Le Courrier de la Cellule Environnement n°9, octobre 1989

La philosophie et le climat

I - L'épistémologue demande
II - Le juriste
III - Le politique
IV - Le religieux



C'est su cours du colloque ''Atmosphère et climat" qui s'est déroulé à Paris le 4 mars 1989, sous l'égide du Président de l'Assemblée Nationale, Laurent FABIUS, et devant un auditoire de scientifiques et d'administrateurs. que Michel Serres a prononcé cette exemplaire leçon de philosophie naturelle et politique, dont nous publions le texte in extenso. Michel Serres a eu la gentillesse de nous autoriser à reproduire ses propos, qu'il en soit remercié ici.
Par chance ou sagesse, la langue française use d'un seul mot pour dire le temps qui passe et coule -time, zeit- et le temps qu'il fait -weather, wetter- issu du climat et de ce que nos anciens nommaient les météores. Vers le second, aujourd'hui, se tournent notre expertise et nos inquiétudes, parce que notre savoir-faire industrieux intervient catastrophiquement dans cette nature dont les mêmes anciens pensaient qu'elle ne dépendait pas de nous. Désormais, non seulement elle en dépend, mais, en retour, nous dépendons de ce système atmosphérique mouvant, inconstant mais assez stable, déterministe et stochastique, muni de quasi-périodes dont les rythmes et les temps de réponse varient colossalement.
Tout se passe comme si le second temps, celui de la pluie et du vent, qui souffle et tombe, semble-t-il, quand bon leur semble, mêlait en lui deux ou trois sortes de temps au sens de celui qui coule et passe, un premier linéaire et causal, presque mécaniste, un second qui semble jouer au hasard les imprévisibles nouveautés, un autre encore, circulaire et bouclé, assurant une relative stabilité au système que nos interventions mettent en péril. Mais pourquoi, de nouveau, user d'un seul mot pour dire deux réalités aussi disparates ?
Le paysan et le marin
Deux hommes jadis vivaient dans le temps extérieur des intempéries : le paysan et le marin, dont l'emploi du temps dépendait, heure par heure, de l'état du ciel et des saisons ; nous avons perdu toute mémoire de ce que nous devons à ces deux types d'hommes, des techniques les plus rudimentaires à la plus haute culture
les anciens Grecs divisaient la terre en deux zones, celle où un même outil passait pour une pelle à grains et celle où les passants reconnaissaient en lui un aviron. Or ces deux populations disparaissent progressivement de la surface de la terre occidentale ; excédents agricoles, vaisseaux de fort tonnage transforment la mer et le sol en désert.
Ne vivant plus qu'à l'intérieur, plongés exclusivement dans le premier temps, nos contemporains, n'habitant plus que les villes, ne se servent ni de pelle, ni de rame, pis, jamais n'en virent. Indifférents au climat, sauf pendant leurs vacances, où ils retrouvent, de façon arcadienne et pataude, le monde, ils polluent, naïfs, ce qu'ils ne connaissent pas, qui rarement les blesse et jamais ne les concerne.
Nous vivons à l'intérieur
Qui sommes-nous, ici réunis ? Savants, administrateurs, journalistes. Comment vivons-nous ? Et d'abord, où ? Dans nos laboratoires, où nous reproduisons les phénomènes pour les mieux définir, dans nos bureaux, nos studios. Bref, à l'intérieur. jamais plus le climat n'influence nos travaux. De quoi nous occupons-nous ? De données numériques, d'équations, de dossiers, de textes juridiques, de nouvelles sur le marbre ou les téléscripteurs : bref, de langue. Du langage vrai pour la science, du langage normatif pour, l'administration, du langage sensationnel pour les médias. De temps en temps, tel savant, climatologue ou physicien du globe, part en mission pour recueillir sur place des observations comme tel reporter ou inspecteur. Mais l'essentiel se passe dedans et en paroles, jamais plus dehors avec les choses. Témoin notre colloque.
Ceux qui, aujourd'hui, se partagent le pouvoir ont totalement rompu avec une nature qui simplement se venge, nous appelle pour se rappeler à nous qui vivons exclusivement dans le premier temps, jamais directement dans le second, dont nous prétendons parler cependant et sur lequel nous avons à décider.
