Le Courrier de l'environnement n°42, février 2001

L'avenir des biotechnologies

Aperçus historiques
OGM aux États-Unis et en Europe
Brevets
Un garant des biotechnologies
L'avenir de l'humanité et les biotechnologies

Encadré : Pietro


Cet article paru dans Ambiente Risorce Salute n°72 (mars-avril 2000) sous le titre " Il futuro delle biotecnologie ", repris avec l'aimable autorisation de la revue et traduit de l'italien par Dominique de Biasi, est proposé aux lecteurs du Courrier par Pierre Guy, qui précise sa démarche dans l'encadré ci-dessous.

[R] Aperçus historiques

Quand on parle de biotechnologies, l'esprit se tourne tout de suite vers les produits transgéniques, c'est-à-dire vers les OGM (organismes génétiquement modifiés). La technique avec laquelle on produit les OGM est l'ingénierie génétique. Mais les choses ne sont pas ainsi. Dans le champ des biotechnologies entrent également les cultures in vitro et l'analyse génomique. Pensons tout de suite au projet du Génome humain coordonné par le prix Nobel Dulbecco. Un projet qui va se conclure et qui certainement apportera de nombreux avantages pour l'homme dans le secteur médical. La presse s'est beaucoup occupée de ce projet, c'est pourquoi nous donnons quelques nouvelles sur la génomique végétale.
Au cours des dernières années, la génomique appliquée au règne végétal a fait l'objet d'une mobilisation internationale extraordinaire : " Plants genomes initiatives " aux États-Unis, programmes " Zigia " et " Gabi " en Allemagne, " Rice Genome Research Program " au Japon. En France, une structure puissante a été créée grâce à l'association de la recherche publique (INRA, CIRAD, IRD et CNRS) et de la recherche privée (Biogemma, Rhône-Poulenc et Bio-Plante).
Des résultats de la génomique dépend, en grande partie, la capacité future de créer des variétés performantes.
Qu'est-ce que la génomique ? Elle consiste à faire le catalogue de tous les gènes d'un organisme, puis à comprendre leur régulation, leurs fonctions et leurs interactions. Le programme du grand groupe français concerne l'analyse du génome de trois importantes espèces cultivées en Europe : le maïs, le blé, le colza. Pour chacune de ces espèces, on a défini 4 lignes de recherches :
- l'analyse structurelle du génome ;
- la recherche des gènes impliqués dans les résistances aux maladies ;
- des gènes impliqués dans les caractères agronomiques ;
- des gènes impliqués dans la qualité des plantes.
À noter que les résultats de ces études peuvent permettre, dans un programme d'amélioration génétique, d'avoir recours à ce qui est défini comme la sélection assistée par des marqueurs moléculaires (SAMM). Une telle approche ne demande pas de faire appel à la transgenèse, qui produit précisément les OGM.
On ne connaît pas un secteur plus finalisé ni plus novateur que la transgenèse. Et cependant, au début, tout s'est déroulé en l'absence totale d'une demande sociale spécifique. Aujourd'hui, les choses sont différentes : les acteurs de la demande sociale sont entrés en scène et pas pour accepter passivement ce que l'on a produit ces vingt dernières années. L'origine de la transgenèse se trouve dans la recherche de base conduite dans les années 1950 et 1960. Très vite, les chercheurs se sont aperçus que les très puissantes techniques de recombinaison génétique et de clonage des gènes pouvaient aller très loin vers une application pratique capable de générer d'énormes profits mais également jusqu'à des inventions importantes pour la santé humaine. Une fois écoulé le moratoire d'Asilomar, les biologistes moléculaires américains furent les protagonistes de ce tout nouveau phénomène qui consistait à promouvoir l'exploitation économique des recherches menées au sein des universités avec des financements de l'État. Ils ont fondé des sociétés par actions, qui, à peine cotées en bourse, ont eu un énorme succès et sont passées sous contrôle des multinationales. Depuis lors, la biologie moléculaire est devenue une gigantesque affaire économique et politique. Aux États-Unis, les accords entre groupes industriels et organismes publics de recherche sont montés à des chiffres incroyables. Un exemple : l'université de Washington a reçu, en 1988, 100 millions de dollars de Monsanto pour les droits d'exploitation des recherches.
" Les universités sont un enfer de corruption ", dénonce Léonard Minski, dans Scientific American, et Thomas Meyer, de l'université de Caroline du Nord, se demande : " Est-il juste que les industriels exploitent les découvertes faites avec des fonds publics ? ".
La situation a changé ces dernières années. Ont surgi des groupes aguerris de recherche mixtes, c'est-à-dire basés sur l'association du privé et du public. Nous avons rapporté l'exemple des projets qui concernent la génomique ; la même logique, même plus pressante, est à la base de l'activité d'ingénierie génétique pour la production des OGM. D'autre part, il est impensable de s'engager dans ces secteurs sans l'apport déterminant des grandes compagnies privées au développement des créations et à la relative introduction sur le marché.
