Le Courrier de l'environnement n°30, avril 1997

Danger sur la ville



Que font les pouvoirs publics ? Pourquoi se taisent-ils ? Nous sommes inquiets, nous craignons une invasion. Mais nous ne savons pas encore si la menace est déjà installée ou si elle est à venir. Apparemment, certains savent. Et d'autres le pressentent. D'autres encore les imitent, parce qu'ils voient faire, ou qu'ils trouvent leur compte à singer des attitudes sociales, parce qu'ils croient accéder à un statut différent. Certains élaborent des hypothèses, avancent des explications, tentent de cerner les incertitudes. Quelle est cette menace ? Que se passe-t-il ? Pourquoi pousser ce cri d'alarme ?
Le signe le plus évident du malaise qui gagne nos concitoyens, c'est la circulation de plus en plus massive de véhicules appelés 4x4. Partout, nous voyons des gens acquérir ces voitures puissantes équipées de pare-buffles, de pare-chocs très résistants capables d'amortir un heurt violent et d'atténuer les dégâts d'une collision avec des animaux de forte taille. On n'utiliserait pas de telles défenses contre les piétons qui traversent les passages cloutés et menacent la sécurité des automobilistes obligés à freiner. Ces véhicules sont souvent dotés d'équipements particuliers, adoptés par ceux qui traversent le désert ou parcourent la brousse et affrontent les difficultés de routes mal entretenues, de pistes ou de terrains défoncés. Quatre roues motrices, pneus de tracteur, suspensions hautes, arceaux de sécurité, phares sur le toit, grillages de protection, bidons de secours voire pelle et nécessaire de désensablement, les fameux pare-chocs...et on en passe. Seul M. Dassault en a compris pleinement la logique : il a fait installer une tourelle de mitraillage du gros gibier sur un véhicule de cette sorte (1).
Leurs inconvénients en ville sont manifestes par rapport aux modèles courants de voitures dites individuelles. Ils occupent une surface au sol nettement supérieure, alors que le conducteur se trouve le plus souvent seul dans l'habitacle. De plus, la position haute empêche de s'attarder sur les détails piétonniers. Ils encombrent les parcs de stationnement et les trottoirs. Ils usent la chaussée en raison de leur poids excessif. En outre, de tels véhicules consomment deux fois plus de carburant qu'un modèle ordinaire. Et ils polluent davantage, car ils roulent le plus souvent au diesel, carburant que les esprits sensés souhaitent ne plus être utilisé en ville parce qu'il émet des particules lourdes et active la formation d'ozone.
Aujourd'hui, sauf dans les réserves naturelles et dans certains espaces délaissés parce qu'ils sont improductifs à l'aune des critères actuels de rentabilité et de productivité, le moindre chemin est goudronné. Certes, ces dernières années les autorités ont multiplié les dos d'âne dans les villes (là où on avait mis 50 ans à éliminer les rigoles et caniveaux) et laissé se former dans les banlieues - les banlieues pauvres surtout - des nids de poule. Mais en règle générale, les autoroutes - voies très utilisées - et les routes et les rues offrent des surfaces lisses plus propices aux glissades qu'aux enlisements ou aux " tapecul ". Tous les lieux habités sont reliés au réseau routier et autoroutier. Il existe même une loi qui affirme que tout lieu habité doit être distant d'au plus cinquante kilomètres d'une autoroute (Schéma national d'aménagement du territoire).
Ils sont particulièrement mal adaptés aux conditions de la circulation urbaine, voire courtoise (autre sens d'urbaine). La morgue des conducteurs de tels engins est infinie. Et les raisons qu'ils énoncent pour justifier leur achat laissent pantois : tourisme prétendu vert (cherchez l'herbe après le passage de ces modernes Attila), goût de l'aventure (entre Vaucresson et la porte de Saint-Cloud), sport (calculez l'effort des pieds sur les pédales et des mains sur le volant) prestige (ça, c'est vrai). Aucune de ces raisons n'est convaincante. Il faut chercher une autre explication.
La théorie économique nous enseigne que les consommateurs sont des individus rationnels qui calculent leurs dépenses en fonction de leurs ressources - présentes ou futures - et les ajustent au niveau de leurs intérêts égoïstes, sachant qu'un minimum de coopération est indispensable. Dès lors, nous saisissons avec peine les raisons qui les poussent à acheter des véhicules aussi peu adaptés aux villes, sauf à juger de leur utilité parce qu'ils donnent toute sécurité en cas de choc avec de gros animaux.
A notre connaissance, les probabilités de rencontres avec le gros bétail ou le gros gibier ont notoirement diminué. Vaches, bœufs, taureaux sont parqués dans des espaces clos. Cette forme d'élevage recule. D'ailleurs, la crise de la vache folle a conduit les autorités à décréter l'abattage de plusieurs centaines de têtes. Le gros gibier est cantonné dans des forêts et sort peu sur les routes. Des mesures draconiennes ont été prises pour éviter ces chocs : grillages, ponts pour le passage, tunnels à crapauds... Restent les buffles et les gazelles. A priori rien n'indique leur présence ou leur prolifération aux abords de nos villes. Mais ces véhicules sont dotés de pare-chocs chromés à grosses bananes utiles lors de collisions violentes.
Donc, l'utilité du consommateur se trouve dans les pare-buffles. Vu le prix, nous pouvons apprécier à quelle valeur est considérée la sécurité : infinie si la collision est totalement improbable, trop élevée si elle est infime, très chère si elle est inférieure à 1% (pour fixer les esprits), raisonnable au-delà. Nous sommes obligés de constater que les acquéreurs prennent en considération un risque de collision assez élevé. Comment expliquer un tel hiatus entre leur comportement et la commune croyance ?
Deux hypothèses viennent spontanément à l'esprit :
- seules quelques personnes savent qu'il en existe ou que leur invasion est imminente. Sur l'air de " on ne nous dit rien, on nous cache tout " (Jacques Dutronc), nous pouvons croire la menace à ce point sérieuse et gravissime pour que les pouvoirs publics choisissent de cacher la vérité aux pauvres et aux moyens. Seuls les riches, en contact avec des " sources sûres ", ont pu disposer d'informations confidentielles et s'équiper en conséquence ;
- certains anticipent les changements climatiques. L'effet de serre doit provoquer le réchauffement de la planète, nul doute que nous connaissions les chaleurs tropicales d'ici peu d'années. Encore que certains événements récents nous aient rappelé que l'hiver est une saison parfois glaciale, où il neige, verglace et gèle. Il n'en demeure pas moins que les échéances approchent. Alors nos contrées seront envahies par la faune des savanes et des steppes.
Et nous comprendrons enfin pourquoi certaines voitures ont des pare buffles. A moins que nous soyons affrontés au problème évoqué par Eugène Ionesco dès 1959 : la présence de plus en plus massive de rhinocéros. Non métaphoriques, bien sûr.


[R]


Note
(1) L'expérience de ce constructeur d'avions militaires est réelle en ce domaine. Mais les gardes-chasse n'ont pas aprécié à sa juste mesure l'activité sportive (sic) du sieur Dassault juché sur une tourelle, conduit par un domestique et tirant sur tout ce qui bougeait. Ne pas confondre fusil d'assault et fusil de chasse. [VU]