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SURVEILLANCE ET LUTTE

P. GRAF, M. HAMDAOUI, H. RAMZI, A. FRAVAL


Encadrés : Les inhibiteurs de la synthèse de la chitine des insectes ; Les produits à base de Bacillus thuringiensis.


Les dégâts que le Bombyx disparate provoque et les nuisances qu'il génère entraînent les responsables de la forêt à réagir, c'est à dire à tenter de détruire l'insecte. La décision de lutte -accompagnée du choix de la date, du lieu, du procédé- fait intervenir des considérations multiples, d'ordre entomologique, sylvicole, pastoral, écologique, économique, voire même politique (cf. chap. VI).

Nous développerons ici la surveillance, qui permet d'apprécier la situation du point de vue entomologiqueet les procédés de lutte, qui visent à s'opposer au développement des populations du ravageur et à réduire ses dégâts et nuisances.

1. Surveillance

1.1. Généralités

La surveillance peut être définie comme l'ensemble des procédures qui permettent de détecter les ravageurs, d'estimer leurs effectifs, d'évaluer le risque de dégâts, de mesurer les déprédations effectives et de prévoir l'évolution des populations.

Cette séquence se répète à chaque génération. Elle fait alterner des évaluations de la situation (dénombrement de telle ou telle écophase du ravageur, mesure des défoliations, enregistrement des mortalités d'arbres, etc.) et des prévisions à différents termes. Ces "pronostics" sont basés sur une représentation globale -ou plusieurs schémas partiels- de l'évolution du système ravageur/végétal en fonction de divers facteurs (qualité de la population, climat, etc.); cette représentation peut être écrite (cf. chap. V), dessinée ou formalisée en un modèle mathématique.

Qu'il s'agisse du savoir d'un expert, d'un modèle scriptural, informatique, ou mathématique, voire du "flair" du forestier, l'ensemble des faits et des relations nécessaires s'acquiert par l'observation du plus grand nombre possible de situations (définies par un temps et un lieu), la mise en mémoire de ces informations et leur exploitation.

Depuis les années 60, on dispose de moyens propres à améliorer l'étendue et la qualité des opérations de surveillance des ravageurs forestiers: ce sont la télédétection (par le satellite ERTS notamment), les pièges à phéromones, de nouveaux moyens statistiques (l'échantillonnage sequentiel, très en vogue) et les ordinateurs pour accumuler, ranger, présenter les données et "faire tourner" des modèles (SIMMONS, 1977).

Pour ce qui est de Lymantria dispar nous présenterons les différents éléments de la surveillance vus par les auteurs (américains surtout), puis nous exposerons les particularités de la surveillance au Maroc, sous ses 2 formes, systématique -mais limitée actuellement à une partie de la forêt de la Mamora- et occasionnelle ou "pratique" et applicable rapidement à toute forêt si besoin est.

La détection des populations de L. dispar se fait par recherche visuelle des pontes et par piégeage des papillons mâles (cf. ann. C). On mesure très généralement la taille de la population en comptant les pontes selon divers protocoles (cf. ibid.) adaptés aux conditions locales (variables); on complète en jugeant la qualité de la population à la taille des pontes (indicateur de phase gradationnelle), à l'incidence éventuelle de la polyédrose nucléaire (DOANE et McMANUS, 1981).

Les chenilles sont dénombrées surtout à l'occasion du contrôle de l'efficacité de traitements (CONNOLA et al., 1966; DOANE et SCHAEFER, 1971).

Les défoliations sont très souvent employées pour quantifier les populations de L. dispar mais leur estimation objective est extrèmement délicate et l'usage de moyens aériens (observation, photographies, télédétection)ne donne que des informations incomplètes et impose des vérifications au sol.

Au niveau le plus simple (et le plus souvent opérationnel) la prévision consiste à déduire le degré de défoliation à venir au printemps de l'effectif de pontes estimé aussitôt que possible (été-automne). En Pennsylvanie, ces deux descripteurs se sont révélés statistiquement liés (coeff. de corrélation de 0,73) (DOANE et McMANUS, 1981). Mais une défoliation de 70 à 80% peut résulter aussi bien de 750 pontes que de 4 000. Les écarts sont bien sûr dûs à l'intervention des différents facteurs de la dynamique des populations, liés à l'insecte, au végétal, à leurs interactions, au climat, etc. Plusieurs auteurs se sont efforcés d'incorporer ces facteurs à des modèles calculant les fluctuations des effectifs de L. dispar et/ou l'évolution de la forêt (CAMPBELL, 1967a & b; VALENTINE et al., 1976, SIMMONS, 1977; MORSE et SIMMONS, 1979, DOANE et McMANUS, 1981).