Partie en retard, la France est en train de se rattraper rapidement. Le Génopole a été inauguré il y a deux ans, au cœur de la région parisienne, précisément à Évry. Dans cette citadelle des sciences, sont concentrés les meilleurs groupes de recherche publics et privés. Les domaines de recherche sont la médecine, la pharmacologie et l'agriculture : une agriculture à même de répondre aux défis alimentaires et environnementaux. En somme, la France, selon les mots du ministre de la Recherche scientifique et technologique, a l'intention d'assumer un rôle de leader dans la compétition internationale en ce qui concerne les sciences de la vie.
En lisant cela, on ne peut faire moins que de penser à la situation de notre pays. Il me semble alors voir un grand désert dans lequel, ça et là, se détachent de minuscules bosquets de palmiers qui révèlent autant de micro-oasis.
Comme le dit Marc Van Montagu, il est toujours difficile de déterminer l'origine d'une découverte scientifique. Où et quand la technologie de la transgenèse est-elle née ? À qui en attribuer la paternité ? Les premiers essais de transgenèse en laboratoire furent effectués au début des années 1980, mais ce fut le résultat d'un travail mené à Gand (Belgique) à partir de 1969 par Van Montagu et Schell sur Agrobacterium tumefaciens. Les deux chercheurs formulèrent une hypothèse qui, par sa charge révolutionnaire, laissa sceptiques presque tous leurs collègues : ils soutinrent que c'était un passage d'information génétique de la bactérie à la plante. Il fut possible de vérifier positivement cette hypothèse seulement à la fin des années 1970 quand, surtout dans des laboratoires américains, furent mises au point les techniques de clonage de gènes.
Agrobacterium tumefaciens se révéla un excellent vecteur de gènes à insérer dans le génome de cellules végétales. Cette technologie fut utilisée dans les laboratoires du monde entier et, aujourd'hui encore, elle semble la plus efficace.
C'est depuis lors que les grandes compagnies agrochimiques, comme Plant Genetic System, Monsanto, Zeneca, Novartis, Du Pont et d'autres, commencèrent à investir massivement dans la transgenèse. Sur le plan scientifique, nous nous trouvons face à une découverte qui repose sur un principe révolutionnaire dans le domaine de la biologie : on peut modifier des plantes avec des gènes qui proviennent d'une autre plante, ou bien d'une bactérie, d'une levure ou d'une cellule animale. Ce fait nous permet d'affirmer que, théoriquement, il n'y a plus de limites dans le domaine de l'amélioration génétique. Toutes les barrières technologiques ont été franchies. Vingt ans à peine se sont écoulés et, sur le marché, ont été lancés près de 400 produits OGM : environ 55% par des compagnies américaines et 45% par des européennes.
Parmi les biochimistes qui travaillent dans ce secteur, le concept de la plante comme une officine moléculaire est de plus en plus répandu. Ce modèle de plante, à mon avis, ne conduira qu'à des déconvenues, au moins pendant quelques lustres. Aujourd'hui, on travaille sur des structures monogéniques qui, souvent, ne sont pas fiables. Qui fait de l'amélioration génétique sait que l'action d'un gène n'est parfois ni unique ni uniforme. Nous ne devons pas oublier que, jusqu'à aujourd'hui, les variétés transgéniques de grande culture ont été créées pour la résistance aux désherbants et aux insectes. Ces résistances n'augmentent pas les potentialités productives en elles-mêmes de la variété. C'est une amélioration indirecte. La productivité est un caractère polygénique et des groupes génétiques qui la contrôlent sont distribués, à mon avis, sur tout le génome, spécialement dans les plantes des prés comme la luzerne. C'est ce qui rend extrêmement difficile, pour ne pas dire impossible, au moins à courte échéance, l'amélioration génétique de la productivité des plantes au moyen de l'ingénierie génétique. Au contraire, l'amélioration génétique, plus ou moins traditionnelle, sur des caractères complexes comme la capacité productive, a réussi parce qu'on ne travaille pas sur les gènes mais sur leurs fonctions. Il ne faut pas oublier non plus que la transgenèse, au fond, en est à ses premiers pas, qu'elle a à peine vingt ans. On peut affirmer que l'avenir appartient à la transgenèse et qu'elle sera certainement à même d'améliorer des fonctions de plus en plus complexes en ce qui concerne les plantes agronomiques.
Le modèle de plante cité plus haut deviendra réaliste dans, peut-être, 50 à 100 ans. Pour cette période, on peut faire l'hypothèse de la construction de plantes non présentes dans la nature et, peut-être, pourquoi pas, d'hommes géants et sur-intelligents, sans cheveux ni barbe (quel embêtement) avec un nez " à la Cipputi ", ainsi que des femmes intelligentissimes et d'une volonté de Walkyries.
Pour l'instant, nous ne pouvons pas ne pas rappeler les succès que l'ingénierie génétique a obtenus dans le secteur médical : la production d'insuline, le vaccin contre l'hépatite B, l'hormone de croissance, les facteurs anti-hémophiles, etc.
En même temps, nous ne devons pas négliger de mentionner les résultats d'une étude du ministère états-unien de l'Agriculture. Ces résultats disent que, dans 12 cas sur 18, les semences génétiquement modifiées (maïs et soja) ne donnent pas de meilleures productions que les semences traditionnelles (Daily Mail, 8 juillet1999).

