Le Courrier de la Cellule Environnement n°17, août 1992

à la recherche de la déprise agricole

1. Questions sur les hypothèses de base des scénarios de déprise agricole massive
2. A la recherche de la déprise agricole
3. Qui utilise encore le territoire agricole ?
4. Conclusion

Références bibliographiques


"Comment contrecarer les effets négatifs de la déprise agricole dans l'espace rural ? Quelles solutions peut-on proposer dans les zones rurales qui se désertifient et dont le territoire agricole va être laissé à l'abandon ?"
Ces questions, posées à la direction générale de l'INRA en 1986 par les responsables de plusieurs régions de programme françaises, sont à l'origine d'un programme de recherche sur la déprise agricole. C'est en effet pour leur apporter des éléments de réponse qu'il nous a été demandé, à un écologue, J. Baudry (*), et à moi-même, de travailler sur ce sujet.
Autour du thème médiatique de la déprise agricole se nouent des débats qui concernent tant le désertification de l'espace rural (moins d'habitants au km2), que les rapports entre l'environnement et la société. Préalablement à toute analyse, il faut donc définir clairement ce que recouvre cette notion. On qualifiera ici de " déprise agricole" l'apparition de friches agricoles, et de  " parcelle en friche" toute parcelle antérieurement utilisée à des fins agricoles, parcelle qui n'est plus utilisée, qui n'a pas d'utilisation autre (sylviculture, urbanisation, aménagement, loisir) et qui, d'une façon générale, est recouverte toute l'année d'une couche de végétation (1). Cette définition peut être jugée très restrictive, mais c'est bien à ce type de phénomènes que se réfèrent implicitement les propos les plus alarmistes sur la déprise agricole (Fottorino, 1989). Cette définition conduit à décrire les faits d'une manière que les agronomes jugeront parfois peu nuancée, mais elle permet de disposer de points de repère clairs à partir desquels l'analyse peut être ensuite approfondie. Je ne sous-estime pas la variété et la complexité des situations intermédiaires entre une parcelle utilisée de manière très intensive et une parcelle totalement , mais, ainsi définie, la déprise agricole est un phénomène que l'on peut mesurer et dont on peut analyser les causes.

[R] 1. Questions sur les hypothèses de base des scénarios de déprise agricole massive

Sur quelles données s'est-on fondé jusqu'à présent pour nourrir le débat politique suscité par la perspective d'une déprise agricole massive ? Une étude a servi en particulier de référence : celle réalisée par le conseil général du Génie rural et des eaux et forêts (GREF) en 1986 (Moati, 1987), qui a été reprise dans un rapport présenté au Conseil économique et social en 1988 (Le Boterff, 1988). Les conclusions de cette étude proposaient comme hypothèse  "réaliste" l'abandon de 4,5 millions d'hectares à l'horizon 2 000. Cette étude avait été réalisée à l'aide de modèles de simulation, au niveau régional et national (tab. I). Les résultats montraient que les régions étaient diversement concernées par le phénomène. Et le fait qu'une région emblématique de la richesse de l'agriculture française, comme la Basse-Normandie, apparaisse au premier rang des régions "menacées" dans les prévisions, explique en partie la mobilisation des organisations professionnelles sur ce thème.

Tableau I. Prévisions concernant l'utilisation agricole du territoire
Hypothèse moyenne d'évolution de la surface utilisée et du nombre d'exploitations par région (Le Boterff, 1988)
Régions SAU Nombre d'exploitations
actuelle à l'horizon 2000 % actuel à l'horizon 2000 %
Alsace
Centre
Haute-Normandie
Limousin
Poitou-Charentes
Bourgogne
Basse-Normandie
Pays de Loire
Provence-Alpes-Côte-d'Azur
Picardie
Nord-Pas-de-Calais
Corse
Lorraine
Franche-Comté
Bretagne
Aquitaine
Ile-de-France
Champagne-Ardenne
Midi-Pyrénées
Auvergne
Rhône-Alpes
Languedoc-Roussillon
   331 000
1 727 327
  878 000
  936 000
1 860 000
1 942 000
1 258 000
2 508 000
  779 934
1 364 580
  903 360
  125 000
1 186 000
  674 700
1 919 500
1 698 000
  612 400
1 598 000
2 490 000
1 734 000
1 650 000
1 204 300
  301 000
1 658 300

