Le Courrier de l'environnement n°48, février  2003


Des chercheurs devenus agriculteurs


Des collègues chercheurs sont devenus agriculteurs. Ils portent des regards particuliers sur les profonds changements que vit l'agriculture. Ils développent une évaluation distanciée, sans doute influencée par leurs expériences de recherche, et ils ne manquent pas d'interpeller les anciens collègues que nous sommes.

Nous leur avons proposé de se réunir dans un réseau pour apporter, en premier lieu, une réflexion actualisée à partir de leurs itinéraires professionnels successifs et de leurs implications dans les organismes professionnels et institutions politiques.

Le second objectif de ce réseau est d'engager des échanges, voire des controverses entre membres du réseau et au-delà avec l'ensemble des lecteurs du Courrier de l'Environnement. Chemin faisant, selon les dynamiques créées par les réflexions successives, cette rubrique devrait devenir un lieu de débats, un espace de dialogue.

Les agriculteurs aujourd'hui impliqués dans le réseau sont Jean Berthet Bondet (viticulteur dans le Jura), Franck Gaury (céréalier dans le Gâtinais - Loiret), Denis Michaud (éleveur de vaches laitières, dans le Haut-Doubs), Claude Muyart (également éleveur de vaches laitières sur le 2e plateau du Jura), Jacques Rebillard (agriculteur dans le Charolais - Saône-et-Loire) et Bernard de Verneuil (producteur d'oléagineux et de céréales en Champagne berrichonne - Indre).

Tous exercent des responsabilités professionnelles et/ou politiques (maires, conseillers municipaux, conseillers généraux...)

Jean-Pierre Deffontaines, Anne Mathieu, Camille Raichon, animateurs (1)
INRA BP 1, 78850 Grignon
raichon@grignon.inra.fr


la vache laitière à haute qualité territoriale (VLHQT)

Qu'y a-t-il derrière la vache à haute production territoriale ?
Qu'est-ce qui va faire basculer la situation ? Les éleveurs vont-ils chercher à augmenter la production ?
Quel est ce nouveau défi et cette troisième voie ?
Avec quel type d'animal ?
C'est alors un métier d'éleveur beaucoup plus compliqué qui s'annonce ?


Le massif du Jura se présente comme une succession de larges plateaux en marches d'escalier, aux bordures boisées, auxquels succèdent à partir de 900 m les plissements caractéristiques de la haute-chaîne. Là alternent des synclinaux étroits aux versants redressés, les vaux occupés par les herbages et les villages, et des anticlinaux plus larges et aplatis, les monts où domine le pré-bois, cette association de hêtraies-sapinières et de clairières de tailles variées. C'est un pays d'élevage laitier et de production fromagère à AOC, le pays de la race Montbéliarde et du Comté, qui flirte avec les 50 000 tonnes, mais qui ne doit pas faire oublier le Mont d'Or, le Bleu du Haut Jura, et le Morbier.
Qui pourrait penser que derrière la douceur des lignes du relief, dans la quiétude de ces paysages de combes ou de vaux, sous le toit des solides fermes comtoises, la vache montbéliarde a ouvert un débat et placé l'agriculture jurassienne à la croisée des chemins ?

[R] Qu'y a-t-il derrière la vache à haute production territoriale ?

