Le Courrier de l'environnement n°48, février  2003

L'échec des replantations de haies bocagères en Ille-et-Vilaine
Quand l'évolution des représentations sociales associées à la haie et au bocage explique l'échec de cette politique dans les communes remembrées du Sud-Est de ce département*

Introduction
1. Le remembrement : une procédure imposée à des agriculteurs parfois réticents
2. Les haies et les arbres émondés, un héritage embarrassant pour les agriculteurs progressistes
3. Les agriculteurs et la politique de replantation des haies
4. L'enjeu social des haies plantées autour des sièges d'exploitation
En conclusion

Bibliographie


[R] Introduction

" L'enclos, principalement planté, fait perdre de la place pour la culture, directement par la surface occupée, indirectement par l'ombre portée et ceci d'autant plus que les parcelles closes sont petites, 10% sur grande parcelle (dont 4 directement), jusqu'à 25% sur petite. Il gêne les manœuvres des charrues, aujourd'hui celles des machines motorisées. Il est long et fastidieux à entretenir, et à élaguer pour éviter qu'il n'envahisse une trop large surface. Il maintient l'humidité sur les chemins, gêne l'écoulement des eaux des champs, retarde trop la fonte des neiges. Il abrite des animaux nuisibles, ennemis de la culture, et sert de réserve aux graines de mauvaises herbes. Aujourd'hui, il gêne la visibilité " (Meynier, 1967).
Ainsi percevait-on couramment le bocage au lendemain de la Seconde Guerre mondiale dans les services publics en charge des questions agricoles et chez la plupart des agronomes. Les pouvoirs en place n'auront alors de cesse, pour satisfaire leurs ambitions productivistes, de marteler dans les campagnes bocagères ce discours posant la haie et l'arbre en facteurs limitant du développement agricole. Or la remise en cause de cette structure a soulevé d'autant plus de contestations et d'inquiétudes chez les agriculteurs, et en particulier chez les plus âgés, qu'elle fragilisait une organisation sociale séculaire jusqu'alors idéalisée par la société. Le principe même de l'identité française s'enracinait en effet dans un idéal paysan où l'homme semblait faire corps avec la nature, acceptant sans protester sa rudesse et sa cruauté. Le discours progressiste cassera donc cet ordre éternel des champs (Maspétiol, 1939) en soutenant l'émancipation de l'agriculteur par la technique. Écrasés par une hiérarchie familiale pesante, les jeunes verront ici une opportunité pour que leur soit enfin reconnue la place qu'ils méritent dans l'activité agricole. Parce qu'au-delà d'un paysage singulier, le bocage et les règles strictes des baux ruraux qui le régissent incarnent pour les jeunes un avenir difficile, sa destruction sera très vite considérée comme la concrétisation in situ de leur succès futur, de leur entrée dans une nouvelle agriculture tant désirée des agronomes et des pouvoirs publics.
Pour autant, leur enthousiasme à araser les haies et à abattre les talus des parents a souvent entraîné, et notamment dans les zones à topographie accidentée, des problèmes agronomiques (érosion) et environnementaux (pollution des eaux) tels qu'ils ont contraint les pouvoirs publics à tenter de les corriger. La haie bocagère est ainsi devenue, avec l'émergence d'une demande sociale de paysage et d'environnement, un objet à préserver, à valoriser, voire à reconstruire. Pour satisfaire ces attentes de plus en plus pressantes, le conseil général et la chambre d'agriculture d'Ille-et-Vilaine ont engagé, dès le milieu des années 1970, un vaste programme de replantation de haies. Vingt-cinq ans plus tard, il convient de dresser un rapide bilan de cette politique et de comprendre les raisons pour lesquelles elle semble toujours aussi délicate à mettre en œuvre dans les communes remembrées du sud-est de l'Ille-et-Vilaine.

[Image]                      

Haies bocagères 1952 1996
Nombre de haies
Longueur totale (m)
Longueur moyenne (m)
Ecart type (m)
822
99 410
120,9
67,1
176
20 125
113,3
79,2
mètres de haies/ ha de SAU 123,8 19,2

Figure 1. Évolution de la trame bocagère sur deux communes remembrées
communes de Piré-sur-Seiche/Chaumeré en 1952 (à gauche) et 1996 (à droite).