   723 000
   683 000
1 615 000
1 726 000
  900 000
2 380 000
  674 400
1 306 000
  850 000
  120 000
1 114 000
  497 000
1 862 000
1 420 000
  597 400
1 240 000
2 100 000
1 440 000
1 320 000
1 118 700
 -9
  -6
-17,6
-27
-13,2
-11,1
-28,5
  -5,9
-10,6
 -4,3
 -6
 -4

 -6
-26,3
 -3
-16,4
 -2,4
-22,4
-15,6
-17
-20
 -7,1
 23 000
 40 000
 28 500
 30 900
 57 000
 40 793
 38 200
 83 320
 57 160
 25 525
 30 900
   6 200
 34 100
 20 700
100 851
 88 200
 11 700
 38 800
 90 100
 47 700
93 680
73 600
 12 500
 22 500
   8 500
 15 700
34 600
29 900
28 900
73 500
44 100
19 700
13 500
  3 500
18 400
13 300
 5 000
35 200
  8 500
23 400
52 500
33 000
53 000
48 300
-33,5
-44
-70,2
-49,2

-39,3
-26,7
-24,3
-21,2

-22,8
-22,8
-56,3

-43
-46
-36,7
-35,7
-60

-27
-36,4
-41,7
-30,8

-43,4
-11,4

Plusieurs observateurs (SCES, 1987 ; Valette, 1989), se fondant sur les observations de terrain disponibles, ont très vite contesté la validité de ces prévisions. Des pré-enquêtes réalisées en Basse-Normandie (Baudry et Denis, 1988, Laurent, 1989), zone particulièrement "menacée" , ne permettaient pas non plus de retrouver les prémices d'un tel phénomène. Dès lors, il s'agissait d'expliquer cette divergence entre prévisions et observations.
Pas de déprise agricole, cela pouvait s'envisager. Les prévisions de déprise étaient basées sur des extrapolations à partir de tendances passées. Or nous sommes en période de crise (2) et de telles approches perdent de leur pertinence.
On peut en effet reprocher au modèle prévisionnel du GREF, qui a été à l'origine du discours sur la déprise, les points suivants : la crise économique n'y apparaît que comme une donnée de contexte ; elle ne semble induire aucun changement qualitatif majeur dans le fonctionnement du secteur ; la rationalité des choix des ménages agricoles est supposée être homogène et pouvoir s'analyser au sein du seul secteur agricole, en référence au modèle de l'agriculture professionnelle. Cette analyse se fonde sur l'hypothèse d'une "tendance lourde" qui reproduirait à l'identique des structures et des comportements en vigueur dans le secteur à la période précédente. Dans ces conditions, les règles du jeu qui déterminent l'utilisation agricole du territoire pourraient s'apprécier au moyen d'un nombre très limité de variables sectorielles simples. Mais une telle hypothèse, a-historique, signifie, contre l'évidence, que la crise dont on attend une régression numérique du nombre d'exploitations n'a que des effets quantitatifs (moins d'agriculteurs, et donc plus de friches). En outre, elle suppose que les phénomènes à l'oeuvre sont très simples, bien connus, et qu'ils peuvent donc faire l'objet de prévisions quantifiées. L'ennui, dans ce cas, est que la chaîne de raisonnement "évidente" allant d'une régression forte de la population agricole à une diminution massive de la superficie du territoire agricole semble démentie. La crise que traverse l'agriculture n'est qu'une composante d'une crise économique plus globale qui se traduit par des modifications profondes du système productif : il n'est plus possible de fonder des explications sur de simples extrapolations à partir des tendances passées.
Avec la crise se termine le compromis qui a présidé à vingt-cinq ans de croissance agricole. Ce compromis était fondé sur la croyance que tous les ménages qui le souhaitaient pouvaient obtenir des revenus satisfaisants à condition d'adopter un modèle d'exploitation agricole conforme à certaines normes (exploitation à 2 travailleurs, atteignant une certaine dimension, et adoptant certains principes techniques), modèle dit de  "l'exploitation agricole professionnelle". Ce modèle représentait une manière dominante de penser l'organisation de la production et le sens du progrès technique, mais cela ne signifie pas qu'il ait été majoritaire. D'autres modalités d'exercice de l'activité agricole existent, phénomène souligné de longue date (Brun et al., 1970 ; 1982 ; Lacombe, 1972). Etudier l'utilisation du territoire du seul point de vue du modèle dominant de l'exploitation professionnelle peut donc être doublement source d'erreur. D'une part, il n'y a aucune raison pour que tous les ménages ayant une activité agricole utilisent le territoire comme les exploitations professionnelles relevant de ce modèle. D'autre part, la diminution du nombre d'exploitations agricoles professionnelles et, éventuellement, la réduction de la surface totale qu'elles exploitent, ne permettent pas de conclure à la déprise agricole puisque d'autres types d'exploitations existent qui peuvent, éventuellement, compenser ce recul. Ce dernier phénomène peut être marginal, mais mieux vaut s'en assurer.