- Non ! Non ! La VLHQT, c'est la vache laitière à haute qualité territoriale et non pas à haute production. C'est une piste que je propose dans le débat qui est désormais ouvert dans notre région, sur les relations entre pratiques d'élevage, orientation des filières fromagères et prise en compte des nouvelles attentes en matière de gestion de l'espace et de préservation des paysages et des milieux. Pour faire court : la vache, le fromage, et le territoire. Je ne sais pas si c'est une fable, mais sur les plateaux et dans la montagne jurassienne, c'est d'abord une longue histoire.
En effet, dans cette région au climat rude, le souci majeur des éleveurs est, depuis toujours, de disposer de suffisamment de foin pour le long hivernage ; c'est le point de tension permanent du système. Dès lors, on fauchait minutieusement toutes les portions de territoire qui pouvaient l'être afin de maximiser la récolte de foin. Il n'y avait pas de place pour le moindre recoin de friche. Les vaches, quant à elles, étaient repoussées aux marges du territoire, sur les parcelles non mécanisables et sur les parcours communaux, et les génisses sur les estives de la haute-chaîne. C'est ainsi qu'ont été façonnés et entretenus des espaces originaux, les prés-bois, que chacun s'accorde aujourd'hui à considérer comme des hauts lieux, sur le plan paysager, écologique et patrimonial.
On voit bien comment des contraintes d'élevage ont naturellement conduit à une utilisation harmonieuse de tout le territoire en phase avec ce qu'on nomme aujourd'hui les attentes sociétales. L'originalité et la qualité des paysages jurassiens trouvent leurs racines dans une histoire agricole, dans l'organisation et le fonctionnement du système agraire traditionnel de cette région. Pas de problèmes non plus du côté du fromage : jusqu'au début des années 1990, les pratiques restaient extrêmement extensives, tant au niveau des prairies fauchées que des pâturages, et assuraient une très grande diversité floristique des prairies jurassiennes, diversité qui deviendra d'ailleurs un slogan pour la filière Comté, quelques années plus tard. Tout cela s'accompagnait d'un niveau de productivité faible, en terme de lait par vache : l'authenticité et la légitimité des grandes AOC fromagères ne pouvaient pas souffrir de contestation.
En résumé, dans cette logique traditionnelle, on peut parler d'un long couplage naturel entre élevage, fromage et territoire (fig. 1). Il faut souligner combien cette situation est étonnante. Je parle de gestion très extensive des prairies, alors qu'au milieu des années 1980, une enquête réalisée dans le cadre de " l'opération Fourrages-mieux " révélait que sur les plateaux jurassiens, quarante pour cent des producteurs manquaient de foin et en achetaient plus ou moins régulièrement. De même, si la faible productivité laitière des vaches n'a rien de surprenant vu les disponibilités fourragères, elle étonne davantage quand on sait que le Jura, pays de fromage, est d'abord une terre d'éleveurs. Alors il suffira que quelques contraintes soient levées pour que d'autres logiques se dessinent...

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[R] Qu'est-ce qui va faire basculer la situation ? Les éleveurs vont-ils chercher à augmenter la production ?

- La rupture intervient vers la fin des années 1980 et au début des années 90, avec la montée en puissance d'une logique d'éleveur sous l'effet de l'arrivée de nouveaux modèles techniques, logique qui va gravir le Massif selon des modalités qu'il faudrait bien sûr affiner (fig. 2). Les progrès génétiques font que les animaux ont des potentiels qui augmentent rapidement et qui, pour être exprimés, imposent d'avoir des ressources fourragères de qualité. Beaucoup d'éleveurs se rendent compte que le système fourrager traditionnel ne peut pas répondre à ces exigences nouvelles : la fauche tardive, nécessaire pour assurer le rendement, conduit à des foins de qualité médiocre ; et que dire de l'herbe des maigres parcours communaux ! Mais comment faire autrement quand les surfaces manquent ? La réponse va venir du puissant mouvement de restructuration-modernisation qui est à l'œuvre parallèlement dans l'agriculture jurassienne et que l'onde de choc des quotas va renforcer à travers les primes à la cessation laitière. Avec la libération de terres (sans quotas), la pression foncière se relâche alors même que les exigences de qualité et de productivité fourragères s'accroissent pour répondre aux potentialités génétiques accrues du troupeau. Enfin, la voie de la modernité semble ouverte !