Solutions de terme court, problèmes de long terme
Mais dans quel temps, derechef, vivons-nous, même quand il se réduit à celui qui passe et coule ? Réponse aujourd'hui universelle : dans le très court terme. Pour sauvegarder la terre ou respecter le temps, au sens de la pluie et du vent, il faut vivre et penser dans le très long terme, et, pour n'y vivre pas, nous avons désappris à penser selon ses rythmes et sa portée. Soucieux de se maintenir, le politique forme des projets qui dépassent rarement les élections prochaines, sur l'année fiscale ou budgétaire règne l'administrateur et au jour la semaine se diffusent les nouvelles des médias ; quant à la science contemporaine, elle naît dans des articles de revues qui ne remontent presque jamais en-deçà de dix ans ; même si les travaux portant sur le paléo-climat comptent par dizaines de millénaires, ils ne datent pas eux-mêmes de trois décennies. Tout se passe comme si les trois pouvoirs contemporains ici réunis, j'entends par pouvoirs les instances qui, nulle part, ne rencontrent de contre?pouvoirs, avaient éradiqué la mémoire du long terme, les traditions millénaires, les expériences accumulées par les cultures qui viennent de mourir.
Or nous voici en face d'un problème causé par une civilisation en place depuis maintenant plus d'un siècle, elle-même engendrée par les cultures longues qui la précédèrent, face à des dommages causés sur un système physique âgé de millions d'années, relativement stable par variations rapides, aléatoires et multiséculaires, devant une question angoissante dont la composante principale est le temps et spécialement celui du très long terme ; notre contradiction majeure consiste à lui proposer des réponses et des solutions de très court terme, parce que nous ne vivons qu'à échéances immédiates et que de celles-ci nous tirons l'essentiel de notre pouvoir. Les administrateurs tiennent la continuité, les médias la quotidienneté, la science enfin le seul projet d'avenir qui nous reste. Les trois pouvoirs détiennent le temps, au premier sens, pour maintenant statuer sur le second.
Exemples et figure
Certes, nous pouvons ralentir les processus déjà lancés, légiférer pour consommer moins de combustibles fossiles, replanter en masse les forêts dévastées... toutes excellentes initiatives, mais qui se ramènent, au total, à la figure du vaisseau courant à vingt-cinq noeuds vers une barre rocheuse où immanquablement il se fracassera et sur la passerelle duquel l'officier de quart commande à la machine de réduire la vitesse d'un dixième sans changer de direction.
D'un problème de long terme, la solution, pour devenir efficace, doit égaler la portée. Ceux qui vivaient dehors et dans le temps de la pluie et du vent, induisant par leurs gestes des cultures longues, les paysans et les marins, n'ont depuis longtemps plus la parole ; elle nous reste, à nous, administrateurs, journalistes et savants, tous hommes de court terme, en partie responsables des dommages infligés au temps, pour avoir inventé ou propagé les moyens et les outils d'interventions puissantes et dommageables, inhabiles à trouver des solutions raisonnables parce qu'immergés dans le temps bref de nos pouvoirs.
Les deux pollutions
Il existe une pollution matérielle, certes, technique et industrielle, qui met en danger le temps, au sens de la pluie et du vent, mais il en existe une deuxième, invisible, qui met en danger le temps qui passe et coule, pollution culturelle que nous avons fait subir aux pensées longues, ces gardiennes de la terre, des hommes et des choses elles-mêmes. Sans lutter contre la seconde, nous échouerons dans le combat contre la première. Nul ne peut réussir dans une entreprise de long terme avec des moyens de terme court : il nous faut payer un tel projet par une révision déchirante de la culture induite aujourd'hui par nos trois pouvoirs.
Avons-nous perdu la mémoire des âges antédiluviens où un patriarche, dont nous sommes sans doute issus, dut se préparer, en construisant une arche, à une transgression marine causée par quelque déglaciation ?
Face aux décideurs et en mémoire de ceux qui se sont tus pour toujours, mon rôle ce matin se réduit à donner la parole à des hommes de long terme : un philosophe s'instruit encore dans Aristote, un juriste ne trouve pas le droit romain très ancien. Ecoutons-les une minute, avant de brosser le portrait du nouveau politique.

