Le Courrier de l'environnement n°39, février 2000

Pour une protection et une gestion durables des rivières de l'île de la Martinique

Une vulnérabilité d'origine naturelle
Une vulnérabilité d'origine anthropique
Des solutions simples mais efficaces


Ces dernières années, et ces derniers mois, on a assisté à une recrudescence des inondations et des catastrophes hydrologiques en France métropolitaine. Elles ont marqué durablement les mémoires car, à chaque fois, de nombreuses victimes furent dénombrées
En Martinique, comme dans beaucoup d'îles caribéennes, on a assisté au même phénomène : les inondations de mai 1981 au Vauclin, de septembre 1988 au François ou encore d'octobre 1990 sur l'ensemble de l'île, firent aussi des victimes. Mais c'est l'année 1993 qui fut la plus marquante, car en l'espace d'un mois (le 14 août et le 13 septembre), se succédèrent deux catastrophes hydrologiques de grande ampleur. Les flots boueux dévalèrent les mornes, inondèrent les bourgs, endommagèrent les infrastructures et à cette occasion la Martinique redécouvrit les crues par ruissellement torrentiel. Ces événements réveillèrent en nous des souvenirs trop vite oubliés et mirent en relief notre évidente vulnérabilité. Pour appréhender l'origine et l'importance de cette vulnérabilité, il convient de faire appel à des facteurs naturels et anthropiques.

[R] Une vulnérabilité d'origine naturelle

Le réseau hydrographique martiniquais se compose de soixante-dix rivières pérennes, qui épousent les principales caractéristiques topographiques de l'île. On distingue ainsi deux principaux types de rivières :
- au nord et au sud de l'île, les rivières prennent appui sur l'armature montagneuse (1) et disposent de profils pentus favorables aux écoulements torrentiels. A titre d'exemple, lors du passage de la tempête tropicale Cindy (14 août 1993), le débit de la rivière du Prêcheur (côte nord-ouest) a atteint approximativement 600 m3/s, alors que traditionnellement ce dernier avoisine 0,5 m3/s. En raison de cette augmentation brutale du débit, plusieurs milliers de mètres cube de matériaux volcaniques (blocs, ponces, cendres, etc.) envahirent le bourg du Prêcheur, rendant les infrastructures publiques et privées inutilisables pendant de nombreuses semaines ; par endroits, ces dépôts atteignirent près de 3 m d'épaisseur. Les dégâts furent estimés à plus de 15 millions de francs. Ce type d'événement semble toutefois assez banal, puisque de 1865 à 1997, plus d'une quinzaine de coulées de boue majeures dévastèrent les communes situées dans la partie septentrionale de l'île. Bien que la récurrence de ce type de phénomène soit moins importante dans la partie méridionale de l'île, les coulées boueuses sont tout aussi violentes et meurtrières : au cours de la période 1868-1997, plus de huit catastrophes hydrologiques de grande ampleur furent recensées ;
- au centre de l'île, les modalités de drainage sont différentes car les rivières prennent appui, en amont, sur des mornes vigoureux avant de s'écouler à travers la plaine du Lamentin. Ces rivières présentent donc des caractéristiques de type mixte : torrentielles en amont, de plaine en aval. Bien que moins médiatisées, car moins spectaculaires, (2) ces rivières engendrent tout de même une importante vulnérabilité humaine. A titre d'exemple, entre 1687 et 1993 plus d'une vingtaine d'inondations majeures furent recensées. Bien que nous n'ayons dénombré qu'un faible nombre de victimes, il convient néanmoins d'être prudent, car aux XVIII-XIXe siècles quelle importance pouvait revêtir une inondation qui faisait quelques morts, quand le seul passage d'un cyclone suffisait à endeuiller l'ensemble de l'île. Aussi, de nombreuses inondations meurtrières, dignes d'être notées, ne le furent pas.


Rivière torrentielle de Basse-Pointe (nord-ouest de la Martinique)

