Sujet :
Humanisme, biotechnologie et éthique de la science

Contribution au débat

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OGM : UNE QUESTION D'HUMANITÉ

Par Albert Rouet

Par rapport aux découvertes scientifiques et à leurs applications, notre époque entretient deux réactions contraires. D'un côté, l'opinion publique entend profiter immédiatement et sans réserve des progrès techniques qui concernent, par exemple, la vitesse des déplacements ou les espérances de guérison liées aux recherches sur l'embryon. Une pression sociale accélère l'utilisation de procédés qu'elle réclame, bien que toutes leurs conséquences à plus ou moins long terme demeurent inconnues. Les problèmes de la transfusion sanguine des hémophiles en donnent une illustration pertinente.

D'un autre côté, cette même opinion élève des montagnes de réticences, voire d'opposition, en des domaines réputés "chauds", telles l'utilisation de l'énergie nucléaire et les questions de l'environnement. Alors, des conséquences probables ou simplement possibles deviennent des objections décisives.

Cette contradiction manifeste n'est cependant qu'apparente : elle provient de l'extension quasi llimitée du concept de santé. Celui-ci englobe désormais la qualité de la vie, donc son environnement et son histoire. II concerne sa subsistance, c'est-à-dire la nourriture de l'homme et jusqu'à la nourriture de ce que l'homme mangera : OGM et la "vache folle" se retrouvent dans le même chapitre. Plus que jamais, les deux sens du mot "restauration" tendent à se confondre : se nourrir et s'entretenir, y compris se soutenir et réparer les fissures.

Il en résulte la conception d'un monde plein. S'il traîne encore quelques aléas, le moindre risque potentiel, les assurances sont convoquées pour colmater les incertitudes et garantir contre d'éventuelles conséquences néfastes. Le principe de précaution remplace celui du risque calculé. Ce déplacement façonne les mentalités. Il ne suffit plus de protéger contre des accidents présents, mais de prévoir un ensemble de nuisances qui, souvent, ne se révèlent qu'au fur et à mesure de la mise en oeuvre d'une technique. Les corrections éventuellement nécessaires au long d'un déroulement historique, sont exigées au départ, avant l'expérimentation Si la précaution de ne pas nuire est nécessaire, beaucoup voient en elles un frein excessif aux recherches, une méfiance instinctive envers le progrès, bref une stagnation que d'autres jugent impossible et néfaste. Que le principe de précaution contienne des ambiguïtés sclérosantes, c'est évident. Mais comment en est-on arrivé à ce point de blocage.?

Les possibilités techniques : un faux isolement

Chacun comprend que le scientifique, dans son laboratoire, pousse au plus loin des recherches, qu'il cultive d'étonnants semis ou effectue des croisements surprenants. Cette image du savant, héritée du XIXe siècle, persiste dans les têtes. Elle se nourrit de l'idée, somme toute rassurante, de l'isolement du chercheur. Ses équations ou ses éprouvettes ne regardent que lui seul. S'il trouve, il sera honoré ; s'il ne trouve pas, la comparaison avec les missionnaires religieux en fera un apôtre, un martyr, de la science pure. Sacerdoce laïc du savoir, même abnégation, même ardeur. Je caricature à peine : i1 suffit d'entendre les conversations ordinaires.

Les difficultés commencent dès qu'on passe du savant à son environnement. La bombe atomique représente ici une ligne de rupture des images. Sa découverte, ses mises au point, ont été voulues et financées par des États, donc pour des raisons politiques de gagner une guerre ou de posséder une arme de dissuasion. L'opinion publique est passée de l'accord au désaveu : c'est elle qui a imposé à la France de cesser, avant le terme prévu, ses expériences nucléaires militaires. L'exemple mérite attention : il illustre le passage de l'image du savant isolé à l'image d'une politique militaire entourée du "Secret défense", livrée ensuite à l'opinion publique. En clair, les électeurs ne voulaient plus que les responsables politiques décident seuls d'une orientation de défense nationale. Du coup, les équipes de scientifiques qui prolongent des études en ces domaines le font avec discrétion, isolées des remous médiatiques. Mais l'opinion publique qui s'en doute, sait également que le pouvoir des urnes lui confère une sorte de droit de veto. Les urnes ou la rue. L'isolement des techniques reste encadré par la vie politique.

Il en va autrement dans l'environnement commercial qui n'est soumis à aucune sanction électorale, ne connaissant que la décision des bilans. L'isolement de la recherche, étant donné son coût, touche à l'illusion. Seuls des États et, plus encore, de grandes firmes peuvent financer études, expérimentations et commercialisation. L'image idéaliste du savant s'estompe face à une autre rupture, entre les consommateurs et les responsables de grands projets privés. L'opinion publique impuissante devant elles subit, anesthésiée par les "évidences" publicitaires. Le statut social du chercheur en est profondément modifié : seul, il ne peut pratiquement rien ; dépendant, il est englobé à un système de rentabilité qui serait compréhensible si celle-ci ne tendait à prouver sa finalité en elle-même. Les offices publics de recherche sont souvent entraînés dans cette spirale de productivité, avec moins de souci de rentabilité.