En dépit de toutes ces aides, la prise de décision de lutte reste plutôt un art qu'une science (DOANE et McMANUS, loc. cit.) et nul, semble-t-il, ne se risque à des prévisions à long terme.

Un programme-pilote de surveillance et de lutte raisonnée a été récemment mis en place dans le Maryland (REARDON et al., 1987). Les décisions (ne rien faire, prendre des mesures préventives, lutter) sont prises chaque fois par un comité d'experts; elles s'appuyent essentiellement sur les résultats des dénombrements de pontes, sur la tendance démographique (rapport de l'effectif actuel à celui de l'année précédente), sur le type de forêt. La surveillance est basée sur un réseau de points d'échantillonnages de maille 1 km. Un effort particulier est fait dans deux domaines: la vulgarisation (la plupart des forêts sont privées) et la cartographie assistée par ordinateur,puissant outil d'analyse et de prise de décision. Les auteurs constatent l'inadéquation de la modélisation au cas de L. dispar et adoptent une démarche prudente et pragmatique.

Au Maroc, depuis 1925, les Services des Eaux et Forêts ont dressé chaque année une carte des "attaques" de L. dispar en forêt de la Mamora, sur la base des rapports transmis par les agents locaux, ces derniers observant essentiellement les chenilles et leurs dégâts.

En 1977-78, P.QUESTIENNE et A. FRAVAL, constatant l'impossibilité de recueillir rapidement et régulièrementles observations et les signalisations de la part des forestiers, décident d'implanter et de gérer un dispositifde surveillance. De taille restreinte, ce "Réseau", devait être étendu à toute la forêt de la Mamora et servir de modèle (on tout au moins de source d'inspiration) pour un système de surveillance de la Processionnaire du pin.

Deux types de résultats en étaient attendus: à court terme, la prévision des zones défeuillées pour pouvoir préparer les interventions de lutte; à long terme, la construction d'un modèle descriptif fiable de l'évolution de L. dispar, du Chêne-liège et de leurs interactions, à partir des observations accumulées. Le dispositif devait évoluer vers sa simplification, grâce au modèle (devenant opérationnel).

1.2. Réseau de surveillance (forêt de la Mamora)

Le dispositif a été installé dans le canton A de la forêt de la Mamora (20 000 ha), le plus fréquemment ravagé par L. dispar et le plus proche de Rabat. Le choix de stations fixes, matérialisées, de 10 arbres voisins est inspiré par les expériences préalables de dénombrement (FRAVAL et al., 1977 a, b; FRAVAL et al., 1978; FRAVAL et al., 1980) et les contraintes de personnel technique. 209 stations (env. 1 pour 100 ha) sont installées et visitées pour le relevé d'un certain nombre de descripteurs très importants. La taille du dispositif impose en effet une sélection rigoureuse des opérations.

Le schéma général de toute surveillance (cf. ci-dessus) a été grosso modo respecté. La situation observée en 1976 sur le transect (cf. ann. C) (FRAVAL et al., 1980) a contraint à une évaluation supplémentaire, celle de la survie des oeufs, très coûteuse et délicate malgré les techniques ultérieurement mises au point (cf. ann. C).

Après quelques déboires, le "Réseau" a été correctement suivi de 1980 à 1983 (LHALOUI, 1980; HAMDAOUI, 1981; MGHARI, 1983).

A l'issue d'une phase de latence générale du Bombyx disparate en Mamora, la surveillance a repris en 1986 (RAMZI, 1987; FRAVAL et RAMZI, en cours), avec un protocole amélioré (stations supplémentaires, suppression du èmarquage des arbres, protocole souple modulé en fonction des résultats accumulés, gestion informatique des données prévoyant une cartographie immédiate, etc.).

Les principales opérations de routine sur le terrain sont repertoriées dans le tableau VII et sont complétéespar un programme d'observations sur les chronologies du débourrement du Chêne-liège, des éclosions et des émergences de l'insecte, critères dont l'importance est apparue récemment.