[R] OGM aux États-Unis et en Europe

Aux États-Unis, la diffusion des OGM n'a pas rencontré de difficulté jusqu'à la fin 1998. Au contraire, en Europe, est apparue, il y a 7 ou 8 ans, une forte opposition de la part des organisations environnementalistes, des consommateurs et des chercheurs en écologie. L'opposition aux OGM est devenue si forte que les principales sociétés agroalimentaires comme Danone, Unilever, Nestlé ont déclaré au cours de 1999 qu'elles retiraient les OGM (soja, maïs) de leurs produits. Seule l'Espagne a continué d'augmenter la culture de maïs transgénique passant de 1 500 ha en 1998 à 20 000 en 1999.
La résistance des consommateurs européens à l'introduction des OGM et la nouvelle réglementation européenne (1139/98/CE du 28 mai 1998) sur l'étiquetage obligatoire des produits génétiquement modifiés commencent à avoir des effets économiques non négligeables au Canada et aux États-Unis. En fait, beaucoup de grandes sociétés céréalières, dont Cargil (le plus grand marchand de céréales du monde) et Casco (un des plus gros acheteurs de céréales canadiennes), ont déclaré en mai 1999 qu'ils éviteraient d'acheter les variétés de maïs transgénique. Entre temps, Dan Glickman, ministre de l'Agriculture des États-Unis, a réaffirmé sa demande d'ouverture du marché européen aux OGM. Il n'exclut pas des mesures de rétorsion, particulièrement douanières. En même temps, il a demandé aux groupes agro-industriels américains de procéder volontairement à l'étiquetage des produits. En outre, il a suggéré la nécessité de réaliser des études sur l'impact des OGM sur l'environnement et la santé humaine. Le Washington Post du 15 août 1999 écrit que les États-Uniens sont en train de remettre en cause la politique des OGM, qui consiste à dire qu'un OGM n'a pas besoin d'une étude particulière puisqu'il est fondamentalement équivalent à un organisme non modifié. Pour parachever le tableau, ajoutons que l'étiquetage des produits OGM a été adopté également en Australie, en Nouvelle Zélande et, en partie, au Japon. Le Brésil a interdit le commerce du soja Round Up Ready de Monsanto.
Nous concluons cette brève énumération avec l'annonce de la suspension des nouvelles autorisations pour le commerce des OGM dans l'Union européenne (décision du 25 juin 1999). Mais les anciennes autorisations restent valides.
Pourquoi les OGM sont-ils rejetés en Europe et par le reste de la planète ?
On demande désormais partout d'étiqueter les produits OGM. À mon avis, l'étiquetage seul ne suffit pas. Il pourrait servir à couvrir l'incapacité des politiques à prendre leurs propres responsabilités. Il y a plus : un produit OGM, même étiqueté, à l'aide d'une bonne promotion, peut conquérir la faveur du consommateur comme c'est arrivé en Angleterre avec la pulpe de tomate de la multinationale Zeneca.
La solution se trouve dans l'évaluation des risques pour l'environnement et la santé. En ce qui concerne ce dernier aspect, les données toxicologiques sur le produit du gène sont bien connues. L'évaluation de l'allergénicité se fonde sur la comparaison avec les substances allergéniques connues. Il s'agit d'améliorer la valeur des tests. La solution au risque environnemental est plus difficile à trouver. La modélisation de flux des gènes est encore trop grossière par rapport aux exigences. Si mes informations sont correctes, dans le secteur de l'évaluation des risques des OGM pour l'environnement c'est la France, et spécialement l'INRA, qui occupe la première place - et pas seulement en Europe. " Afin que les biotechnologies s'élèvent de manière incontestable au rang de progrès pour l'humanité, il est nécessaire qu'elles démontrent qu'elles peuvent non seulement faire plus et mieux, mais aussi avec une sécurité plus grande par rapport aux méthodes classiques ", soutenait Axel Kahn, alors président de la Commission française du génie biomoléculaire.
Les OGM actuellement sur le marché peuvent-ils être considérés comme sûrs pour la santé humaine et pour l'environnement ? Examinons quelques cas :

OGM et antibiotiques
Selon 3 chercheurs de l'université Rockefeller de New York, il est possible d'éviter l'utilisation des gènes résistants aux antibiotiques dans l'élaboration des OGM pour identifier les cellules qui ont intégré le transgène. Cette fonction peut être assurée par un gène qui produit seulement une hormone de croissance de la plante, c'est-à-dire la cytokinine qui doit être activée par une molécule chimique.
Munies de ce nouveau marqueur, les cellules transformées sont identifiées, non plus grâce à leur résistance à un antibiotique mais par leur réponse à une molécule chimique, le dexamethasone, qui active le gène de l'hormone de croissance (Nature Biotechnology, septembre 1999).

Maïs BT
Le bacille Bacillus thuringiensis (Bt) produit de nombreuses toxines qui paralysent le système digestif des insectes comme la Pyrale qui attaque le maïs. La toxine Bt est utilisée à faibles doses depuis des dizaines d'années en agriculture biologique. Selon une équipe de l'université du Kansas, la Pyrale du maïs peut développer en quelques générations une résistance à ces toxines. Ainsi, non seulement les plantes transgéniques Bt ne seront plus résistantes à la Pyrale mais les agriculteurs biologiques ne pourront plus utiliser le Bt devenu inopérant (Science, 7 mai 1999). Trois autres chercheurs de l'université de Cornell soutiennent que le pollen de maïs Bt a des effets néfastes sur le papillon Monarque. Ils ont observé que 44% des larves élevées sur des feuilles saupoudrées de pollen de maïs Bt mourraient prématurément. A la suite de cette étude, la Commission européenne a pris la décision de suspendre la procédure d'autorisation du maïs transgénique de la société Pioneer Hi-bred international au nom du principe de précaution, sans toutefois rediscuter les autorisations antérieures du maïs Bt de Monsanto et de Novartis. La résistance au Bt incorporé au maïs et au coton est traitée dans une étude publiée dans Nature (5 août 1999).
On doit se demander honnêtement quelle est la fréquentation des champs de maïs par les papillons. De toute manière, l'usage massif d'antiparasitaires et de désherbants cause beaucoup plus de mal à tous les insectes, spécialement aux insectes pollinisateurs.