[R] 1. Le remembrement : une procédure imposée à des agriculteurs parfois réticents

Si, dans la plupart des communes étudiées, les opérations de remembrement ont suscité l'adhésion de la profession, sur d'autres, en revanche, la question a - avant d'être validée - créé de vives polémiques. Dans un contexte où la densité des exploitations contribuait à l'émiettement du parcellaire, faire accepter une telle procédure était d'ores et déjà difficile car elle supposait que chacun accepte les risques d'une répartition inéquitable des terres. Or, ces restructurations foncières ont souvent été profitables à ceux qui en étaient les principaux instigateurs (agriculteurs présents dans les conseils municipaux). Près de 50 ans plus tard, il n'est d'ailleurs pas rare de voir resurgir ces anciennes tensions entre, d'une part, des agriculteurs qui estiment avoir, à juste titre ou non, été lésés par ces aménagements et d'autres qui, parce qu'ils en ont retiré des bénéfices apparemment plus importants, se voient encore aujourd'hui " chahutés ". Ces derniers comprennent néanmoins les ressentiments de leurs détracteurs mais soulignent combien ces sacrifices devaient être consentis dans l'intérêt de l'agriculture bretonne. Modeste consolation pourtant pour ceux qui, restés partagés sur l'opportunité de démembrer l'héritage, se sont parfois vu dépossédés des meilleures terres. Construites et remodelées à travers les générations au prix de conflits d'intérêts, les exploitations agricoles s'imprégnaient - il est vrai - d'une riche histoire familiale dont les héritiers devaient jusqu'alors se porter garants. Au-delà de son intérêt économique, la terre constituait pour les plus âgés le socle identitaire de leur génération.
Le témoignage qui suit, illustre d'ailleurs très bien le climat conflictuel dans lequel s'opéraient ces aménagements :
" […] fallait au moins 60% de la majorité pour que ce soit validé et nous, on a eu 53 ou 54%… c'était tous les propriétaires qu'avaient des petites fermes, des petits champs et ben… ils étaient contre ! Parce qu'ils savaient pas ce que mettait comme engrais le voisin… Alors, on a refait un autre référendum et ben… il était encore plus mauvais ! Alors, le remembrement a été annulé. […] Mais y'avait déjà beaucoup d'arbres qu'avaient été abattus et pourtant y'avait pas eu d'échange amiable sur la commune. Un jour, le maire avait reçu une lettre de la préfecture par laquelle on pouvait s'inscrire au remembrement à long terme et c'était le Conseil municipal qui décidait. Alors, on avait décidé de s'inscrire mais comme c'était à " long terme ", on savait pas vraiment quand ça aurait été amené, quoi… et puis 3, 4 ans, y'avait plus de remembrements inscrits sur le département, alors nous voilà pris. Mais on avait toute la population contre nous ! ça a manifesté… des femmes se sont couchées devant les bulldozers ! […] Toute cette catégorie de gens-là avait déjà un certain âge, ils ont disparu aujourd'hui. Mais tant qu'ils ont été en activité, ils défendaient leurs biens ! Surtout ceux qu'étaient propriétaires parce que ceux qu'étaient locataires, ils étaient tous pour le remembrement mais ces petits propriétaires… Ah, ceux-là ! Non, ils voulaient pas entendre parler du remembrement. " [Un agriculteur en retraite].
Pourtant, quelle que soit la gravité des manifestations d'hostilité au remembrement, force est de constater qu'une fois réalisé, chacun à l'époque affichait sa satisfaction. Paradoxalement même, aux dires de ceux qui l'ont vécu, ce sont souvent les plus modestes, longtemps si hostiles, qui en auraient été les premiers bénéficiaires. Tous racontent en effet l'histoire de ces petites exploitations où, l'hiver durant, les familles apaisaient leur faim avec des châtaignes et du cidre doux (1) et qui, au lendemain du remembrement, n'avaient apparemment plus rien à envier aux autres :
" […] La ferme en face, là… ils avaient onze hectares et demi dans près de vingt parcelles et en plus, elles étaient dispersées ! Nous, on n'était déjà pas mal équipé. Nos parcelles étaient toutes autour de la ferme mais la petite ferme-là… ça a été vraiment bien pour eux. Après, il revenait à deux parcelles de six hectares, juste auprès de la maison ! " [Un agriculteur en retraite].
S'il est vrai que les conditions de vie et de travail des plus modestes s'étaient également améliorées, la pérennité de ces petites structures se voyait à présent menacée par les aspirations des plus ambitieux. Très vite, nombre d'entre elles ont ainsi fait les frais de la politique productiviste qui allait suivre et qui - malgré la crise actuelle - ne semble ici remise en cause. La course aux rendements, la mécanisation intense et l'agrandissement des structures agricoles restent en effet une finalité essentielle pour la plupart de ces agriculteurs et cela quel que soit leur âge.

