Le Courrier de l'environnement n°36, mars 1999

À propos du " Cinq-à-sept de la ME&S " du 21 décembre 1998 sur la " Bataille de La Villette " (livrée le 24 novembre 1998)

Synthèse et réflexions personnelles par Pierre Marsal

Présentation, par Patrick Legrand

Les réactions
Le constat

Ebauche d'une analyse
Conclusions personnelles


L'examen systématique des controverses est, sur les fronts pionniers de la recherche, un exercice salutaire et, dans l'état actuel des choses, terriblement nécessaire.

Avec ses méthodes et dans les limites de ses compétences, la Mission environnement-société de l'INRA (ME&S) y contribue. C'est d'ailleurs ce qui nous a conduit à collaborer avec la direction scientifique Société, Economie et Décision pour initier et mener un processus de débat collectif long sur la contribution des disciplines de ce secteur à l'étude des problématiques environnementales, dont la récente parution du Dossier n°17, Sciences de la société et environnement à l'INRA, matériaux pour un débat, marque une étape clé.

Mais la Mission a aussi mis en place un autre dispositif : les cinq-à-sept de la ME&S, autrement dit pince-neurones, qui se tiennent de 17 à 19 heures, en général le mardi. Ces réunions, informelles et durant lesquelles même à l'aise on n'est pas toujours bien assis, sont destinées à faire un point sans fard ni faux-semblant sur les controverses de toutes natures - donc pas exclusivement scientifiques - auxquelles se prête un thème, en général un peu " chaud ", qui touche aux compétences de l'Institut.

En 1998, ont ainsi été successivement passées en revue les questions posées ou rentrées, suscitées par l'agriculture biologique, l'évaluation économique dans les décisions publiques touchant à l'environnement, les futurs contrats territoriaux d'exploitation, l'épandage des boues de stations d'épuration urbaines, les résultats de l'Observatoire mondial de l'environnement…

20 à 25 personnes, de bonne compagnie et d'horizons très divers, de l'INRA et d'ailleurs, débattent ainsi, de façon systématiquement déstructurée pour limiter les discours convenus et les arguments d'appareil ou d'autorité. Une arrière-cour calme et retirée pour une réflexion collective sans langue de bois…

Pour conserver la liberté de ton et de contenu, l'une des règles de ces réunions est l'absence de compte rendu formel. Même si les discussions se poursuivent ultérieurement et essaiment en d'autres lieux ou dans d'autres réseaux, la tradition orale a pourtant ses limites et bien des participants souhaitaient conserver une trace écrite de ces ateliers de controverse.

A l'occasion du dernier cinq-à-sept de 1998, nous avons peut-être trouvé une façon de dépasser ce petit paradoxe. Pierre Marsal, économiste de l'Institut, a mis sur le papier les réflexions que la réunion lui a inspirées. Cette forme de relation est en définitive si personnalisée qu'elle ne peut passer pour un compte rendu formel. Tout en s'accordant aux contraintes que nous nous sommes fixées, elle permet donc à chacun de prendre la mesure des différents aspects du débat.

Après interrogation des participants à ce cinq-à-sept, nous avons décidé de publier cette première Chronique de pince-neurones et de conférer à Pierre Marsal, pour les prochains, un grade rare dans la fonction publique : celui de chroniqueur-mémorialiste.

C'est cette première chronique que vous lirez un peu plus bas.

Le thème de ce dernier cinq-à-sept 1998 de la ME&S est un événement qui, sans en avoir l'intention, visait à vérifier et à étendre une hypothèse que le regretté Georges Perec a magnifiquement exposée dans sa fameuse communication : Démonstration expérimentale d'une organisation tomatologique chez la cantatrice, accessible sur la Toile.

" Comme l'ont observé à la fin du siècle dernier, Marks et Spencer (1899), donnant les premiers à cette réaction le nom de réaction Yellante (ou de hurlement) (Yelling reaction -YR-), les effets frappants du jeter de tomates sur les Sopranos ont été décrits de façon extensive. " Il avait alors " décidé d'explorer systématiquement l'organisation interne incrémentale ou décrémentale de la YR […] ".

