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Le Courrier de l'environnement n°29, décembre 1996

le Renard
sauvage et familier,
un miroir de l'homme ?

Introduction
Le Renard roux
Renard trop humain? Des symboles et des mots
Le renard, ennemi et gibier ?
Renards

Graisse pour le piège (encadré)


[R] Introduction

Le renard est un animal très commun, largement répandu sur la planète, mais il est aussi - on le verra - étonnamment singulier. Cela tient-il à sa nature zoologique - éthologique ? Ou à la place que l'homme lui a faite dans sa culture ? ou aux deux ?
Dans la diversité de notre faune, on situera volontiers entre le chien domestique et fidèle et le loup féroce et sanguinaire cet animal moyen, difficile à classer tant il est à la fois irréductiblement sauvage et insolemment familier ! Selon les apparences, on conviendra que ce quadrupède si parfaitement animal n'a a priori rien qui puisse fasciner l'homme. Que celui-ci se projette (ou se reconnaisse) dans l'ours ou dans le singe, quoi de plus naturel ? La morphologie, la corpulence, la station debout ne font-elles pas de ces animaux deux formes de l'homme sauvage ?
L'histoire des rapports de l'homme et du renard remonte à une lointaine antiquité. Nous nous limiterons cependant à notre pays et remonterons seulement au XIIe siècle, époque où la société féodale est bien en place. Le goupil - puisque tel est le nom commun de cet animal commun - est alors le compagnon des sociétés paysannes qui défrichent et s'installent, et c'est dans la culture de ces sociétés qu’il se métamorphose en « maître Renart ». Pourquoi ?
Depuis mille ans au moins, le renard chasse sa subsistance non loin des hommes : c'est un prédateur et - bien qu'on ne consomme pas sa chair - un gibier. Au cours des derniers siècles, on a réussi à exterminer le loup, on a décimé l'ours au point de n'en compter aujourd'hui que quelques dizaines. Voici donc désormais notre ennemi public n°1, d'autant que le voici atteint de la rage ! La chasse au renard, vieille d'un millénaire, prend souvent les mots et les armes d'une véritable guerre ; mais l'animal a aussi ses défendeurs résolus ! Le renard n'en finit pas de fasciner l'homme et l'enfant, et même les chasseurs (écoutez donc leurs récits de chasse...). Faut-il l'exterminer ou le protéger ? Ce nuisible ne serait-il pas utile ? Ces paradoxes conduisent à poser la question de la chasse (tuerie aveugle ou « régulation éclairée »?) et celle de la conservation de notre patrimoine naturel et de la protection des espèces.

[R] Le Renard roux  

Le Renard fait partie de la famille des Canidés. Sous ce nom générique de Renard on regroupe un assez grand nombre de ces Canidés qui ont entre eux des ressemblances de forme qui ne sauraient cependant estomper les différences. En somme un « air de famille » assez difficile à caractériser si l'on veut aller plus loin que l'analyse rapide d'un faciès attentif et mobile, au museau allongé, aux yeux vifs, aux oreilles pointues toujours en éveil. Il faudrait aussi évoquer la silhouette : si le loup paraît taillé assez grossièrement, assez lourdement, si le chien (mais quel chien ?) semble un être rustique attaché à l'homme et à la niche, le renard est un animal libre, au corps délié, léger, rapide. Il faut le voir traverser un pré découvert, vers midi, en quelques bonds rapides : aucune pesanteur, et quelle grâce, quelle élégance ! que sa trajectoire soit rectiligne, ou courbe et sinueuse, l'allure a la même souplesse. Peut-être y a-t-il du chat dans le renard... entre fauve et félin.
L'espèce vulpine occupe le globe à peu près autant que l'espèce humaine, elle est partout où est l'homme ! Celui-ci en est d'ailleurs souvent le responsable : des renards d'Europe ont été introduits en Amérique et réciproquement ; on a lâché des renards argentés en Finlande. Avec la construction du pont de Noirmoutier, le renard a pénétré dans l'île. Cette extraordinaire extension, cette omniprésence ne saurait à elle seule expliquer l'importance primordiale prise par cet animal, depuis des siècles et des millénaires, dans l'imaginaire des populations. Nous nous demanderons, chemin faisant, pourquoi et comment cet animal si commun, si banal, est si important symboliquement. Chez les Dogons du Niger, c'est le « Renard pâle », en Chine, Mongolie et au Japon, le renard prend des dimensions mythologiques ; et que dire de l'Europe ? La plupart d'entre nous n'avons qu'une connaissance superficielle, furtive, de l'animal renard ; si nous avons accumulé un certain « savoir », c'est le plus souvent un savoir livresque, à moins d'être soi-même spécialiste en zoologie ou chasseur. Le renard ne se donne guère à voir, ne se laisse apprivoiser qu'exceptionnellement s'il est pris tout jeune renardeau. Pour avoir quelques chances de le rencontrer il faut vivre dans - et avec - la nature, écouter et voir, interpréter les traces, les pistes...