[R] 2. A la recherche de la déprise agricole

Sur ces bases, nous avons mis en place (3) un dispositif d'observation qui nous a permis d'articuler deux approches disciplinaires distinctes (économie et écologie), de relier un territoire particulier, spécifié écologiquement, à des phénomènes économiques et, enfin, de mettre en correspondance des observations réalisées à différentes échelles et de les relier aux données statistiques disponibles.

2.1. Construire un dispositif d'observation probant
Il est relativement facile de trouver dans une ou plusieurs régions des exemples qui permettent d'illustrer un propos. Il est plus délicat de construire un dispositif d'observation probant, c'est-à-dire qui puisse prendre à défaut certaines hypothèses de départ. Puisque nous voulions vérifier l'absence de déprise agricole massive, il fallait se mettre dans une situation où nous avions le maximum de chances d'observer son éventuelle existence. Puisque l'une des hypothèses de départ était que les exploitations s'écartant du modèle de l'agriculture professionnelle pouvaient jouer un rôle important dans l'utilisation du territoire, il fallait choisir un lieu d'étude et des méthodes qui permettent de prendre complètement en compte le rôle joué par les exploitations conformes à ce modèle.
C'est ainsi qu'a été choisi un terrain d'étude principal : la Basse-Normandie. Ce choix résulte en partie d'éléments conjoncturels (une demande de la région, l'existence d'une station INRA sur place) ; mais il tient surtout au fait que la Basse-Normandie était à la fois l'une des grandes régions agricoles dont l'image est associée à celle de l'agriculture professionnelle et, en 1987, une région présentée comme particulièrement menacée par la déprise agricole ; ainsi que le montre le tableau I, pour le GREF, une réduction de la SAU (surface agricole utile) de 28,5% entre 1986 et 2000 y est probable.
En Basse-Normandie, plusieurs zones devaient être plus spécialement concernées par le phénomène : le pays d'Auge, le pays d'Ouche, le Perche et le Val d'Orne (CESRBN, 1986). La région agricole du pays d'Auge a été choisie pour réaliser les observations plus détaillées car les activités non-agricoles s'y organisent, de façon très contrastée, autour de deux pôles : au nord, une zone littorale fortement urbanisée à vocation touristique, au sud, aux limites du Perche, des zones très enclavées.
Nous avons ainsi retenu un échantillon de 8 communes du pays d'Auge en Basse-Normandie, et examiné le territoire de ces communes de façon exhaustive, parcelle par parcelle. Nous avons donc pris en compte dans nos enquêtes la totalité des ménages ayant une activité agricole, qui utilisent pour cette activité une parcelle du territoire des communes enquêtées, et ce quelque soit le statut de l'activité agricole pour ces ménages et quelque soit leur lieu de résidence.