[R] I - L'épistémologue demande

Mais qui donc inflige au monde, ennemi objectif commun désormais, ces dommages qu'on espère encore réversibles ? Ce pétrole déversé en mer, cet oxyde carbonique évaporé dans l'air par millions de tonnes, ces produits acides et toxiques revenus avec la pluie.., d'où viennent ces ordures qui étouffent d'asthme nos petits enfants et qui couvrent notre peau de plaques ? Qui, au delà des personnes, privées ou publiques ? Nos outils, nos armes, notre efficacité, notre raison enfin, dont nous nous montrons légitimement vains : notre maîtrise et nos possessions.
Dominer, posséder
Maîtrise et possession, voilà le maître mot lancé par Descartes, à l'aurore de l'âge scientifique et technique, quand notre raison occidentale partit à la conquête de l'univers. Nous le dominons et nous l'approprions : philosophie sous-jacente et commune à l'entreprise industrielle comme à la science dite désintéressée, à cet égard non différenciables. Le rapport fondamental que nous entretenons avec les objets se résume dans la guerre et la propriété.
Le bilan des dommages infligés à ce jour au monde équivaut à celui des ravages qu'aurait laissé derrière elle une guerre mondiale. Nos activités de paix parviennent, en continu et lentement, aux mêmes résultats que produirait un conflit court et global. Comme si la guerre n'appartenait plus seulement aux militaires depuis que ceux-ci la font ou la préparent avec des instruments aussi savants que ceux que d'autres utilisent dans la recherche ou l'industrie. Par une sorte d'effet de seuil, la croissance de nos moyens rend les fins toutes égales. Nous ne nous battons plus entre nous, nations dites développées, nous nous retournons, tous ensemble, contre le monde. Guerre à 1a lettre mondiale, et deux fois, puisque tout le monde, au sens des hommes, impose des pertes au monde, au sens des choses.
Maîtrise, domination, mais aussi possession : l'autre rapport fondamental que nous entretenons avec les choses du monde se résume dans le droit de propriété. Le maître-mot de Descartes revient à l'application à la connaissance scientifique et aux interventions techniciennes de ce droit de propriété, ou individuel ou collectif.
Le propre et le sale
Or j'ai souvent noté qu'à l'imitation de certains animaux qui rompissent leur niche pour qu'elle demeure à eux, beaucoup d'hommes marquent et salissent les objets qui leur appartiennent pour qu'ils restent leur propre. Cette origine stercoraire du droit de propriété me paraît la source culturelle de la pollution. Allons déjeuner ensemble tout à l'heure : quand passera le plat commun de salade, que l'un de nous crache dedans et aussitôt il se l'approprie, car nul autre ne voudra en prendre. Il aura pollué son domaine, et nous réputons sale son propre. Nul ne pénètre plus dans les lieux dévastés par qui les occupe de cette façon. Ainsi la pollution du monde a imprimé la marque de l'humanité, le sceau mortel de sa prise et de son appropriation. Une espèce vivante, la nôtre, réussit à exclure toutes les autres de sa niche maintenant globale. Avez-vous dit riche ? je réponds : puant. L'argent a cette odeur?là.
Contre le mot environnement
Oubliez donc le mot environnement, usité en ces matières. Il suppose que nous autres hommes siégeons au centre d'un système de choses gravitant autour de nous, nombrils de l'univers, maîtres et possesseurs de la nature. Cela rappelle une ère révolue où le modèle géocentré reflétait notre narcissisme, manière de mépriser le monde. Non. Celui-ci a existé sans nos inimaginables ancêtres, pourrait bien aujourd'hui exister sans nous, existera demain ou plus tard encore sans aucun d'entre nos possibles descendants, alors que nous ne pouvons exister sans lui. De sorte qu'il faut bien le placer au centre et nous à sa périphérie, comme des parasites. Nous sommes devenus si peu maîtres du monde qu'à force de la maîtriser, il nous maîtrise enfin à son tour. Par lui, avec lui et en lui, nous partageons un même destin temporel. Il va nous posséder plus encore que nous le possédons. Ainsi les anciens parasites, mis en danger de mort par les excès commis sur leurs hôtes, deviennent obligatoirement des symbiotes.
