Le Courrier de l'environnement n°27, avril 1996

Dis, Monsieur le Chercheur, c'est quoi une belle rivière ?


" Voir un petit cours d'eau s'enfuir dans les herbes vaut bien le sourire de la Joconde ! "
Claude Monet

Une rivière n'est pas seulement le lieu où s'écoule une eau plus ou moins abondante, ou plus ou moins chargée en pollution, ou le support d'une ressource halieutique. C'est un ensemble complexe en interaction avec sa vallée ; c'est aussi un objet social. Nous le savions mais nous l'avions oublié : il nous faut le redécouvrir.
La loi sur l'eau de janvier 1992 a fixé le principe d'une gestion intégrée de l'eau et du milieu aquatique. Elle demande à tous de concilier la préservation des écosystèmes avec les usages que l'homme fait de la rivière ou des nappes. Ce principe est excellent mais, au moment de passer à l'action, nous constatons au moins deux obstacles immatériels :
- une culture fragmentée de la rivière : chacun la voit à travers ses besoins propres ;
- une extrême pauvreté des indicateurs conceptuellement disponibles pour synthétiser l'état de la rivière : nous manquons d'un bon thermomètre...
Les responsables de la politique de l'eau, et même les chercheurs dans ce domaine, ont souvent une vision réduite de ce milieu complexe. Mais les choses évoluent. Bien sûr, l'ingénieur n'ayant qu'une vision hydraulique de la rivière et proposant des recalibrages pour faciliter des drainages ou des aménagements localisés pour prévenir des crues est encore présent. Mais, progressivement, il est remplacé par un jeune collègue qui perçoit le traumatisme du recalibrage pour le milieu et la diversité qu'il contient ou qui comprend bien l'intérêt d'une étude hydraulique globale pour qu'un aménagement ponctuel n'aggrave pas le risque à l'aval. Les moeurs évoluent...
Cependant, l'évolution est encore incomplète et des progrès restent à faire. Si l'hydrobiologie tend peu à peu à compléter l'hydrologie, la compréhension de la dynamique fluviale est beaucoup moins répandue. La durabilité des aménagements est pourtant assujettie au respect de la dynamique des échanges de la rivière avec ses berges. C'est cette compréhension qui permet de percevoir l'impact à long terme des extractions de granulats ou de la mise en place de seuils qui modifient profondément le débit solide du cours d'eau. De même, les techniques douces ou " alternatives " d'aménagement (fixation de berges par techniques végétales, reconstitution rustique de frayères, etc.) sont encore peu répandues.
Le monde de la recherche a enrichi notre vision du milieu aquatique, mais a t-il cherché à décrypter les concepts et les schémas qu'il propose pour lire la nature, afin de les mettre à la portée des élus et des fonctionnaires ? De même ces chercheurs ont-ils contribué suffisamment à élargir et à diversifier l'enseignement et ont-ils fait preuve d'un attrait assez fort pour la pédagogie ?
Je sais que de nombreux lecteurs se disent, il exagère, les choses ont bien changé. Oui, bien sûr, mais je constate que les rivières, si elles charrient moins de pollution, sont de plus en plus artificialisées et je le dis très franchement, une de mes craintes est d'obtenir à terme de l'eau propre dans des rivières mortes. Il faut donc sensibiliser, éduquer et convaincre.
La réussite d'une politique est liée à la capacité que peut avoir son promoteur de faire partager ses objectifs. Le concept d'objectif de qualité et des indicateurs chimiques très synthétiques comme la demande chimique en oxygène, la DCO, sont deux outils qui donnent une vision très appauvrie de la réalité mais qui permettent d'échanger des messages essentiels entre spécialistes et non spécialistes : ce tronçon de rivière est-il pollué, ce secteur est-il prioritaire, faut-il réduire ce rejet ou bien cet autre ?
En matière d'hydrobiologie et d'hydromorphologie, nous ne disposons pas encore de tels indicateurs de synthèse en termes d'état du milieu et d'intensité de l'agression. L'artificialisation de nos cours d'eau se développe et nous avons du mal à faire percevoir aux décideurs l'impact d'une réalisation. Il est donc urgent que le dialogue entre chercheurs et gestionnaires fasse émerger des outils concrets et pratiques.
Mme Corinne Lepage a inscrit le développement durable comme sa priorité de l'année 1996.
Les modifications irréversibles de notre patrimoine naturel ne vont à l'évidence pas dans le sens de cet objectif. Cette idée commence à être admise, il nous faut des outils pour évaluer ces " irréversibilités " et les porter au débit de certains projets dans leur évaluation.
La durabilité d'un aménagement est également conditionnée par l'insertion de cours d'eau dans la société des hommes. Les bonnes relations entre pêcheurs et propriétaires riverains sont un enjeu fort ; de même, le choix des collectivités de conforter leur potentiel touristique en améliorant l'attrait naturel de leurs cours d'eau permet de créer un cercle vertueux.
Après l'abolition des droits seigneuriaux, la nuit du 4 août, la loi de 1807 a posé le principe de la responsabilité des riverains dans l'entretien des cours d'eau. Ce dispositif a très bien fonctionné au cours du XIXe siècle. Le Second Empire a d'ailleurs multiplié les associations syndicales volontaires (forcées) de propriétaires, pour gérer tel tronçon de cours d'eau ou telle digue. La Première Guerre mondiale a engagé le processus d'exode rural et, depuis plusieurs décennies, force est de constater que l'entretien des cours d'eau n'est plus effectué. Les assises régionales de l'eau en 1990 ont souligné cette évolution. La loi sur l'eau du 3 janvier 1992 autorise dans son article 31 les communes à se substituer aux riverains, la loi portant renforcement de la protection de l'environnement du 3 février 1995 institue le plan simple de gestion afin de dynamiser les propriétaires. Il s'agit là d'outils juridiques, de mécanismes, il faut les compléter par une dynamique sociale qui renouvelle l'intérêt individuel ou collectif pour un cours d'eau.
C'est quoi une rivière pour un propriétaire ou une commune ? Il faut que l'intérêt de cet objet l'emporte sur le coût de sa gestion pour amorcer un code vertueux. Il n'est en effet pas concevable que l'Etat gère seul les 270 000 km de cours d'eau français. Là encore, les outils d'analyse nécessaires à cette mécanique sociale nous font défaut.
Les thèmes que j'ai évoqués ici constituent donc, pour moi, les priorités de la recherche et des études en matière d'eau.
Je suis persuadé que les progrès résulteront du dialogue entre les chercheurs et les praticiens.

Jean-Luc Laurent est directeur de l'Eau au ministère de l'Environnement.