[R]  2. Les haies et les arbres émondés, un héritage embarrassant pour les agriculteurs progressistes

Mettre un terme à des pratiques agricoles archaïques et peu productives, en réorganisant et rationalisant les productions, intégrer ce secteur dans une économie de marché et promouvoir les exportations, revaloriser l'image de marque de l'agriculteur en le détachant des archétypes pesants et en en faisant un chef d'entreprise mais surtout, adapter l'espace agricole aux nouveaux impératifs technico-économiques de la motorisation en agrandissant les surfaces cultivées, autant de projets que les 25 années d'après-guerre tenteront de réaliser. Mais, au-delà de la volonté de faciliter le travail des champs en élargissant le parcellaire et en l'adaptant aux nouvelles machines agricoles, le remembrement a, semble-t-il, aussi permis à une génération en proie à une profonde crise identitaire d'exorciser - par la destruction du bocage - ses vieilles rancœurs envers un système qui avait jusqu'alors assujetti leurs parents à des travaux d'un autre âge. La densité d'arbres sur l'espace agricole est en cela devenue un élément essentiel dans l'interprétation sociale d'un environnement : le champ ouvert, qui succède au bocage, accomplit en effet, à leurs yeux, l'évolution agricole moderne. La volonté de se libérer d'une condition difficile, d'exprimer explicitement sa rupture avec l'héritage familial s'est ainsi concrétisée par le rejet de la haie et de l'arbre émondé en tant qu'élément emblématique de l'aliénation de l'agriculteur aux règles strictes des baux ruraux. La manière dont a été menée l'exploitation du bois - surenchère manifeste à l'arrachage - ou plus simplement le refus de consacrer de son temps et de son énergie à ce travail témoigne d'ailleurs très bien d'un évident mépris pour l'arbre des haies :
" Moi, je me rappelle pendant le remembrement, […] on les cassait à l'explosif, dans les troncs, hein… […] ici, je ne sais pas combien de centaines d'explosifs, il a été utilisé pendant le remembrement pour casser du bois et puis des souches, aussi ! […] Je faisais des tas comme ça et je foutais le feu dedans quand ils étaient secs ! " [Un agriculteur en retraite].
Pour des raisons fonctionnelles et peut-être aussi affectives, certaines haies traditionnelles ont malgré tout été conservées dans quelques rares zones de pâture. Or, pour éviter toute ambiguïté entre le discours progressiste et le maintien de ces structures traditionnelles dans un paysage restructuré, les agriculteurs ont tout simplement renoncé à les entretenir à la manière de leurs parents.
Née de ce refus de l'émonde, une nouvelle forme de haies (haies non-émondées) s'est ainsi généralisée dans la plupart de ces communes. Chacun, sans toutefois manifester de regret, considère aujourd'hui que de tels boisements n'ont pas réellement d'intérêt pour l'agriculteur et contribuent même à lui nuire socialement. Affaibli par l'âge, les maladies, l'absence d'entretien et de suivi, ce boisement linéaire apparaît ici et plus qu'ailleurs condamné à disparaître :
" […] On l'a fait, y'a quelques années, mais c'est fini maintenant. Il suffit de les voir dans les squares comment ils sont encordés pour couper quelques branches ! [L'intérêt de cette haie ?] Pas grand chose. Une image de la nature. Mais, c'est quelque chose qui ne peut pas subsister parce que c'est complètement dépassé aujourd'hui. Sauf peut-être pour mettre dans un parc ouvert aux touristes ou aux citadins. […] ou près d'un lotissement, mais faudrait encore des gens pour bien vouloir les émonder ! Pour moi, c'est plus agréable d'avoir un bois que des ragosses [arbres émondés] comme ça dans un champ. Esthétiquement, moi, déjà… je trouve pas ça terrible ! Oui, mais c'est une image… " [interventions enregistrées lors d'une réunion].
Les agriculteurs - et cela quel que soit leur âge - rejettent donc encore aujourd'hui et de façon souvent violente ce motif paysager en ironisant sur sa valeur patrimoniale et son caractère plus " naturel " qu'agricole (Blandin, 1996).