Il faut donc changer de direction et oublier le cap imposé par la philosophie de Descartes. Toute maîtrise ne dure qu'un terme court et se renverse très vite en servitude ; la propriété, de même, est une emprise de court terme ou se termine par la destruction. Voici la bifurcation de l'histoire : ou la mort ou la symbiose.
Or cette conclusion philosophique, jadis connue et pratiquée par les cultures agraires et maritimes, resterait lettre morte si elle ne s'inscrivait pas dans un droit.

[R] II - Le juriste

Ces philosophes du droit font remonter notre origine à un Contrat Social que nous aurions, au moins virtuellement, passé entre nous pour entrer dans le collectif qui nous fit les hommes que nous sommes. Étrangement muet sur le monde, ce contrat, disent-ils, nous fit quitter l'état de nature pour former la société. Cela signifie en clair qu'à partir de lui nous avons oublié ladite nature, désormais lointaine, muette, inerte, retirée, infiniment loin des villes et des groupes, de nos textes et de nos publicités.
Le droit naturel
Les mêmes philosophes appellent droit naturel un ensemble de règles qui existeraient en dehors de toute formulation, parce qu'universel ; il découlerait de la nature humaine ; source des lois positives, il se réduit à la raison en tant quelle gouverne tous les hommes. La nature se réduit à la nature humaine qui se réduit à la raison. Le monde a disparu, ainsi que la pluralité des cultures. Nous célébrons, en France, cette année, le bicentenaire de la Révolution, et, par la même occasion, celui de la Déclaration des Droits de l'Homme, expressément issus, dit son texte, du Droit Naturel.
La déclaration des droits de l'homme
La déclaration des droits de l'homme, tout comme le contrat social, ignore le monde et reste muet sur lui. Et nous ne le connaissons plus parce que nous l'avons vaincu. Qui respecte les victimes ? Or ladite déclaration fut prononcée au nom des humiliés, des misérables, de ceux qui, précisément vivent dehors, à l'extérieur, plongés corps et biens dans les vents et sous la pluie, de ceux qui ne jouissent d'aucun droit, des perdants à toutes les guerres imaginables et qui ne possèdent rien.
La raison humaine, monopolisée par la science et l'ensemble des techniques associées a vaincu la nature extérieure, dans un combat qui dure depuis la préhistoire, mais qui s'accéléra de façon sévère à la révolution industrielle contemporaine de celle dont nous célébrons le bicentenaire. Une fois de plus, il nous faut statuer sur les vaincus, en écrivant le droit des êtres qui n'en ont pas.
Sujet de droit
Nous ne pensons le droit qu'à partir d'un sujet de droit, dont la notion fut progressive. N'importe qui, jadis, ne pouvait y accéder: la déclaration des droits de l'homme et du citoyen donna la possibilité à tout homme en général d'accéder au statut de ce sujet du droit. Le contrat social, du coup, s'achevait, mais se fermait sur soi, laissant hors jeu le monde, collection énorme de choses réduites au statut d'objets passifs de l'appropriation. Raison humaine majeure, Nature extérieure mineure. Le sujet de la connaissance et de l'action jouit de tous les droits et ses objets d'aucun. Ils n'ont encore accédé à aucune dignité juridique.
Voilà pourquoi les choses du monde se trouvent nécessairement vouées à la destruction. Maîtrisées, possédées, du point de vue épistémologique; mineures dans la consécration du droit. Or, elles sont les hôtesses des hommes, sans lesquelles, demain, ils devront mourir. Oui, notre contrat exclusivement social devient mortel, pour la perpétuation de l'espèce, son immortalité objective et globale. Qu'est-ce que la nature ? La condition de la nature humaine elle-même, ses contraintes générales de renaissance ou d'extinction, l'hôtel qui nous donne logement, chauffage et table.
Il faut donc procéder à une révision déchirante du droit. Il existe une proposition informulée du droit naturel, en vertu de laquelle l'homme seul, individuellement ou en groupe, peut devenir sujet du droit. La déclaration de droits de l'homme a eu le mérite de dire "tout homme" et la faiblesse de penser "seuls les hommes", c'est-à-dire les hommes seuls. Et donc : les objets eux-mêmes sont sujets de droit et non plus simples supports passifs de l'appropriation, même collective.
