Le Courrier de l'environnement n°27, avril 1996

La fin de l'erre


Pour les sociétés occidentales, et simultanément à quelques autres facteurs comme la mondialisation des échanges, les tendances de la démographie de la planète, l'aspiration à une autre forme de développement, plus durable, l'irruption des réseaux, de l'immatériel et du virtuel, et la déconnexion croissante entre emploi et production, l'environnement est à l'origine de dynamiques nouvelles qui marquent profondément cette fin de siècle.
Inéluctables, ces dynamiques, dont les traductions dans le futur sont pour l'instant difficilement imaginables, inquiètent à des degrés divers toutes les composantes de la société. Seules certitudes : elles mettent à mal les références et les systèmes de valeurs comme les équilibres sociaux, économiques et politiques, et bousculent certains rapports de force. Elles interrogent, voire mettent en cause, des institutions, des formes d'organisation et des modes de production. Les tendances lourdes d'hier n'ont pas plus d'avenir que les conformismes.
Ce n'est ni une vue de l'esprit, ni la folle espérance d'un écologiste. Tous les maillons de la société sont touchés et réagissent plus ou moins différemment. Aucun domaine d'activité n'est épargné. Rien n'est à l'abri, pas même les secteurs apparemment protégés comme la recherche scientifique, questionnée jusque dans ses fondements, ses finalités, ses méthodes, ses structures disciplinaires et son organisation. Les remous provoqués, en 1992, par l'appel de Heidelberg, contre-feu du positivisme vieillissant aux interrogations posées, à Rio-de-Janeiro, par la Conférence des Nations unies sur l'environnement et le développement le montrent assez : l'heure n'est plus à la science omnipotente ou " par nature tournée vers le bien ". L'ébranlement est général, le paysage se recompose.
Comme les autres dynamiques, celles induites par les préoccupations environnementales se heurtent à des inerties et rencontrent des résistances. Frilosité et immobilisme ne manquent ni d'arguments, ni de voies de recours, ni d'appuis. Les tribunes fourmillent d'avocats.
Les réponses esquissées par les acteurs qui vont de l'avant sont moins connues. Encore hésitantes, multiples et hétérogènes, elles provoquent des tensions. Des groupes, sociaux ou professionnels, dont les membres se déterminent différemment, sont fragilisés, voire, comme celui des agriculteurs français, au bord de l'implosion. Des stratégies collectives anciennes et confirmées s'émiettent, des pouvoirs s'effritent et se redistribuent.
Sous l'écume des jours, des principes nouveaux, comme les principes de précaution ou de prévention, s'affirment, des options jusqu'alors disqualifiées - comme dans les domaines de la mobilité et des transports, de l'énergie, de la biodiversité - prennent forme et s'imposent, des stratégies industrielles s'effondrent comme à Bophal, se cherchent ou se redéfinissent, et des alliances inattendues se préparent.
Certains producteurs de granulats commencent à envisager leurs activités dans une nouvelle perspective, plus durable, et intègrent la préservation des milieux et des paysages, la réduction des pollutions, l'économie de la ressource, la différenciation et la sophistication des usages, le recyclage dans leurs politiques industrielles. Des groupes, en France et à l'étranger, et non des moindres, se saisissent de l'environnement pour organiser concentration et restructuration, misent sur des instruments de qualité globale comme la norme ISO 14 001 pour en faire des avantages dans la compétition. Des aménageurs, traditionnellement d'autant moins soucieux qu'ils se sentaient dépositaires d'intérêts généraux dominants, font une plus large place à l'environnement dans leurs projets. On a même vu récemment un aéroport international parisien envisager de limiter son développement.
Des formes nouvelles de négociation et de collaboration se mettent en place. Le CEA a contracté avec une fédération régionale d'environnement un accord pour le contrôle de l'impact de l'un de ses sites sur les milieux environnants. Des discussions s'engagent entre aréopages industriels et environnementalistes sur le contenu du développement durable, sur des modes d'élimination des déchets, sur une coopération en cas de crise ou d'accidents, sur le cahier des charges des technologies de demain, etc. Les exemples fourmillent, mais ne constituent pas encore un ensemble cohérent.
Ces évolutions ne sont pas encore générales. Elles partagent les branches industrielles, malmènent leurs représentations professionnelles, leurs technocraties, leurs administrations de tutelle, et nécessitent une mutation radicale de toute la pyramide des métiers et, donc, de la formation. Cette dynamique paraît plus engagée du côté des grands groupes que de celui des petites et moyennes industries. Il reste même quelques bastions de résistance, dans le secteur des transports et de l'automobile, dans celui de l'énergie, du côté des aménageurs... et la SNCF n'a pas encore esquissé, au-delà de la publicité, le volet environnemental de ce que pourrait être un service public rénové. Ces arrière-gardes trouvent parfois des alliés parmi les élus, les administrations, les Corps, " grands " ou " petits ", les syndicats même. Bien des structures de formation tardent à transformer leurs enseignements.
Ces évolutions ne sont par ailleurs pas toujours discernables. Le flou est le propre des époques de mutation.
