Le Courrier de l'environnement n°33, avril 1998

Le jeu de rôle des dégâts de gibier


Où l’on s’aperçoit que la manipulation de principes scientifiques de haute portée nous amène à considérer nos ancêtres comme relativement peu fréquentables par les écologistes du 7e arrondissement (1).

Les conflits entre l’homme et les grands herbivores pour le contrôle de la production de biomasse végétale sont une très vieille histoire. Sans doute les premiers temps de l’humanité ont-ils vu jouer chez nos ancêtres les mêmes mécanismes de régulation qui aboutissent dans les populations animales que nous connaissons à un partage effectif des ressources entre individus de même espèce ou d’espèces différentes. Quand on observe de nos jours, par exemple dans les savanes africaines, des rassemblements de plusieurs espèces, on constate, sans être un spécialiste, que les représentants des diverses espèces ne « se marchent pas sur les pieds » dans leur activité alimentaire, qu’il y a un évident partage des préférences (les uns paissent sur les herbes hautes, d’autres sur les herbes courtes, d’autres encore exploitent le bas ou le haut des végétaux ligneux), et qu’ils parviennent même à ce que des ressources concentrées comme les points d’eau puissent être partagées sans conflit grâce à une distribution organisée non plus dans l’espace mais dans le temps. Et tout cela sans pour autant aboutir à des situations assimilables à des conflits.

Les régulations que j’ai évoquées font appel, pour faire court, à trois mécanismes principaux: le partage de l’espace (« je suis ici et toi, tu n’empiètes pas sur mon espace »), la cohabitation (« je veux bien partager mon espace avec toi ») et la hiérarchie (« vous autres utiliserez cette ressource quand je me serai servi »). Appelons ça, pour faire branché, des mécanismes de « partage en temps réel ». A l’arrière-plan de ceux-ci existent d’autres mécanismes, beaucoup moins évidents, relativement stabilisés, fruits d’une longue évolution, et qui ont abouti à l’organisation de la vie des ensembles d’espèces qui occupent le même morceau de biosphère : par exemple le partage de la végétation entre les divers brouteurs ou paisseurs de la savane, tel que nous l’avons évoqué plus haut. Ces régulations profondes incluent bien sûr les différences anatomiques et physiologiques, mais aussi des différences comportementales parfois très complexes. Nous appellerons ça des « spécialisations a priori ». Les préférences alimentaires en sont un exemple particulier.

Quand l’homme ne s’est plus contenté de cueillir des végétaux, mais a commencé à les domestiquer, il a par là-même créé le problème des dégâts en mettant en place une ressource nouvelle, concentrée dans l’espace, et éventuellement abondante, dans le territoire déjà occupé par diverses populations d’animaux herbivores. Imaginons une nouvelle clairière cultivée dans la brousse ou la forêt. Cette arrivée de ressource va faire jouer chez les animaux sauvages des règles de partage locales. La parcelle est le plus souvent petite par rapport aux espaces individuels des espèces présentes, donc le partage de la nouvelle ressource va concerner en fait peu d’individus de peu d’espèces. Ceci veut dire que toutes les différences, préférences ou compétitions possibles ne seront pas mises en jeu. Le hasard va jouer un rôle important dans la nature des dégâts potentiels, car c’est par hasard que la parcelle va se trouver dans le domaine d’une femelle de l’espèce x plutôt que dans le domaine d’un groupe de mâles de l’espèce y. C’est aussi le hasard, ou plus exactement un ensemble de paramètres non contrôlables, qui va faire que l’animal en question va effectivement visiter la parcelle (plutôt que d’aller ailleurs) et y manger (plutôt que de seulement y passer). Dans la très grande majorité des cas que nous connaissons, le dégât affectant une parcelle cultivée particulière est donc un événement rare dans la vie de l’animal, c’est-à-dire qu’un individu particulier a une probabilité limitée de visiter justement cette parcelle-là au cours d’une période donnée. Donc retenons cette première règle : dans le cas d’une parcelle cultivée prise isolément, la probabilité d’occurrence d’un dégât n’est pas chiffrable et la nature du dégât éventuel n’est pas prévisible. Maintenant, imaginons non pas une parcelle, mais toute une région où des cultivateurs auraient défriché par-ci par-là tout un ensemble de parcelles dans la forêt. On va se trouver alors dans une situation relativement prévisible sur des bases statistiques, d’abord parce que les défrichements n’auront sûrement pas eu lieu n’importe où (par exemple la majorité des défricheurs auront choisi des lieux à sol profond, ou des lieux où la végétation est plus combustible), ensuite parce que la multiplicité des lieux va faire que l’ensemble des parcelles va « intercepter » la majorité des individus animaux présents. Les premiers cultivateurs, qui étaient tout aussi capables que M. Jourdain de faire des statistiques sans avoir fréquenté le département de Biométrie, ont dû acquérir assez vite un savoir de bon sens sur le risque que telle ou telle culture, faite dans telles ou telles conditions, soit attaquée.