On assiste d'abord à un véritable redéploiement territorial. Beaucoup d'agriculteurs ont pu retrouver des champs pour faire du foin, de bonnes terres issues des cessations laitières, parfois loin, à cinq ou dix kilomètres. La contrainte foin ainsi levée, les vaches n'ont plus à se contenter des mauvaises pâtures et des parcours communaux et peuvent venir pâturer " du bon " autour de la ferme. Puis la " révolution technique " suit et amplifie ce mouvement, le système fourrager moderne se met en place.
Faucher tôt est désormais le credo et deviendra même un critère social de reconnaissance par ses pairs. Les foins deviennent la " première coupe ". La fertilisation permet des deuxièmes coupes sur une proportion considérable des surfaces. Il a fallu trente ans pour avancer la date de début des foins d'une semaine… Mais il suffira de 5 à 6 ans pour l'avancer de près d'un mois ! À quel prix en terme d'investissement dans la chaîne de récolte sur l'exploitation !
Après les foins, l'herbe. La qualité est le maître-mot, le pâturage tournant rationné se fait autour de la ferme, et un modèle nouveau s'impose : " de l'herbe courte, toujours ". On ne se rend pas compte de la portée de ce fait technique, à quel point l'herbe courte est un modèle extrêmement exigeant. Toute herbe haute étant bannie, il faut être en mesure de récolter le fourrage en excès, ou broyer les refus, et le girobroyeur devient l'outil indispensable. Cette irruption de girobroyeur est capitale, car elle entérine l'idée que désormais une bonne pâture pour les vaches laitières est une parcelle mécanisable (fauchable ou au moins " girobroyable "). Or il faut se rappeler qu'auparavant les troupeaux étaient à l'inverse repoussés sur le non fauchable, et de là venait l'entretien minutieux de tout le territoire ; ainsi ont été façonnés les grands paysages jurassiens.
En clair, la logique d'éleveur se concentre sur la vache, la vache productive, avec comme souci majeur d'offrir en permanence à celle-ci " du bon, à volonté ", afin d'exprimer au plus près le potentiel génétique à travers la production laitière. La hantise, désormais, ce sont les " chutes anormales " repérées lors du contrôle laitier ! Ce n'est sans doute pas un hasard si apparaît au même moment dans l'enseignement la vache laitière à haute production (VLHP). Alors que, pendant très longtemps, la vache s'était adaptée aux particularités des territoires, maintenant c'est le territoire qui semble devoir se mettre au service et aux normes de la vache. Les premiers symptômes n'ont pas tardé à se manifester. Jusqu'aux années 1990, le dessin était clair : au cœur du territoire (fond de val), le fauché. Puis aux marges, le pâturé et, partout, un entretien minutieux et une qualité préservée des milieux. À cela succède un mouvement d'intensification-abandon : gestion du territoire " accélérée " du fait de l'agrandissement des exploitations, embroussaillement des prés-bois et tendance à la fermeture des paysages, intensification fourragère et appauvrissement de la diversité floristique des prairies. Si elle s'éloigne des préoccupations territoriales, la logique d'éleveur, qui a mis en pointillé le fromage, va aussi se heurter aux grandes AOC fromagères de la région, en cours de repositionnement.
1994 : le programme terroir en AOC Comté est lancé. Des questions nouvelles agitent en effet la filière et préoccupent les responsables de l'interprofession du comté : comment prévenir une remise en cause de l'AOC et maîtriser son développement ? Comment apporter davantage de preuves au consommateur de la légitimité de cette AOC ? L'AOC va venir interroger le territoire, le territoire va courtiser le fromage. La filière Comté va retrouver dans les deux dimensions du territoire, physique d'une part : le terroir (la roche, le sol, la flore et sa diversité, le goût), physionomique d'autre part : le paysage (l'identification, la mémoire, la symbolique), les points d'ancrage de la typicité du produit.
C'est le point de départ d'une nouvelle logique au sein des agriculteurs, une logique de producteur de fromage. Elle va tracer son chemin (fig. 3). Dans cette logique, la finalité est le fromage et non plus la productivité laitière. Garder le lien avec le terroir : maintien de la diversité floristique, intensification très modérée, limitation des concentrés. Préserver la qualité des paysages en tant que signature du fromage : maintien des grands motifs paysagers et préservation des éléments de mémoire face au risques de rationalisation de l'espace… Ce retour d'une attention au territoire coïncide avec la montée des préoccupations sociétales vis-à-vis de ce même territoire : préservation des paysages, des milieux écologiques et du patrimoine rural. La logique du producteur de fromage répond de fait naturellement à ces attentes, puisque ce sont aussi les exigences du fromage. Une " alliance objective " entre fromage et territoire se met en place.