Flux de gènes
La possibilité de transfert d'un gène par le pollen a été étudiée sur le colza et la betterave, seules plantes en Europe susceptibles de dissémination génique. Pour parler réellement de flux de gènes entre une plante cultivée transgénique et une population spontanée apparentée, il est nécessaire que la dispersion pollinique conduise à la formation d'hybrides interspécifiques fertiles et pérennes. D'où la nécessité d'avoir des résultats sur de nombreuses générations. Un groupe de l'INRA a étudié sur le terrain le problème et a démontré que les fécondations interspécifiques se produisent rarement mais que, lorsqu'elles surviennent, elles peuvent aboutir à la production de semences hybrides. Dans cette situation, il pourrait y avoir transfert du gène de résistance à un herbicide de la plante cultivée transgénique vers les mauvaises herbes apparentées et, donc, apparition de mauvaises herbes résistantes à la génération suivante. Dans tous les cas, les prévisions à long terme sont très difficiles. Le travail continue avec l'aide des modèles de génétique des populations qui intègrent de nombreux paramètres biologiques et environnementaux : distance de la dispersion pollinique, modes de reproduction, compétitions, techniques culturales, etc. En l'état actuel des connaissances, on peut résumer de la manière suivante la probabilité que des flux de gènes s'opèrent à partir des plantes transgéniques :
- chaque transgène a une probabilité non nulle de sortir de sa variété pour se répandre dans les variétés interfertiles spontanées de la même espèce dans une distance déterminée qui peut aller jusqu'à 800 m ;
- la possibilité d'introgression vers les autres espèces est faible mais réelle pour les plantes comme le colza ;
- le transfert de transgènes vers la flore bactérienne environnante est probablement négligeable même si la réalité du phénomène à l'échelle de l'évolution est scientifiquement plausible.

[R] Brevets

Après les premières découvertes, au début des années 1980, les techniques de l'ingénierie génétique se sont développées de manière spectaculaire. Si l'Europe a eu un rôle important dans le progrès des connaissances fondamentales, les États-Unis se sont lancés immédiatement dans l'exploitation économique des nouvelles technologies. Les avantages sont considérables. Par exemple, dans le domaine pharmaceutique, avec les nouvelles molécules produites par les biotechnologies, le marché mondial est estimé à 373 milliards de dollars (plus de 400 millions d'euros) jusqu'en 2002. Ces faits ont soulevé la question des brevets pour les organismes vivants. C'est un problème aussi bien éthique que commercial. L'Assemblée européenne a adopté, le 23 septembre 1999, le rapport Wodarg selon lequel la protection de la propriété intellectuelle, représentée par les brevets, fait partie intégrante de l'économie de marché. Mais, s'agissant d'organismes vivants, la reconnaissance de la propriété intellectuelle moyennant un brevet soulève de graves problèmes parce qu'elle peut porter préjudice aux intérêts des agriculteurs des pays en voie de développement. On lit que l'Australie est le pays qui, plus que les autres, pratique la bio-piraterie. Avec la prise de brevets, on peut vérifier des faits curieux. Par exemple, les multinationales américaines ont breveté les gènes qui définissent le goût du riz Basmati, un riz naturel indien. Il ne faut pas s'étonner si ces entreprises américaines demandent un jour aux Indiens de payer pour cultiver leur propre riz. Récemment, le Parlement européen a demandé de trouver une solution pour protéger la propriété intellectuelle et, en même temps, la valeur non remplaçable du patrimoine commun de l'humanité.

