Le Courrier de l'environnement n°33, avril 1998

Indicateurs agroécologiques
Jauger l'impact des pratiques sur l'environnement


En développant des indicateurs agroécologiques, l'INRA veut mettre à disposition des agriculteurs un outil d'évaluation de l'impact de leurs pratiques culturales sur l'environnement.

" Les prises de décisions de l'agriculteur sur le terrain ont toujours été motivées par des critères économiques et agronomiques, mais jamais environnementaux. Du fait qu'il n'existe aucun outil de diagnostic capable d'apprécier l'impact des choix agronomiques sur le milieu naturel ".
C'est cet " oubli " que l'équipe de Philippe Girardin, directeur de recherche à l'INRA de Colmar, s'efforce de combler depuis 1993 avec ses travaux sur les grandes cultures. " Les indicateurs agroécologiques sont des indices calculés à partir des données techniques fournies par l'agriculteur, comme l'assolement, la fumure, la protection phytosanitaire... et les informations agronomiques connues comme une analyse de sol, par exemple ", explique Christian Bockstaller, ingénieur d'études à l'Association pour la relance agronomique en Alsace (ARAA). Ces indices sont étalonnés en référence à la production intégrée (PI) qui a pour objectif de concilier économie, agronomie et écologie. Autrement dit, un tel indicateur " évalue dans quelle mesure les pratiques de l'agriculteur correspondent aux exigences ou aux recommandations de la PI ".
Au stade actuel du projet, le mode de calcul de sept indicateurs a été défini. Ces indices concernent l'assolement, la succession culturale et la gestion de cinq éléments : produits phytosanitaires, azote, phosphore, matière organique et irrigation. Cinq autres indicateurs doivent compléter ce spectre à terme. Ils ont pour thème l'énergie, les structures écologiques, l'érosion, la gestion du travail du sol et la couverture du sol.
Chaque indicateur se présente sous la forme d'une valeur de 0 à 10, dix représentant la meilleure " note " et sept la valeur correspondant à des pratiques qui satisferont aux recommandations de la PI. " Excepté l'indicateur assolement calculé au niveau de l'exploitation, les six autres sont calculés à la parcelle avant l'établissement d'une moyenne pondérée au prorata de la surface de chaque parcelle " signale Christian Bockstaller.

Bonus ou malus

Le calcul d'un indicateur est plus ou moins ardu. Dans le cas de la succession culturale, il se résume à l'évaluation qualitative de facteurs comme l'estimation de la valeur du précédent cultural, le temps de retour et la diversité culturale. Les équations se compliquent pour la gestion de l'azote. L'indicateur apprécie le risque de pertes par lessivage, lixiviation (adéquation entre l'apport et les besoins de la plante) ou volatilisation. La valeur 7 équivaut au respect des règles issues des opérations Ferti-Mieux (date, dose et nombre d'apports, bilan azoté hivernal, etc.). Un bonus d'un point est par exemple accordé si le risque potentiel de lessivage est diminué de 30 kg/N/ha en raison de pratiques supplémentaires non recommandées par l'itinéraire de la PI. A l'inverse, des malus sont distribués en cas d'épandage trop précoce, de non fractionnement de la dose, etc. Le calcul de l'indicateur pesticides (limité pour l'instant au maïs) s'est, pour sa part, révélé d'une belle complexité eu égard au nombre de matières actives sur le marché. Il a fait l'objet d'une étude confiée à Hayo van der Werf. L'approche de ce chercheur post-doctorat financé par l'Union européenne considère à la fois les caractéristiques de la matière active (persistance, volatilité, toxicité, mobilité dans le sol), le site d'application (type de sol, taux de matière organique, pente, proximité d'un cours d'eau) et la technique de traitement (matériel utilisé, traitement de la culture, du sol...). Les différentes appréciations sont validées par un groupe d'experts avant de servir au calcul d'impact sur les eaux de surface et souterraines ainsi que sur l'atmosphère.