Figure 3. Logique de producteur de fromage

En revanche, il est clair que logique d'éleveur et logique de producteur de fromage sont deux logiques antinomiques (figure 4). L'une s'éloigne du territoire, l'autre s'en rapproche. En courtisant l'AOC, le territoire est devenu " la pomme de discorde entre la vache et le fromage ". C'est ainsi que j'avais intitulé mon intervention sur ce sujet lors du colloque " Terre, territoire, terroir ", organisé en décembre 1998 par le lycée Grandvelle de Besançon. Cette clé de lecture me paraît toujours d'actualité pour analyser les tensions actuelles !
Tensions entre interprofession des filières fromagères et interprofession de l'élevage, dont le projet de refonte du cahier des charges de l'AOC Comté offre une illustration. Dans le but de renforcer " l'ancrage au terroir ", le Comité interprofessionnel du Comté veut introduire des critères plus sévères de limitation des concentrés distribués aux vaches laitières. Une première réflexion au sein de la filière avait conduit à proposer un plafond autour de douze cents ou treize cents kilos par vache et par an. Grande agitation et grande inquiétude chez les éleveurs : l'un d'eux en vint même à proposer, lors d'une réunion locale, de limiter les concentrés… en fonction du niveau de production des vaches. Il fallait oser le dire. Finalement, devant l'assemblée générale du Syndicat des éleveurs montbéliards, ce fut le chiffre de 1 800 kg par vache et par an qui fut avancé. Pour moi, c'est énorme.


Figure 4. Logique nouvelle

Les contradictions sont également perceptibles au quotidien entre agriculteurs. Sur les comices qui sont le rendez-vous annuel de l'élevage, passion rime désormais souvent avec tension. Au sein de la fromagerie, logique d'éleveur et logique de producteur de fromage se côtoient, pas toujours facilement. Bien sûr, personne ne conteste ouvertement la logique du producteur de fromage ; tout le monde affirme qu'il faut faire de la qualité, qu'il faut défendre l'AOC mais, dans les discussions " techniques ", on sent bien qu'on n'est plus sur les mêmes registres, qu'on ne se comprend plus guère.
Il est clair enfin que de nombreux agriculteurs sont tiraillés entre les deux logiques, qui sont pour eux deux passions et qu'ils ne peuvent plus concilier comme hier. Alors c'est le grand écart, un grand écart douloureux à vivre. Je pense à cet agriculteur, très soucieux du territoire, qui consacre beaucoup de son temps à défricher et entretenir les communaux sur lesquels vont encore pâturer ses vaches, qui aime parler du Comté, et en même temps éleveur passionné, habitué des palmarès du Comice et même du Concours général agricole de Paris. Comment rester dans la course que se livrent les grands éleveurs sans se désolidariser des producteurs de Comté et de leur démarche de renforcement de l'authenticité ? Les jeunes qui arrivent n'ont pas toujours ces états d'âme et beaucoup basculent dans une logique d'éleveur. C'est la vache, le lait, les refus qu'on fauche systématiquement ; c'est clair, ils se réfugient dans les valeurs techniques. L'avenir semble difficile. Alors si l'on veut maintenir une cohésion au sein de nos filières fromagères et éviter leur éclatement, il est urgent d'ouvrir une troisième voie, même si ce défi paraît parfois bien incertain...

[R] Quel est ce nouveau défi et cette troisième voie ?

Il faut retrouver un nouveau couplage naturel entre élevage, fromage et territoire, sans remettre en cause cette alliance serrée entre le fromage et le territoire. Dans cette nouvelle logique, c'est donc la vache qui doit cesser de glisser vers la VLHP, pour se " rapprocher " du fromage et du territoire (fig. 5).