[R]  3. Les agriculteurs et la politique de replantation des haies

Avec le recul, et aussi légitime soient-elles, les restructurations foncières n'auraient toutefois pas dû conduire à privilégier, dans des zones en pentes, des structures de type " champ ouvert " car la haie assurait jusqu'alors une meilleure régulation hydraulique et une meilleure conservation des sols, favorisait l'équilibre entre les espèces et contribuait à l'amélioration du cadre de vie (INRA et al., 1976). Or la rupture des équilibres écologiques et paysagers, liée notamment à l'arrachage excessif de haies, a très vite entraîné des préjudices tels pour la population habitante (inondation et surtout pollution des eaux) qu'ils l'ont conduit à exhorter les pouvoirs publics à réagir. Face à cette pression collective, le conseil général et la chambre d'agriculture d'Ille-et-Vilaine ont mis en place, à partir de 1975, un ambitieux programme de reconstruction des bocages détruits. Mais, parce que les préjudices causés à l'environnement ont été moindres dans les zones de plaine (site d'étude) ou plutôt plus insidieux, les politiques menées ici sont restées beaucoup plus timides et la disparition du bocage a été rendue plus acceptable. En outre, et à la différence des zones péri-urbaines où la population habitante exerce une pression importante sur les paysages, le relatif désintérêt de la population des campagnes a laissé (et laisse encore) aux agriculteurs locaux une réelle liberté d'action (Perichon, 2000). Il est d'ailleurs utile de rappeler que ces opérations d'aménagement ont été conduites dans un contexte très favorable aux agriculteurs (années 1950-1975) et qu'il n'y a pas eu par la suite une volonté collective et/ou spontanée de reconstruire un semblant de maillage bocager. Néanmoins, les inquiétudes environnementales croissantes semblent malgré tout avoir interpellé une partie de cette population agricole et plus particulièrement les jeunes. Ainsi, s'ils sont près de 40% à s'inquiéter des conséquences préjudiciables des remembrements, leurs aînés ne sont eux que 6% à l'admettre. Mais, paradoxalement, ce ne sont pas les jeunes qui souffrent le plus de l'absence d'arbres et de haies ou qui se montrent les plus enthousiastes à l'idée de participer à des programmes de replantation. En effet, seul un agriculteur de moins de 30 ans sur dix se dit intéressé par cette initiative alors qu'ils sont environ deux sur trois chez les 30-50 ans. Bien qu'ayant conscience comme leurs parents de l'intérêt environnemental et paysager de la haie, les jeunes n'envisagent donc pas, pour des raisons d'abord fonctionnelles (charge d'entretien), une quelconque modification de leurs pratiques.
Héritant d'une structure agraire épurée de toutes contraintes liées à l'emprise du bocage sur leurs terres, ces agriculteurs considèrent ainsi toute replantation de haies dans le parcellaire comme une véritable régression sociale. La pression exercée par le groupe constitue en effet, et encore aujourd'hui, le principal obstacle à ce processus car chacun par crainte d'être marginalisé - en replantant ainsi autour des champs - préférait s'en tenir au discours ambiant retenant de l'arbre : la charge de travail, la baisse des rendements céréaliers, l'obstacle aux manœuvres, etc. Dans certaines communes, les agriculteurs mécontents de ces haies ont même parfois décidé, et ce de façon unilatérale, d'arracher tout ce qui avait été replanté (et subventionné) :
" Y'en a qui les ont arrachées parce que c'était bien trop de train… en plus, ça te servait vraiment à rien ! Non, dans certains endroits, c'est très bien mais faut pas mettre ça n'importe où et n'importe comment ! Celles qu'ils ont enlevées, c'est parce qu'elles auraient fini par les gêner. Au final, ça n'a servi à rien, ils auraient mieux fait de pas les planter. Non, on a plus le temps… c'est une question d'emploi du temps. " [Un agriculteur d'une cinquantaine d'années]. C'est pourquoi, ces communes restent logiquement en retrait des milliers de kilomètres déjà replantées en Ille-et-Vilaine car les agriculteurs n'acceptent en fait de les replanter qu'aux seuls abords de leurs exploitations. D'ailleurs pour plus de six agriculteurs sur dix, le principal avantage de l'arbre ou de la haie est bel et bien l'embellissement : " […] pour l'image des agriculteurs dans le monde citadin, ce serait peut-être pas un mal. Mais, est-ce que c'est forcément une nécessité économique ? Non. Ce serait d'abord pour revaloriser notre image de marque. […] on a déjà assez de boulot alors, si en plus, faut faire des trucs pour les autres, on va où ! Faut que tout soit bien calculé… qu'on en mette une ou deux [haies] dans des coins où on fait rien et puis voilà… C'est de l'idéologie que tu fais là ! C'est vrai que les gens qui le font comme toi, c'est pour donner cette image-là… Non, moi… ça me plaît bien. J'ai toujours aimé les arbres mais je me suis toujours arrangé pour que ça ne m'emmerde pas trop non plus. Je vais pas mettre une haie dans le milieu d'un champ, non plus ! " [Interventions enregistrées lors d'une réunion].
Ainsi, même en " aimant les arbres ", la distinction entre espace de vie potentiellement ouvert aux plantations et espace de travail où l'arbre à entretenir est une contrainte, reste omniprésente dans les discours de ces agriculteurs.
Comment peut-on dès lors envisager l'avenir de ces territoires dans une logique de reconstruction du bocage ? Il faut alors s'interroger sur l'efficacité de l'utilisation des fonds publics versés dans le cadre de cette politique certes ambitieuse mais qui n'a pour effet - dans les zones remembrées - que l'embellissement des abords de ferme. Enfin, compte tenu que seuls les sièges d'exploitation seraient ainsi plantés, le sens même du terme bocage en tant que " région où les champs et les prés sont enclos par des levées de terre portant des haies ou des rangées d'arbres " (définition du Larousse) risque donc à terme (si ce n'est déjà fait) de perdre son contenu et de ne subsister qu'à travers la toponymie.