Tableau VII : Routine de surveillance de Lymantria dispar en subéraie marocaine atlantique
(canton A de la forêt de la Mamora)

En ce qui concerne le premier objectif, le "Réseau" s'est avéré correctement conçu, capable d'une bonne prévision à court terme (FRAVAL et LHALOUI, 1980; HAMDAOUI, 1981). Les observations réalisées depuis 1986 (RAMZI, 1987; FRAVAL et al., 1989) révèlent un nouveau régime de dynamique des populations (cf. chap. V), ce qui oblige à prendre en compte en plus l'intensité du parasitisme des chenilles, au moment de la décision de lutte. Surtout, cette situation nous éloigne de notre objectif (vraisemblablement utopique) de construction d'un modèle général (pour la Mamora). Cependant les parcours et relevés systématiques sont beaucoup mieux valorisés depuis l'incorporationde notation relatives à autres ravageurs, à l'état général de la forêt, aux dépérissement des arbres et aux facteurs anthropiques. L'investissement en temps, en moyens de déplacements et en outils informatiques se justifie tout à fait dans le cadre d'une surveillance générale, destinée à des alertes à court terme comme à l'accumulation d'observations.

L'extension géographique du "Réseau" est toujours souhaitable; une condition très importante est la garantie d'un suivi sans discontinuité.

1.3. Surveillance pratique

L'implantation de dispositifs complexes comme le "Réseau" n'est pas actuellement possible, faute de moyens humains suffisants, dans les autres subéraies, où on a également besoin de connaître à l'avance les risques de défoliation.

Un protocole simplifié au maximum (sous-ensemble de celui établi pour le "Réseau") est appliqué. Il fait intervenir alternativement et ensemble les forestiers locaux (qui ont la tâche de dénombrer régulièrement les pontes) et les techniciens de la Section de Protection Phytosanitaire des Forêts de la D.P.V.C.T.R.F. (cf. in DIDI HASSAN et EL YOUSFI, 1987), qui procèdent à des examens complémentaires et dirigent les éventuelles opérations de lutte. Les pontes sont dénombrées en des sites choisis ou bien le long de transects (l'arbre étant toujours l'unité d'échantillonnage) en prenant bien soin de distinguer les pontes anciennes (décolorées) de celles de la génération en cours. Les résultats du dénombrement sont rapprochés d'une échelle de risque, approximative et établie empiriquement (HAMDAOUI,1988).

Dans les zones jugées à risque, des pontes sont prélevées et analysées de façon à évaluer le paramètre "nombre d'oeufs viables par arbre" et le reporter dans l'abaque proposée par FRAVAL et LHALOUI (1980) (fig. 18).

Figure 18. Abaque pour estimer le risque de défoliation en fonction de l'effectif d'oeufs viables par arbre et de la taille des arbres
D'après FRAVAL et LHALOUI (1980).

1: oeufs viables par arbre; 2: volume de feuillage; 3: qualité du feuillage.

Dans le cas où un traitement s'impose, la zone doit faire l'objet de nouvelles observations pour repérer les premières éclosions et établir la date de l'intervention (surtout dans le cas d'une lutte par bioinsecticide bactérien -cf. ci-après) en fonction de la structure d'âge de la population de L. dispar, et de la phénologie des arbres.

2. Méthodes de lutte

2.1. Historique

Les premières opérations de lutte contre Lymantria dispar datent de bien avant le développement des insecticides modernes. Par exemple, les gouvernements de Slavonie et de Croatie avaient, en 1878, imposé à la population de gratter et incinérer les pontes, de ramasser et incinérer toutes les chenilles se déplaçant au sol, d'allumer des feux en lisière pendant la nuit pour attirer et brûler les papillons. Un peu plus tard, en 1889, on instaura le payement d'une récompense pour la capture d'un certain nombre de papillons (SPAIC, 1986).

En Amérique du nord, où l'introduction de L. dispar avait eu lieu en 1869, la lutte a commencé en 1890, dès la première gradation. Plusieurs moyens furent expérimentés comme l'incinération des arbres et arbustes infestés, la pose de bandes gluantes ou en toile de jute autour des troncs des arbres pour empêcher les chenilles èd'y regrimper ou pour pouvoir les y ramasser, le créosotage des pontes. Les traitements des chenilles par pulvérisationde vert de Paris provoquèrent une violente opposition de la population inquiète (DOANE et McMANUS, 1981).

En Europe également, au début du siècle, on expérimenta de nombreux procédés, astucieux mais fort exigeants en main d'oeuvre (BARSACQ, 1913).

Aux U.S.A., à partir de 1905, des efforts considérables (Prof. HOWARD) furent faits pour introduire depuis l'Europe et le Japon des auxiliaires de lutte biologique. Aucun moyen de lutte ne fut en mesure de réduire considérablement l'infestation et L. dispar devint le ravageur principal des forêts. En 1926, pour la première fois, on procéda à un épandage d'insecticide par avion, à Cap Code (Massachusetts). Jusqu'aux premiers essais du DDT, en 1944, l'arséniate de plomb fut le seul agent chimique employé.

