. S'agissant de l'élevage des bovins, on peut dire qu'effectivement, la situation actuelle voit s'opposer deux France :
- celle, en noir et blanc, de la Prim'Holstein et du Charolais au Nord : elle traduit parfaitement le modèle de spécialisation mais aussi de simplification que certains économistes prévoyaient pour l'ensemble de la France dans la veine productiviste des années 1960 ;
- celle, en couleurs, des races et des systèmes multifonctionnels du Massif central, de l'Est et du Sud-Ouest qui ont d'abord résisté à la pression simplificatrice pour faire maintenant figure d'exemple de développement durable.
Peut-être peuvent-ils aider la France du Nord à faire face aux défis que lui pose le développement durable là où les excès de productivité et de spécialisation l'ont menée. Je pense, par exemple, à la reconquête de ses territoires fromagers par une race comme la Normande. Race française de l'après-guerre de 1939-1945, avec plus de 3 millions de vaches, elle est aujourd'hui, avec un demi-million de têtes, laminée par les gros couteaux de la spécialisation laitière et bouchère de masse. Les chercheurs ont pourtant identifié dans son patrimoine génétique des variants de caséines identifiant et améliorant la valeur fromagère des laits de cette race au point que les industriels fromagers et politiques de la région normande ont décidé de " mettre le paquet " des biotechnologies au service d'une renormandisation de leur cheptel laitier Holstein avec des embryons normands favorablement indexés et typés pour la transformation en fromages d'appellation.
Afin d'aboutir pleinement dans le sens de la multifonctionnalité, ce projet devra pourtant vaincre plusieurs obstacles tendus par les tenants de la productivité laitière stricte pour lesquels la Normande joue le rôle de supplétif de la Holstein afin de corriger les insuffisances de richesse de ses laits :
- celui des grands de la filière et de la génétique laitière : pour eux, la Normande doit garder sa productivité génétique et ne pas se disperser dans des voies limitant le progrès génétique du rendement laitier au profit d'une sélection de variants " fromagers " ;
- celui des éleveurs maïsiculteurs qui préfèrent ce statut à celui d'herbager et ne sont pas prêts à abandonner une prime accordée trop libéralement par les politiques ;
- celui des mêmes éleveurs pour refaire en même temps leurs haies et leurs bocages pour limiter les risques environnementaux (pollutions, inondations, coulées de boue) qui alimentent périodiquement les chroniques des journaux.
Entre la France du Nord et la France du Sud, celle des plaines et celle des montagnes, on a en définitive affaire avec deux facettes extrêmes d'un débat politique auquel les régions sont confrontées différemment selon le poids de leur histoire, de leur géographie et les atouts que la connaissance peut leur procurer. Deux types humains souvent aussi : les Aubraciens, aussi têtus que les Franc-Comtois, ont refusé le gel de leurs terres et puisé dans leurs traditions autant que dans le savoir scientifique ; face à eux, les Normands qui possèdent tous les atouts naturels et techniques pour relancer leur race hésitent toujours, en revanche, à affronter leur destin. Dans ce jeu du biopouvoir, au début du XXIe siècle, les conjonctions entre les savoirs empirique et scientifique sont ainsi très variés : saura-t-on maîtriser suffisamment cela à travers la recherche/action ou la prospective pour qu'on puisse parler de développement durable ?
Un dernier message, peut-être, pour conclure cet exposé parti du modèle industriel construit en Angleterre puis aux États-Unis. Il faut aimer nos amis anglais mais il faut en même temps critiquer leurs propositions car l'histoire ainsi que les rapports de l'élevage des vaches et de la société au territoire nous opposent solidement à eux. Ces oppositions peuvent même s'accentuer quand l'influence anglaise s'étend à des pays qui n'ont pas eu ou n'ont pas entretenu leur mémoire. Tout cela dépasse bien sûr l'élevage des vaches pour concerner les comportements des gens et rejoindre, peut-être, de tristes problèmes d'actualité.


Bertrand Vissac est directeur de recherches émérite à l'INRA, ancien chef des départements de Génétique animale et de Recherches sur les systèmes agraires et le développement.


Notes
(1) Texte écrit pour l'assemblée générale des anciens élèves du centre de Poisy (Haute-Savoie), réunie le 12 avril 2003. [VU]
(2) Union nationale des coopératives agricoles d'élevage et d'insémination animale.[VU]
(3)Directeur du centre de formation de Poisy.[VU]
(4) Cf Le Courrier n°45, février 2002, Bibliographie " On a lu, on a vu ", en ligne à www.inra.fr/dpenv/biblic45.htm#republique [VU]