[R] Un garant des biotechnologies

Quand on discute avec les sociétés qui s'intéressent aux OGM (Monsanto, Novartis, Zeneca, etc.), elles soutiennent la thèse que leur travail n'est pas contraire aux intérêts de la communauté mondiale ; ainsi, parfois, elles arrivent à dire qu'elles travaillent pour le bien de l'agriculture et du consommateur qu'est le public. Il est évident qu'il s'agit de mensonges et de propagande. Elles disaient la même chose à l'époque de ce qu'on a appelé la Révolution verte. Les sociétés (qui non seulement vendent des semences mais également les engrais, les anti-parasitaires et les désherbants) on réalisé alors des gains importants, tandis que les agricultures des pays pauvres perdaient littéralement leur équilibre à cause de l'intervention irrationnelle des nouvelles technologies. Dans le cas de la révolution biotechnologique, les problèmes sont bien plus compliqués et il ne pourrait en être autrement s'agissant d'instruments d'une puissance transformatrice jamais vue jusqu'à nos jours. Nous nous trouvons dans un monde nouveau dont nous n'avons exploré qu'une infime partie et c'est pourquoi nous devons nous attendre à aller au devant de grands risques pour l'homme, l'animal et l'environnement.
L'éthique des multinationales est le profit, et il doit en être ainsi. Sans profit, elles disparaîtraient et ce serait un mal pour la société. Nous avons cité des cas d'association privé-public dans le domaine des biotechnologies. On ne sort pas de cette logique si on ne veut pas rester au poteau.
Si on discute de ces arguments avec les chercheurs, les réponses varient : désintérêt, neutralité, engagement social. L'éthique du chercheur est de travailler pour faire avancer les connaissances, convaincu que les découvertes et inventions sont toujours positives. Statistiquement parlant, il se désintéresse de ce qui peut arriver par la suite ; l'important est d'avoir réussi. Il y a deux autres acteurs sur la scène du monde des biotechnologies : L'État et le public avec ses défenseurs (les associations de consommateurs, environnementales, etc.).
Jusqu'à aujourd'hui existait seulement la recherche créative. En vérité, en France, l'INRA a fait quelques pas en direction d'une recherche de contrôle, c'est-à-dire une recherche chargée d'évaluer des risques pour l'homme, l'animal et l'environnement. Modestes initiatives par rapport aux engagements financiers énormes de la France dans le secteur de la recherche créative. Il faut ajouter que la recherche de contrôle, dans certains cas, est beaucoup plus difficile et onéreuse que la recherche créative.
Il est évident qu'il incombe à l'État de financer la recherche de contrôle, de même que l'État doit nommer un garant des risques biotechnologiques assisté d'une commission d'experts chargée d'évaluer les résultats de la recherche de contrôle.