En effet, le 24 novembre dernier, dans la majestueuse salle Gaston-Berger, La Cité des sciences et de l'industrie et le quotidien Le Monde organisaient un débat public intitulé " L'opinion publique face aux plantes transgéniques ". La soirée fut parfois houleuse ; on a assisté à des vols et des bombardements d'œufs dégageant une odeur nauséabonde et des orateurs aux notes gluantes et en costume taché furent régulièrement interrompus. L'un d'entre eux a même quitté, drapé dans une dignité impériale, le champ de bataille. Noms d'oiseaux et invectives s'échangèrent sous les regards outrés, narquois ou désolés d'une grande partie de l'assistance. Et, à vrai dire, la complexité de l'expérience n'a pas permis de valider l'extension des résultats de G. Perec malgré la qualité des données recueillies.

Mais, plutôt que de passer pudiquement l'événement sous silence et considérant qu'il était peut-être le signe d'un changement de nature dans le débat qui, depuis maintenant près de deux ans, se noue dans la société française sur les enjeux du génie génétique à vocation agricole, nous avons alors souhaité en décrypter froidement la signification socio-politique avec quelques-uns des acteurs, lors d'un cinq-à-sept consacré à " La Bataille de La Villette ".

Voici donc ce qu'en a tiré Pierre Marsal.

P.L.

[R]


Cette importante et intéressante séance a suscité un certain nombre de réactions et de réflexions qui dépassent largement le champ de l'événement initial (sur lequel il n'est pas nécessaire de revenir ici). On tentera seulement d'en résumer l'interprétation et les conséquences envisageables.

[R] Les réactions

Face à un tel événement trois réactions sont possibles et ont été plus ou moins exprimées.
1) La banalisation
Plusieurs discours vont en ce sens. Le plus modéré consiste à estimer qu'il ne faut pas exagérer l'importance de l'événement (de même nature que " les trains qui n'arrivent pas à l'heure "), d'ailleurs le journal Le Monde, impliqué dans l'organisation de la manifestation, est resté silencieux.
2) Le mépris
Ou bien on estime que c'est l'œuvre de professionnels de la contestation, de groupes extrémistes aux idées courtes (de type deep ecology) ; ou bien, de façon plus modérée, on pense que ces activistes sont mal informés, que le débat est biaisé à cause des médias. Il faudrait mener une action d'éducation scientifique et civique, mais " ceux qui savent " sont mal armés pour le faire.
3) La reconnaissance
Cette manifestation témoigne d'une réalité qu'il faut prendre en compte, mais dont la signification n'apparaît pas très clairement. Ce sentiment était majoritaire lors de la réunion, ce qui ne veut pas dire qu'il y avait convergence dans les analyses. Plusieurs clivages s'opéraient, notamment sur le jugement porté à son encontre, allant de la sympathie ou de la compréhension, à l'inquiétude ou à l'hostilité.
C'est l'attitude compréhensive, majoritaire et constructive, qui a permis au débat d'exister. Ce qui ne veut pas dire pour autant qu'il a débouché sur une convergence d'analyse, même s'il y avait accord général sur le constat des faits.

[R] Le constat

Les incidents qui se sont produits à La Villette sont le fait de groupes apparemment bien organisés et qui n'en sont pas à leur coup d'essai. On peut d'ailleurs s'étonner de n'en savoir pas plus sur eux. En tout cas leur position (opposition aux OGM) peut recouvrir des motivations diverses (exemple du végétarien). Ils refusent, sinon le débat, du moins les formes que l'on impose au débat. Dans les arguments échangés il semblerait que la part de l'écologie n'est pas dominante, mais que l'agriculture y tient un rôle important. Les organisations " contestataires " traditionnelles sont peu étonnées de ce type de manifestations, mais sont gênées à un double titre : crainte qu'on les suspecte d'en être les inspirateurs et crainte que le fond du problème ne soit occulté par le caractère provoquant de la forme.