Sans le voir, on reconnaîtri le veNard à ses empreintes bien alignées ou plus groupéEs se|o qu'il va au pas, au trot ou au galop (1) . On les distingue de celles du chien si l'on observe qu'elles s'inscrivent dans un ovale assez resserré (les deux pelotes avant séparées des latérales ainsi que la pelote principale) alors que celle du chien s'inscrivent, plus écrasées, dans un cercle. On reconnaît le passage du renard à ses laissées (excréments) déposées en un endroit souvent choisi. Les éthologues nous ont appris que lorsqu'un renard dépose sa crotte - ou simplement urine- il marque en même temps son territoire d'autant de bornes olfactives. On les trouve donc sur une petite élévation de sol, sur une pierre, etc. Autant de points géodésiques ou de balises qui peuvent inspirer la crainte aux « étrangers » ou au contraire inciter au rapprochement des familiers.
Impossible toutefois d'interpréter la profondeur relative des empreintes pour en déduire qu'il s'agit d'un mâle ou d'une femelle. Il faut un oeil bien exercé pour les distinguer l'un de l'autre : le renard est un animal de taille moyenne de 70 à 80 cm prolongé d'une belle queue touffue de 35 à 40 cm de long (L+1/2L), le mâle pèse ordinairement 7 kg et la femelle 6 kg. Le mâle « maigrit » en mars-avril et grossit en janvier, les femelles sont maigres en janvier et « grossissent » en février.
Le pelage est en général d'un beau roux : c'est la couleur « fauve » du « sauvage ». La poitrine et le ventre sont souvent blancs ainsi que le pinceau terminal de la queue. Mais la fourrure peut s'assombrir si fort qu'on qualifie certains renards de « charbonniers » (en élevage on a obtenu des renards entièrement blancs, des renards angora et d'autres à peau nue). La fourrure est plus dense et épaisse, donc plus belle, en hiver qu'en été : aussi chasse-t-on le renard surtout à la mauvaise saison. Au printemps se produit une mue : il arrive que les poils se détachent par grandes plaques laissant apparaître la peau nue et donnant à l'animal un aspect misérable (c'est certainement ce phénomène qui a fait nommer alopécie la chute partielle ou totale des cheveux ou des poils, alopex étant le nom grec du renard, à moins que ce ne soit l’inverse...). Le renard reprend sa fourrure d'hiver en septembre ou octobre.
Pour expliquer sa silhouette, son allure, son aptitude à la course, il faut évoquer le squelette, les muscles, etc. ; on voit alors une charpente légère, bien articulée, haut jointée permettant des mouvements souples en tous sens. Architecture flexible, taillée ou dessinée « pour » une chasse silencieuse et invisible.
Evoquons justement le régime de ce prédateur redouté sinon redoutable. Ses mâchoires sont armées de fortes canines (formule dentaire : I 3/3 ; C 1/1 ; PM 4/4 ; M 2/3) ce qui en fait incontestablement un carnassier. Pour le paysan c'est le prédateur « mange-poule » et, pour le chasseur, un concurrent animal chasseur de gibier. C'est là une vue simpliste et partielle de la réalité. Le renard est, contrairement à sa réputation millénaire, un omnivore. Ce que des siècles d'observation attentive ont fait connaître est confirmé par les études éthologiques actuelles et par la surveillance systématique d'animaux en captivité ou repérés en nature, ainsi que par la détermination du contenu de l'estomac de tout individu tué ou découvert mort.
La faim pousse le renard au plus grand éclectisme. Il mange ce qu'il peut atteindre et ce qu'il trouve : c'est dire que son régime alimentaire varie selon les milieux et les saisons. Les victimes du renard sont d'abord le Lapin de garenne (si l'observation se fait plus précise on remarque qu'il s'agit souvent de lapins faibles ou malades). Le Campagnol des champs (ou agreste) occupe la première place au tableau de chasse lorsqu'il n'y a plus de lapins (cas de la Suède, de la Lorraine). Dans le régime alimentaire de notre animal, les oiseaux ne viennent qu’ensuite et n’occupent qu’une place très secondaire. La part des volailles pourrait bien être surestimée, du fait que l'analyse du contenu stomacal intervient souvent lorsque le renard a été tué lors de l'attaque du poulailler. Les oiseaux sont consommés lorsqu'ils nichent à terre ou non loin du sol, ou encore à l'état de cadavres. Le renard ne méprise évidemment pas le gibier ni les oiseaux aquatiques. Il est capable de pêcher des poissons vivants, des crabes même, et il ramasse aussi des cadavres en bord de mer.
A ce menu varié, le renard ajoute toutes sortes d'invertébrés : insectes coléoptères (hannetons, lucanes...), orthoptères (sauterelles, criquets...), lépidoptères (papillons). Il ne dédaigne nullement les vers de terre, c'est même un mets de prédilection, ce que certains naturalistes du XIXe siècle avaient déjà noté. Le renard consomme aussi - on l'ignore souvent - des végétaux. Comme le chat ou le chien, il « connaît » les graminées et les herbes purgatives : en Suède on a remarqué une consommation importante de céréales, sans compter les baies et les fruits (raisins entre autres) qu'il apprécie en toute saison. En Amérique et au Portugal, des restes de fruits ont été repérés dans près des trois quarts des fèces. Les fruits, à cause des sucres qu'ils contiennent, auraient un rôle essentiel dans la formation de réserves de graisse avant l'hiver.
Le renard, on l’a déjà indiqué, se nourrit de charognes ou du moins de cadavres d'animaux domestiques ou sauvages. Dans l’environnement de l’homme, il fait son repas de restes de cuisine. On a dit que le renard est partout où est l'homme : ce commensal discret et furtif connaît bien les abords des fermes, ceux des villages et maintenant des villes. Il a en effet suivi le mouvement d'exode rural, d'extension des banlieues et s'établit sans complexe dans les villes. On l'aperçoit parfois dans les rues, la nuit, alors qu'il rentre au gîte dans quelque cave vide d'une villa : le renard s'urbanise. On le surprend aussi en train de visiter les poubelles ou les dépotoirs : le renard se « clochardise ». Une équipe anglaise de télévision a filmé en lumière infrarouge la vie de famille d'un couple de renards installé dans le sous-sol d'une maison londonienne.
Cette « plasticité » éthologique du renard, son étonnante adaptation à tous les milieux, riches ou pauvres, est incontestablement la principale raison de sa permanence, car il est impensable que les campagnes de destruction ne soient pas parvenues à son extermination... Ainsi le renard est-il depuis longtemps le compagnon de l'histoire humaine, toujours proche des lieux habités, dérangé dans ses forêts par les défrichements des XIe et XIIe siècles, longeant les champs cultivés. Narguant parfois leur surveillance, il a attiré l'attention des paysans mais aussi des clercs qui ont déjà lu les exploits de l'animal dans les textes grecs et latins. Le « mangeur de poules » est piégé, traqué, chassé. Quelques seigneurs le chassent à courre mais lui réservent un sort bien différent de celui du noble cerf ou du rustique sanglier : on dépouille l'animal de sa peau et on le jette aux chiens !