[R] 4. L'enjeu social des haies plantées autour des sièges d'exploitation

L'aménagement des abords de ferme traduit un état d'esprit propre à chaque individu et à chaque ménage ; il retrace une histoire familiale et marque un statut social. Entre le désir d'ouverture incarné par la plantation de nouvelles haies et l'attachement à des arbres devenus au fil des générations la mémoire vivante des familles, cet espace souvent exiguë réussit ainsi à réunir des essences et des haies datant de différentes époques et répondant à des modèles symboliques eux-mêmes différents. À l'issue de l'observation méthodique des abords de ferme du sud-est de l'Ille-et-Vilaine et des entretiens réalisés pour tenter de cerner les motivations de leurs concepteurs ou de leurs commanditaires, trois grands types d'aménagement paysager révélateurs ou non de l'attachement symbolique au bocage se sont ici dégagés (2):
- dans le premier cas de figure, les " nostalgiques-réalistes ", qui ne concerne qu'une minorité d'agriculteurs (un quart des ménages rencontrés), l'individu manifeste une nostalgie passive pour le bocage disparu et souhaite - dans un souci patrimonial - reconstruire autour de son siège d'exploitation ce qu'on pourrait à la fois qualifier de " néo " et de " mini-bocage ". Pour autant, si la plupart des essences des haies traditionnelles est ici bien présente, ce qui tend à confirmer ce souci patrimonial, leur mode de gestion diffère néanmoins de celui pratiqué jadis par leurs parents. En réfutant toute fonction productive, l'agriculteur reste en effet plus préoccupé par l'importance de la charge d'entretien qu'elles lui demanderont à terme, que par un quelconque respect des pratiques passées (donc d'un patrimoine culturel). En outre, et bien que dépourvues d'intérêts économiques, la fonctionnalité de ces haies plantées n'est pas - au vu de leurs localisations et de leurs orientations préférentielles (nord/sud) - totalement nulle puisqu'elles permettent de protéger le siège d'exploitation des vents violents, d'abriter les jeunes animaux d'élevage (génisses) dans les pâtures proches de l'étable et/ou de réduire les nuisances routières. Les agriculteurs de cette catégorie, proportionnellement plus importante parmi les 40 à 55 ans, se disent ainsi sensibles à la politique de replantation de haies bocagères menée par les pouvoirs publics et acceptent d'y participer (les incitations financières aidant) mais détournent en fait à leur profit une opération qui, initialement, se justifiait par le reboisement linéaire des espaces agricoles remembrés ;
- dans le deuxième cas de figure, chez les " contraints par leur épouse " (un tiers des ménages rencontrés), les abords de ferme ont progressivement perdu leur fonction productive - l'abandon du potager en étant l'aboutissement - au profit d'un souci d'agrément. Mais, dès lors que ce lieu reprend fidèlement les motifs paysagers adoptés et diffusés par la population urbaine, ces aménagements ne révèlent-ils pas une volonté des ménages agricoles (en particulier des femmes d'agriculteur) de montrer, par leurs jardins, leur intégration dans cette société ? Si les champs demeurent en effet hermétiques aux changements, il est intéressant de souligner que ces espaces d'agrément suivent