2.2. L'évolution de l'agriculture s'est traduite par l'apparition de "terres difficiles"
Il faut rappeler que, traditionnellement, la Basse-Normandie est une région d'herbage (Frémont, 1967 ; Désert, 1971). A l'exception d'une plaine céréalière, qui s'étend de Caen à Alençon, l'essentiel de l'activité agricole bas-normande repose sur l'élevage d'herbivores (bovins à viande, vaches laitières, chevaux) et la valorisation de l'herbe. Le "couchage en herbe"s'est amorcé en Basse-Normandie dès le XVIIe siècle et, depuis cette époque, la prairie permanente a conquis des surfaces de plus en plus importantes à partir de trois pôles herbagers initiaux : le Cotentin, le pays d'Auge et le pays de Bray en Haute-Normandie.
Mais, depuis le milieu des années 70, la tendance pluriséculaire à l'extension de la prairie permanente s'est inversée et c'est désormais le labour qui s'étend. Un nombre croissant de jeunes agriculteurs adhère aux modèles d'intensification fourragère basés sur l'ensilage de maïs et diversifient leurs systèmes de production vers les cultures de céréales. Cette évolution est antérieure à la mise en place des quotas laitiers, mais ceux-ci ne font que la renforcer : les producteurs de lait qui veulent diversifier leurs productions sont incités à accroître leur intensification fourragère pour libérer des parcelles pour d'autres productions. Les agriculteurs ne pouvant obtenir de quotas sont, eux, incités à se tourner vers les productions de céréales lorsque c'est possible.
Parallèlement, les techniques d'utilisation de la prairie permanente ont également évolué : de nombreuses opérations qui étaient faites jusque-là à la main sont mécanisées (coupe de refus (4), entretien des haies, transport des pommes hors des prairies). Ces évolutions permettent une meilleure valorisation de l'herbe (ensilage) et surtout une amélioration de la productivité par travailleur.
Dans ces nouvelles conditions, les terres changent de statut et, en conséquence, la qualité des terres s'évalue de manière différente. De gras herbages se révèlent être des terres impossibles à labourer. De nombreuses prairies sont inaccessibles en tracteur. Pour les agriculteurs, il y a maintenant trois grandes catégories de terres : les terres non mécanisables, appelées "terres difficiles", les terres mécanisables mais non labourables, les terres labourables. Ces dernières sont considérées comme étant celles de meilleure qualité, même lorsqu'elles restent en prairie, car ce sont elles qui présentent la plus grande flexibilité pour les agriculteurs. Elles offrent un ensemble de possibilités d'utilisation (prairies pâturées, prairies fauchées, production de maïs-ensilage ou de cultures de vente) qui permet à l'agriculteur d'ajuster son système de production au mieux de ses intérêts économiques (prix du marché, mais aussi système de primes).
Parler de  "terres difficiles", en Basse-Normandie, suscite parfois l'incrédulité : comment comparer la douceur du relief bas-normand aux conditions des "vraies" zones de montagne, du massif alpin par exemple ? Sur le plan global, la comparaison n'a effectivement pas de sens. En revanche, certaines parcelles des régions herbagères de Basse-Normandie ont des contraintes comparables à celles des zones de montagne. Sur ces parcelles où il est impossible de pénétrer avec un tracteur à moins de prendre des risques importants (les accidents de tracteur dans les pentes ne sont pas exceptionnels), tous les travaux agricoles doivent être faits à la main (entretien des prairies : épandage du fumier, coupes des refus, élagage des haies). Ce sont ces terres, sur lesquelles les conditions de travail sont difficiles, qui sont qualifiées de terres difficiles. Ce statut de terres difficiles est donc établi en référence à l'organisation de la production (organisation du travail et techniques d'exploitation) du modèle de l'exploitation professionnelle qui est promu par les organismes de développement agricole, et qui correspond à un certain stade de développement économique.
Si déprise il y a, il serait logique que ces terres difficiles soient les premières abandonnées par l'agriculture. C'est pourquoi nous avons retenu pour nos enquêtes plusieurs communes qui nous avaient été citées en exemple pour illustrer des propos sur la déprise agricole, et qui comportent une forte proportion de terres non mécanisables.
Mais, et c'est là le premier résultat des enquêtes, ce qui est le plus souvent mentionné dans les entretiens, c'est le manque de terres (y compris de prairies, y compris de terres non mécanisables) et non une offre pléthorique qui annoncerait une forte déprise agricole. En outre, nous allons le voir, l'étude de la totalité du parcellaire de plusieurs communes ne permet pas de mettre en évidence l'apparition massive de friches. Le fait marquant est l'extension des terres labourées et non l'abandon de terres agricoles.