Avec le développement du DDT, premier insecticide synthétisé (groupe des organo-chlorés),la lutte chimique fut considérablement encouragée, après la deuxième guerre mondiale. En 1957, 1,2 millions d'ha furent traîtés par voie aérienne, aux U.S.A. (DOANE et McMANUS, 1981).

En Europe centrale, faute d'insecticide, et face à une gradation extraordinaire survenant juste après la guerre, on mobilisa les populations pour gratter les pontes. Le DDT, et l'HCH, furent par la suite largement employés (SPAIC, 1986).

Le DDT s'avéra un produit très efficace. Sa persistance très longue (il ne se dégrade que très lentement et s'accumule dans la graisse des être vivants) a provoqué des restrictions d'emploi progressives, à partir des années 1960, et la plupart des pays occidentaux industrialisés ont complètement interdit son utilisation au début des années 70.

Il fut alors remplacé par d'autres produits chimiques, surtout le Carbaryl ("Sevin", du groupe des Carbamates) et le Trichlorphon ("Dylox" ou "Dipterex"), mais aussi le Fenthion et le Dichlorvos (du groupe des organo-phosphorés). A partir des années 1970 apparurent les pyréthrinoïdes.

Cependant, compte tenu de l'effet néfaste pour l'environnement de tous ces produits chimiques, et étant donné que la population est devenue très sensible à ce problème depuis la fin des années 1970, ils sont désormais remplacés dans beaucoup de pays par une nouvelle génération d'insecticides, les inhibiteurs de synthèse de la chitine (Diflubenzuron et autres) et par un insecticide biologique à base de la bactérie Bacillus thuringiensis (BERL.).

L'examen des travaux récents (hors Maroc) montre que l'on se préoccupe plus que jamais d'évaluer et de perfectionner plusieurs types de lutte.

La lutte biologique par entomophages est toujours à l'ordre du jour, aus U.S.A. (WESELOH et ANDERSON, 1975; DREA, 1978; COULSON et al., 1986; WESELOH et ANDERSON, 1982; WESELOH, 1986a; KOLODNY-HIRSH et al., 1988). Des essais sont faits avec divers micro-organismes, champignons (KANIUKA, 1985), microsporidies (WEISER et NOVOTNY, 1987) et, surtout, avec le virus de la polyédrose nucléaire (MAGNOLER, 1968; PALMA, 1973; YENDOL et al., 1977; INJAC et VASILIEVIC, 1978; MIHALACHE et al., 1978; TRIGGANI, 1979; POGDWAITE et MAZZONE, 1981; SHAPIRO et al., 1984). La lutte par B. thuringiensis a fait notamment l'objet des rapports de DOANE et HITCHCOCK, 1964; RUPEREZ, 1966; VASILJEVIC et INJAC, 1973; KAYA et al., 1974; MAGNOLER, 1974; MARTOURET et EMMONOT, 1975; RABASSE et BABAULT, 1975; HAM et CERVERA, 1976; GURSES et DOGANY, 1976; CABRAL, 1978; ANDREADIS et al., 1982; 1983; LUCIANO et PROTA, 1985; MILLER et WEST, 1987; BRYANT et YENDOL, 1988; NOVOTNY, 1988. Les plus récentes publications portant sur la lutte chimique relatent toujours des essais de différentes matière actives (cf. p. ex. in HANNA, 1982; CAMERON et al., 1983; 1985; DEECHER et al., 1987; MILLER et WEST, 1987; NOVOTNY, 1988; WEBB et al., 1988), certaines évaluant les effets des insecticides sur la faune utile (GRANETT et WESELOH, 1975; POLLACK et FORGASH, 1978; RESPICIO et FORGASH, 1984). Des tentatives de lutte par confusion sexuelle (cf. ci-dessous) sont décrites par STEVENS et BEROZA (1972), BONESS (1973), BEROZA et al. (1974), DISSESCU (1978), MAKSIMOVIC (1980), PLIMMER et al. (1982), SCHWALBE et al. (1983), WEBB et al. (1988).

La lutte par lâchers de mâles stériles a été essayée par MAKSIMOVIC (1972a; b).

Aucun moyen de lutte n'est pleinement efficace. Au Maroc, à l'instar de tous les pays où sévit le ravageur, on a essayé puis mis en oeuvre plusieurs procédés de lutte (QUESTIENNE et al., 1975; QUESTIENNE et FRAVAL, 1979; FRAVAL, 1982), présentés ci-dessous.