Figure 5. Un nouvel équilibre

Cette recherche d'un nouveau couplage naturel n'est pas " un retour en arrière " comme certains le pensent. C'est " aller vers une nouvelle modernité " et, pour être plus précis, vers " une autre forme de modernité ", en rupture avec l'idéologie de la performance technique, et fondée sur une approche beaucoup plus globale, allant du produit et ses exigences, au territoire et à la signature qu'on y laisse. Tout cela suppose d'interroger l'ensemble du fonctionnement des exploitations et des filières, d'inventer de nouveaux schémas techniques, de nouveaux itinéraires qui épousent les particularités des territoires et les exigences fines des filières fromagères au lieu de les contraindre. En somme, il faut inverser la vapeur.
Dans cette recherche de nouveaux systèmes, dans ce chemin vers une agriculture de haute qualité, durable et citoyenne, la vache tiendra une place centrale. L'histoire nous montre en effet comment, d'une période à l'autre, la vache a été soit la garante d'un entretien minutieux de l'espace, soit au contraire à l'origine d'un mouvement d'intensification-abandon et d'une fragilisation des AOC. La vache, c'est la clé.

[R] Avec quel type d'animal ?

Une vache au service du territoire et du fromage, et non pas l'inverse. Une vache multifonctionnelle capable de répondre aux exigences les plus sévères des fromages AOC et capable, en même temps, de valoriser des espaces marginaux et des pâturages de moindre valeur, sans que la production s'effondre comme c'était le cas pour son aïeule des années 1960 ! Personne ne souhaite revenir à la vache d'antan qui passait toute la saison sur le pré-bois communal et qui, au bout de quinze jours, n'avait plus de lait. Jamais un jeune ne se motivera sur un projet comme celui-là. Mais cette vache ne peut pas non plus être une VLHP, dont on a vu où les exigences pouvaient conduire. Non, les systèmes de demain réclament une vache sélectionnée autour de critères de multifonctionnalité liés à la fois au territoire et au fromage, et qui génèrent un revenu. Cette remise en cause est douloureuse car, dans une culture d'éleveur, la production laitière par vache reste le critère clé, le critère de reconnaissance, le tabou. Alors on tourne autour du pot, on parle de limiter le chargement, la fertilisation à l'hectare, les concentrés par vache, en espérant que tout cela contribuera à diminuer la production par vache. Pourquoi ne pas oser le pari d'une autre modernité, toute aussi motivante et capable de mobiliser une passion d'éleveur, mais construite sur d'autres critères et sur une autre vache ? Certaines régions l'ont fait, je pense au Beaufortain.
Cette vache, je l'appelle la VLHQT, la vache laitière à haute qualité territoriale. C'est une appellation que j'avais proposée à mes étudiants de BTS agricole un matin ; beaucoup sont des fils ou filles d'éleveurs, et ça leur a plu. Cette vache, on ne l'a pas, il faut l'inventer, on a bien inventé la VHP !
La VLHQT, ce n'est pas la fin de la génétique, c'est au contraire un beau défi à relever. " L'outil génétique n'est pas à condamner ", vient d'affirmer le directeur de l'Unité nationale de sélection et de promotion de la race Montbéliarde (UPRA Montbéliarde) dans un éditorial de Montbeliarde on line (2)d'octobre 2002, intitulé " Sélection et écologie ". Je suis tout à fait d'accord avec ces propos car je considère le potentiel génétique comme un instrument au service d'un but : valoriser au mieux les ressources d'un territoire en préservant la qualité de celui-ci, et satisfaire les exigences des filières (ici AOC) qui sont la garantie d'un revenu agricole durable à travers la rente d'appellation. Par exemple, sur mon exploitation, lorsque je mets mon troupeau laitier sur les près-bois communaux, ces pâturages rocailleux à la flore très diversifiée mais de faible valeur alimentaire, certaines