2.3. Les surfaces en friche des exploitations agricoles ne progressent pas
Un , au début de l'enquête, permet d'observer le paysage et de repérer les indicateurs les plus évidents d'utilisation peu intensive du territoire (présence de ronces, de fougères-aigle). Mais l'analyse montre qu'il faut se garder de conclure quoi que ce soit de ce cliché instantané.
On peut voir dans le paysage des signes d'une utilisation peu intensive du territoire, notamment sur les pentes (modifications du couvert végétal). A l'inverse, certaines communes sont presque entièrement labourées, alors qu'apparaissent encore les traces de haies autour des parcelles et qu'au dernier recencement général agricole (RGA) ces communes semblaient comprendre une forte proportion de prairies permanentes, ce qui marque le passage à une utilisation plus intensive du territoire (5). Ce qui apparaît, c'est une différenciation du paysage. Alors qu'auparavant il était composé essentiellement de prairies permanentes, on observe maintenant des terres labourées, des prairies permanentes bien entretenues, et d'autres où l'on note la présence de zones sous-utilisées. Ce sont ces dernières qui confèrent au paysage un air de déprise.
Première remarque : le pays d'Auge, pays des prairies mal entretenues où s'épanouissent les ronces, ce n'est pas nouveau. En 1956, R. Dumont portait déjà des jugements sévères sur les prairies du pays d'Auge. " Sur la route du petit Malheur à Glanville, se trouvent à gauche de très petites parcelles de 10 à 20 ares, où les haies non contenues, par un rognage incessant, "mangent" une portion excessive de terrain. Plus loin pullulent fougères, ronces et chardon sur un riche terroir... La productivité est limitée par le faible emploi des engrais [...] La coupe de foin se fait partout beaucoup trop tardivement [...]" (Dumont, 1956). Dix ans plus tard, Frémont (1967) constate que  "dans leurs grandes lignes, toutes ces observations demeurent valables". En 1971, on parlait déjà très officiellement de  "déprise agricole" dans le pays d'Auge (de Moussaye, 1971).
En fait, aucune tentative pour évaluer l'évolution de cette utilisation extensive de certaines parcelles du territoire ne permet de dire qu'il y a une évolution significative de l'aspect du couvert végétal depuis la IIe Guerre mondiale, au niveau de la région agricole. L'étude des photos aériennes prises à différentes périodes ne permet pas de conclure à un changement significatif (6), pas plus que les entretiens avec les agriculteurs qui sont là depuis longtemps.
L'examen des résultats de nos enquêtes permet de donner un caractère plus objectif à ces remarques. Rappelons que nous avons fait ces enquêtes dans 8 communes ; deux d'entre elles, Lerville et Creuil (7), sont très souvent citées en exemple dans la région pour illustrer le fait que le pays d'Auge est en plein processus de déprise agricole.
La superficie totale des communes observées (tableau II) couvre 6 559 ha, et leur SAU est d'environ 5 200 ha. Les parcelles exploitées par des ménages qui ont fait l'objet d'enquêtes représentent 90% de cette SAU. Pour les 10% restant, nous n'avons pas pu enquêter auprès des ménages exploitant ces parcelles, principalement pour ces raisons : refus de participer à l'enquête (27% du territoire ), impossibilité d'identifier le ménage exploitant effectivement la parcelle ou difficultés pour le joindre (parcelles en contrats précaires, parcelles utilisées par des exploitations de loisir, parcelles isolées situées en périphérie des communes et exploitées par des ménages résidant hors de la commune, soit au total 37% du territoire "non enquêté"), exploitations agricoles en vente ou non exploitées car faisant l'objet d'un litige entre héritiers (36% du territoire  "non enquêté").