avec rigueur l'évolution des modes paysagères (résineux puis essences exotiques et, aujourd'hui, essences locales). Le franc contraste entre ces deux espaces est d'ailleurs d'autant plus saisissant qu'il s'accompagne d'une inégale diversité végétale : d'une part, un foisonnement d'arbustes, d'arbres et de fleurs, de l'autre, une présence arborée minorée et dominée par le chêne ou le châtaignier. La dualité de leurs concepteurs - d'un côté, des hommes et, de l'autre, des femmes (plus sensibles, désintéressées et contemplatives ?) n'y est sûrement pas étrangère. Soucieuses de l'harmonie des formes et des couleurs, les femmes d'agriculteur sont alors plus facilement attirées par des haies basses qu'elles entretiendront ensuite. Signal fort envoyé à la société (volonté d'intégration), ces haies s'organisent alors pour l'essentiel autour des espaces les plus visibles et les plus fréquentés de l'exploitation : chemin d'accès et entrée de ferme. Les mutations opérées ici traduiraient donc moins une évolution dans les représentations des agriculteurs que la prise en charge, par leurs épouses, d'espaces jusqu'alors délaissés ;- dans le dernier cas de figure, qui concerne ici la plupart des ménages, celui des " réfractaires ", les agriculteurs ne considèrent pas les abords d'exploitation comme un lieu de transition avec l'extérieur mais comme un non-lieu de l'activité agricole. Pour des considérations productives, ils tenteront alors de réduire au mieux l'emprise de cet espace sur les champs contigus. Fidèles à un schéma traditionnel, structuré autour d'un vieil arbre (souvent situé à l'entrée de l'exploitation) qui se veut le symbole de l'enracinement des familles sur leurs terres, ces agriculteurs (tous âges confondus) rejetteront tout projet de replantation car les arbres ne sont pas, à leurs yeux, porteurs de sens économique et rappellent un passé difficile. Pour les plus âgés, l'omniprésence des haies de thuya autour des bâtiments d'élevage et de l'habitation relève d'ailleurs davantage de cette volonté de rompre avec les structures linéaires des champs aujourd'hui disparues que du refus catégorique d'institutionnaliser leurs plantations (3) . Enfin, le mode de gestion de ces haies de résineux varie ici de façon considérable selon leur éloignement de l'habitation : proches, elles sont taillées régulièrement et dépassent rarement 3 à 4 m de hauteur ; plus éloignées, elles sont peu ou pas entretenues. La principale motivation justifiant cette plantation (surtout pour les plus jeunes) tient à la volonté de cacher tout au long de l'année des bâtiments d'élevage (hors sol) qui souvent créent des conflits de voisinage.
Loin d'être toujours opposées, ces différentes catégories d'attitudes vis-à-vis des haies sont en réalité en constantes inter-relation et évolution. Le rôle de l'épouse est en cela fondamental car, du fait de son désir d'embellir le siège d'exploitation par des haies fleuries, elle suscite parfois sans le savoir une prise de conscience par son mari, agriculteur, de la valeur patrimoniale du bocage et de l'opportunité de le reproduire symboliquement autour de l'exploitation. Ainsi, le " réfractaire " " contraint par son épouse " à replanter, peut devenir demain un " nostalgique-réaliste ".

