Le Courrier de l'environnement n°49, juin  2003

La Mouche grain de sable
Raphiomidas terminatus abdominalis grippe le progrès américain


La protection des invertébrés contre des aménagements irraisonnés est un problème mondial. Aux États-Unis, la loi sur les espèces menacées (Endangered Species Act - ESA) est un outil juridique puissant qui a causé des controverses intenses quand on s'en est servi pour limiter l'exploitation de forêts qui mettait en danger l'existence de la Hulotte mouchetée (Strix occidentalis caulina). Ces deux dernières années, on a beaucoup parlé de l'attitude de l'administration Bush vis-à-vis de l'ESA, illustré par le retrait de la liste de la Chouette tachetée de Californie (S. occidentalis occidentalis). Cette liste (1) rassemble 180 espèces d'invertébrés, dont beaucoup portent des noms pittoresques [en anglais des États-Unis, traduit au mieux], comme la Moule à face de singe du Cumberland (Quadrula intermedia), la Moule cisaille-talons de l'Alabama (Potamilus inflatus), l'Escargot de midi (Mesodon clarki nantahala), la Cicindèle puritaine (Cicindela puritana) et l'Araignée pe'e pe'e mako'ole (Adelosca anops). Quand on remet en question la préservation de gros animaux aimables, il n'y a rien d'étonnant à ce qu'on s'en prenne dans le même mouvement à des invertébrés.

Entre ceux pour qui le développement durable est la croissance ininterrompue de l'économie et ceux pour qui c'est, à la fois, le maintien d'une économie saine et d'un environnement de qualité, le bras de fer est permanent. Aux États-Unis, le seul Diptère inscrit à l'ESA est l'Apiocéridé  (2) Raphiomidas terminatus abdominalis, de son nom vernaculaire local Dehli Sands flower-loving fly [l'Apiocéride des sables de Delhi - mais ici, nous la désignerons par " Mouche grain de sable "] ; c'est devenu un des enjeux de cette lutte acharnée.

shanana.berkeley.edu/essig/endins/raphiomi.htm

C'est une grande mouche, de 2,5 cm de long, avec des bandes oranges et marron, qui butine en vol le nectar, se déplaçant rapidement de fleur en fleur, un peu comme les Bombylidés. On l'observe seulement pendant quelques semaines en août et septembre ; à la fin de cette période, la femelle pond une quarantaine d'œufs dans le sol. La vie larvaire de cette espèce est très mal connue. L'asticot nouveau-né ne creuse pas ; on a vu des fourmis en emporter dans leur nid, ce qui fait penser à leur élevage par celles-ci, un peu comme dans le cas de l'Azuré du serpolet, Maculinea arion , (3) autre espèce en danger. Autre hypothèse : les larves sont prédatrices et se nourrissent aux dépens des fourmis et/ou d'autres invertébrés de la faune du sol, vivant dans le sable. Le nom commun de notre Diptère vient de celui des sols sableux fins où elle vit, appelés " Sables de la Série de Delhi ".

L'espèce a probablement occupé une zone de plus de 100 km2 de ces sols, dans les dunes semi-arides de Colton, des comtés de San Bernardino et de Riverside, non loin de Los Angeles, en Californie du Sud. L'exploitation de ces dunes, d'abord pour l'agriculture, puis pour l'industrie et le logement, a détruit 97 à 98% de l'habitat de la Mouche. Il en reste moins de 500 ha (1 200 acres), des terrains entièrement privés et tous guettés par les promoteurs. L'inscription, en 1993, de la Mouche sur la liste de l'ESA a sans doute sauvé ses dernières populations, une douzaine.

Deux espèces proches de la Mouche grain de sable sont, elles aussi, tout près de l'extinction. R. terminatus terminatus, seule autre sous-espèce, a pratiquement été éliminée avec la destruction de son habitat, les dunes et la plaine alluviale sableuses d'El Segundo, lors, surtout, de la construction de l'aéroport international de Los Angeles, dans les années 1960. Il n'en reste qu'un lambeau d'une vingtaine d'hectares. R. trochilus n'est plus signalé que sur deux restes de dunes, dans le comté de Kern (Californie). Des appels ont été lancés pour ajouter ces deux espèces à la liste de l'ESA.

L'inscription à l'ESA, en 1993, par l'administration fédérale, d'une " simple mouche " a fait grincer des dents et quelques politiciens de l'État de Californie ont clamé que les " feds " étaient devenus fous. Depuis l'élection du président Bush, l'idée que les questions environnementales ne devaient pas entraver le développement économique s'est répandue et la Mouche grain de sable est redevenue une cible. En 2002, les maires des villes de la région ont mené ensemble une campagne pour son retrait de la liste de l'ESA avec cet argument : sa protection " extermine " l'économie locale. Ainsi la mairesse de Colton, Deirdre Bennett (photo ci-contre), a-t-elle expliqué que, pour la plupart des États-uniens doués d'un minimum de bon sens, les mouches sont des pestes à éliminer.