[R] Ebauche d'une analyse

L'analyse peut se faire (et a été faite) à trois niveaux : au niveau du sujet traité (les OGM), au niveau des méthodes de débat (la forme du dialogue social), au niveau plus général de la société. Plutôt que de présenter séparément ces différents aspects, tentons de les rassembler dans une problématique plus générale. S'appuyant sur toutes les idées émises, elle est néanmoins empreinte de quelques éléments d'appréciation personnelle.
Qu'il y ait un problème actuel des OGM, nul ne peut en douter. On peut faire valoir, comme le font certains experts, que ce n'est pas un problème récent ; mais force est de constater que sa prise en considération par la conscience collective est relativement récente, plutôt semble-t-il sous l'effet d'événements qui ont sensibilisé la population aux risques biologiques (sang contaminé, vache folle) qu'en raison de campagnes de " désinformation " de groupuscules ou de médias mal intentionnés. À partir de ce constat, plusieurs questions se posent (questions posées ici en vrac) :
- pourquoi ce refus d'échanger des arguments ? Il semblerait que les agitateurs en question estiment que le débat est piégé et beaucoup sont prêts à leur donner raison sur plusieurs points. Débat piégé car opposant ceux qui sont sensés savoir qui expliquent à ceux qui sont sensés ignorer (question de forme du débat), car initié sur des thèmes impliquant déjà que les réponses sont données, car suscitant un sentiment d'exclusion d'une partie de la collectivité (experts/citoyens, citoyens/institutionnels, etc). On passe sans nuance d'une situation de tribunal d'experts à une situation de jurés populaires (Conférence des citoyens). Circonstances aggravantes, il y a déconnexion totale entre la prise de décision politique (autorisation de commercialisation du maïs transgénique, par exemple) et l'organisation de ces échanges de vue. Plus que piégés, certains se sentent donc trahis, s'estimant ravalés au rang de faire-valoir de décisions prises de façon totalement indépendante. Enfin, sur le dossier scientifique lui-même, il semblerait que toutes les conditions d'un débat objectif n'aient pas été réunies (absence de représentant de certains disciplines). Toutes ces raisons peuvent expliquer, sans nécessairement le justifier les réactions de rejet observées. Cela explique également le comportement qualifié de " violent " des manifestants. Contrairement à ce qui a été affirmé par certains, ce ne sont pas " des gens qui n'ont rien à dire ", mais des gens " qui ne veulent rien dire dans les formes imposées ".
- alors quel débat social organiser ? Il apparaît à l'occasion de cette affaire que le système de démocratie représentative a atteint ses limites. Chacun prône une démocratie participative, mais sous quelle forme ? Comment concilier le nécessaire exercice du pouvoir décisionnel par les instances régulièrement mandatées (Etat, institutions, organisations), le débat démocratique, la prise en compte des pouvoirs de pression,.. Tout le monde semble patauger en cette affaire, partagé entre les bons sentiments et la nécessité d'agir. En tout cas, cela témoigne de l'affaiblissement du poids de l'Etat : à l'encontre de ce qui fut sur le dossier de l'électro-nucléaire, il n'est même plus la principale cible visée par la contestation (Bayer, Novartis,..). A coté de cette réflexion politique sur la forme de débat et sur l'articulation entre débat et prise de décision, certains ont insisté sur l'aspect plus technique des modalités du débat lui-même (exposé d'experts suivi de questions ou l'inverse, agora, etc). Sur l'ensemble de ce problème il y a une réflexion à mener : au delà du thème spécifique des OGM, c'est tout le fonctionnement de la démocratie moderne qui est en question. Dans une société où l'éducation et la culture, ajoutée à la rapidité de circulation de l'information, sont en train de changer la nature des relations entre le savoir et le pouvoir, il est plus que nécessaire de s'interroger rapidement ;
- pourquoi à propos des OGM ? Il y a bien des domaines où de telles manifestations auraient pu prendre corps. Il est frappant de considérer que toutes ces initiatives, atypiques par rapport aux conflits sociaux habituels, prennent naissance à propos de tout ce qui touche le vivant ou les " droits du vivant " : droit à la santé (cf. SIDA), droit à une alimentation saine, droit au logement...

[R] Conclusions personnelles

Ces débats ne font que conforter les thèses que j'ai défendues par ailleurs :
- sur le caractère spécifique du vivant (" l'incommensurable valeur de la vie ") : le vivant doit bénéficier de la reconnaissance de ce caractère pour ne pas être soumis aux exigences de l'économie marchande. On doit exiger la mise en application d'une exceptionnalité de même nature que "l'exception culturelle". Ces manifestations et leur analyse montrent qu'on ne saurait se contenter d'exceptions fondées sur les seuls critères scientifiques relatifs à la santé ou à l'environnement ;
- sur l'exemplarité du modèle agricole : j'ai déjà souligné que bien loin d'être un vestige du passé, l'agriculture est un laboratoire d'idées qui préfigure certaines composantes de notre société future. Il n'est pas neutre que ce soit dans ce domaine que se pose avec acuité certains problèmes relevant du fonctionnement de notre démocratie ;
- sur le devoir d'ingérence au nom d'une éthique de responsabilité envers les générations futures.
[R]