Le parasite et le symbiote
Retour à la nature signifie désormais : abandon du contrat exclusivement social et passation d'un contrat naturel de symbiose et de réciprocité où notre rapport aux choses laisserait maîtrise et possession pour le respect, l'écoute, l'admiration et même la contemplation. Connaissance ne signifiera plus propriété ni action maîtrise. Contrat d'armistice dans la guerre objective, contrat de symbiose : le symbiote admet le droit de l'hôte, alors que le parasite -notre statut actuel condamne à mort celui qu'il pille et qu'il habite sans prendre conscience qu'à terme il se condamne lui-même à disparaître. Le parasite prend tout et ne donne rien ; l'hôte donne tout et ne prend rien. Le droit de maîtrise et de propriété se réduit au parasitisme. Au contraire, le droit de symbiose se définit par réciprocité : autant la nature donne à l'homme, autant celui-ci doit rendre à celle-là, devenue sujet de droit. Chacun des nouveaux partenaires doit à l'autre la vie. Mais tout cela resterait lettre morte si on n'inventait pas un nouvel homme politique.

[R] III - Le politique

L'art de gouverner
Quand il parle politique, Platon cite quelquefois l'exemple du vaisseau et la soumission de l'équipage au pilote, gouverneur expert, sans dire jamais, sans doute parce qu'il 1'ignore, ce que ce modèle comporte d'exceptionnel. Entre la vie ordinaire à terre et le paradis ou l'enfer à la mer existe la disparate du retrait possible : à bord ne cesse jamais l'existence sociale et nul ne peut s'y retirer sous sa tente, comme autrefois le fit Achille, guerrier piéton. Pas d'échappatoire où la planter, sur un bateau, où le collectif se ferme derrière la définition stricte dessinée par les lisses de la rambarde : hors du cordon, la noyade. Ce tout-social, qui enchantait le philosophe pour des raisons que nous avons oubliées, tient les navigants sous la loi de politesse, entendue au sens le mieux dit par le plus politique.
Guerre et violence
Depuis la plus haute Antiquité, les marins et sans doute eux seuls connaissent et pratiquent la distance et la conséquence des guerres subjectives à la violence objective. Parce qu'ils savent qu'ils condamnent leur barque au naufrage, avant de l'emporter sur l'adversaire intérieur, s'ils viennent à s'opposer entre eux. Le contrat social leur vient directement de la nature. Dans l'impossibilité de toute vie privée, ils vivent sans cesse en danger de colère. Donc une seule loi non écrite règne à bord, cette divine courtoisie qui définit le marin, contrat de non agression, pacte entre les navigants, livrés à leur fragilité, sous menace constante de l'océan.
Tout différent de celui par lequel les autres groupes humains s'organisent et même commencent, le pacte social de courtoisie en mer équivaut en fait à ce que j'appelle contrat naturel. Pourquoi? Parce qu'ici le collectif, s'il se déchire, immédiatement se livre, sans recul ni recours possible, à la destruction de sa niche fragile, d'un habitant privé de supplément tel le refuge de la tente privative où se réfugie Achille, ce fantassin en colère contre d'autres fantassins. Dès le début de notre culture, l'Iliade s'oppose à l'Odyssée comme la conduite à terre face aux moeurs de mer : la première ne tient compte que des hommes, les secondes ont affaire au monde. D'où les soldats du premier poème devenus des compagnons dans le second. Où a lieu, déjà, ce contrat naturel passé en silence et par peur ou respect entre l'ire grondante du gros animal social et la noise, bruit et fureur de mer. Guerre entre Ulysse sourd et les Sirènes clamantes, pacte de la face d'étrave avec les lames, paix des hommes affrontant le vent.
Nous sommes embarqués
Voici maintenant formée la contemporaine société, qu'on peut appeler deux fois mondiale : solidaire comme un bloc, par ses interrelations croisées, elle ne laisse aucun reste, ni recul, ni recours, pas de tente à l'extérieur ; elle sait, d'autre part, construire et utiliser des moyens techniques aux dimensions spatiales, temporelles, énergétiques des phénomènes du monde. Notre puissance collective atteint donc les limites objectives. Bien équipé, notre groupe réuni avoisine le monde comme les chandeliers de la rambarde séparent parce qu'ils se touchent le pont solide et mobile de l'étendue fluctuante.