Les réactions de l'opinion publique sont à la mesure de l'impuissance éprouvée. L'insatisfaction ,qui s'exprime parfois vigoureusement, réclame de participer à la gestion de la santé et de son environnement. Chacun se sent touché au plus intime de lui-même. Le face-à-face inégal entre les responsables qui produisent et commercialisent pousse des personnes à s'unir et à prendre conscience de leur force commune .La recherche scientifique prend ainsi une dimension sociale inévitable.

Des objectifs devenus flous

Il arrive que l'opinion s'émeuve sans raison suffisante. Ces réactions émotionnelles témoignent parfois de peurs sans fondement. Sur elles, les arguments scientifiques glissent sans prise efficace pour apaiser les craintes. Même en faisant la part de l'irrationnel, force est bien de constater que les questions soulevées ne sont pas aussi simples qu'on le prétend souvent.

En effet, l'opinion reporte sur la recherche scientifique l'usage effectué des découvertes. Elle remonte, par exemple, des conséquences encore actuelles sur la santé des survivants jusqu'à la fabrication de la bombe atomique d'Hiroshima. Ainsi, elle suspecte les sciences économiques d'avoir trop prêché que le retour de la croissance entraînerait une baisse du chômage, quand elle constate que l'usage de de la croissance ne crée pas obligatoirement beaucoup d'emplois. Dans cette ligne, les OGM ne provoqueront-ils pas des allergies, des baisses d'immunité ou autres conséquences fâcheuses ? L'opinion refuse l'aveuglement sur l'avenir. C'est dire qu'on ne peut plus séparer 1a découverte des conséquences de ses utilisations.

Des faits étayent ces peurs : que répondre à la découverte de maïs transgénique, le starlinck, interdit à la consommation humaine aux USA, dans un sac d'aide alimentaire destiné à la Bolivie ?

Les OGM dit-on, servent à combattre 1a faim dans le monde, en produisant des plantes résistantes aux agresseurs et cultivables dans des régions jusqu'ici infertiles. Certes. Mais deux questions surgissent alors : quelle sera ensuite la dépendance des populations assistées envers les producteurs de semences ? Et à quel coût ? En outre, d'après un exemple venu de l'Inde, la production de plantes transgéniques, en modifiant les récoltes, ne va-t-elle pas détériorer les relations sociales au profit de quelques nouveaux producteurs et à l'encontre d'un équilibre entre les populations ? La faim de nourriture s'inscrit dans un besoin viscéral de liberté et de justice sociale. On ne peut invoquer le très réel argument de la faim indépendamment de la situation humaine globale, tout comme de nouvelles cultures ne changent pas, de soi, les relations sociales et commerciales

Enfin, le bénéfice réel pour les agriculteurs n'est pas toujours évident, ni même conséquent. Les retours sur investissements demandés par les grandes firmes supposent, pour être supportables, des étendues cultivées qui ne se trouvent actuellement que dans quelques zones déjà richement nanties. Les OGM risquent ainsi de favoriser les pays riches, d'augmenter leur écart d'avec les pays pauvres, donc d'accroître le pouvoir de ceux-là sur ceux-ci. Ne produit-on pas alors de l'injustice ?

Une question fondamentale

Cependant l'apparition des OGM pose une question féconde. Au fond, chacun sait bien qu'on n'arrête pas la recherche. Là n'est pas le problème essentiel. Il est dans l'inscription de la recherche au cœur d'une conception de la société. De fait, la recherche relève de 1a défense militaire ou du commerce. Donc de forme de rentabilité. Vouloir financer la recherche par ses résultats n'est pas en soi immoral ! Mais cette nécessité compréhensible est beaucoup trop réduite aux deux aspects militaires ou mercantiles. C'est ce rétrécissement qui devient inacceptable, comme si la recherche n'avait aucune dimension citoyenne, au sens précis de responsabilité sociale !

D'autres facteurs entrent en ligne de compte et appellent une plus grande attention. D'abord l'éducation : il est inquiétant de constater l'abîme qui sépare la qualité des recherches de ce qu'en connaît une population qui est parfois invitée à donner son avis sur ces sujets, directement ou par ses représentants. Fait-on le bien des gens sans eux ou sans leur avis éclairé ? Le silence entretient les peurs.

Ensuite l'équilibre social ; comme la manipulation de l'argent, les applications scientifiques ne sauraient justifier qu'elles favorisent aveuglément la fortune de quelques-uns en servant davantage 1a dépendance des autres. Il est vain de poser comme idéal la participation de tous au commerce international, sans jamais s'interroger sur la place respective reconnue à chacun. Les capacités techniques peuvent susciter beaucoup d'inégalité.

Enfin, les interrogations sur les conséquences à long terme exigent des contrôles progressifs et, plus que des assurances de compensation financière des dégâts, l'assurance de pouvoir arrêter les expérimentations qui se révéleraient désastreuses ainsi que leurs conséquences éventuelles au fur et à mesure de leur apparition. L'écologie n'est pas forcément rétrograde.

La question des OGM postule en réalité une nouvelle approche de l'inscription des savoirs dans l'histoire de l'humanité afin que les hommes reprennent politiquement la maîtrise de leur avenir. Mais cela suppose tout simplement de les respecter assez pour les en rendre capables.

Albert Rouet est évêque de Poitiers


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