Tableau II. Occupation du territoire des communes soumises à enquête
Communes



Superficie
totale
(a)

Superficie
cadastrée

(b)


Surfaces
boisées

(a)

SAU
estimée

(b)
   

             SAU
totale             dont           dont          dont
                prairies     labours        friches
                  perma-  

                nentes

Surface
totale
de la
SAU non
enquêtée
Arbec
Beauchamp
Creuil
Saint-Damien
Essart
Fontaines
Gisard
Lierville

Total
  772
  723
  553
  607
1 034
1 347
1 203
  320

6 559
  616
  653
  507
  546
  940
1 200
  965
  300

5 727
   4
  63
  69
  44
175
  64
  90
  30

539
  612
  590

  438

  502

  765

1 136

  875

  270


5 188
  603
  483
  368
  427
  699
1 057
  800
  243

4 680
  485
  329
  312
  307
  589
  850
  486
  227

3 585
  110
  153
    46
  116
  106
  190
  305
   11

1 037
  7
  1
 10
  3
  3
  6
  1
  3

34
   9
112
 70
 57
 60
 88
 85
 27

508

(a) INSEE : inventaire communal.
(b) La superficie cadastrée correspond à la superficie totale moins la superficie des routes, chemins, cours d'eau, etc. qui constituent le domaine public. En principe, l'inventaire communal fournit pour chaque commune sa superficie totale et sa superficie cadastrée. En réalité, les chiffres publiés sous la rubrique correspondent le plus souvent à la superficie totale. Il nous a donc fallu refaire une estimation à partir des matrices cadastrales afin de recalculer la SAU de la commune. La précision de ce calcul est de l'ordre de 2%.


Sur le territoire des exploitations ayant fait l'objet d'enquêtes, nous avons recensé 34 ha de friche (soit 0,7% du total de cette portion de la SAU). Ces 34 ha qui ne font plus l'objet d'aucune utilisation agricole correspondent à une trentaine de parcelles de petite taille situées sur des terrains très pentus et/ou très humides. Un tiers de ces parcelles ne sont pas des parcelles cadastrales mais seulement des fragments d'une parcelle cadastrale plus grande dont le reste continue d'être utilisé. De l'avis des agriculteurs interrogés, la pratique qui consiste à délaisser un fragment de parcelle particulièrement difficile à exploiter n'est pas nouvelle. L'examen des données statistiques relatives à l'utilisation du territoire agricole des exploitations montre que, dans le pays d'Auge, en Basse Normandie et dans l'ensemble de la France, la surface des parcelles en friche du territoire des exploitations, qui correspond à la catégorie "friches" du RGA, est en diminution .

2.4. Les surfaces en friche hors du territoire des exploitations enquêtées n'augmentent pas non plus
Ceci étant, il est sûr que, s'il y a déprise agricole, celle-ci a toutes chances de ne pas se manifester dans les exploitations qui fonctionnent actuellement mais plutôt dans le reste du territoire. Il faut donc examiner attentivement les 10% de la SAU que nous n'avons pu aborder par voie d'enquête (tableau III). Pour caractériser cette SAU, nous avons eu recours à l'observation directe (existence ou non de dynamique d'enfrichement sur les parcelles) et nous avons collecté des informations auprès de différentes personnes (maires, notaires, voisins). Si nous laissons de côté les surfaces, de toute évidence exploitées, des exploitations pour lesquelles nous avons essuyé un refus d'enquête, on peut repérer différents types de situations.