A ce stade de la culture de parcelles isolées en forêt (que l’on trouve encore dans des populations pratiquant la culture sur brûlis), on a encore une sorte de cohabitation entre la ressource nouvelle « culture » et un ensemble de populations animales sauvages non modifiées (bien sûr je ne veux parler ici que des grands mammifères, mais le raisonnement resterait valable, à des nuances près, pour les rongeurs, les oiseaux et les insectes). En réalité, les bouleversements du Néolithique ont franchi un degré de plus, à travers des aménagements beaucoup plus étendus, aboutissant à la transformation complète des écosystèmes. Deux types principaux d’aménagement sont intervenus dans cette transformation : d’une part, le défrichement avec création de parcelles cultivées multiples, regroupées en ensembles plus ou moins continus en fonction des caractéristiques du sol et, d’autre part, la création de parcours pastoraux par élimination de tout ou partie des ligneux, grâce au feu ou aux outils, et leur entretien. Dans les régions intensément aménagées depuis 6 000 à 7 000 ans, comme les plaines d’Europe moyenne (par exemple, le quart nord-est de la France), la succession de centaines de milliers de journées de travail du sol et de contrôle de la végétation a abouti à des transformations inimaginables de tout l’écosystème. Les paléoécologistes et les préhistoriens en ont publié de nombreux exemples : ainsi ont disparu la quasi-totalité des buttes, dépressions, lacs et mares caractéristiques du paysage de la steppe périglaciaire ; ainsi certains secteurs du Bassin parisien pouvaient-ils, à certaines époques, avoir été couverts non de forêts comme nous l’imaginons pour nos ancêtres les Gaulois, mais par une prairie à noisetiers ! Et ce ne sont que quelques exemples. Face à de telles transformations des écosystèmes, les populations animales sauvages ne pouvaient rester dans leur état primitif, et l’on a quelques indications que les cultivateurs préhistoriques réalisaient des destructions massives de toutes les grosses bêtes. Résultat, certaines espèces ont disparu, d’autres ont subi des changements importants d’abondance et de répartition.

Pour en rester aux périodes historiques en France, on connaît quatre espèces de grands ongulés (Élan, Bœuf sauvage, Bison, Cheval sauvage) ayant disparu plus ou moins tardivement. Leur cas respectif éclaire bien les relations entre homme et grande faune. Parmi ces quatre espèces, trois (cheval, bœuf, bison) avaient été florissantes aux périodes glaciaire et postglaciaire sous leurs formes adaptées à la prairie ou à la steppe. Ces formes ont disparu aux temps préhistoriques et n’ont alors subsisté que leurs représentants forestiers. Les quelques témoignages historiques valables montrent que ces populations forestières survivantes étaient quasi relictuelles dès le Moyen Âge, en tous cas sur le territoire actuel de la France, et n’ont survécu que par la grâce des princes, dans des zones de chasse privilégiées. Pour ces quatre espèces, la diminution des populations sauvages me paraît correspondre à la conjonction de deux phénomènes : l’incompatibilité de leur présence avec la densification des activités humaines et la domestication. Pour le premier point, il faut retenir qu’aux époques gauloise et gallo-romaine, l’espace cultivable était exploité de façon relativement intensive, avec un habitat dense, et les zones boisées étaient « dégradées », à l’aune de nos standards actuels, sous l’effet de l’exploitation du bois et du parcours des troupeaux. En l’absence de mesures particulières, assimilables à des « mises en réserve par le prince », on voit mal comment les grands ongulés sauvages auraient pu résister à la concurrence ! Pour ce qui est du rôle de la domestication, il est remarquable que les deux espèces qui ont subsisté le plus longtemps (bœuf et cheval), étaient déjà domestiquées de longue date, au point qu’on ne peut affirmer que les populations résiduelles n’étaient pas des « redevenus sauvages » ou des reconstitutions volontaires dans un but de chasse.