Le statut d'espèce protégée de la Mouche aurait provoqué des pertes financières importantes, pour tous les projets concernant San Bernardino et Riverside. Exemple : en 1995, des agents de l'Office fédéral de la pêche et de la faune sauvage (US Fish and Wildlife) observent 8 individus de la Mouche ; en conséquence de quoi les services du comté de San Bernardino doivent redessiner de fond en comble un projet de centre médical. Plus récemment, ce sont 4 individus qu'une expertise entomologique sur le site - partiellement propriété de la Ville de Fontana - d'un autre projet (Empire Center) a recensés. Les édiles ont réagi en s'efforçant de faire retirer l'espèce de la liste ESA, craignant que la construction des bâtiments et des routes soit de ce fait empêchée. Mais leur projet, apparemment, était empêtré dans des difficultés financières et juridiques, et la Mouche venait comme le grain de sable de trop. Pour le représentant républicain au Congrès Joe Baca (D-Rialto), " Il est ridicule de laisser une mouche bloquer le progrès. Ma réaction est immédiate : quand je vois une mouche, je l'écrase d'un coup de tapette ". Pour retirer R. terminatus de la liste ESA, il faudrait une modification législative ou un ordre du président Bush et Joe Baca a pressé le gouvernement de réviser les lois sur les espèces menacées qui protègent celles-ci " au prix des programmes de sûreté publique et des emplois ".

Les édiles de Colton auraient cassé les négociations avec le Fish and Wildlife Service (FWS) à Carlsbad sur un projet onéreux de conservation de l'habitat de la Mouche en échange du permis de construire un complexe sportif de 10 millions de dollars [autant d'euros] sur 6 ha du territoire où l'insecte est recensé. Ils se sont plaints également de l'interdiction d'utiliser des engins de chantier lourds là où ils pourraient affecter les asticots endogés de la Mouche. À un croisement d'autoroutes, il y a un grave problème de décharge sauvage : selon le FWS, les détritus doivent être ramassés à la main et non mécaniquement, une opération dont la ville dit ne pouvoir supporter le coût.

Alors que les forces locales, politiques et financières, semblent se liguer contre la Mouche grain de sable, tout n'est pas perdu. Le FWS, avec un financement fédéral, fait un gros travail pour assurer l'avenir de la Mouche, sur la base d'un plan de restauration sur 3 sites de son aire de répartition originelle. Son succès dépendra de la coopération des propriétaires privés à la protection des habitats déjà occupés et à leur restauration ailleurs. Déjà, le FWS a débloqué 1 million de dollars pour créer une zone protégée sur 23 ha à Southridge Village (Sud Fontana), où la construction de 300 maisons avait été arrêtée, pour cause de présence de la Mouche. La meilleure occasion de ménager une réserve sur 142 ha est offerte par un terrain occupé principalement par deux entreprises d'extraction de sable et de gravier.

C'est là que vit la population la plus nombreuse de notre Mouche et il y a assez de place pour y maintenir un refuge viable, même en l'absence d'interventions continues lourdes. Mais le site est dans une zone d'activités où toute implantation commerciale pourrait rapporter des taxes…
En Californie, les conflits entre développement et protection des espèces ne sont pas rares mais les attaques contre la Mouche montrent que les bestioles sont plus vulnérables que les animaux à plumes ou à fourrure, et que les jolis papillons. Est-ce que ce traitement spécial des simples insectes perdurera au XXIe siècle ? Pour l'heure, il ne semble pas inutile d'attirer l'attention des gens sur des espèces plus attractives, dans le but d'en faire les garants de la protection d'habitats menacés. Dans le cas des dunes de Colton, protéger les quelques habitats intacts subsistants profitera à plusieurs animaux et plantes, tous, à l'instar de la Mouche grain de sable, menacés par le développement.

Pour mettre les invertébrés sur le même plan que les plantes et animaux emblématiques, il faudra faire des efforts d'éducation et de vulgarisation. Une fois la vie des bestioles connue et reconnue, on pourra mieux assurer la conservation des invertébrés en prenant plus au sérieux à la fois la nécessité d'un développement maîtrisé et d'actions en leur faveur.

Repris de Buglife - The Invertebrate Conservation Trust -, Action Update 2, printemps 2003, avec leur aimable autorisation. Buglife est l'équivalent anglais de l'Observatoire des invertébrés (en construction, visible sur le site www.inra.fr/opie-insectes).
Traduction de l'anglais : A.F.
Titre originel : "Flying in the face of American progress ? - The Delhi Sands flower-loving fly".
Photo université de Californie (Berkeley), reprise de shanana.berkeley.edu/


Notes

(1) Consultable à endangered.fws.gov/wildlife.html#Species [VU]
(2) De la super-famille des Asiloidea.[VU]
(3) Lépidoptère Lycénidé. Voir, notamment, à www.inra.fr/opie-insectes/re-rhopa.htm [VU]
[R]