Mais le renard ne se laisse pas prendre facilement, parce qu'il sait très bien non seulement courir mais aussi dissimuler son refuge. Le renard prend son repos dans les fourrés ou dans des abris divers. Bien souvent il a, pour plus de sécurité, aménagé un terrier, parfois emprunté au blaireau avec qui il peut, tant bien que mal, cohabiter. Le terrier n’est vraiment occupé que lorsque le renard et la renarde se sont unis lors des poursuites de janvier. Dans la période qui précède la mise bas (gestation de 53 jours), la renarde ne sort plus. Elle donne naissance, à la mi-mars, à une portée de 5 ou 6 petits renardeaux, petites boules de poil noir qui s’accrochent à ses mamelles. Pour elle, finie la chasse ! Le mâle lui rapporte régulièrement de la nourriture. Lorsque les petits ont grossi et commencent à jouer à l'entrée du terrier, le « père », ainsi que la « mère » qui a recommencé à sortir, leur apportent les premières proies, vivantes ou mortes. Mais l'hiver et le début du printemps forment la période de tous les dangers : il est donc important que l'entrée du terrier soit parfaitement dissimulée, dans les racines d'un gros arbre par exemple. De là part un boyau qui s'approfondit et s'élargit tout près de l'entrée : cet endroit est appelé le « maire » ou observatoire ; là, près de l'ouverture, le renard peut se mettre en observation sans être visible. Un peu plus loin dans la « fosse », le renard entrepose ses proies, sorte de garde-manger. Il arrive ensuite à l’« acul » (ou donjon !) qui tient lieu de domicile souvent à l'extrémité d'une galerie : c'est là que vivent la renarde et les renardeaux. Ce système souterrain comporte des issues multiples qui permettent au renard poursuivi d'alerter sa « famille » afin d'organiser la fuite vers les fourrés éloignés que n'auront repérés ni les chasseurs ni les chiens. Les déterreurs connaissent mieux cet habitat que les naturalistes et il est probable que, dès le Moyen Age, les paysans piégeurs et chasseurs, en fouillant les entrailles de la terre pour en « extraire » l’animal acculé ont reconnu « en creux » l'équivalent des fortifications féodales : retranchements, barbacanes, galeries, donjon, etc.
Lorsque les renardeaux sont devenus autonomes, le couple se dissout et chacun part vivre sa vie de chasse et de risques...
Ce n'est guère qu'après capture qu'on peut examiner à loisir le « visage » de l'animal. Tenter de faire le portrait du renard est toujours un exercice périlleux, même pour le naturaliste soucieux d'objectivité, tant est forte la tentation de déchiffrer, comme le fait l'analyse psychologique, cette physionomie animale pour y lire les secrets de l'âme comme on lit les traits d'un caractère humain ! Ici la responsabilité des fabulistes est grande, d'Esope à La Fontaine. Lisons donc les naturalistes pour plus de sécurité... (ou de confusion jubilatoire ?).
Dans son Histoire naturelle, Buffon consacre 4 pages au renard, soit 8 colonnes. Dès les premières phrases le ton est donné : Le renard est fameux par ses ruses..., son adresse... Il emploie plus d'esprit que de mouvement. Fin autant que circonspect, ingénieux et prudent... il varie sa conduite... Il élève ses petits, c'est un animal domicilié... L'idée seule du domicile présuppose une attention singulière sur soi-même... Le choix du lieu, l'art de faire son manoir, de le rendre commode, d'en dérober l'entrée, sont autant d'indices d'un sentiment supérieur...
Ce portrait intellectuel et moral est-il si éloigné des bestiaires médiévaux qui décrivaient chaque animal comme l'incarnation d'une vertu (la licorne chaste et pure) ou d'un vice (le renard fourbe, diabolique) ? Cet « animal domicilié », c'est l'intelligence et la ruse. Buffon n'aborde la description morphologique qu'au milieu de la 4e colonne : Cet animal ressemble beaucoup au chien... il en diffère par la tête... il a les oreilles plus courtes, la queue beaucoup plus grande... les yeux plus inclinés. Il en diffère encore par une mauvaise odeur très forte... et enfin par le naturel car il ne s'apprivoise pas aisément, et jamais tout à fait... Il ne s'accouple pas avec la chienne ; s'ils ne sont pas antipathiques ils sont au moins indifférents...
Le renard est un « puant », dira-t-on plus tard. Bien qu'assez semblable au chien, la nature (et la culture) veut qu'on les distingue absolument. Detschudi, un naturaliste plus moderne, écrit en 1859, cet autre portrait : Doué d'une excellente mémoire, surtout locale, il est inventif, patient, résolu, excellent sauteur, il rampe, il nage, il marche sans faire de bruit ; bref il réunit toutes les conditions voulues pour être un filou de mérite ; il a même de l'humour, la nonchalance blasée, les manières engageantes d'un véritable artiste en escroquerie. Ses moeurs sournoiseRenard trop humain ! L'homme prête vraiment beaucoup à cet animal dont on peut seulement dire que, vivant, il doit tout faire pour manger à sa faim, reproduire sa propre force et - puisque telle est semble-t-il, la loi de nature - reproduire l'espèce. La filouterie, l'escroquerie, la sournoiserie sont autant de cadeaux empoisonnés que l'homme fait au renard. On voit à quel point une description strictement objective semble impossible !
Robert Hainard s'inscrit aussi dans cette lignée lorsqu'il écrit en 1948, dans Les mammifères sauvages d'Europe : Ses yeux obliques, sa face ronde de chat expriment admirablement la malice, tandis que le dessin descendant de l'arcade sourcilière, deux plis verticaux soucieux à la racine du nez lui donnent cet air pleurard sous lequel tant d'hypocrites dissimulent leurs réussites... L'expression de l'allure a plus de sens (pour les animaux) et celle du renard est remarquable par sa légèreté, sa souplesse, la circonspection qu'elle indique... Lorsqu'un chien parcourt un ravin on l'entend trois minutes avant de le voir, le renard est là sans qu'on s'en soit aperçu.
L'entreprise d'Hainard paraît différente des autres en ce sens qu'elle s'efforce de repérer sur le « visage » de cet animal ce qui a pu inciter l'homme à y projeter ses traits de caractère. Renard à visage humain ? ses yeux expressifs, l'attention de tous les instants perceptible à la mobilité des oreilles et des moustaches ; le dessin des sourcils, les plis du nez qui disent le sérieux ; d'autres ont remarqué certaine ligne sombre près de la commissure des lèvres en forme de rictus narquois... alors que le rire, l'humour sont le propre de l'homme exclusivement...
On l'aura compris : ce que le renard et l'homme ont en commun, ce n'est nullement une ressemblance morphologique (comme le singe et l'ours) mais l'intelligence au sens supérieur de capacité à analyser les situations, à élaborer dans l'instant des stratégies, à rivaliser d'astuce lorsque l'un et l'autre se disputent les mêmes terrains de chasse. Perçu comme un rival, comme un concurrent, le renard serait aussi intelligent que l'homme, et aussi retors que lui ? Ces multiples analogies expliqueraient-elles l'humanisation du goupil dans le Roman de Renart ?