La moralité de cette longue histoire est que la manipulation, involontaire ou volontaire, directe ou indirecte, des espèces et des populations de grands animaux sauvages, et de leurs habitats, a eu depuis plusieurs millénaires une ampleur que nos esprits politiquement corrects oublient généreusement quand ils donnent des conseils aux pays lointains. Au regard des préoccupations écologiques telles qu’elles sont médiatisées de nos jours, le tableau était vraiment consternant : dégradation des forêts, érosion, surpâturage, atteintes majeures à la biodiversité...

…Et ça ne s’est pas arrangé ensuite !

Pour revenir à notre propos, on peut dire que, dès ces périodes lointaines, l’homme a été responsable des éventuelles relations négatives entre la faune et ses activités agricoles. L’évolution récente des populations des espèces communes de nos jours (Chamois, Isard, Bouquetin, Cerf, Chevreuil, Sanglier) est en apparence simple : abondantes avant le XIIIe siècle, elles auraient diminué ensuite du fait de l’intensification agricole et de la démocratisation de la chasse pour augmenter dans les cinquante dernières années à cause des réintroductions et du plan de chasse. L’histoire de nos « quatre disparus » du Moyen Âge suggère que cette première analyse est beaucoup trop simpliste. Pourquoi pensons-nous que ces espèces étaient florissantes « autrefois » ? Parce que ça paraît « aller de soi » avec « une campagne plus sauvage et plus boisée » et des « tableaux de chasse mirobolants » ; malheureusement ces deux affirmations sont contestables. Le taux de boisement était plus faible que de nos jours, au moins du XVIe au XIXe siècle, et la campagne infiniment plus peuplée ; les troupeaux étaient gardés ; les forêts étaient très largement utilisées (droits d’usage) pour la cueillette, la collecte du bois de feu, le pacage. Bref, il y avait du monde partout et tout le temps, au moins de jour. La situation des animaux sauvages, en termes d’espace disponible et de dérangement, ressemblait peut-être plus à ce qu’elle est de nos jours dans les « banlieues vertes ». À la différence près que les citoyens de ces banlieues n’ont pas la même activité de braconniers-cueilleurs que pouvaient avoir les paysans d’il y a 300 ans, loin s’en faut ! Quant aux tableaux de chasse, rappelons que seuls les seigneurs chassaient et que, malgré l’importance des équipages, l’effort de chasse au grand gibier était moindre que ce que représente actuellement le total des équipes « sanglier », « cervidés » et les équipages de chasse à courre, au moins dans certains départements. Du fait de la « protection » dont bénéficiaient les grands gibiers dans un but de chasse, les paysans subissaient des dégâts sans moyen légal de réagir, à part le gardiennage des champs, malaisé de nuit… ou l’autodéfense en toute discrétion. Mais, en se référant aux rares données quantitatives existantes, on peut penser que les populations de grand gibier étaient en fait irrégulièrement réparties, à des densités moyennes, avec, sur le long terme, des fluctuations d’abondance perceptibles. Dernier élément notable, ces populations animales étaient régulées en outre par un grand prédateur, le loup. Le XIXe siècle n’a pas différé fondamentalement de certaines phases des siècles précédents pour ce qui est de l’abondance des grands gibiers : ce n’était sans doute pas la première fois que ceux-ci étaient rares. Mais il s’en distingue considérablement sur d’autres plans : l’intensification agricole s’est accentuée et le taux d’occupation des terres par l’agriculture y a sans doute atteint un maximum, avec maintien de la forte présence humaine dans la campagne comme aux siècles précédents ; dans le même temps, les efforts de contrôle de la faune se sont renforcés, le meilleur exemple étant le loup, pour lequel une véritable politique d’éradication a été menée, basée sur la puissance publique et l’usage du poison. Les loups étaient devenus rarissimes dès la fin du XIXe siècle, mais les grands herbivores n’ont pas vu pour autant leurs populations se multiplier ou leur distribution s’étendre. C’est seulement après 1945 que la situation va globalement changer, car pour la première fois depuis très longtemps, plusieurs facteurs de l’environnement général de la faune sauvage vont agir dans le même sens. Examinons chacun de ces facteurs avec attention, car ils sont une partie importante de l’explication des dégâts.