2.2. Lutte biologique

Rappelons que la lutte biologique consiste à utiliser d'autres organismes tels que les prédateurs et parasites pour détruire des ravageurs, soit en favorisant des espèces indigènes, soit en important l'auxiliaire d'une autre aire géographique. Dans ce dernier cas, l'acclimatation est recherchée. On a souvent recours à la multiplication en masse et à des lâchers inondatifs.

Le but de la lutte biologique ne peut pas être l'élimination du ravageur; il est de diminuer une populationau dessous d'un seuil critique (ou économique) à long terme.

La lutte biologique fut le premier moyen mis en oeuvre contre L. dispar au Maroc, en 1927. A cet date fut introduit Ooencyrtus kuvanae (HOWARD) (DE LEPINEY, 1932). Cet Hyménoptère Encytride (cf. ann. A1) est originaire du Japon. Il avait été introduit en Amérique du Nord dès 1909, et à partir de là en Europe, puis au Maroc. O. kuvanae s'est acclimaté sans difficultés. Maintenant il est également présent en Algérie. Cependant, il apparaît incapable d'empêcher les pullulations cycliques du ravageur (cf. chap. V).

Compte tenu du fait que le complexe d'ennemis naturels de L. dispar, bien étudié (cf. ann. A1 et A2), est, en subéraie atlantique tout au moins, tantôt inefficace et tantôt très efficace, pour des raisons que l'on ne comprend pas nettement (cf. chap. V), et que toutes les recherches qui ont été entreprises ailleurs pour trouver des antagonistes efficaces n'ont pas abouti à des résultats satisfaisants, il ne faut pas avoir trop d'espoir quant à l'avenir de la lutte biologique. Des recherches se poursuivent néanmoins pour trouver des moyens de favoriser les prédateurs-démanteleurs de pontes (VILLEMANT, en cours).

2.3. Lutte microbiologique

La lutte microbiologique est un type particulier de lutte biologique qui se fait par l'utilisation de microorganismes, tels que bactéries, virus, champignons.

Plusieurs virus pathogènes ont été déterminés et testés comme moyen de lutte contre L. dispar. Il s'agit surtout des virus responsables de la polyédrose nucléaire, les plus prometteurs. Généralement les larves portent le virus à l'état latent; le virus est transmis de génération en génération et s'active dès que la population de L. dispar atteint une densité élevée. La virose existe dans de très nombreuses populations naturelles où elle joue le rôle d'un puissant facteur de régression, dépendant de la densité (cf. p. ex. in RABASSE et BABAULT ,1975). Aucune virose, semble-t-il, n'existe au Maroc.

En 1980 un essai de traitement a été fait en Mamora occidentale, sur une superficie de 20 ha avec une préparation à base de Baculovirus de L. dispar (agent de la polyédrose nucléaire) originaire de Roumanie (MAZIH, 1979; FRAVAL et al., 1981a). Son efficacité a été estimée à 90%. A la génération suivante, le virus a été conservé et répandu, mais la rétrogradation totale de L. dispar survenue l'année suivante a causé sa disparition. Un résultatanalogue a été enregistré à la suite de l'essai d'acclimatation (application de la virusine à des chenilles âgées) de SAIDI (1981).

Actuellement, aucune préparation à base de virus n'est commercialisée pour la lutte contre L. dispar au Maroc. Le NPV (nucleopolyhdrosis virus) est homologué aux U.S.A. (DOANE et McMANUS, 1981) et le "Gypcheck" est actuellement un élément important de la panoplie de moyens de lutte en lutte raisonnée (REARDON et al., 1987).

L'usage de préparations à base de B. thuringiensis ("BT") peut être classé dans la lutte microbiologique (par épandage inondatif), bien que l'action de la toxine soit généralement prépondérante (voir encadré). C'est actuellement au Maroc l'agent de lutte principalement utilisé contre L. dispar. B. thuringiensis est commercialisé sous forme de poudre mouillable (PM), et est appliqué par un traitementaérien ou terrestre (cf. ci-après) en visant les jeunes stades larvaires (I et II), les chenilles plus âgées n'étant sensibles qu'à des doses considérablement plus élevées.

C'est en 1975 et 1976 que les premiers essais, très encourageants, ont été réalisés au Maroc (FRAVAL et al., 1977a; b). En 1981, 11 000 ha ont été traités dans la forêt de la Mamora (HAMDAOUI, 1981; FRAVAL, 1982) et à Larache. Dans la partie occidentale de la Mamora, le traitement s'est révélé efficace (HAMDAOUI, 1981). Réalisés trop tardivement ailleurs, ces épandages n'ont pas eu un impact décisif sur les populations de L. dispar, dont la très forte baisse d'effectifs est plutôt à mettre au compte de la rétrogradation générale (FRAVAL, 1982).