Tout le monde vogue sur le monde comme l'arche sur les eaux, sans aucune réserve extérieure à ces deux mondes, celui des hommes et celui des choses. Nous voici donc embarqués ! Pour la première fois de l'histoire, Platon et Pascal, qui n'avaient jamais navigué, ont raison tous les deux en même temps car nous voici contraints à obéir aux lois du bord, à passer du contrat social qui protégèrent longtemps des sous-ensembles culturels mobiles dans un environnement large et libre, muni de réserves absorbant tout dommage, au contrat naturel exigé par un groupe compact unifié parvenu aux limites strictes des forces objectives. Là, nos armes et techniques retentissent sur la totalité du monde dont les blessures qu'elles lui infligent retentissent en retour sur la totalité des hommes.
Qu'est-ce que le gouvernement ?
Il gouverne, le pilote. Suivant les intentions de sa route, selon la direction de la houle, il incline le safran du gouvernail. La volonté agit sur l'obstacle qui agit sur la volonté, en série d'interactions courbées. Premier puis troisième, le projet décide d'une inclinaison subtile et fine, différentiée dans l'inclination de la force des choses pour que la route enfin se fraie parmi l'ensemble des contraintes.
On appela cybernétique l'art à la lettre symbiotique de gouverner par des boucles engendrées par ces angles et engendrant à leur tour d'autres angles de route
technique particulière au métier de pilote en mer, qui passa récemment à des technologies aussi intelligentes que cette maîtrise maritime et de leur sophistication à la saisie de systèmes plus généraux. Mais tout cet arsenal méthodique ne restait qu'à l'état de métaphore pour l'art de gouverner politiquement les hommes. Qu'enseigne au gouverneur le pilote au gouvernail ?
Voici que s'évanouit la différence entre eux. Les occupations de tout le monde donnent aujourd'hui au monde des dommages qui, par boucle en retour, deviennent les données des occupations de tout le monde. Voici la cybernétique revenue. Pour la première fois de l'histoire, le monde humain ou mondain, en bloc, fait face au monde mondial, sans jeu, reste sans recours, pour l'ensemble du système, comme en un vaisseau. Le gouvernant et le pilote au gouvernail s'identifient en un même art de gouverner.
Une science politique sans monde
Immergé dans le contrat exclusivement social, l'homme politique, jusqu'à ce matin, le signe, l'écrit, le fait observer, uniquement expert en sciences humaines; éloquent, même rhéteur, cultivé à la rigueur, connaissant les reins, les coeurs, et la dynamique des groupes, administrateur beaucoup, médiatique, énormément, essentiellement juriste, lui-même produit du droit et produisant du droit. Inutile de se faire physicien. Aucun discours ne parle jamais du monde, s'entretenant indéfiniment des hommes. Plus encore, l'histoire et la tradition nous enseignent que le droit naturel n'exprime que la nature humaine. Le politique et le juridique, fermés dans la société, ignoraient superbement le monde. Tout vient de changer. Désormais nous réputerons politique, un très mauvais mot parce que justement il ne se réfère qu'à la cité, aux espaces publicitaires, à l'organisation administrative des groupes. Or il ne connaît rien au monde, celui qui demeure dans la ville, jadis appelé bourgeois. Désormais, le gouvernant doit sortir des sciences humaines, des rues et des murs de la cité, se faire physicien, émerger du contrat social, inventer un nouveau contrat naturel en redonnant au mot nature son sens originel des conditions dans lesquelles nous naissons.