Le premier facteur, qui présente lui-même de multiples facettes, est l’accélération du progrès technique en agriculture. La sélection de nouvelles variétés cultivées, la modification des spéculations et des systèmes de production, enfin la mécanisation ont déclenché une évolution continue dans l’occupation de l’espace rural : diminution de la population agricole active, diminution de la présence humaine dans la campagne et changement des paysages. Les systèmes sont devenus plus intensifs là où l’investissement pouvait être fructueux et plus extensifs ailleurs. Si la fréquentation des forêts étendues et leur mode d’exploitation ont relativement peu changé, l’environnement offert par les bois petits ou moyens s’est modifié radicalement : d’une fréquentation utilitaire (bois, cueillette, parcours d’été pour le bétail), ils sont passés à une fréquentation récréative (promenade, champignons) ou à pas de fréquentation du tout. Dans beaucoup de régions, les taillis à courte rotation ont été abandonnés ou leur rotation allongée, d’où un vieillissement des peuplements, avec augmentation de l’hétérogénéité et des ressources alimentaires (semences). Les parcelles difficiles à travailler sont généralement passées au stade de friches plus ou moins embroussaillées ou boisées. Les plantations de résineux, qu’on a l’habitude de considérer sous leur aspect négatif de boisement monotone et sans sous-étage, mais qui en réalité passent par des stades très favorables, en termes d’abri et de nourriture, aux grands animaux, ont finalement constitué un manteau d’arlequin de parcelles plus ou moins accueillantes. Pour comprendre l’effet de cette évolution, plaçons-nous maintenant du point de vue d’un ongulé de plaine (pour ne parler que de ceux-là). De quoi a-t-il besoin pour survivre ? Au minimum de quelques îlots inutilisés de bois ou broussaille comme abri diurne, et d’espace alimentaire tranquille autour. Eh bien, même ce petit minimum était bien rarement disponible dans la situation du début du siècle, alors qu’il est la règle dans l’espace rural actuel. Le chevreuil est l’exemple parfait d’une espèce qui a profité au maximum de ce changement d’environnement. Dans la situation ancienne, le chevreuil n’existait que dans des boisements d’au moins quelques centaines d’hectares. Depuis deux décennies environ, est apparu ce qu’on appelle « écotype de plaine », qui consiste en réalité pour un chevreuil à se contenter d’un petit bois comme « centre de tranquillité » et à exploiter l’espace ouvert environnant. Ce comportement « nouveau » est en fait simplement une adaptation des comportements existants à la nouvelle donne. La réponse du cerf, espèce de beaucoup plus grande taille, à ces mêmes changements va dans le même sens quoique beaucoup plus lentement, en partie pour des raisons d’échelle : l’espace pertinent pour un cerf est environ dix fois l’espace pertinent pour un chevreuil, et il faut donc agrandir d’autant les éléments de la mosaïque.

Le second facteur est la mise en place d’une véritable politique d’augmentation des populations de cervidés et de bovidés (ongulés de montagne), essentiellement du fait de deux organismes nationaux : l’Office national de la chasse et l’Office national des forêts, répondant à une demande croissante des chasseurs. Cette politique a revêtu divers aspects selon les espèces concernées, mais a été appliquée sur tout le territoire. Les points essentiels de cette politique ont été la réglementation des prélèvements et les (ré)introductions. L’objectif général, peut-on penser, était de rétablir un peu partout la présence d’animaux dont la répartition était devenue extrêmement fragmentaire. Je n’ai pas l’impression que les décideurs de l’époque aient imaginé que les populations concernées pourraient s’étendre, et leurs densités augmenter, dans les proportions constatées aujourd’hui. Ils sont excusables dans la mesure où l’indigence des études scientifiques (replaçons-nous dans les années 1950-1960 !) sur les grands mammifères en France ne permettait aucune modélisation prospective à partir d’un point zéro lui-même connu seulement par des informations très floues. Il est clair maintenant que les cervidés, et surtout le chevreuil, ont proliféré de façon naturelle et discrète, à l’arrière-plan d’opérations de repeuplement certes voyantes mais qui à elles seules ne pourraient pas expliquer la situation démographique actuelle de ces espèces. Une preuve expérimentale de l’augmentation « naturelle » des populations de grands mammifères sauvages, venant en conséquence logique de l’évolution de nos agro-écosystèmes, est apportée par le sanglier : en l’absence de tout plan de chasse, et même dans les régions où elle est classée nuisible, cette espèce a montré les mêmes « adaptations nouvelles » que les cervidés, et la même augmentation globale au niveau européen.