Tableau III. Occupation du territoire des communes soumises à l'enquête
Communes

Superficie
non enquêtée
(en ha)
Occupation de la SAU "non enquêté"

Arbec
   9
Parcelles à la périphérie de la commune, non enquêtées.
Pas de signe d'enfrichement
Beauchamp



112



Deux EA non enquêtées. Refus des exploitants. 80 ha
(Exploitants de moins de 50 ans)
Une EA en vente, 20 ha, au moment de l'enquête (exploitée depuis)
Parcelle en vente d'herbe. Utilisateur non identifié. 12 ha.
Aucun signe d'enfrichement dur des différentes parcelles.
Creuil

  70

Une EA, de 53 ha. Problème de succession. Pas en vente ; louée comme
chasse. Enfrichement.
Une EA, de 17 ha en vente d'herbe depuis 10 ans : signes d'enfrichement.
Saint-Damien

  57

Une EA, de 23 ha en vente. Aucun signe d'enfrichement
Deux EA éliminées (données non fiables) dont une de 20 ha en vente
d'herbe et une de 14 ha. Aucun signe d'enfrichement.
Essart

  60

Une EA non exploitée, de 40 ha. En vente. Pas d'acheteur ( trop élevé " -sic notaire).
Enfrichement
Parcelles en vente d'herbe (20 ha), aucun signe d'enfrichement.
Fontaines



  88



Une EA en vente. SAFER 28 ha. Aucun signe d'enfrichement (mise
en vente récente).
Une EA non enquêtée (. Exploitant résidant à Paris.
35 ha. Aucun signe d'enfrichement).
Vente d'herbe de 25 ha.
Gisard

  85

Plusieurs EA de moins de 10 ha non enquêtées (~60 ha). Signes
d'enfrichement sur quelques parcelles situées dans un ravin (~5 ha).
Une EA siège hors commune. Refus. 20 ha. Aucun signe d'enfrichement.
Lerville


  27


Une exploitation de 20 ha non exploitée (problêmes de succession).
Signes d'enfrichement.
Quelques parcelles (7 ha) en périphérie commune, exploitées par
EA hors commune, non enquêtées. Aucun signe d'enfrichement.
Total  
508
Au total, 135 ha présentent des signes d'enfrichement, dont 40 ha
déprise vraie (Essart) dû à un prix de vente élevé.

En premier lieu, certaines exploitations sont actuellement en vente. De l'avis de deux notaires dont le périmètre de travail inclut des communes enquêtées, le délai de vente d'une exploitation ne s'est pas rallongé ces dernières années. De fait, dans notre échantillon, une seule exploitation est en vente depuis un temps anormalement long, à Essart, ce qui semble dû au prix très élevé que réclame le propriétaire et non à l'absence de proposition de reprise (notaire). Cette exploitation d'une quarantaine d'hectares est actuellement en friche et offre au visiteur le spectacle de prairies envahies de ronciers et d'arbustes divers. Parmi les deux autres exploitations en vente dans notre échantillon, l'une venait tout juste d'être mise en vente, l'autre a été rachetée deux mois après l'enquête.
En second lieu, on trouve des exploitations qui sont pendant un temps assez long car elles font l'objet d'une succession difficile, les désaccords entre héritiers empêchant que ces exploitations puissent être mises en vente et reprises. Certaines parcelles peuvent être utilisées de manière occasionnelle par des voisins, mais dans l'ensemble les prairies ne sont plus entretenues et présentent des signes d'enfrichement. De telles situations ont toujours existé et ne constituent en rien un signe de déprise. La seule différence est que la taille moyenne des exploitations s'étant accrue, les exploitations qui sont ainsi temporairement délaissées sont plus visibles dans le paysage (8).
Enfin, une partie de la SAU non prise en compte dans l'enquête est composée de parcelles faisant l'objet de contrats précaires ("ventes d'herbes"), dont nous n'avons pu identifier l'exploitant actuel. Là encore, il ne s'agit pas d'une pratique nouvelle (Chevalier, 1983) et rien n'autorise à dire qu'elle se soit intensifiée. Certaines de ces parcelles sont mal entretenues, ce qui a toujours été le cas. Mais là encore, aucun signe de déprise agricole n'apparaît.
Finalement, sur le périmètre soumis à enquête, une trentaine d'hectares de friches sur les exploitations et les 40 ha d'une exploitation qui ne trouve pas de repreneur, parce que proposée à un prix élevé, représentent la totalité des terres réellement "abandonnées" par l'agriculture. Cela correspond à 1,5 % de la SAU totale de ces communes, ce qui reste bien modeste, d'autant que rien ne montre que cette surface soit en accroissement et qu'il y a toujours eu quelques parcelles en friche sur les exploitations.
On pourrait penser que, si nous ne retrouvons pas de signe de déprise agricole en analysant le statut de la SAU, c'est parce des parcelles sont maintenant affectées à la sylviculture. Il ne s'agirait pas là de au sens où nous l'avons définie, mais une telle évolution, si elle existe, doit être prise en compte. Qu'en est-il exactement ?