[R] Renard trop humain ? Des symboles et des mots  

Le renard hante depuis toujours notre imaginaire individuel et collectif. Il y a à cela des causes multiples dont la principale est l'inoubliable, l'incomparable, l'inépuisable Roman de Renart. Les fabulistes, La Fontaine surtout, ont aussi apporté leur contribution. Mais cela n'explique pas la profusion des romans, particulièrement français et anglais, qui rapprochent le renard de l'homme et de la femme, et qui projettent jusque dans la fiction anticipatrice le personnage de Renart !
Renard séducteur et renard maudit, ce symbolisme ambivalent est présent aussi bien dans la tradition lettrée que dans la culture populaire. Et cela explique probablement qu'aujourd'hui, à côté des comportements exterminateurs d'une certaine chasse se développe une ardente défense de ce compagnon, sauvage et libre, de l'homme.
Peu d'animaux auront autant marqué notre langue que notre « compère renard ». Au travers des mots et des expressions toutes prêtes (dictons, proverbes...), l'homme a tout dit sur le renard : ce qu'il en connaît et ce qu'il imagine. Mais, ce faisant, n'a-t-il pas finalement tout dit sur lui-même ? Pour explorer cet univers des « façons de dire » qui sont autant de façons de penser, il faut utiliser - et compléter - l'ouvrage d'un folkloriste du début de ce XXe siècle : la Faune populaire d'Eugène Rolland. Sa collecte concernant le renard comprend environ 150 notations et témoigne en fait sur ce long millénaire caractérisé par la quasi-cohabitation de l'homme et du renard. Ainsi ont parlé les paysans, les chasseurs et même les clercs - eux qui savent transcrire les dires populaires, eux qui savent inventer à partir de cette matière populaire.