[R] L'avenir de l'humanité et les biotechnologies

A l'approche de l'an 2000, un nombre considérable d'interventions médiatiques nous ont rappelé l'état de la condition humaine présente et future. C'est ce qui m'a poussé à écrire cet article. Il y a près d'un siècle et demi que fut formulée par Darwin (et Wallace) la théorie de l'évolution des êtres vivants. Quelques années plus tard, Mendel a découvert les lois de la génétique. Ces deux faits posent une série de questions. La première concerne l'évolution de l'espèce humaine. Selon les paléontologues, l'espèce humaine aurait près de 200 000 ans : un battement de cils par rapport aux 3,7 milliards d'années de l'apparition de la vie sur terre. La question est celle-ci : l'espèce humaine évoluera-t-elle encore ? Pour moi, la réponse est affirmative, mais pas dans le sens des règles de la sélection darwinienne. L'être humain désormais échappe à ces règles comme, en partie, les espèces animales et végétales qui peuplent la planète. Il suffit de réfléchir aux effets de l'action de l'homme : l'expansion urbaine, les aéroports, les autoroutes, le chemin de fer, l'agriculture et ses désherbants, ses anti- cryptogames, etc. Le paysage terrestre, en quelques années a changé rapidement. Il n'est plus correct de parler de sélection darwinienne ; il faut parler de sélection anthropique. Ceci est encore plus vrai quand on examine l'espèce humaine. Il devient évident que l'évolution de l'espèce humaine ne suit plus la règle darwinienne depuis longtemps. L'évolution de l'être humain est, en somme, le résultat de l'action de l'homme. Et c'est grâce à l'action culturelle, dont l'évolution de type cumulatif, suit la règle de l'hérédité des caractères acquis, c'est-à-dire une règle de type lamarckien. En somme, l'Homme technologique d'aujourd'hui et de demain est un amalgame de lamarckisme et de darwinisme. Alors, essayons d'imaginer l'être humain et la planète terre dans 100, 200 ou 1 000 ans. Il est difficile de ne pas tomber dans la science-fiction, mais nous pouvons admettre avec une probabilité notable que ce qui est aujourd'hui science-fiction, d'ici là sera la réalité quotidienne. La pression démographique, la polarisation toujours plus forte de pauvreté et de la richesse, du savoir et de l'ignorance, le flux migratoire qui pour certains pays européens deviendra un bien et peut-être une nécessité pour les travaux humbles (assistera-t-on à la renaissance d'un sous-prolétariat, cette fois non indigène ?), l'avancée de la désertification, la mondialisation du commerce et des communications, les succès de l'intelligence artificielle et, enfin, le développement vertigineux de la biologie seront des facteurs qui règleront l'évolution de l'espèce humaine. La philosophie du capitalisme ou du commerce sauvages pratiquée aux États-Unis sera-t-elle également appliquée en Europe ? La pression démographique pourrait donner lieu à une catastrophe. Mais les êtres humains ne sont pas des souris qui, tout en ayant à disposition de la nourriture à volonté, déchaînent une guerre fratricide en raison d'une trop forte densité par rapport à leurs exigences d'espace (E.T. Hall, F. Choay, A. Petita, La dimension cachée, Le Seuil - Points).
Les êtres humains ne sont pas des souris : ils savent prévoir mais n'ont pas le courage de réaliser leurs prévisions. Ils interviennent quand la situation est déjà compromise : ils corrigent la courbe périlleuse uniquement lorsqu'il y a des morts.
Quelle direction prendra alors l'évolution de l'espèce humaine ? Vers le surhomme de Nietzsche qui sera le despote de la communauté humaine de la planète ou vers la surhumanité d'amour du Père Teilhard de Chardin de la Compagnie de Jésus et célèbre paléontologue ? Nietzsche voit dans le surhomme l'orgueil et l'égoïsme comme vertus suprêmes. En jetant un coup d'œil sur le siècle à peine terminé, avec deux guerres mondiales, les camps d'extermination allemands, la férocité de Pol Pot, les massacres au Rwanda, en Bosnie, en Tchétchénie, en Algérie, etc., on ne peut pas ne pas donner raison à Nietzsche. L'orgueil, l'égoïsme, le principe de domination sont plus que jamais présents dans les sociétés humaines. Dans les années 1920, le communisme soviétique avait suscité tant d'espérance chez les hommes de bonne volonté du monde entier. On attendait la naissance de l'homme nouveau, l'Homo sovieticus ; l'histoire a rejeté ce faux socialisme. La règle du vrai socialisme a été mise en pratique uniquement dans des microcommunautés comme les kibboutz.