En 1987, la S.P.P.F. a utilisé le BT pour un traitement d'une superficie limitée (144 ha à Bou-Hani, 120 èha à Msiid et 110 ha dans la forêt de la Mamora, près de Kénitra, pour éliminer les foyers d'infestation. Des problèmes d'épandage (notamment la pluie) ont, en Mamora, limité la portée de ces traitements.

2.4. Lutte chimique

C'est en 1957 qu'eut lieu au Maroc la première action de lutte chimique visant le Bombyx disparate. Une superficie de 7 600 ha, au centre du Canton A de la forêt de la Mamora, reçut une application aérienne de DDT. Nous n'avons pas retrouvé de rapport sur l'efficacité de l'intervention. Aucun insecticide classique de substitution (cf. ci-dessus) ne rempaça le DDT, ni ne fut même essayé. Compte tenu des effets négatifs sur l'environnement (destruction des insectes utiles, tels que les parasites et prédateurs ainsi que les abeilles, danger d'intoxication pour l'homme et le gibier, empoisonnement des dayas), l'Administration des Eaux et Forêts, organisme responsable de la Protection de la Nature, a constamment évité l'utilisation des organo-chlorés, organo-phosphorés, carbamates et pyréthrinoïdes.

S'ils sont prohibés comme moyen de traitements sur de grandes superficies en forêt, ils ne doivent pas être exclus a priori des cas spéciaux, comme des traitements localisés dans les pépinières, les plantations de régénération, d' arbres ornementaux, etc.

Aujourd'hui, la seule catégorie de produits chimiques utilisée en forêt marocaine est celle des inhibiteursde la synthèse de la chitine (parfois dénommés inhibiteurs de croissance) à base de Benzoyl urée. Ces produitssont considérés comme inoffensifs pour l'environnement (voir encadré). L'essai (il s'agissait du Diflubenzuron) en a été fait en 1976 (FRAVAL et al., 1977b). Une partie (16 ha) d'une forêt infestée, à Bou-Hani, a été traîté en 1986, par avion, avec une efficacité satisfaisante.

2.5. Autres méthodes de lutte

Aujourd'hui les différentes méthodes de lutte mécaniques, telles que la destruction des pontes (cf. ci-dessus) ne sont pratiquées qu'exceptionnement. Une très ancienne méthode, consistant à empêcher les chenilles de regrimper sur les troncs (BARSACQ, 1913) est parfois employée en Mamora, en utilisant un herbicide très courant (2-4-D) comme répulsif (BOUKHATEM, 1984).

Des essais en laboratoire avec un juvénoïde (analogue de l'hormone juvénile des insectes), le PH 60-40, conduits par VILAND (1978), ont montré l'éventuel intérêt de ce type de produit en application sur les chrysalides,pour parfaire un traitement larvicide. Des extraits de feuilles et de fruits de l'arbre Melia azedarach (Méliacée), pulvérisés sur 2 chênes-lièges infestés de chenilles, en Mamora, ont montré un effet anti-appétant certain mais très fugace (SAREHANE, 1981). Cependant, actuellement cette méthode n'est pas encore appliquable en pratique.

Beaucoup plus intéressants semblent les emplois de l'analogue de la phéromone sexuelle des femelles de L. dispar, le Disparlure. Beaucoup d'expérimentations ont été consacrées à la mise au point de son usage en détection (cf. ann. C) et en lutte, par piégeage de masse des mâles ou par confusion. Dans cette dernière méthode, le Disparlureest appliqué sur les troncs des arbres et au sol en très petite quantité pour désorienter les mâles et les empêcher de trouver une femelle, qui, faute d'accouplement pond des oeufs stériles.

Actuellement, l'utilisation du Disparlure en confusion donne des résultats variables et le piégeage de masse n'est efficace que si la population de L. dispar est très faible. Cette méthode est pratiquée en Espagne. L'installation de pièges à phéromone dans les forêts marocaines pose un problème de coût et surtout de gardiennage.

D'autres types de lutte, théoriquement intéressants, ont été envisagés, telle la lutte autocide (qui impose l'élevage et le lâcher de très nombreux papillons mâles "stériles"), la lutte génétique (des croisements interraciaux judicieusement choisis donnant des intersexués inféconds), voire même la défoliation artificielle (FRAVAL, 1982). En pratique, on procède à une lutte curative, visant la destruction des larves, au moyen d'agents que l'on pulvérise sur le feuillage.

