Le Courrier de l'environnement n°33, avril 1998

Mission : vigies


Les choses sont ainsi faites : le champ qu’offre l’environnement à la recherche est atypique. En constitution et en constant remaniement, il mêle des approches de natures différentes et fait voler en éclats les barrières entre les disciplines.

Plusieurs singularités caractéristiques

En premier lieu, l’environnement fait une large place à la complexité et à l’interaction ; il nécessite aussi de nouvelles conceptions (nouvelles problématiques, nouveaux objets, approches par les impacts et les risques...), d’autres concepts (paysage, végétations urbaines, système d’agriculture intégrée, multifinalité de l’espace... En formation, ces concepts restent donc fragiles, voire de consistance pour l’instant limitée), et de nouveaux modes d’expérimentation (mésocosme, bassin versant, recherche-action...).

Tel quel, il entre en conflit avec certaines conceptions de la science (le débat sur les critères de l’objectivité applicables aux travaux multidisciplinaires est, par exemple, récurrent), avec la structuration disciplinaire de la science occidentale (l’inaccessible pratique de la pluridisciplinarité...), voire avec l’organisation de l’appareil de recherche et avec les systèmes de valeurs et les idéologies qui sous-tendent, implicitement ou explicitement, tout l’édifice.

En second lieu, les approches environnementales s’inscrivent dans une perspective où le temps a une importance majeure. Et cette perspective est, entre autres choses, marquée par un impératif d’anticipation et de maîtrise des risques induits. Tout cela renvoie à des questions nouvelles de l’ordre du prédictif qui parfois suscitent des réticences de la part de certains scientifiques. Et, quand il s’agit de dénoncer les panacées ou d’imaginer qu’une avancée technologique puisse induire des risques, cette façon de voir les choses heurte de front les conceptions idéologiques positivistes encore plus ou moins présentes dans le monde de la recherche.

En troisième lieu, le champ de l’environnement est profondément imprégné par une construction socio-politique des interrogations et des priorités. C’est une caractéristique constitutive de la notion même d’environnement pour laquelle sociétés, activités humaines, milieux naturels ou non, cycles et flux biologiques et écologiques sont en interaction de façon permanente, multiple et souvent inattendue. Des conceptions socio-politiques globales (le projet de développement durable, le principe de précaution, des orientations politiques...) y interfèrent avec les projets et les options d’acteurs sociaux, économiques et politiques, alors que configurations sociales et rapports de force sont en constante évolution. Tout cela peut aller jusqu'à induire des risques de « pollution » des problématiques scientifiques ou des jeux d’influence internes au monde de la recherche.

Enfin, il ne faut pas se cacher que la construction du champ de l’environnement peut, comme d’autres, être tributaire de l’état des relations entre la Science et la Société qui, actuellement et malgré l’irruption de l’éthique, laisse transparaître une défiance grandissante du citoyen face aux choix des orientations de recherche ou face à l’expertise scientifique, et en appelle à de nouvelles formes de dialogue entre les scientifiques et la société. Les débats qui ont actuellement lieu, par exemple, autour de l’utilisation des organismes génétiquement modifiés en sont l’une des expressions.

En bref, le champ de l’environnement déstabilise bien des conceptions, prête à controverses et force la reconfiguration des têtes, bien faites ou non.

Mais il n’y a là rien de rédhibitoire pour une réelle approche scientifique. Un bon nombre de champs se sont, à un moment ou à un autre de leur histoire, trouvé dans cette situation, la science n’est jamais hors la société et « l’expérience a prouvé que c’est souvent aux frontières entre disciplines que les grandes découvertes ont lieu » (J.P.Changeux - in J.P. Changeux et P. Ricoeur : La nature et la règle, ce qui nous fait penser. Odile Jacob, 1998.).

Début 1998, et après une montée en puissance, progressive, diront certains, laborieuse, diraient peut-être d’autres, l’INRA a franchi une nouvelle étape : dans la restructuration, et avec la qualité des produits végétaux et animaux, la nutrition humaine et la sécurité des aliments, ainsi que les impacts sociaux et économiques des activités tournant autour de l’agriculture et de l’espace rural, l’environnement a été affiché comme une priorité scientifique de l’Institut.

Parmi les nouvelles directions scientifiques, la direction « Environnement, Forêt et Agriculture » se voit confier plus particulièrement les questions d’environnement et de gestion des territoires. Par ailleurs, les autres directions scientifiques et les secteurs associés (« Élevage et produits animaux », « Plantes et Produits du Végétal », « Nutrition humaine, Sécurité alimentaire » et « Société, Économie, Décision ») intègrent, chacune sous leur angle spécifique, « le caractère désormais indissociable des problématiques de production et de protection de l’environnement ». Simultanément, le rôle des directions scientifiques a évolué, privilégiant des fonctions d’orientations stratégiques et d’animation scientifique, exercées dans une perspective plus collégiale et intégrée qu’auparavant.