Pour terminer, nous retiendrons cet élément, essentiel pour la suite : on doit raisonner maintenant la vie des ongulés sauvages non pas comme liée à un massif forestier bien délimité, mais comme intégrée dans un espace rural complexe. Ce point est fondamental puisqu’il est en contradiction, comme nous le verrons, avec les bases du raisonnement législatif sur les dégâts de gibier.

Où il apparaît que les dégâts de grand gibier,
c’est très embêtant, mais que parfois il vaut mieux n’en point parler.

En France, où il existe, comme nous le verrons, un système d’indemnisation de certains des dégâts agricoles causés par le grand gibier, on peut estimer le montant global des compensations à un ordre de grandeur de 150 millions de francs, ce qu’il faut comparer à la production agricole totale, soit environ 150 milliards de francs. De façon très simpliste on pourrait traduire ça en disant que les grands animaux causent de l’ordre de 1 pour 1 000 de perte de production, ce qui est évidemment négligeable au regard des autres causes de variation de cette production. Ces dégâts ne sont donc pas un problème économique national et ont peu de chance de le devenir, même dans une hypothèse de développement pléthorique des populations d’ongulés. Par contre, ils peuvent être insupportables au niveau local pour la simple raison que l’indemnisation éventuelle ne compense pas tout, et ne résout pas les conflits sociologiques, psychologiques, ou politiques liés aux dégâts. La perception du dégât de gibier est faite de multiples aspects, pas toujours réalistes et souvent contradictoires. Les dégâts par consommation d’épis de céréales ou grappes de raisin à maturité sont un fait positif et quantifiable, en tant que perte de revenu, mais bien d’autres dégâts ont des conséquences difficilement mesurables : quelles peuvent être les conséquences d’un retournement de prairie au printemps sur la production finale de cette prairie ? Ou les conséquences de la destruction d’une certaine proportion de plants ligneux dans une plantation dont la densité diminuera de toutes façons au cours du temps ? Raisonnons par l’absurde : s’il n’existait pas de système d’indemnisation, je pense que les agriculteurs auraient vite appris à investir dans la protection de leurs récoltes uniquement quand ça en valait la peine. Ce n’est d’ailleurs pas une hypothèse absurde pour les exploitants forestiers, qui ne bénéficient pas de système d’indemnisation. Et c’est bien comme cela qu’ils procèdent.

Jetons-nous à l’eau et anticipons : on peut dire que la situation technique et financière actuelle des dégâts de gibier en France est, au moins pour une part, une conséquence directe du système d’indemnisation mis en place.