Renard pris au piège
(in A. de la Rue, 1890)

Les mots posent deux problèmes d'identification.
Canis vulpes ou Vulpes vulpes (ainsi nommé par Linné) est d'abord connu, avons-nous vu, sous le nom commun de goupil. Ce mot se transforme selon les dialectes en volpil, gorpil, etc. mais voilà que le XIIe siècle en fait un héros de roman épique sous le nom de Renart. Ce nom provient de l’allemand Reginhart (contracté en Regnart) qui signifie « fort en conseil ». Reynart, Raynal, Renaud en sont les variations les plus courantes.
Depuis longtemps on admet que ce nom propre devenu commun a éclipsé l'usage de goupil. Or l'enquête des années 1900 montre que goupil a parfaitement survécu. Aujourd'hui même on remarque, dans les livres pour enfants, que goupil se perpétue et même bénéficie d'une inversion symétrique de celle du XIIe siècle : il n'est pas rare de lire « Goupil le renard », expression où goupil est devenu nom propre et renard nom commun. Cette double identité Goupil/Renard en cache d'autres, telles que mandra, mandretta (dans la langue d'oc), qui introduisent le second problème.
Dans beaucoup de langues et de dialectes, et déjà dans l'Antiquité, l'animal est souvent désigné par un nom féminin, et ce n'est nullement un phénomène sans importance ! Si le loup, le lion, le cerf, etc. sont toujours désignés au masculin (sauf si l'on parle expressément de la louve, de la lionne, etc.), il est intéressant de noter que, dans la moitié des cas, renard est féminin. N'a-t-il pas la grâce, la fragilité, la souplesse mais aussi l'habileté, la ruse, l'« intelligence », la sournoiserie, la beauté trompeuse que tout le Moyen Age attribue à la féminité ? Et la femme, pour l'Eglise, c'est le diable !
La couleur aussi a une très grande importance : le renard est roux. Ni noir ni blanc. Ni brun ni blond. Mais roux. Entre le jaune et le rouge, c'est le « rouquin ». Or, au Moyen Age (comme aujourd'hui encore), les couleurs ont un sens. Michel Pastoureau l'a parfaitement montré, cette couleur hybride ne signifie rien de bon. Déjà les Egyptiens mettaient à mort les enfants rouquins, nous rappelle Montesquieu. Roux, rouquin, rouge évoquent aussi bien le sang que les flammes de l'enfer. On imagine ce que l'on pouvait penser de la femme rousse, aux fortes humeurs, au sang chaud, à la chevelure de feu. Souvenons-nous de Julie la Rousse de la chanson, et de Judith la Rousse du roman de Clochemerle. La rouquine est une femme de mauvaise vie, une vraie renarde et, plus que toute autre, une créature diabolique.
Des siècles de vie rustique ont vu dans le renard le dévastateur des poulaillers. Mais la crainte du renard n'est pas comparable à la peur du loup : celui-ci s'attaque à l'homme, celui-là menace seulement sa basse-cour : - il a une faim de renard = il mangerait bien une poule, aussi peut-on imaginer
- plus joyeux que renard affamé trouvant le poulailler ouvert ? C’est là une caractéristique permanente : - le renard change de poil mais non de naturel. A cela s'ajoute la prévision qui incite aux provisions : - dans la cave d'un vieux renard il y a toujours os ou chair. On sait aussi que le renard apprécie les baies et les raisins qu'il ne méprise (dit l'homme) que s'il ne peut les atteindre ! :
- ainsi dit le renard des mûres quand il n'en peut avoir : elles ne sont point bonnes ; - il est comme le renard, il trouve les raisins trop verts ; - le renard voudrait que septembre (mois des vendanges) ait 366 jours !
L'homme qui, comme le renard, veut vivre doit se lever tôt pour aller au travail ou à la chasse :
- Renard qui dort la matinée n'a pas la langue enrhumée ! Aussi fait-on la chasse à ce prédateur afin de dire : - Le renard est pris, lâchez les poules. Depuis toujours il sait se cacher mais, dit le chasseur : - il n’y a renard si bien caché que les chiens ne découvrent. S'il arrive à s'esquiver il fuit ou bien : - il se retire à pas de renard... La prudence de cet animal a parfois été prise pour de la couardise. Rien n'est plus faux : ne s'agit-il pas - à armes égales - de sauver sa peau ? sa vie ? On n'en continue pas moins à dire : - peureux comme la queue d'un renard.
La chasse au renard est une activité très prisée. C'est l'enfumage du terrier qui est le plus fécond en expressions : - être enfermé comme un renard ; - la cheminée (de la maison) fume comme un terrier de renard (qu'on enfume) ; - il toussait comme un renard (qu'on enfume) ; - se retrancher, se terrer comme un renard.
Le chasseur doit compter avec la finesse de l'animal : - on ne prend pas un renard à la glu ; - un renard ne se laisse pas prendre deux fois au même piège. Pour éviter d'être trop facilement repéré on a remarqué que : - le renard ne mange jamais les poules de son voisin et qu’ - il va faire le mal au loin... La chasse est donc une épreuve d'intelligence : - à renard, renard et demi (pour prendre le malin il faut être plus malin que lui) ; - il n'est bon feu que de vieux bois, ni chasse que de viel renard ;
