Le Courrier de l'environnement n°43, mai 2001

Le Chancre coloré et autres affections du platane

Encadré : Le Tigre du platane
Réminiscence bibliographique


Face à une alarme croissante de nos concitoyens devant l'état sanitaire de plus en plus dégradé des platanes des villes et des routes, l'INRA a été amené, dès 1978, à entreprendre un important travail d'analyse. Devant une situation confuse où intervenaient manifestement divers facteurs, seuls ou combinés, il s'agissait d'abord de déterminer et de faire la part des choses pour ensuite pouvoir espérer conduire des améliorations.
À la suite de travaux menés dans les laboratoires de Pathologie de Montfavet puis de Montpellier, un état des lieux s'est rapidement dessiné. À côté d'affections foliaires quelquefois spectaculaires mais assez peu importantes (Anthracnose, Oïdium et le ravageur Tigre du platane), il est apparu que le platane avait été jusqu'ici surtout sévèrement affecté par le développement d'une série de champignons polypores (Fomes, Inonotus, Phellinus...). Ceux-ci sont à l'origine de pourritures, cavités, troncs creux, visibles partout avec, comme corollaire des dépérissements lents et, surtout, une perte de résistance mécanique et des chutes de branches ou même d'arbres entiers. Aggravé par des conditions de végétation difficiles liées au contexte urbain (sol, climat, travaux...), le développement de ces parasites est assez ancien et constituait jusqu'alors la cause des 4/5 des dégâts constatés sur cet arbre (plus quelques fuites de gaz, des dégâts de sel...). Un entretien plus judicieux (tailles plus rationnelles essentiellement) pourrait progressivement atténuer fortement les effets de ces organismes en fait assez peu agressifs.
Mais, depuis une dizaine d'années, un champignon Ascomycète, Ceratocystis fimbriata f. spéciale platani, introduit des États-Unis à la faveur de la IIe Guerre mondiale et d'une virulence extrême pour le platane, constitue une grave menace pour les plantations européennes. Il est l'agent de la maladie dite du Chancre coloré qui sévit actuellement dans toute l'Italie, le Sud de la Suisse et le Sud-Est de la France (avec un front avancé dans la région lyonnaise). Quelques spores introduites dans une blessure minime provoquent une infection qui, irrémédiablement, va tuer un beau platane en 4 à 6 ans selon la localisation de la contamination. Tous les essais de traitement chimique ont échoué à cause de la localisation très interne du parasite, hors d'atteinte même des fongicides dits systémiques (véhiculés par la sève).
L'étude de l'épidémiologie du champignon, menée pour une bonne part à l'INRA, a précisé les principaux moyens de dissémination (outils, engins, eaux courantes) mais les mesures de prophylaxie que l'on peut en déduire sont astreignantes et souvent mal ou même pas du tout appliquées. Malgré les efforts déployés par le Service de la protection des végétaux (détection, élimination des arbres atteints...), le résultat est alarmant. Plus de 25 000 sujets adultes ont déjà péri en France et, dans les zones où rivières et canaux d'irrigation favorisent la propagation de la maladie, celle-ci élargit de façon impressionnante les vides créés dans les plantations (Vaucluse, plus particulièrement).
Bien que la bataille de l'information et de la sensibilisation ait été sérieusement engagée, soutenue par des arrêtés préfectoraux, on peut craindre, au moins pour certaines zones, de voir les platanes complètement éliminés. Compte tenu du rôle considérable qu'ils jouent dans le cadre de vie et, plus largement, dans l'environnement de nos régions méridionales (et même nationales), une assurance pour l'avenir de l'espèce a été recherchée dans la quête ou la création d'un type d'arbre résistant à la maladie.
Un travail a d'abord été réalisé pour asseoir nos connaissances dans le champ de la génétique de cet arbre, en fait assez peu étudiée jusqu'ici ; et les outils moléculaires modernes ont permis de préciser clairement les origines de notre platane commun qui se confirme, comme supputé antérieurement, être un hybride entre le platane indigène aux États-Unis (Platanus occidentalis L.) et celui spontané au Moyen Orient (P. orientalis L.) : des individus des deux espèces, réunis au XVIIe siècle dans deux ou trois jardins botaniques d'Europe, se sont spontanément hybridés et les semis naturels qu'ils ont produits ont manifesté des formes de feuilles suffisamment particulières pour retenir l'attention et faire l'objet de multiplication.