Après bien des avatars, le système d’indemnisation a reposé pendant quelques décennies sur la loi de 1937 (toujours en vigueur) qui stipule qu’en cas de dégâts de gibier, il y a réparation s’il est établi que ce gibier provient d’un fonds où il se trouve en quantité excessive. En d’autre termes, quoique le gibier soit res nullius (n’appartienne à personne), cette loi considère que c’est le détenteur du droit de chasse du fonds dont les animaux sont censés être sortis pour commettre les dégâts, qui doit réparer ceux-ci. Mais on aurait pu imaginer, pour rester dans l’esprit du res nullius, que cette responsabilité soit assumée par la collectivité nationale ou l’une de ses subdivisions. C’est un peu en ce sens qu’est allée la législation ultérieure (loi de 1968) visant les dégâts causés par le sanglier et les espèces soumises au plan de chasse. Cette loi établit que l’indemnisation de la victime du préjudice est à la charge de l’Office national de la chasse (ONC) et que l’identification du fonds dont proviennent les animaux déprédateurs n’est pas nécessaire ; en outre un abattement de 5% est prévu, pour souligner nettement que l’organisme qui répare n’est pas tenu pour responsable. Il y a donc bien retour à une certaine prise en charge collective nationale ou départementale d’un risque biologique global (et non plus simple relation entre auteur et victime d’un préjudice) et, le fonds d’indemnisation étant alimenté par les chasseurs, censés être les premiers utilisateurs des animaux amenant ce risque biologique, on considère que la morale (civique) est sauve. Ce n’est malheureusement pas tout à fait exact, et ce le sera sans doute de moins en moins. Ainsi le principe d’indemnisation sur une base générale ONC/chasseurs, qui conserve l’idée que l’on n’est pas indemnisé si les animaux ravageurs proviennent de son propre fonds, implique aussi la présomption que ces ravageurs proviennent d’un bois ou d’une forêt. En conséquence les déclarations de dégâts agricoles sont pratiquement toutes examinées, tandis que celles pour dégâts forestiers ne le sont qu’exceptionnellement, dans la mesure où il est presque toujours impossible de démontrer que les animaux auteurs ne venaient pas du bois ou de la forêt sujets aux dégâts. A la limite, un propriétaire forestier A aurait intérêt à ne pas parler « dégât » pour ne pas être tenu pour responsable par un voisin B qui pourrait prouver que les animaux responsables ne viennent pas de son fond, mais peut-être bien du fond de A. Face à cette situation absurde, un rapport du gouvernement au Parlement (novembre 1996) développe un certain nombre d’arguments et en tire des propositions. Même si la majorité et le gouvernement ont changé depuis, les propos énoncés dans ce rapport me paraissent un assez bon reflet du point de vue des cabinets ministériels de tout bord, et de la position acceptable dans la haute administration.

Premier point, que nous avons déjà évoqué : « le grand gibier occupe la majeure partie du temps le milieu forestier » (mais il est quand même reconnu dans un autre paragraphe que le chevreuil est présent « dans tous les milieux naturels »). Second point : la forêt étant donc, pour faire court, « propriétaire » du grand gibier dont elle subit les dégâts, le propriétaire de la forêt, à son tour, a le droit et le devoir de réguler « sa population ». Tertio, l’exploitant agricole, qui n’est pas propriétaire de la forêt propriétaire du grand gibier, ne peut rien réguler, lui, et bénéficie donc du système d’indemnisation qui, malgré quelques défauts (par exemple, l’indemnisation de non-exploitants agricoles) n’est après tout pas si moche. Quarto, les dégâts de grand gibier en forêt (mais pas en milieu agricole ?) proviennent d’un « déséquilibre » entre ces animaux et leur milieu, déséquilibre dont le rapport reconnaît qu’il faudrait mieux le définir et qu’il n’est pas strictement lié aux effectifs. Cinquièmement, il faut éviter les engrillagements massifs qui fragmentent les populations. Sixièmement et en conclusion, on doit régler le problème des dégâts en forêt sans système d’indemnisation mais en donnant au propriétaire la maîtrise du plan de chasse.

Il me paraît clair que le raisonnement ministériel n’est pas poussé assez loin. En effet puisqu’il y a une logique « forêt » où le dégât provient d’une mauvaise régulation des rapports entre la faune et le milieu végétal, pourquoi ne pas appliquer cette logique à l’ensemble de l’espace rural ? On constate en tout cas que, pour les dégâts agricoles où cette logique n’est absolument pas appliquée, on aboutit à un accroissement régulier du « déséquilibre » et de ses conséquences et l’on est bien tenté de considérer que cet accroissement n’est pas un événement biologique incontrôlable, mais un défaut intrinsèque du système.

Où l’on pourrait imaginer, dans un moment de délire euphorique, d’appliquer partout la logique de réduction des déséquilibres, au bénéfice de tous.