- dépasser un lièvre en vitesse, vaincre un renard en finesse, surpasser un vieillard en adresse sont trois prodiges du hasard.
Fascinant, le renard l'est incontestablement, non seulement par son intelligence-ruse-malice-sagesse mais aussi par sa beauté. Pelage et queue. La beauté du diable : - chaque renard porte sa queue à sa fantaisie ; - habillé comme un renard ; - toujours à la queue on connaît le renard mais - femme est vulpine pour décevoir (= tromper) ; - les religieuses, si bien tu les regardes sont colombes par dehors, mais par dedans renardes. On voit donc que cette beauté n'est que parure du mal : - il (elle) est habillé(e) en renard : la peau vaut mieux que la chair.
Pour conclure sur les mots disons que le renard a même servi a exprimer une philosophie (sans illusion) de la vie et des pouvoirs de ce monde. La fin commence par la toux et les rhumatismes : - les vieillards se chauffent les reins au feu de la saint-Jean pour être préservés du renard, maladie des reins, pendant le reste de l'année ; - il a une toux de renard qui conduit au terrier (c'est-à-dire au tombeau). Notons que la toux est en rapport tantôt avec le vomissement (écorcher le renard = vomir) tantôt avec l'enfumage, l'étouffement.
De toute façon, tristes sont les fins dernières : - les vieux renards disent aux jeunes : nous nous retrouverons tous chez le pelletier. Fini sera le temps de l'hypocrisie, religieuse ou politique, des mauvais clercs et des trompeurs : - quand le renard prêche la passion, paysans, faites attention à vos oies (ou poules). Le thème du renard qui prêche aux poules est toujours présent dans l'iconographie du « monde à l'envers ». Dès lors que penser des inconscient(e)s qui vont se confesser à quiconque ?
- vous vous êtes confessée au renard, ma poulette... Car parfois : - le renard est devenu ermite.
Ainsi nous est suggérée la clé de la réussite (sociale ou politique) qui consisterait à joindre force et ruse : - il faut coudre la peau du renard à celle du lion (1625).
Comment un tel florilège est-il possible ? Qu'est-ce donc que ce renard, si libre et si modeste pourtant ? Comment la connaissance et l'imagination humaines ont-elles pu composer une image aussi complexe, projetant l'homme dans l'animal et l'animal dans l'homme ? Les zoologistes voient en lui un « animal moyen » pour la taille, le comportement, etc. Nous découvrons par d'autres chemins des traits tout à fait en accord avec cette contradiction. Repartons du clerc.
Comme le renard, le clerc est bien « en vue ». Et comme le clerc, le renard, de multiples façons, fait figure d'« intermédiaire ». Intermédiaire entre espace sauvage (champs et bois) et espace domestique (basse-cour, ferme, village). Entre force brute (le loup) et faiblesse (celle des victimes). Entre dominant (noble le lion, les seigneurs) et dominés (le peuple des animaux et des vilains). Entre masculin (droiture, virilité) et féminin (imagination, souplesse). Entre monde humain (qui pense) et monde animal (les bêtes)...
Or le clerc est aussi intermédiaire, social et culturel : il n'est pas exactement le dominant, ni l'exploiteur, sa fonction est d'être majoritairement au service des dominants (l'aristocratie, plus tard la bourgeoisie) et de sa propre institution (la toute-puissante Eglise). D'où pour le clerc, l'attachement à l'ordre social et divin, qui suppose la consolation des pauvres comme sacerdoce, et donc le double langage qui seul permet de jouer les deux facettes du rôle.
La peau du renard, heureusement, n'est que rarement cousue à celle du loup ou à celle du lion : la ruse seule permet d'agir contre la force. Serait-elle la seule ressource, toujours à réinventer, de ceux qui n'ont pas la puissance ? Cette intelligence du retournement, cette imagination au service de la survie, cette faculté de liberté et de résistance, ces conduites subversives qu'on croit lire dans le renard ne peuvent que lui attacher la sympathie populaire, une sympathie qui aura survécu à tous les procès intentés à Renart, du roman médiéval jusqu'à l'époque moderne.
On l'aura compris : le renard appartient à notre patrimoine naturel où il a sa place et son utilité au même titre que les autres espèces animales. Mais plus que tout autre il a une place exceptionnelle - lui si peu semblable à l'homme - dans notre patrimoine culturel. Nous lui avons emprunté le meilleur de lui-même et nous avons projeté en lui, bien souvent, le pire de nous-même. Particulièrement la duplicité : Homo duplex, Vulpes duplex. Le renard double.