De cet historique génétique, il ressort deux éléments importants. L'origine forcément récente et ponctuelle de notre platane européen détermine une base génétique et une diversité très étroites, ce qui implique qu'il y a très peu de chances qu'il possède une potentialité quelconque de résistance. En revanche, le parent d'Amérique, pays d'origine du parasite en cause, présente, lui, a priori une diversité génétique très large, à l'échelle de l'étendue de son aire naturelle qui couvre pratiquement tout l'Est des États-Unis.
De fait, comme l'a révélé dans un premier temps une simple enquête épistolaire, des sources de résistance avaient été mises en évidence dans le Mississipi par un chercheur de l'USDA (ministère états-unien de l'Agriculture), F.I. McCracken, qui nous a permis de les exploiter (nous ne le remercierons jamais assez). Issus de populations locales, les jeunes arbres qu'il nous a montrés sur place faisaient preuve, après une sévère inoculation par le champignon, de réactions très positives. Malheureusement, ces arbres ne sont pas du tout acclimatés aux conditions de nos régions et ne pouvaient être cultivés directement. Nous avons donc dû récupérer la résistance par croisement pour créer un type d'arbre résistant et cultivable chez nous. Évidemment, nous avons choisi comme deuxième parent un individu (en fait plusieurs) de l'espèce orientale afin de recréer un arbre semblable à notre platane commun qui malgré tout possède beaucoup de qualités (rusticité, rapidité de pousse...).
La démarche impliquait d'attendre la floraison des boutures introduites et de réaliser les hybridations dès que possible, tout en mettant au point, en parallèle, un test d'inoculation pour estimer la résistance des hybrides attendus. S'en est suivi un premier travail de débroussaillage destiné à mieux connaître la plante platane, de la technique de semis à l'élevage de plants d'âges variés, afin de provoquer des infections reproductibles à des stades de développement croissants ceci, en conditions contrôlées. En fait, la très grande virulence du parasite et sa progression interne selon des modalités complexes ont augmenté les difficultés de ce travail et abouti, entre autres, à la nécessité d'attendre que les arbres aient un âge et un diamètre suffisants (2 ans, 20 mm) pour qu'ils soient capables d'exprimer leurs potentialités de résistance. Nous avons ainsi obtenu des milliers de graines hybrides et planté, cultivé et testé plus de 10 000 plants. Cette année, c'est-à-dire plus de 10 ans après l'introduction des premières boutures américaines, une douzaine de plants ayant survécu à deux inoculations successives et luttant vaillamment contre une troisième donnent bon espoir d'avoir abouti à un matériel intéressant, capable de maîtriser notablement les infections auxquelles il sera confronté dans " la nature ". La sélection est évidemment sévère, mais le comportement aux autres maladies (Anthracnose, oïdium..., cf plus haut) devait aussi être pris en compte, ce qui a entraîné beaucoup de déchets supplémentaires. En définitive, quelques observations complémentaires devraient permettre de classer les plants de ce petit groupe restant afin d'optimiser nos résultats, tout en conservant un minimum de diversité génétique.
Il reste que, si ces plants donnent l'espoir de profiter encore longtemps de la frondaison des platanes, la conservation des belles plantations existantes doit faire l'objet d'efforts importants, s'appuyant sur une vigilance de tous les instants, même dans les régions où la maladie n'existe pas, et une application soignée de la prophylaxie. Ce n'est pas aussi compliqué qu'il n'y paraît mais relève surtout d'une juste estimation du risque... et de son prix .


Encadré
Le Tigre du platane
Présent en Italie depuis 1964 au moins, remarqué pour la première fois en France à Antibes en août 1975, Corythucha ciliata (Hémiptère Tingidé) est un autre immigrant américain, une punaise envahissante qui se nourrit en ponctionnant les feuilles. Occupant une niche écologique vide, à peu près dépourvu d'ennemis naturels, le succès de cet insecte n'est limité que par les conditions climatiques.
Trois générations se développent, à la face inférieure des feuilles du platane, où l'on peut trouver tous les stades, de la jeune larve à l'imago, ainsi que les oeufs ; les punaises se réfugient sous les écorces pour hiverner.

Individu adulte (3,5 mm)
R. Préchac del.


Réminiscence bibliographique
Vigouroux A., 1989. Le point sur la recherche d'une résistance à la maladie du chancre coloré du platane. Courrier de la Cellule environnement de l'INRA, 6, 12-20.
Et deux clics : www.ifas.ufl.edu/~insect/trees/sycamore_lace_bug.htm www.luberon-news.com/jardin-du-chene/