[R] Une vulnérabilité d'origine anthropique

Ces dernières décennies, la vulnérabilité hydrologique de l'île de la Martinique n'a cessé de croître, en raison de procédures d'entretien et d'aménagement inadaptées. A titre d'exemple, seules deux techniques sont actuellement employées par les organismes (3) chargés d'entretenir les rivières : le curage et l'enrochement.
Bien que la première technique soit utile pour éviter la formation de barrages d'embâcles et pour éviter que le fond du lit mineur ne s'exhausse sous l'effet d'une accumulation sédimentaire, il n'en demeure pas moins que le raclage systématique du lit de la rivière entraîne la création de véritables " boulevards " qui accentuent l'écoulement du flux et par conséquent les mécanismes érosifs.
Rappelons que lorsque le lit d'un torrent dispose d'une couverture granulométrique homogène (blocs, galets, graviers et sables), sa puissance nette (celle qui érode le lit) équivaut seulement à 3% de la puissance totale du flux
En raclant le fond du lit et en évacuant l'essentiel des matériaux qui l'occupent, l'écoulement est beaucoup plus rapide et la puissance nette avoisine alors 10 à 12 % de la puissance totale du flux ; l'érosion peut donc s'exprimer pleinement. Le remède apporté est alors pire que le mal. Si les responsables des organismes chargés d'entretenir les rivières ne sont pas sensibles à ces arguments hydrauliques, souhaitons qu'ils soient sensibles aux arguments écologiques.
Le curage a aussi de lourdes conséquences environnementales. À titre d'exemple, en raclant régulièrement le fond du lit mineur, on détruit sa granulométrie naturelle, ce qui entraîne une uniformisation sédimentologique défavorable à la faune. Rappelons que de nombreuses espèces de poissons et de crustacés nichent ou pondent dans les anfractuosités laissées libres entre les blocs. Parallèlement, l'affinement granulométrique du fond du lit entraîne le colmatage progressif des ouies des petits poissons (" colle roche (4) ", " mulet (5) ", etc.) qui disparaissent alors progressivement.
De plus, ces travaux de curage étant réalisés par des engins de chantier, il est assez fréquent que ces derniers polluent accidentellement les rivières (fuites d'huile ou d'essence). En outre, quand ces engins interviennent au niveau des embouchures, ils perturbent la remontée des alvins ; les populations sont donc très difficilement renouvelées.
Toutes les conditions sont donc réunies pour que ces travaux accentuent la vulnérabilité des populations et de l'écosystème.
En raison de l'importance des zones inondables et de leur forte humanisation, des enrochements ont été réalisés sur d'importants linéaires. En réalité, cette technique s'est avérée peu efficiente car souvent réalisée en dépit des règles élémentaires d'ingénierie.
Pour ne prendre qu'un exemple, les blocs utilisés sont souvent sous-calibrés ; au lieu d'utiliser des blocs de 1, 1,5 ou 2 t, priorité est donnée aux blocs de 500 à 800 kg, beaucoup moins coûteux. En outre, ces blocs n'étant pas imbriqués les uns aux autres, de façon à former une paroi homogène, ils ne peuvent véritablement s'opposer à la violence du flux. Les interstices laissés libres entre les blocs, permettent donc au flux de s'immiscer entre la berge et l'enrochement ; les blocs sont donc progressivement déchaussés puis mobilisés par le flux. Ils s'associent ainsi à la charge grossière de la rivière, et augmentent l'érosion et les dégâts matériels en aval. Parfois, ces derniers s'accumulent sous des ouvrages d'art, formant ainsi des barrages d'embâcles à l'origine de violentes et soudaines inondations. Une fois encore, le remède est pire que le mal.
Même s'il est possible de résoudre ces problèmes, la vulnérabilité humaine sera toujours aussi exacerbée car, à l'image du littoral martiniquais (6), les rivières ont toujours été aménagées au coup par coup, principalement lorsque les besoins se faisaient sentir : après le passage des perturbations atmosphériques.
Même quand ces actions de protection et d'aménagement furent réalisées de manière préventive (avant le passage des cyclones), ces dernières n'ont eu aucun effet car les entreprises chargées de leur réalisation étaient plus préoccupées par l'enveloppe financière allouée à la réalisation des travaux, que par les travaux eux même. Il est vrai aussi que par manque de temps, les contrôleurs de la DDE ne peuvent que difficilement assurer le suivi de tous les chantiers.
Si les travaux d'aménagement des rivières n'ont eu jusqu'alors que des impacts limités, cela s'explique aussi par le fait que les ingénieurs chargés du dossier, sont plus sensibles aux notions de flux, qu'aux facteurs écosystémiques qui régissent le fonctionnement des rivières. Pour ne prendre qu'un exemple, toutes les études qui ont été commandées par la Mission inter-service de l'eau élargie (MISEE) (7), l'ont été à des bureaux d'étude spécialisés en hydraulique. Ainsi, les rapports réalisés, bien que riches en formules mathématiques, n'ont jusqu'à présent jamais indiqué comment entretenir durablement une rivière. Cette situation semble paradoxale, quand on sait que les membres de la MISEE ne cessent de prôner la protection durable des rivières. En réalité, s'en donnent-ils réellement les moyens ?