Nietzsche n'aimait pas son surhomme. Dans Ainsi parlait Zarathoustra, il fait dire au prophète : " Je vous en conjure, mes frères, restez fidèles à la Terre ". Comment interpréter ces paroles si ce n'est comme un acte d'amour et de désespoir envers la Terre notre mère ? Si vous la trahissez, si vous détruisez ses beautés, vous finirez par vous détruire vous mêmes également.
J'essaie de résumer la pensée du père Teilhard de Chardin (œuvres publiées aux éditions du Seuil, Paris) :
- l'histoire de l'humanité est très jeune et, donc, il est raisonnable de faire l'hypothèse d'une évolution ultérieure de l'être humain dans les prochains centaines et milliers d'années ;
- la densité démographique élevée et le développement scientifique créeront les conditions d'une grande société terrestre à l'intérieur de laquelle les différences entre les peuples, les religions et les races ne seront pas annulées mais surmontées positivement ;
- nous sommes nés et nous vivons en fonction d'un mouvement cosmique. La direction de ce mouvement tend vers un point Oméga dans lequel l'humanité sera hautement socialisée ; dans lequel la loi de l'amour universel célèbrera son apothéose. Tous les individus seront alors purs, beaux et glorieux comme dit le grand compositeur chrétien Messiaen qui a chanté la résurrection et l'ascension de l'humanité vers la fin des temps et de l'histoire. Au cours de ce mouvement, nous sommes poussés non seulement par la puissance de l'évolution mais, plus encore, par la force d'attraction qui émane du point final (le point Oméga). La Parousie (deuxième venue glorieuse du Christ) aura lieu quand l'évolution de l'humanité aura rejoint le point Oméga.
Teilhard de Chardin cherche à concilier science et foi. Deux facteurs inconciliables sur le plan méthodologique mais parfaitement intégrables sur le plan de la personne. Teilhard est un exemple, et je connais beaucoup d'hommes de science qui ont surmonté l'agnosticisme pour des faits non démontrables.
En interprétant les paroles de Teilhard, on est porté à penser que la main de Dieu guiderait l'évolution de l'humanité vers le point Oméga. Sans ce guide, l'aboutissement serait-il le surhomme de Nietzsche ?
En deux mille ans de prédication, le christianisme n'a pas amélioré l'homme. L'Homme nouveau chrétien n'est pas apparu. Et alors ? Essayons de raisonner sur le développement de la science biologique. Teilhard de Chardin n'a pas connu le développement tumultueux de la génomique ni de l'ingénierie génétique. L'eût-il connu, il eût peut-être fait l'hypothèse, en homme de science, de quelque solution qui eût regardé l'amélioration éthique de l'être humain dans la direction du principe de coopération.
En effet, la communauté terrestre n'a pas besoin de plus d'intelligence mais de plus d'altruisme.
Et les êtres humains qui ont vécu et vivront éloignés du point Oméga, donc loin de la fin des temps, quelle fin auront-ils ? Je n'ai pas trouvé la réponse chez le Père Teilhard.
À mesure qu'on s'approche de Chartres, la flèche de la cathédrale apparaît de plus en plus majestueuse. Mais c'est à l'intérieur de l'église qu'on reste bouche bée. Le sol est en pente, et à environ 30 m de la porte centrale, il accueille un labyrinthe. Pourquoi un labyrinthe sur le sol de la plus belle, de la plus impressionnante des magnifiques cathédrales gothiques de France ? Peut-être le labyrinthe représente-t-il le chemin de la purification après la mort afin que tous les êtres humains soient prêts à entrer au Paradis - royaume de la liberté et de la transparence absolues - au moment de la Parousie ?
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Encadré

