Le Courrier de l'environnement n°27, avril 1996

Propos de ministre

Corinne Lepage : " Je souhaite voir se créer un espace public dans lequel le scientifique, le politique et la démocratie se confortent mutuellement. "


Le club de réflexion du CNRS " Science, recherche et société " a accueilli, le 25 septembre 1995, Corinne Lepage, ministre de l'Environnement et Gérard Mégie, directeur de l'institut Pierre-Simon-Laplace, institut des sciences de l'environnement global, sur le thème : " l'Environnement, problème de société, problème de science ? ". Nous reprenons ci-dessous les paroles du ministre telles qu'elles ont été transcrites par La Lettre du CNRS, n°10, septembre 1995.

Corinne Lepage

[...] L'environnement est bien un problème de société : non seulement du fait qu'il représente la conséquence, pour la société elle-même et son devenir, de l'activité anthropique sur les milieux naturels et les écosystèmes, mais aussi parce que l'environnement est en réalité une construction sociale. [...]
Dans la plupart des cas, la situation est en effet plus complexe encore du fait que le problème d'environnement n'est pas le produit de l'action de la nature sur l'homme, mais au contraire la conséquence de l'activité anthropique sur des milieux naturels. La pollution de l'air, de l'eau, des sols, la destruction des milieux naturels et des écosystèmes, l'érosion de la biodiversité, le bruit, les risques climatiques : dans tous ces cas, le problème de société est d'autant mieux posé que la responsabilité humaine est clairement engagée. [...] D'ailleurs, le fait même que la définition de l'environnement soit fluctuante, selon que l'on s'adresse aux scientifiques, aux associations, aux politiques, le fait que le concept varie au sein de ces communautés comme aussi d'un pays à l'autre, montre bien qu'il s'agit d'une " construction sociale ". L'environnement, on peut l'affirmer, est bien un problème de société, est-il pour autant un problème de science ?
Autant vous dire clairement, je n'aime pas ce point d'interrogation. Je ne l'aime pas parce qu'il laisse entendre que les problèmes d'environnement pourraient n'exister que dans la tête de ceux qui les posent. Ce serait une question affective, le fruit de sensibilités particulières, d'association de citoyens égarés, ou de politiciens démagogues. Ce point d'interrogation sonne à mes oreilles comme " l'appel de Heidelberg " au moment de la conférence de Rio [...].
Si la politique et, par voie de conséquence, l'administration de l'environnement sont dans l'obligation de répondre, le scientifique, lui, est en quelque sorte " convoqué " [...].
Les scientifiques, je le disais en première partie, tout comme les autres catégories sociales, se sont construits, se construisent leur environnement. Par leur propre démarche d'acquisition de connaissance, de modélisation, ils ont, dans plusieurs domaines, apporté une contribution significative aux problèmes d'environnement.
Les problèmes posés par la réduction de la couche d'ozone stratosphérique ou de l'accumulation de gaz à effet de serre constituent des exemples, non pas de réussites parfaites - je crois que Gérard Mégie juste après moi vous démontrera le contraire - mais des cas où les scientifiques ont pris l'initiative, dans le développement de la prise de conscience puis de la prise de décision politique, et notamment dans le cadre de conventions internationales, avec toutes leurs répercussions industrielles et économiques.
La preuve est donc faite que la science a su, dans ces domaines de l'environnement, partant du plus fondamental, accompagner la décision réglementaire jusque dans sa dimension diplomatique en passant par la mobilisation du public. Bref [la science] sait accompagner la décision politique.
Si les scientifiques savent porter leur propre découverte dans le champ de la décision publique, savent-ils pour autant répondre à la " demande sociale " ?
Si je prends l'exemple de la qualité de l'air, n'existe-t-il pas un décalage entre l'effort consenti en matière de connaissance de la haute atmosphère, comparée à celle de l'air urbain ? La géochimie profonde n'est-elle pas plus étudiée que celle qui résulte de l'activité anthropique ?
La science " s'habille " de plus en plus d'environnement, mais je poserais volontiers une question un peu provocante : sait-elle écouter ? [...]
Permettez-moi de poursuivre sur le ton de la provocation. [...] Non seulement la science émet, mais elle semble n'émettre que des certitudes ! Je sais que la controverse existe dans le monde scientifique, je suis même persuadée que la science progresse lorsqu'il existe des controverses, mais tout cela fait en quelque sorte partie de la " cuisine " des laboratoires. La production scientifique publique, c'est l'énoncé d'une découverte, d'un modèle. Le public est en quelque sorte tenu à l'écart de l'incertitude qui pourtant fonde la démarche scientifique.
N'est-il pas temps de présenter la science sous un autre visage ? Le visage réel de l'incertitude et de la controverse ? Cette proposition ne s'adresse pas, d'ailleurs, aux scientifiques seuls, mais aux éducateurs et aux médias : la démarche scientifique est importante à faire connaître et non le seul résultat !
Et puis c'est trop injuste de votre part, amis scientifiques de faire croire que vous seriez les hommes de la certitude alors que nous autres, pauvres politiques, pauvre administration de l'environnement, devons nous débattre quotidiennement dans l'incertitude !