2.6. Traitements

Deux agents de lutte sont disponibles: préparation à base de B. thuringiensis et produit anti-chitine (p. ex. le diflubenzuron et le triflumuron).

Le choix se fait en fonction de la structure d'âge de la population de L. dispar visée. Le BT est utilisé si les conditions suivantes sont réunies: l'éclosion des oeufs n'est pas trop étalée dans le temps, l'ensemble des individus des stades I et II sont présents à la date du traitement, le débourrement des arbres est achevé. Si l'on constate une très grande hétérogénéité des stades larvaires, ou bien si, pour une raison ou une autre, le traitement a dû être différé, il est nécessaire d'employer un anti-exuviation.

Les conditions techniques de l'application de ces produits sont identiques. L'emploi d'un aéronef (désormais l'hélicoptère) revient plus cher que celui d'un pulvérisateur ou atomiseur monté sur camion. Mais certaines zones de forêt sont impraticables pour les véhicules terrestres, et, dans d'autres, les arbres sont trop hauts pour que la pénétration du produit dans toute la frondaison se fasse bien; dans ce cas, on doit avoir recours à l'avion, de même que lorsque les superficies à traiter sont très grandes.

La délimitation des zones à traiter est importante; il faut notamment se prémunir contre le risque de réinfestation immédiate, à partir de zones environnantes infestées et non traîtées. Le traitement de très grandes superficies, telles celles infestées lors de la période de culmination de la gradation 1972-1981 (20 à 30 000 ha), serait très difficile à réaliser correctement. De nombreuses chenilles survivraient qui bénéficieraient d'une compétition très réduite: le risque est réel de seulement reporter à 1 ou 2 ans plus tard la pullulation, et de devoir poursuivre les opérations de lutte. C'est pouquoi il est recommandé de traiter les foyers d'infestation en période de progradation, contre des populations encore peu denses et peu étendues. Aussi, une surveillance permanente du ravageur est indispensable pour détecter ces foyers et pratiquer une lutte raisonnée.


[R] Encadré 2

LES INHIBITEURS DE LA SYNTHESE DE LA CHITINE DES INSECTES

Matière active

Les inhibiteurs de la synthèse de la chitine appartiennent au groupe des combinaisons à base de benzoyl urée. Actuellement, deux produits sont homologués au Maroc: le Diflubenzuron (mieux connu sous le nom commercial "Dimilin") et le Triflumuron (nom commercial "Alsystine").

Mode d'action

Les inhibiteurs de la synthèse de la chitine sont essentiellement des larvicides d'ingestion, mais ils ont aussi une action ovicide par contact. Ils perturbent le dépôt de chitine dans la cuticule en provoquant les lésions graves du tissu endocuticulaire. Par conséquent, la cuticule ne resiste pas à la tension musculaire au moment de la mue, les larves ne peuvent pas évoluer, elles meurent. Du fait de son mode d'action sur la mue, ils ne sont pas effices vis-à-vis des adultes.

Toxicité et effet sur l'environnement

Les inhibiteurs de la synthèse de la chitine sont des produits chimiques très peu dangereux. La DL50 par ingestion pour le rat est supérieure à 5 000 mg/kg. Ces produits ne sont pas dangereux pour le gibier, le bétail, les oiseaux, les poissons ni pour les abeilles.

Compte-tenu de leur effet larvicide surtout dirigé contre les chenilles et autres larves broyeuses, ils n'agissent pas contre les insectes utiles tels que les prédateurs et les parasites. Ils ne sont pas agressifs vis-à-vis de l'environnement.

Utilisation et doses d'emploi

En considérant que les inhibiteurs de la synthèse de la chitine agissent principalement comme larvicide par ingestion, ils sont surtout utilisés contre les Lépidoptères, les Coléoptères et les Hymenoptères aux larves phytophages ectophytes.

Ils sont efficaces contre tous les stades larvaires, cependant les jeunes sont les plus sensibles. Les larves qui parviennent au stade nymphal donnent souvent des chrysalides ou des adultes d'un poids réduit ou déformés et stériles.

En raison de leur persistance assez longue, ils sont de façon générale bien adaptés à des traitements préventifs. Mais, dans le cas de Lymantria dispar, de telles interventions précoces seraient vouées à l'échec, du fait que le feuillage du Chêne-liège se renouvelle à l'époque des éclosions et que les jeunes chenilles s'alimenteraient de jeune feuillage fraichement débourré et donc non traité.