Pas plus que d’autres, l’INRA ne pouvait pas plus échapper à l’appel de l’environnement et du développement durable qu’ignorer les évolutions de la demande de la société. Les agriculteurs se seraient d’ailleurs chargés de le lui rappeler. « Les agriculteurs doivent négocier avec l’État une recherche horizontale et, non pas comme aujourd’hui, une recherche qui passe seulement par les filières de production. [...] Il faut adopter, sans ambiguïté, de nouvelles pratiques de production qui autorisent un développement durable en équilibrant les facteurs économiques, écologiques, éthiques et d’équité [et, par exemple] évaluer toute innovation technique en fonction de la probabilité de pollution qu’elle va entraîner » a récemment écrit Luc Guyau, président de la FNSEA (La terre, les paysages et notre alimentation. Pour une alliance agriculteurs/consommateurs. Le Cherche midi éditeur, 1998).

La mutation a donc touché simultanément les conceptions, les priorités, les dispositifs et les hommes. Qu’elle eût laissé de côté la Délégation à l’environnement aurait à juste titre paru suspect. Le propre d’une structure de mission, par nature légère et exploratoire, est bien de se savoir guettée par l’obsolescence et la disparition est moins la rançon d’éventuels échecs que l’effet de succès. Même les organisations sont mortelles.

Pourquoi avoir créé une Mission Environnement-Société ?

Trois présupposés sont à la base de cette décision. Premièrement, le champ de l’environnement est pour partie socialement déterminé, intrinsèquement hétérogène et durablement instable. Deuxièmement et pour reprendre les propos de Paul Vialle, directeur général, « l’INRA tire sa mission des problèmes concrets qui se posent à la société » ou que la société pose. « Axes stratégiques » et « objectifs opérationnels » doivent « donc être organisés autour de ces problèmes de société ». Troisièmement, si les directeurs scientifiques définissent collégialement les orientations de l’Institut, ils ont aussi besoin de disposer d’informations non standard pour éviter les pièges de la routine ou de la pensée unique.

Le mandat de la Mission Environnement-Société, autrement écrit « la ME&S », qui se prononce « la messe », s’appuie sur ce trépied. Comme d’autres services et à partir de deux points de vue, l’un scientifique, l’autre socio-politique, elle a, en premier lieu, à rassembler les éléments du domaine de l’environnement propres à contribuer aux réflexions stratégiques des directeurs scientifiques et au développement des approches transversales, en deuxième lieu, à fournir les points de repères qui permettent de vérifier l’adéquation des stratégies, des objectifs et des finalités des recherches aux demandes, en troisième lieu, à baliser les zones d’ombres laissées hors stratégies pour y repérer éventuellement des enjeux nouveaux et permettre d’anticiper sur leur émergence, et, en dernier lieu, à participer à l’organisation des interactions entre Institut et société.

Il revient donc à la ME&S, structure légère fonctionnant officiellement sur un mode méthodiquement non-conformiste, de conduire des activités de veille, d’alerte et d’information dans le domaine des interactions recherche-environnement-société et, notamment, d’identifier des thématiques et des enjeux émergents (et de suggérer les problématiques correspondantes), de participer à l’estimation des conséquences environnementales de nos propres orientations ou travaux, de contribuer à l’identification d’acteurs nouveaux ou d’opérations innovantes de terrain, d’amorcer des coopérations, de valoriser des informations en interne comme en externe et de suivre et d’alimenter les débats sociaux portant sur les enjeux environnementaux.

L’équipe est petite et mêle fonctionnements via la hiérarchie et en réseau, méthodes formalistes et informelles, réunions « sérieuses » et ateliers de controverse. Sous la co-responsabilité des directeurs scientifiques « Environnement, Forêt et Agriculture » et « Société, Économie, Décision » mais en lien avec les autres secteurs, huit permanents et quelques travailleurs et travailleuses invités se partagent sans s’y spécialiser deux pôles d’activités, les affaires scientifiques et politiques, et l’information. Le Courrier de l’environnement de l’INRA reste le porte-drapeau d’un ensemble de documents plus ou moins « gris ».

Un programme en forme de lettre de course

Ce n’est pas par hasard que l’INRA s’est doté d’une telle structure. Comme le ministère de l’Environnement et de l’Aménagement du territoire, avec sa Cellule de Prospective et de Stratégie, l’Institut a souhaité disposer d’un regard systématiquement décalé sur sa pratique et le monde qui l’entoure et lui donne légitimité. Cela n’en confère, modestement, que plus de responsabilité à la ME&S. Roi et fou du Roi font couple inexorablement, sans paranoïa ni mégalomanie.

[R] Patrick Legrand est responsable de la mission Environnement-Société

L'équipe de la ME&S.