vaches chutent énormément en lait, alors que d'autres se maintiennent remarquablement. Il y a donc des différences entre animaux (certaines vaches sont des instruments plus performants que d'autres) pour ce qui concerne leur capacité à valoriser ces espaces (c'est le but), marginaux et de peu d'intérêt dans une logique d'éleveur, mais emblématiques dans une logique de producteur de fromage pour qui le paysage et la qualité des milieux sont en quelque sorte la signature du produit, je l'ai dit précédemment. Par rapport à cela, on voit bien où se situe le problème dans la logique d'éleveur (au sens où je l'ai définie précédemment). Il vient de l'inversion entre instrument et but : maximiser l'expression du potentiel génétique devient but (la production laitière par animal en est l'indicateur), et les ressources du territoire sont l'instrument à améliorer.
On m'objectera sans doute que ce raisonnement ne vaut que dans les conditions particulières des territoires à AOC, qu'il est obsolète dans le cadre d'autres filières comme l'exportation d'animaux ou d'embryons, et qu'on ne peut pas cautionner des orientations de sélection qui aboutiraient à une race à deux vitesses. C'est une race à facettes que j'envisage et non à deux vitesses, une race offrant des animaux capables de répondre aux particularités des territoires et aux singularités des filières. Dans le domaine de l'outillage, c'est bien ainsi que les agriculteurs ont agi pendant près de 8 000 ans : par exemple, en même temps que la charrue moderne se généralise au cours du XIXe siècle, elle fait l'objet de mille et une adaptations locales afin de mieux tenir compte de la géographie ou de la nature des sols. C'est vrai que, depuis quelques décennies, c'est plutôt l'uniformisation : les agriculteurs jurassiens utilisent à peu près le même andaineur que leurs collègues des grandes plaines américaines. Mais pour revenir à la vache, la mise en place en race montbéliarde d'un indice terroir à l'automne 2001 constitue un signal dans cette direction, même s'il y a encore du travail et des caractères à intégrer. La Montbéliarde est généralement qualifiée de vache à potentiel équilibré. Elle a sûrement les ressources pour permettre un déplacement du curseur vers des objectifs de sélection plus territoriaux.
Ce travail génétique est indissociable d'une réflexion et d'une recherche sur les systèmes techniques, par exemple l'élaboration de nouveaux systèmes de pâturages. Dans notre commune on n'a plus d'estive, donc les génisses restent au village tout l'été. De ce fait, j'ai mis en place un système de pâturage tournant basé sur deux troupeaux principaux : vaches laitières d'un côté, génisses et vaches taries de l'autre. Ces deux troupeaux vont partout, dans les bonnes pâtures comme dans les plus mauvaises parcelles et dans les prés-bois, et se suivent. L'herbe des prés-bois convient très bien pour les vaches à condition de bien choisir le stade de pâturage et la durée. C'est le troupeau de génisses qui permet cela et qui sert de tampon, et de… girobroyeur ! Mais ce n'est pas si évident et il y a des ratés.
Il faudrait davantage de repères, élaborer des références sur des systèmes de pâturages de ce type, multifonctionnels. C'est cela aussi le défi d'une nouvelle forme de modernité et c'est pourquoi il est nécessaire de mettre en place des programmes de recherche-action régionaux. C'est une urgence, surtout si l'on veut qu'émergent de nouveaux critères d'évaluation de ces systèmes et de reconnaissance pour les agriculteurs. Car, pour que les critères de performance et de productivité (lait par vache, date de fauche, etc.) cessent d'être les principaux critères de valeur pour les jeunes agriculteurs et les signes essentiels de reconnaissance sociale entre eux, il faut que d'autres les chassent.

[R] C'est alors un métier d'éleveur beaucoup plus compliqué qui s'annonce ?