Le dosage recommandé contre L. dispar est de 75 g de M.A./ha de Diflubenzuron, dilué dans 25 l d'eau pour les traitements conventionnels ou de 50 g de M.A./ha de Diflubenzuron ou Triflumuron dilué dans 5 l de gazole pour les traitements en U.L.V. (Ultra Low Volume).

Dégradation et persistance

Les 2 produits sont très stables sur le feuillage. La dégradation dans le sol varie suivant la teneur en matière organique. Une accumulation des résidus dangereux n'est pas à craindre.

La persistance est de l'ordre de 3 semaines au minimum, pouvant s'étendre à plusieurs mois. Le Diflubenzuron est plus persistant que le Triflumuron. Une fois secs sur les feuilles, ces produits résistent bien aux pluies. A noter que sur les cultures vivrières, l'utilisation est interdite 2 à 4 semaines avant la récolte, selon la culture traitée.


[R] Encadré 3

LES PRODUITS A BASE DE BACILLUS THURINGIENSIS

Matière active

La bactérie Bacillus thuringiensis (BERLINER) fut isolée pour la première fois au Japon en 1902 à partir de larves mortes de Ver à soie et fut décrite par BERLINER en 1911. Son pouvoir pathogène est dû aux spores et aux "cristaux", une inclusion parasporale protéique. En raison de la nature biologique des bactéries, la teneur en matière active des préparation ne peut pas être déterminée de manière précise par des méthodes analytiques, chimiques ou physiques. En conséquence, l'activité biologique d'une préparation est exprimée en "unités internationales par mg (UI/mg)" et évaluée par des tests effectués sur un insecte bien déterminé (Anagasta kuehniella) dans des conditions bien standardisées.

Mode d'action

B. thuringiensis agit uniquement par ingestion et ce, spécifiquement sur les larves des Lépidoptères et des Hyménoptères Symphytes (chenilles et fausses-chenilles). Il n'a aucun effet sur les oeufs ni sur les adultes.

Quelques heures après s'être alimentées d'une plante traitée, les chenilles cessent de se nourrir, leurs crottes deviennent petites et friables, et elles meurent quelques jours plus tard. La mort est provoquée par toxémie, dûe aux cristaux, accompagnée ou non de septicémie, causée par le développement des spores bactériennes dans le tube digestif.

Le spectre d'action du complexe cristaux-spores varie en fonction du s&rotype et de la variété. La sensibilité des larves est dépendante du pH du tractus digestif. Ceci explique pourquoi les différentes chenilles ne montrent pas une sensibilité égale.

En raison de ce mode d'action très différent de celui des insecticides classiques, un développement de résistance n'est pas à craindre.

Toxicité et effet sur l'environnement

En respectant la dose recommandée, B. thuringiensis n'a aucune toxicité sur les è êtres vivants, à part sur les larves des Lépidoptères.

Vu sa spécificité, il est sans effet sur les autres insectes, tels que les abeilles, les prédateurs ou les parasites, ainsi que vis-à-vis des hommes et des mammifères en général (gibier, bétail), des oiseaux et des mollusques.

Doses d'emploi

Compte tenu du fait que B. thuringiensis n'agit que par ingestion, son utilisation ne peut être efficace que contre les Lépidoptères ectophytes.

Pour assurer une bonne efficacité, il faut prendre en considération que:
- les chenilles jeunes (stades I à III) sont seules assez sensibles à la bactérie.
- les parties de la plante qui sont consommées par les chenilles doivent être touchées par le produit lors de l'application.

Le dosage recommandé varie selon la sensibilité de l'espèce visée et le stade larvaire. Il est de 0,5 à 1 kg/ha d'une spécialité contenant 16.000 U.I./mg.

La dose utilisée au Maroc contre Lymantria dispar est de 0,7 kg/ha, à diluer dans 25 l d'eau. Sur les cultures alimentaires, l'utilisation est admise jusqu'à la récolte.

Dégradation et persistance

Du fait de sa biodégradabilité, B. thuringiensis ne laisse pas de résidus dangereux sur les cultures traitées ni dans le sol. Sa persistance est de l'ordre de quelques jours jusqu'à plus d'un mois, selon les conditions climatiques et le développement de la végétation. Une température élevée, le plein soleil et la pluie diminuent sa persistance.

Un stockage du produit pendant quelques années est possible, à condition qu'il soit conservé dans un local frais, sec, aéré et protégé des températures élevées.


[R] Vers le sommaire de l'ouvrage. Vers la page Lymantria dispar.