Parmi les promoteurs des enjeux environnementaux, il en est au moins un qui laisse les acteurs économiques, sociaux et politiques et bon nombre d'observateurs, désarmés : le monde des associations d'environnement. Ce monde, mal connu et dépeint à coups de poncifs, a profondément évolué ces vingt dernières années. Certes la contestation reste l'un de leurs moyens d'action. Spectaculaire, elle est régulièrement montée en épingle. Mais ce n'est plus, et de loin, la seule forme d'intervention dans les affaires publiques, pour peu qu'on ne les y contraigne pas en jouant trop du coup parti, du fait accompli, de l'intérêt supérieur permanent ou de l'argument d'autorité.
A bien y regarder, la plupart des associations d'environnement ne sont pas telles qu'on les imagine en général et peuvent être des partenaires crédibles.
Au moins quatre aspects de leur politique méritent d'être succinctement résumés.
En premier lieu, si la protection de la nature reste l'une de leurs raisons d'être, elles l'assument maintenant dans un cadre sensiblement élargi par la révolution écologique. Moins strictement naturalistes au sens classique du terme, elles adoptent
souvent des approches plus systémiques et plus intégrées, privilégiant les mécanismes et les cycles bio-écologiques, les interactions entre milieux et activités. La petite fleur, oui, mais dans ses contextes, et aucun écologiste français n'ignore que derrière la pelouse à orchidées, il y a la vache, l'éleveur, etc., jusqu'à la Commission européenne et les marchés internationaux. Elles ne réduisent plus la place des hommes, n'ignorent plus certains milieux a priori peu naturels, comme la Ville, ne condamnent plus d'emblée certaines activités comme l'industrie ou l'aménagement.
L'écologie profonde et mystique, complaisamment dénoncée il y a peu, n'est pas une réalité française. Et le manichéisme n'a pas cours. Les environnementalistes français ne sont, par exemple, pas par principe contre le génie génétique. Ils réclament seulement, et d'ailleurs avec d'autres, que les risques soient reconnus dès le stade de la recherche et que des choix dont on sait qu'ils sont, pour certains, déterminants pour l'avenir de l'humanité soient faits démocratiquement par un corps social correctement informé.
Cette conception élargie de la protection de la nature les amène dès maintenant à préparer la deuxième génération des lois d'environnement sur des bases moins protectionnistes et plus systémiques et interactives.
En second lieu, et rapidement résumé, les associations sont passées de la stratégie du conflit à celle du bon compromis. C'est sur cette base qu'ont été depuis plus de dix ans engagés des partenariats avec certains industriels, dans le domaine du quotidien de la production comme dans celui de la planification à long terme. Avec d'autres partenaires, les élus locaux, une opération comme " 1 000 Communes pour l'environnement européen ", conçue par France Nature Environnement et soutenue par la Communauté européenne, a pu se développer depuis 1987 dans toute l'Europe. Ces coopérations sont un axe fort et, sur cette base, sont conduites des actions de protection des milieux ou de réduction des risques et des pollutions, comme des réflexions à plus long terme sur le développement durable, les indicateurs environnementaux, les technologies propres, etc.
En troisième lieu, ces associations fondent leurs actions sur une volonté d'anticipation et de globalisation. C'est d'ailleurs une de leurs forces que d'être capables d'une prospective environnementale complexe, mêlant des aspects par construction trop souvent disjoints. C'est à ce titre qu'elles interviennent de plus en plus en amont des décisions, au niveau de la recherche, des stratégies, des schémas prospectifs et programmatiques et s'aventurent parfois à jouer les Cassandre comme sur les questions du réchauffement du climat ou de la pollution urbaine. Ce rôle d'expert leur est de plus en plus reconnu.
Enfin, elles se sentent socialement et politiquement porteuses de l'intérêt général maintenant reconnu à l'environnement depuis la loi de 1976, relative à la protection de la nature. Elles en tirent leur légitimité d'acteur social et leur représentativité provient de leur mode d'organisation. Laboratoire de ce que pourrait être une démocratie participative, fonctionnant en réseaux plus qu'en systèmes hiérarchiques, elles sont parfois dérangeantes pour les corps constitués. Mais la prise en compte de l'environnement à tous les niveaux de la société suppose que, simultanément à une approche scientifique et technicienne toujours limitée par les incertitudes, de nouvelles formes de dialogue social se mettent en place. Il n'est, par exemple, pas impossible que la clé de la mise en oeuvre du principe de précaution réside dans des procédures de négociations périodiques permettant au corps social d'assumer collectivement et explicitement les risques dus aux incertitudes du moment. Les associations prendront alors toute leur place dans ces processus d'un genre nouveau.
Ces conceptions sont autant de points communs avec les éléments progressistes des autres groupes sociaux, économiques et politiques lancés dans l'aventure.
Comprendre le comportement du corps social et les jeux entrecroisés des acteurs dans une perspective positive et excluant la manipulation, suppose de connaître les partenaires. Le Renard et le Petit Prince de Saint-Exupery disaient que ni l'un ni l'autre n'étaient sortis les mêmes de cette phase d'apprivoisement. Ce tour d'horizon un peu rapide de la réalité des associations d'environnement devrait aider à rapprocher des acteurs qui s'étaient un peu trop complaisamment diabolisés les uns les autres. L'environnement et la démocratie y gagneront. Les archaïques resteront sur les bas-côtés du siècle prochain. Article publié par La jaune et la rouge, revue des anciens de l'Ecole polytechnique, dans son numéro thématique consacré à l'environnement (mars 1996).

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