Aide à la décision

A terme, le projet doit déboucher sur un programme informatique capable de poser un diagnostic sur les pratiques d'un agriculteur après simple saisie des données de l'exploitant. Il en découlera, comme aujourd'hui déjà pour les sept indicateurs existants, une restitution dans un tableau de bord en forme de rosace. L'agriculteur peut y situer la force et la faiblesse de ses pratiques par rapport aux exigences de la PI. Dans la mesure où " la signification du point de charge pour chaque indicateur, les comparaisons entre indicateurs sont impossibles, on ne peut apporter aucune conclusion quant à l'importance relative des écarts par rapport aux valeurs recommandées de la PI ", admet Philippe Girardin. " Mais il reste que ces indicateurs constituent des outils d'aide à la décision aux agriculteurs. Les conseillers pourront les utiliser par simulation dans des essais d'itinéraires techniques. C'est aussi un moyen pour les décideurs de reconnaître l'évolution des pratiques agricoles. Mais ils ne paraissent pas adaptés à un contexte où il existe un enjeu financier direct pour l'agriculteur dans la mesure où ce dernier fournit volontairement des données qui ne sont pas contrôlables ".


Observation et mise au point
Un réseau de quinze fermes
(encadré1)

Quinze exploitations, onze en Alsace et quatre en Allemagne prêtent actuellement leurs données, fruits de notes quoti-diennes, à la mise au point des indicateurs agroécologiques. A Hochstetten, sur l'autre rive du Rhin, Volker Waldvogel figure parmi eux. Travaillant depuis plusieurs années selon les principes de la PI, les tableaux de bord annuels en sa possession lui ont confirmé que la seule marge d'amélioration de l'impact écologique lié à la conduite de ses 85 ha réside dans l'assolement. L'exploitation table réguliè-rement sur 65 ha de maïs, en partie irrigué. Mais quand il faut choisir entre économie et écologie, Volker Waldvogel n'hésite pas. A l'instar de la majorité des membres du ré-seau, " l'économie passe avant ". Cela dit, ces indicateurs sont à ses yeux un réel atout. " En Allemagne, l'image d'agriculteur-pollueur colle à la profession. Pour pouvoir continuer à exercer mon métier, il faut une approche plus précise. Et de pouvoir dire voilà ce que je fais et voilà l'influence que cela exerce sur l'environnement m'intéresse énormément ".
Au GAEC de la Chapelle à Galfingue, dans le Haut-Rhin, l'apport des indicateurs est apprécié. " Sur le terrain, on n'a pas le temps de faire tous les bilans humiques et autres appris à l'école. C'est pourquoi l'aide apportée dans le choix de conduite, les rotations ou la gestion de la matière organi-que est positive ", juge Paul Deguille. Ici, l'indicateur a, par exemple, fait baisser les achats de fumure de fond de 50% pour 130 ha. " On ne met plus rien sur le blé, on a réduit sur le maïs. Le gros va sur les betteraves ", signale l'agriculteur qui estime que les indicateurs n'ont pas encore donné leur pleine mesure. " A terme, la gestion de la matière organique m'amènera peut-être à aller jusqu'au non labour. Avec un recul de cinq à six ans, je pense que la réunion de tous les indicateurs donnera une idée assez précise du potentiel d'une parcelle. A moi de gérer au mieux les intrants permet-tant de l'atteindre ".
C.R.


Avis
Des élus réservés sur l'usage des indicateurs
(encadré 2)
Les responsables professionnels alsaciens sont partagés sur l'intérêt des indicateurs agroécologiques. Persuadés que " l'agriculture doit prendre les devants si elle ne veut pas subir un jour les décisions qui seront prises en dehors de la profession ", Jean-Marie Sander, président de la Chambre régionale d'agriculture, est favorable à " l'expérimentation de tout ce qui intègre la préservation du sol, de l'eau et de l'air dans le processus de production ", mais à condition que cela " reste au niveau de l'exploitation ". C'est bien ce type de dérive éventuelle qui inquiète Thomas Thuet, président de l'Association des producteurs de céréales et d'oléagineux (APCO) du Haut-Rhin. " Une bonne gestion économique d'une culture qui cible les traitements et raisonne la fumure n'est pas très éloignée d'une production intégrée. En l'état actuel des choses, les indicateurs ne posent pas problème. Mais qui sait si demain ces valeurs ne risquent pas d'être reprises par l'administration ? Que les résultats d'un échan-tillon servent de référence pour imposer certaines pratiques à tous les exploitants d'une petite région naturelle ? C'est exclu. L'agriculteur doit rester maître de ses décisions "
[R]