[R] En conclusion

L'enthousiasme, parfois excessif, des agriculteurs bretons à entrer dans l'ère de la rationalisation agricole a ainsi laissé peu de place à un héritage familial construit autour du respect des traditions. Contraints par l'autorité parentale, les plus jeunes ont pourtant, non sans susciter des conflits de générations, convaincu leurs aînés du bien-fondé de leurs revendications. Pour autant, si au sein des familles les tensions d'hier semblent apaisées, les plus anciens restent encore très marqués par les déchirements et les polémiques passées. À l'origine de cette situation conflictuelle, beaucoup dénoncent l'obscurantisme des petits propriétaires en âge d'être en retraite et qui, à l'époque, avaient - contre leurs intérêts - fait échouer les remembrements. Dans ce contexte parfois agité, valider une telle procédure s'annonçait d'ores et déjà périlleux. Il n'est donc pas surprenant de constater que, parmi les premières communes remembrées en Ille-et-Vilaine, la plupart d'entre elles présentent des caractéristiques similaires : population agricole plus jeune qu'ailleurs, exploitations déjà plus importantes et moindre densité de petits propriétaires fonciers.
Ainsi, la destruction du bocage - vécu comme le pré-requis au développement agricole - devenait non seulement la manifestation concrète d'une volonté de progrès mais, surtout, la promesse d'une reconnaissance sociale. Trop souvent blessés par une société assimilant à tort le travail de la terre à un échec social, les agriculteurs étaient et restent encore très sensibles - bien qu'ils s'en défendent - à ces jugements de valeur. L'aménagement croissant des abords de ferme en est probablement la manifestation la plus explicite. En effet, rien ne pourrait aujourd'hui différencier les arbres et arbustes employés en agrément dans les lotissements et ceux présents autour des exploitations. Toutefois, si pour revaloriser l'image de marque de leur profession et/ou satisfaire les attentes de leurs épouses, certains se disent prêts à généraliser la plantation de haies bocagères autour des bâtiments, l'hypothèse de leur redéploiement dans le parcellaire suscite en revanche de vives condamnations.
Parce que le monde agricole les considère toujours comme des exemples à suivre, les agriculteurs des zones remembrées ne souhaitent pas s'engager dans un processus qui les conduirait inévitablement à la remise en cause de leur statut privilégié au sein du groupe. C'est pourquoi - à moins que les agriculteurs ne deviennent demain des jardiniers du paysage - il est totalement utopique d'imaginer ici une quelconque reconstruction du bocage.

Remerciements à Pierre Donadieu (directeur de thèse, ENSP-Versailles) pour ses relectures et à Erwan Bocher (doctorant, Laboratoire Réso - Rennes 2 / UHB) pour ses conseils en SIG.


[R] Bibliographie

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* Afin de prendre en considération l'évolution des modalités de remembrement - ceux des années 50 n'ont rien de commun avec les aménagements fonciers actuellement - et respecter une certaine logique territoriale, nous avons privilégié les communes de Chauméré, Balazé, Essé (remembrées entre 1950 et 1960), Amanlis, Etrelles, Brie (1970-1980) et Retiers, Janzé (après 1990). Pourtant, et c'est l'intérêt de l'article, la date du remembrement ne semble ici déterminer la densité du boisement linéaire ou le degré de participation des agriculteurs aux politiques de replantation de haies. Les points de vue défendus dans l'article procèdent d'un travail d'enquêtes (novembre 2001-février 2002) articulé autour : a) d'entretiens semi-directifs et individuels réalisés auprès de dix familles de trois générations d'agriculteurs (fils, pères, grands-pères) et b) de réunions (8) avec la population agricole locale en activité ou en retraite, avec distribution de questionnaire (87 enquêtés) et analyse de diapositives (17). [VU]


Notes
(1) Ou selon la région et les goûts de chacun, avec du lait baratté.[VU]
(2) Cette typologie confirme d'ailleurs les résultats obtenus par Colson F., Almendoz I., Stenger A., 1996. La participation des agriculteurs à l'amélioration du paysage. Le Courrier de l'Environnement de l'INRA, 28, 19-26 - où, là aussi, trois catégories d'agriculteurs se distinguaient : " les passionnés ", " les contraints " et " les non-planteurs ".[VU]
(3) Le thuya a également été subventionné par les pouvoirs publics.[VU]

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