Je ne saurai être objectif : Pietro est un compagnon de recherche, à la fois proche et éloigné depuis plus de 35 ans. Spécialiste européen de la sélection de la luzerne " erba medica ", tout particulièrement dans l'étude de la compétition intra spécifique et de la méthodologie de la sélection.
Ensemble, pendant 25 ans, nous avons animé le groupe " Medicago sativa " d'Eucarpia, aussi important que le groupe " Plantes fourragères " lui-même. Il allait de l'Atlantique à l'Oural, ce qui n'était pas vide de sens à l'époque. La rigueur de Pietro, son sens stratégique canalisaient la passion qu'inconsciemment je portais.
Pietro Rotili a remplacé Hausman comme directeur de l'" Istituto sperimentale per le colture foraggere " à Lodi près de Milan. Cet institut de recherche connu par ses stations expérimentales la Sardaigne, la Sicile, la plaine du Pô, les Alpes…
Pietro Rotili a eu en charge des responsabilités nationales, il a œuvré pour la réforme de la recherche agronomique en Italie, s'inspirant largement de l'INRA en France.
Chercheurs engagés l'un et l'autre, lui par volonté, moi-même par les hasards de l'histoire, nous avons travaillé, réfléchi. Aujourd'hui, Pietro Rotili, cloué sur son fauteuil, ne parle plus. Avec une énergie extraordinaire, il reste, en chercheur, acteur des enjeux de l'amélioration des plantes. Prophète, certains ne partagent pas son analyse, mais les questions que posent les biotechnologies restent ; il nous appartient d'y répondre, au moins de crier nos espoirs et nos inquiétudes.
P.G.
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