[R] Des solutions simples mais efficaces

Plutôt que de commander des études coûteuses qui n'ont jamais servi, et qui ne serviront pas, ne serait-il pas préférable de vulgariser les techniques qui ont déjà fait leur preuve en France métropolitaine ou aux États-Unis, par exemple : le fascinage, la technique du peigne, l'emploi de géotextiles naturels, l'utilisation de pelles à bras long, etc. ?
Pour protéger efficacement les berges deux techniques pourraient être employées : le fascinage, qui consiste à stabiliser les parois vulnérables par la pose de branchages enchevêtrés. Ces parois, ajourées et déformables, sont naturelles, peu coûteuses et surtout écologiques car elles immunisent la berge, tout en laissant la végétation rivulaire (celle qui occupe naturellement la berge) repousser.
De même, il est possible d'éviter l'éboulement des berges dénudées en les recouvrant de géotextiles naturels (8). A travers les panneaux de géotextiles, de petits trous pourront être percés de façon à planter des espèces végétales connues pour leur emprise au sol et leur stabilisation des berges : Savonnettes-rivières, Poix-doux (9), etc. Avec le temps, ces panneaux s'effriteront progressivement et cèderont la place à une végétation arbustive et arborée qui stabilisera durablement la berge.
La technique du peigne est tout aussi écologique, car elle consiste à combler les niches d'érosion à l'aide de petits troncs d'arbres et de branchages. Lors des crues, les sédiments transportés par la rivière seront filtrés par ce " peigne " et s'accumuleront progressivement. A terme (1 à 3 ans selon les cas), les branchages et les sédiments emprisonnés permettront la reconstitution naturelle de la berge qui sera progressivement colonisée par des herbes et des arbustes. La berge nouvelle créée sera d'autant plus solide, qu'elle sera constituée d'une imbrication de fragments végétaux et minéraux.


Rivière salée (centre de l'île, rivière de type mixte: torrentielle en amont, de plaine en aval) rehaussement des berges à l'aide de matériaux pulvérulents

Enfin, ne serait-il pas urgent de confier les travaux d'aménagement et d'entretien des rivières à des entreprises disposant de pelles à bras long ? La possession d'un tel engin, pourrait être un facteur déterminant dans l'attribution des marchés. Cela éviterait les pollutions accidentelles, l'altération des caractéristiques granulométriques et sédimentologiques du fond du lit mineur et cela permettrait, en plus, d'assurer la pérennité de la faune.
En réalité, même si les aménageurs envisagent d'utiliser prochainement les techniques que nous venons d'énoncer, l'obtention d'une protection hydrologique durable passe obligatoirement par la planification des aménagements, ce qui n'est pas encore le cas en Martinique. Pour aménager durablement les rivières, il convient de :
- modéliser le fonctionnement de celles qui sont les plus dangereuses, de façon à prévoir et surtout quantifier leurs évolutions morphologiques en l'absence d'aménagement ;
- enfin, avant tout aménagement, il serait intéressant de réaliser une étude environnementale qui détaillerait systématiquement les caractéristiques géomorphologiques, floristiques et faunistiques des zones à aménager.(10)
Il n'est donc plus souhaitable d'aménager une rivière par petits segments, sans avoir une vision globale de l'ensemble de la zone à aménager.
Il ne faut plus donner l'illusion d'aménager les rivières, mais les aménager durablement.


Pascal Saffache est docteur en Géographie, attaché temporaire d'enseignement et de recherche (université des Antilles et de la Guyane).



[R] Notes
(1) Au nord de l'île les principaux sommets sont : la montagne Pelée (1 397 m), les pitons Lacroix (1 196 m), Dumauze (1 109 m) et de l'Alma (1 105 m). Au sud : la montagne du Vauclin (504 m) et de nombreux mornes dont les altitudes oscillent de 150 à 300 m.[VU]
(2)Bien que le débit des rivières du centre soit élevé (par exemple, le 02 octobre 1984, le débit de la rivière Lézarde a été estimé à 800 m3/s environ), ces dernières charrient peu de matériaux de gros calibres (blocs, bombes volcaniques, etc.). [VU]
(3) Ces travaux sont traditionnellement effectués par la direction départementale de l'Équipement (DDE) et les sociétés mandatées par la DDE. Dans le second cas, la DEE assure la maîtrise d'œuvre.[VU]
(4) Sicydium plumieri.[VU]
(5) Agonostomus monticola.[VU]
(6)Voir, de Pascal Saffache, " Pour une vrai protection du littoral martiniquais " dans Combat Nature n° 126 (août 1999), p. 27-28.[VU]
(7) Cette structure réunie les services de l'État qui sont chargés de protéger et d'aménager les rivières : direction de l'Agriculture et de la Forêt (DAF), direction départementale de l'Équipement (DDE), direction régionale de l'Environnement (DIREN), direction départementale de l'Action sanitaire et sociale (DDASS).[VU]
(8) Les géotextiles synthétiques sont des panneaux en plastique souple (généralement noirs), utilisés pour recouvrir les berges vulnérables. Les géotextiles naturels sont constitués de fibres végétales ; ils présentent l'avantage d'être biodégradables.[VU]
(9) Espèces endémiques à la Caraïbe.[VU]
(10)Le conseil régional de la Martinique finance actuellement une étude qui a pour objectif de présenter les caractéristiques géomorphologiques, hydrographiques, faunistiques et floristiques des 20 rivières les plus vulnérables de l'île. Pour chacune de ces rivières des scénarios d'aménagement seront proposés.[VU]