Le système actuel d’indemnisation généralisée des dégâts agricoles présente un certain nombre des défauts mêmes soulignés par le rapport évoqué. Étant univoque (si le dégât est déclaré et prouvé, il est indemnisé, et ça s’arrête là), il n’incite pas à une régulation de la cause. Même si l’ONC et les fédérations départementales font de grands efforts d’étude et d’application de méthodes de prévention, le système d’indemnisation n’est pas, en principe, appliqué conditionnellement à l’action préventive (leurs budgets sont d’ailleurs indépendants). S’il l’était, il conduirait à des actions préventives généralisées se manifestant, vraisemblablement, par des poses massives de clôtures, ce qui va à l’encontre du souhait de ne pas fragmenter les populations (2). Au total, dans ce système, la dépense n’est régulée que par le niveau des populations et les prix des productions et, en situation de populations en expansion, la dépense est potentiellement croissante tant que les payeurs ne sont pas en cessation de paiement. Si l’on se réfère au raisonnement tenu dans le document gouvernemental, on constate que le système d’indemnisation des dégâts de grand gibier à l’agriculture n’applique pas les principales recommandations de ce texte : a) il ne cherche pas à agir sur la cause éco-éthologique du problème (le « déséquilibre ») ; b) ceux qui subissent les dégâts ne sont pas structurellement associés à une régulation du déséquilibre par le plan de chasse ; c) les payeurs ne sont pas structurellement incités à lier indemnisation, prévention « éco-éthologique » et régulation démographique (par le tir). Il me semble que c’est par une profonde réforme, basée sur une réflexion sur ces trois problèmes, que l’on pourrait arriver à « mieux faire ». Je suis chercheur et non décideur. Je peux donc seulement indiquer que les résultats de la recherche (fondamentale et appliquée) démontrent un certain nombre de choses dont les décideurs devraient tenir compte. Ces apports scientifiques autorisent les propositions suivantes :

- (1) la régulation des populations de grand gibier par le plan de chasse est possible, mais elle doit se faire sur des unités opérationnelles correspondant à des réalités biologiques pour ces espèces, et non à des concepts arbitraires (limites administratives) ou devenus inadéquats (massif forestier) ; ces unités opérationnelles seront de toute façon plus étendues que ce que l’on fait actuellement, et ne devront pas accorder à la forêt un rôle exclusif ;

- en conséquence, l’ensemble des utilisateurs de l’unité territoriale concernée devraient être associés à la négociation des plans de chasse, sur la base d’un examen de l’ensemble des problèmes techniques et économiques associés au grand gibier ; en clair, il faut arriver à un compromis sur les apports négatifs et positifs du grand gibier sur chaque unité territoriale du plan de chasse ;

- (2) le financement compensatoire du coût des dégâts, tel qu’il est conduit actuellement, conduit à opposer les agriculteurs (dont les dommages sont financés par l’ensemble des chasseurs), les forestiers (qui intègrent leurs propres dommages dans le cadre de la gestion financière de leur entreprise « forêt ») et les chasseurs (qui paient d’une façon ou d’une autre la compensation des deux types de dégâts). Pour faire cesser cette opposition, et s’il l’on suit la stratégie officielle de ne pas avoir un système d’indemnisation pour les dégâts forestiers, il faudrait, en toute logique, que les agriculteurs puissent à la fois agir sur la cause des dégâts (donc être partie prenante dans la définition des plans de chasse) et intégrer les coûts de dégâts dans leur compte d’exploitation en ayant les mêmes possibilités que les forestiers (percevoir non plus une indemnisation pour dommage, mais des redevances pour exercice de chasse sur leurs terres) ;

- (3) une partie des déterminants des impacts négatifs du grand gibier sur la végétation forestière ou cultivée sont connus, et les gestionnaires disposent donc, dès maintenant, de quelques outils de prédiction du lieu, de la probabilité d’occurrence et de l’importance des dégâts. Des mesures préventives peuvent donc être évaluées et intégrées dans un bilan. Le choix d’inciter ou de dissuader les intéressés d’appliquer ces mesures (en particulier, dans le cas où leur coût est du même ordre que les dommages éventuels) est alors un choix politique qui doit se faire en pesant bien d’autres aspects que les aspects techniques ou financiers.


[R] Notes

1 NDLR : s’agirait-il du 7e arrondissement de Paris (France) que les ressortissants de tel ministère ou de tel institut ne se sentiraient pas du tout visés vu qu’ils sont des écologues. [Vu]

2 Il faut quand même souligner que les grands engrillagements protecteurs en forêt (et a fortiori les clôtures électriques, par essence temporaires) sont loin d’être, dans l’état actuel, aussi fragmentogènes que les grandes propriétés closes, et dont le but n’est pas de protéger la végétation ! [Vu]