[R] Le renard, ennemi et gibier ?  

Le loup et l'ours pratiquement disparus, le renard est désormais le seul prédateur qui survit - grâce à son intelligence et son adaptabilité - au massacre des animaux sauvages dont la sauvagerie est bien tardivement mise en question.
Aujourd'hui le renard est considéré comme le rival principal, le concurrent de l'homme agriculteur, éleveur, chasseur. L'ennemi n°1.
Depuis toujours le renard est considéré comme un nuisible. Cette opinion est maintenant battue en brèche grâce aux études des zoologistes et éthologues : chaque renard est le destructeur de quelques milliers de rongeurs par an, particulièrement nuisibles, et de quelques lapins et volatiles le plus souvent maladroits ou malades. Dans l'équilibre du milieu, il participe donc tout naturellement à la lutte pour la vie, à la sélection des meilleurs et à l'élimination des faibles, des malades et des morts évitant pullulation ou épidémies. Ce rôle de « policier sanitaire » a été maintes fois souligné, y compris par les plus grands chasseurs. Renart approche de sa réhabilitation !
Cette réflexion serait incomplète si l'on ne mentionnait qu’en 1968, la rage a atteint la France. Cette épidémie venue de l'Est européen a progressé entre Belgique et Suisse jusqu'au bassin parisien. Pendant longtemps, devant l'impuissance des recherches on a préconisé l'extermination des renards comme seul moyen d'éradiquer la rage, transmissible à l'homme. Aujourd'hui on a enfin abandonné l'empoisonnement chimique (qui manquait de sélectivité) et on procède à la distribution d’appâts vaccinaux. Après la Belgique et la Suisse, les pays de l’Ouest européen se sont enfin engagés dans cette voie. Il y a bien quelques autres maladies dont le renard est porteur et qui peuvent, indirectement, être transmises à l'homme. Mais l’importance qu’on accorde à ces « zoonoses » ne repose pas toujours sur des bases objectives : le « meilleur ami de l’homme », le chien, est le principal vecteur de la rage dans les pays méditerranéens et tropicaux. En France même, il n’est pas sans poser quelques problèmes de santé ou occasionner quelques nuisances à l’élevage. Mais tout cela mériterait d'autres dossiers.
Sans tomber dans la sensiblerie qui conduit à confondre l'animal et l'homme, il est important qu'une réflexion s'engage aujourd'hui sur nos rapports avec les animaux, tant sauvages que domestiques, et qui prenne en compte l'irréductible différence entre eux et nous. Sinon comment pourrions-nous comprendre à la fois ce qu'ils sont et la complexité de nos représentations savantes ou populaires ? Sans précipitation ni prévention selon le voeu de Descartes n

[R] Renards  

Les zoologistes distinguent ordinairement 4 genres, synthétisant ainsi différences morphologiques et grandes aires d'habitat :
- les renards d'Amérique du Sud, dont on distingue 7 espèces, appartiennent au groupe Dusicyon ;
- en Afrique du Nord et de l'Est, vit le Renard à oreilles de chauve-souris Otocyon megalotis ;
- dans les régions arctiques et subarctiques, le Renard polaire ou Renard bleu (Isatis) Alopex lagopus se trouve parfaitement adapté à la toundra (Norvège, Groënland, Alaska, Canada, Russie) ;
- enfin, le genre Vulpes est de loin le plus important. On en compte 12 espèces réparties sur tous les continents. Le Renard roux nord-américain Vulpes fulva et le Renard roux européen Vulpes vulpes appartiennent en fait à la même espèce. Au sud de l'Europe vit le Renard gris Vulpes macrotis et, dans les plaines du centre des Etats-Unis, le Renard à grandes oreilles Vulpes velox. Ses cousins d'Afrique du Nord sont le Fennec Vulpes zerda et le Renard de Ruppelli Vulpes ruppelli adaptés aux grands espaces désertiques. Le Fennec, souvent appelé « renard des sables » habite aussi l'Arabie et la péninsule du Sinaï ; c'est le plus petit de tous les renards. Par contre, la bande tropicale et subtropicale est une mosaïque d’espèces et de sous-espèces de moindre importance : Renard blanc (V. cana) petit, au ventre entièrement blanc, Renard du Bengale brun et gris à flancs fauves, Renard du Tibet et du Népal, etc.
La classification des sous-espèces du Renard roux est un problème qui préoccupe toujours les zoologistes qui naguère en dénombraient 77 ; les méthodes nouvelles ont permis de réduire considérablement ce nombre. Il s'en suit que la carte de répartition des renards dans le monde a été bien simplifiée : elle fait ressortir l'occupation massive de la vaste zone tempérée de l'Amérique et du continent eurasiatique par Vulpes vulpes, notre Renard roux.
A ces grandes aires il faut ajouter l'Australie où le renard a été introduit vers 1870 pour combattre la prolifération des lapins (agent de lutte biologique) et pour permettre l’assouvissement de la passion de certains émigrants pour le « fox-hunting ». A la fin des années 1930, tout le continent était colonisé à l'exception du Nord-Ouest.