Dans une page mémorable où il dessine l'art politique, Platon décrit le Roi tissant les fils de trame rationnels aux fils d'une chaîne qui transporte les passions les moins raisonnables. Le politique de ce jour devra croiser les fils de trame des sciences humaines à ceux d'une chaîne issue des sciences physiques : ce matin l'art de gouverner se confond avec ce tissage-là.
jadis j'ai nommé passage du Nord-Ouest le lieu où ces deux types de sciences convergeaient, mais je ne savais pas, ce faisant, que je définissais la science politique d'aujourd'hui, la géo-politique au sens de la terre réelle, la physio-politique, au sens où les institutions que se donnent les groupes dépendront désormais des contrats explicites qu'ils passeront avec le monde naturel, jamais plus notre bien, ni privé ni commun, désormais notre symbole.

[R]    IV - Le religieux

Nous ne cessons pas de perdre la mémoire des actes étranges auxquels s'adonnaient les prêtres dans des réduits sombres et secrets où, seuls, ils habillaient la statue d'un dieu, l'ornaient, faisaient sa toilette, la levaient ou la sortaient, lui préparaient un repas et lui parlaient indéfiniment, et cela chaque jour et toutes les nuits, à l'aurore, au crépuscule, quand le soleil et l'ombre venaient à leur acmé. Craignaient-ils qu'un seul arrêt dans cet entretien continu, infini, ouvrit des conséquences formidables ? Amnésiques, nous croyons qu'ils adoraient le dieu ou la déesse, sculptés de pierre ou de bois ; non : ils donnaient à la chose elle-même, marbre ou bronze, la parole, en lui conférant l'apparence d'un corps humain doué de voix. Ils célébraient donc leur pacte avec le monde.
Nous oublions de même pour quelles raisons les moines bénédictins se lèvent avant le jour pour chanter matines et laudes, les petites heures de prime, tierce, sexte, ou repoussent leur repos tard dans la nuit pour psalmodier encore, à complies. Nous ne gardons pas le souvenir des prières nécessaires ni de ces rites perpétuels. Et cependant, non loin de nous, trappistes, carmélites encore égrènent sans trêve l'office divin.
Ils ne suivent pas le temps, mais le soutiennent. Leurs épaules et leurs voix, de versets en oraisons, portent les minutes en minutes le long de la fragile durée, qui sans eux se casserait. Et qui inversement nous convainc de l'absence de lacune dans les fils ou les nappes chroniques ? Pénélope, jour et nuit, ne quittait le métier de tapisserie. Ainsi la religion repasse, file, noue, assemble, recueille, lie, relie, relève, lit ou chante les éléments du temps. Le terme religion dit exactement ce parcours, cette revue ou ce prolongement dont l'inverse a pour nom négligence, celle qui ne cesse de perdre le souvenir de ces conduites et paroles étranges.
Les doctes disent que le mot religion pourrait avoir deux sources ou origines. D'après la première, il signifierait, par un verbe latin : relier. Nous relie-t-elle entre nous, assure-t-elle le lien de ce monde à un autre ? D'après la deuxième, plus probable, non certaine, mais voisine de la précédente, il voudrait dire assembler, recueillir, relever, parcourir ou relire. Mais ils ne disent jamais quel mot sublime la langue place en face du religieux, pour le nier : la négligence. Qui n'a point de religion ne doit pas se dire athée ou mécréant, mais négligent:
La notion de négligence fait comprendre notre temps. Dans les temples d'Egypte, de Grèce ou de Palestine, les ancêtres, dis-je, soutenaient le temps, comme anxieux de lacunes possibles.
Nous voici aujourd'hui anxieux de lacunes et de catastrophes dans le tissu aérien de protection qui garantissait le temps qu'il fait. Ils reliaient, assemblaient, recueillaient, relevaient, ne cessaient jamais, comme les moines, tout au long de la journée. Et si d'aventure existaient une histoire et une tradition humaines simplement parce que des hommes adonnés au plus long terme concevable n'ont cessé de recoudre le temps ?
La modernité néglige, absolument parlant. Nous avons, par le contrat social, laissé le lien qui nous rattache au monde, celui qui relie le temps qui passe et coule au temps qu'il fait, celui qui met en relation les sciences humaines et celles de l'univers, le droit et la nature, la politique et la physique, le lien qui adresse notre langue aux choses muettes, passives, obscures, qui en raison de nos excès reprennent voix, présence, activité, lumière. Nous ne pouvons plus le négliger.
Peut-on pratiquer, dans l'attente inquiète d'un second déluge, une religion diligente du monde ?