Plus exigeant, sans doute, mais aussi plus riche. Plus riche parce, dans cette voie, le métier retrouve un sens à un moment où il faut bien parler de crise d'identité chez les agriculteurs. Là le pari est celui d'une réappropriation du territoire par les agriculteurs, dans une logique d'offre.
Ce métier sera plus exigeant parce qu'il impose un regard large et replace résolument l'exploitation à l'intersection entre territoire et filière, au point de convergence entre les attentes de nos concitoyens vis-à-vis de l'environnement et les exigences du produit. Alors l'ensemble doit être repensé, les systèmes doivent se reconfigurer mais c'est difficile.
La première difficulté est que les systèmes " repensés " seront sans doute plus complexes. Reprenons simplement à titre d'illustration l'exemple des prés-bois et des estives. Les prés-bois sont délaissés et, sur les estives jurassiennes, certains éleveurs ne montent plus les génisses gestantes parce que ces pâturages ne leur paraissent pas assez productifs. Ces espaces sont devenus " archaïques ". Par contre, si l'on va vers une approche globale qui conjugue territoire et filière, prés-bois et estives deviennent " modernes " et retrouvent toute leur place dans le fonctionnement de l'exploitation. Ce sont des espaces emblématiques pour les filières fromagères, ils sont la mémoire de ces grands fromages jurassiens et leur préservation renforcera la légitimité du produit, la preuve du lien au lieu. Ce souci de préservation légitimé économiquement permet parallèlement, et de façon couplée, de satisfaire les attentes sociétales, très fortes sur ces hauts lieux. Mais remettre estives et prés-bois au cœur du système suppose d'imaginer des systèmes fourragers avec de grandes rotations qui combineraient estives, prés-bois communaux et bonnes pâtures du village, fauche et pâture, valorisant ainsi l'étagement altitudinal, et qui verraient, pourquoi pas, les vaches laitières monter un mois là-haut, sur les estives. Tout cela est plus complexe qu'aujourd'hui et ne s'improvise pas. Recherche, formation, développement.
Une deuxième difficulté, qui est davantage une exigence, tient au fait que la notion de responsabilité est au centre de cette voie pour laquelle je plaide. Responsabilité citoyenne, d'une part, vis-à-vis de la demande sociale, responsabilité collective au sein de la filière, d'autre part. Car cette démarche ne doit pas être perçue comme un renforcement des particularismes locaux conduisant à un éclatement des filières, mais comme un renforcement des particularités au service de l'ensemble. Les hauts-plateaux et la montagne jurassienne dont j'ai beaucoup parlé sont dépositaires de la mémoire des fromages : en maintenant cette mémoire à travers les paysages, c'est toute la filière qui en bénéficie par effet de " glissement ". On peut penser que les zones plus basses ont d'autres missions dans le cadre, au sein et au service des filières fromagères, par exemple la production de protéines locales pour renforcer l'autonomie et l'ancrage au terroir.
Mais, au fond, ces valeurs sont-elles nouvelles ? Dans l'ancien couplage naturel, " le fauché et le pâturé ", ce n'était sans doute pas aussi simple que de le dire. La qualité des paysages a été dictée par les exigences du système fourrager certes, mais elle résultait aussi d'une longue complicité entre l'homme et la nature qui est bien une forme de citoyenneté. Enfin, les filières fromagères n'auraient jamais résisté au temps si le sens collectif n'avait pas prévalu sur l'intérêt personnel et immédiat. On pourrait l'illustrer à l'infini. Mémoire, et projet.

Denis Michaud, éleveur à Reculfoz dans le Haut Doubs et enseignant en BTS agricole, a fait partie d'une équipe de recherche de l'ENSSAA-INRA et soutenu une thèse en économie rurale.

QDLR : Pourquoi, après avoir été chercheur…, devenir éleveur et enseignant ?
Si j'ai repris voici 20 ans l'exploitation familiale, pourtant de petite taille (20 vaches laitières plus une vingtaine de génisses, 110 000 litres de quotas en Comté), c'est d'abord par attachement à un territoire et à une culture, celle de ceux qui l'ont façonnée. C'est aussi parce que c'est aux interfaces que je me sens " à ma place ", entre la réflexion et l'action, là où le questionnement du chercheur rencontre la résistance du concret.


Notes

(1) Leurs questions sont en italique gras dans la suite de cet article en forme d'entretien.[VU]
(2) www.montbeliarde.org [VU]

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