[R] Graisse pour le piège

- Autrefois, on s'occupait de la destruction des animaux nuisibles beaucoup plus qu'aujourd'hui. En hiver, lorsque la peau du renard a de la valeur, les gardes, les paysans même cherchaient à le prendre ou à le tuer, au moyen d'une foule de procédés plus ingénieux les uns que les autres. Mais il y avait les piégeurs émérites, plus habiles, plus heureux que leurs confrères. C'est tout juste si on ne leur reprochait pas un peu de sorcellerie ; ils avaient leurs secrets, qu'ils ne donnaient à personne ou qu'ils vendaient fort cher, ce qui ne laissait pas que d'en augmenter la vertu. Je crois avoir lu à peu près toutes les recettes du temps passé : elles se composent, pour la plupart, de drogues sans nom, ou plutôt avec des noms inconnus du codex et de nos pharmaciens les plus savants. Je ne sais pas, en vérité, si nos pères n'étaient pas plus extraordinaires encore que leurs recettes, par les idées étranges qu'ils se faisaient des ruses, de la finesse et des tours diaboliques dont les renards sont capables. [...]
La graisse que je recommande et dont il faut enduire le piège, est la plus fréquemment employée par les piégeurs de profession qui font métier de prendre les renards. On la prépare ainsi : Prenez un poêlon et faire fondre 125 grammes de panne de porc mâle. - J'ai acquis la certitude que la panne de femelle est tout aussi bonne. - Jetez-y un oignon fendu en quatre, que vous retirez quand il commence à roussir ; puis, ajoutez gros comme une fève de camphre et quatre bonnes pincées de poudre d'iris ; remuez avec une spatule de noisetier vert, jusqu'à ce que tout soit fondu. Cela fait, jetez-y une grosse pincée d'extrait de bois de morelle, que vous laissez frire dans la graisse, sans qu'elle brûle ; retirez-le et versez un demi-verre de jus de fumier de cheval ; laissez bouillir jusqu'à évaporation ; ôtez de dessus le feu ; filtrez à travers un linge bien propre et versez dans un pot bien propre aussi. Avant que cette graisse soit figée, versez 8 à 10 gouttes d'essence d'anis ; mêlez bien en remuant avec la spatule, couvrez le pot avec un papier blanc, et mieux avec un gros bouchon, et conservez.
La morelle est ce qu'on appelle, dans bien des pays, la douce-amère. On la trouve, en général, dans les haies abritées du soleil et un peu humides, où elle forme des espèces de lianes ou viornes qui grimpent partout. On en prend de préférence les pousses de deux ou trois ans presque à l'état ligneux. On enlève la première écorce et on fend en quatre le brin qui reste, par bouts de 1 à 3 centimètres de long. Cette plante doit être verte et non desséchée.
L'essence d'anis est solide ; on la rend liquide en mettant à une douce chaleur le flacon qui la renferme. La chaleur de la main peut suffire.
Voici une autre recette qui est à trois fins. Cette graisse sert en même temps à préparer les croûtons, à graisser le piège et à faire la traînée : On prend un petit oignon que l'on coupe par morceaux et que l'on met, avec un peu de graisse d'oie bien fraîche, dans un pot verni qui va au feu ; on fait cuire à une chaleur douce ; on remue avec une spatule de bois neuf, jusqu'à ce que tout prenne une couleur brune. On ajoute du camphre gros comme deux pois, et on jette dedans des petits de pain comme des dés à jouer ; on les retire ensuite pour les faire sécher sur une feuille de papier ; puis on les conserve dans un linge bien propre. On garde les oignons et ce qui reste dans le vase pour s'en servir à faire la traînée. Il y a des piégeurs qui font rôtir les croûtons avant de les jeter dans la graisse. Cette recette est au moins aussi estimée que la première.
Il y a bientôt quarante ans, j'ai vu le garde Choron, de la forêt de Villers-Cotterêts, prendre tous les renards qui venaient sur sa garderie, avec l'appât suivant, qu'il tenait, disait-il, de son grand-père. Je le recommande à cause de sa simplicité :
Mettez 60 grammes de graisse de porc dans un poêlon verni ; ajoutez une ou deux pincées de bois de morelle, trois gouttes d'huile d'aspic, trois gouttes d'huile d'anis, deux cuillerées de jus de fiente de cheval, trois pincées d'écorce de citron coupée très menu. Remuez le tout, retirez du feu ; passez à travers un linge blanc bien propre, et conservez dans un pot bien clos.
Extrait des Animaux nuisibles, par A. de la Rue, publié à Paris chez Firmin-Didot en 1890.


[R]  Note
(1) A. de la Rue, dans Les animaux nuisibles, leur destruction, leurs moeurs (paru chez Firmin-Didot à Paris en 1890 précise: "Que de jeunes gardes, au début de leur carrière, n'ai-je pas vu prendre une voie de petit chien pour une voie de Renard, et devenir la risée de leurs camarades! Quand le renard va d'assurance, voici la disposition de l'empreinte de ses pas... Par la neige, la queue trace un petit sillon très visible. Au trot, qui est l'allure la plus habituelle, les pas sont régulièrement les uns derrière les autres... Fuyant, la voie ressemble beaucoup à celle du lièvre..."[VU]

[R]  


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