[...] Je ne considère pas que l'environnement appartient au seul champ des " sciences dures ", physiques, chimiques et naturelles. C'est aussi le champ des sciences sociales : sociologie, économie et droit en particulier. J'insiste sur ce point parce que nous souffrons, et particulièrement en France, d'un sous-investissement des spécialistes de ces disciplines [...].
S'ajoute à notre difficulté à prendre en compte cette dimension du temps - domaine dans lequel les géologues doivent être plus mis à contribution, avec la " géoprospective " -la question de l'espace. Si nous avons su maîtriser, au cours de ces dernières années de politique de l'environnement, les problèmes de pollutions fixes, les rapports sur l'état de l'environnement, celui établi par l'IFEN pour la France, comme celui que vient de publier notre nouvelle Agence européenne de l'environnement pour l'ensemble du sous-continent, montrent que les problèmes de pollution diffuse ne cessent de croître.
[...] Pour les scientifiques comme pour les politiques, nous voilà en face d'enjeux complexes dépassant les méthodes communément utilisées. Voilà le politique obligé de transcender les attributions ministérielles et de dépasser les échéances électorales ! Voilà le scientifique obligé de sortir de son laboratoire, de dialoguer avec d'autres disciplines, de répondre à des questions de l'extérieur !
Une autre caractéristique de la relation entre la société et les scientifiques tient à la délicate question de la commande du politique ou de l'administration vers le chercheur.
[...] Sans doute plusieurs pensent-ils ici que le seul scientifique est habilité à définir le champ et l'objectif de ses recherches. Mais si une telle logique est peut-être valable pour la fraction de la recherche la plus fondamentale, j'ose affirmer devant vous que je ne pense pas qu'elle doive s'étendre à l'ensemble de l'activité scientifique !
En réalité, la difficulté est bien d'adresser respectivement, pour l'administration et le politique, une démarche vers le scientifique, et pour les scientifiques une écoute et une offre. Cette difficulté existe de part et d'autre. C'est donc un champ dans lequel il faut investir [...].
Dans la médiation entre scientifiques et politiques, il ne faut pas négliger l'importance du public. L'information scientifique et technique de nos concitoyens est une chose essentielle pour une bonne prise en compte de l'environnement. Cela passe par une information objective sur l'état de l'environnement, les pressions qu'il subit et les réponses des acteurs susceptibles de fournir un référentiel commun pour tous les acteurs. [...]
Je terminerai cet exposé introductif au débat en disant quelques mots de l'expertise scientifique. Le recours à l'expertise est fréquent dans le champ de l'environnement parce que bien des questions posées ne trouvent pas de réponse toute faite de la part du scientifique. Les incertitudes l'obligent à transgresser les limites de ses connaissances pour entrer dans celui de ses convictions.
En effet l'éthique " de responsabilité " impose au politique l'obligation de décision même en cas d'ignorance ou d'incertitude. Elle impose au scientifique de reconnaître son ignorance et d'élaborer des procédures et des critères de décision en état d'incertitude. Depuis Hans Jonas, nous sommes invités, face aux risques écologiques, à renverser le pari de Pascal ou le principe cartésien du doute, je le cite : " Alors que Descartes nous recommande de tenir pour faux tout ce qui peut être mis en doute comme une certitude possible et donc comme un élément fondamental positif de la décision ".
Pour éviter de toucher à un certain arbitraire - la cacophonie des scientifiques peut dérouter le politique - il faut organiser l'expertise.
L'expertise collective est une solution pour réduire incertitude et polémique [...].
Mais qu'elle soit individuelle ou collective, l'expertise peut-être soit confidentielle, soit publique. Vous ne serez pas étonnés que je l'affirme avec force : l'expertise plurielle, directe, publique, en présence du décideur, est une voie qu'il faut explorer avec plus de précision. L'expérience du procès judiciaire peut être mise à profit pour mettre au point des procédures de mise en oeuvre de l'expertise environnementale. En effet, pour reprendre mon langage professionnel d'origine, l'expert est plus proche de l'avocat que du juge [...].
Il s'agit de construire ce qu'Edgar Morin appelle une " démocratie cognitive ". Je souhaite voir se créer un espace public dans lequel le scientifique, le politique et la démocratie se confortent mutuellement. Je voudrais parvenir à institutionnaliser des procédures d'accompagnement décisionnelles qui arrachent l'expert comme le politique ou l'administration à la confidentialité dans laquelle ils se complaisent trop souvent. L'essentiel est en effet d'établir la confiance : il faut que la population sache que le problème est sérieusement pris en considération. La confiance se gagne par la démonstration concrète que les processus d'expertise sont mis en oeuvre avec les meilleurs experts scientifiques et de manière transparente et cohérente.
En conclusion, vous aurez compris combien je suis attachée à voir l'environnement conforter ses bases scientifiques...
Combien, enfin, le politique, l'administratif, le scientifique ont d'efforts à faire pour se comprendre réciproquement et travailler ensemble dans la transparence, et combien nous devons tous travailler à réduire la distance qui nous sépare du public. En effet, nous ne progresserons réellement que si les préoccupations qui nous portent, la qualité de notre environnement et les fondements scientifiques qui l'assurent, sont comprises et prises en charge par nos concitoyens.
[R]