2.5. Les boisements
L'observation du paysage laisse voir ici et là quelques plantations de peupliers, en dehors de nos communes d'étude. Il faut toutefois ramener ce phénomène à sa juste dimension. De 1982 à 1988, l'observation de l'utilisation du territoire montre que, globalement, les surfaces boisées ont subi en Basse-Normandie une légère régression, et non l'inverse (9). Pendant cette période, 5 000 ha de SAU ont été boisés, mais, dans le même temps, 8 500 ha ont été défrichés par les agriculteurs. Cette régression du territoire boisé est due en partie à l'élimination de bosquets lors de la mise en labour de prairies dans les zones bocagères, mais aussi au défrichement de parcelles de forêts privées pour gagner de la surface agricole (10).
Avec seulement 10% de son territoire boisé, la Basse-Normandie est, après le Nord-Pas-de-Calais, la région la moins boisée de France. Traditionnellement, les haies fournissent du bois pour la consommation des ménages d'agriculteurs, mais la "forêt paysanne" y est réduite et la dissociation entre forêt et agriculture est très marquée. La production de bois est une production à part, elle appartient à un univers qui n'est pas celui de la production agricole (11). Le boisement de parcelles de bonne qualité n'est pas ressenti comme une activité économique pouvant participer au développement de zones rurales mais comme un empiétement sur l'agriculture.
La situation est sensiblement différente dans les régions, comme la Lorraine, où la forêt est intégrée à la vie rurale et où les forêts communales représentent une partie du budget des communes. Dans de telles régions, le territoire boisé peut être source de revenus complémentaires pour l'ensemble de la commune alors que c'est le phénomène inverse qui s'observe en Basse-Normandie. En effet, du fait de l'exemption de taxes sur les bois, chaque parcelle boisée est un manque à gagner pour la commune concernée (12).
En Basse-Normandie comme dans d'autres régions françaises, le boisement procède d'une stratégie active de la part des propriétaires fonciers : il ne s'agit pas d'un simple mécanisme de vases communicants par lequel la forêt les trous laissés par l'agriculture. Les stratégies des propriétaires fonciers peuvent répondre à des motivations diverses :
- mise en oeuvre d'un processus productif à long terme (peupliers ou autres essences) ; dans ce cas, les propriétaires fonciers qui cherchent à investir essaient d'obtenir des terres ayant une qualité et une localisation les meilleures possibles ;
- extension de forêts privées à des fins récréatives (sociétés de chasse) ; dans ce cas, le boisement de nouvelles parcelles se fait par absorption de proche en proche à partir du bloc de forêt initial ;
- volonté, pour des petits propriétaires individuels, de mettre à l'abri une partie de leur patrimoine en protégeant leurs droits de propriété (dès lors qu'une parcelle est boisée, le propriétaire n'a plus l'obligation de la louer à un agriculteur qui en ferait la demande), tout en limitant les charges afférentes à la propriété du fait des exonérations fiscales liées au boisement ; dans ce cas, la logique de localisation des terres dérive de la structure du parcellaire des exploitations existantes.
Toutes ces stratégies sont communément mentionnées dans les études portant sur les relations entre l'agriculture et la forêt (Brun, 1975 ; Larère, 1978 ; Coujard, 1982) et apparaissent bien conformes à ce que l'on peut observer sur le terrain. L'extension des territoires boisés marque les nouvelles formes de concurrence entre agriculteurs et non-agriculteurs, et non l'abandon de la terre. Que des terres agricoles soient boisées peut révéler que des agriculteurs ne sont plus en situation de contrôler totalement le territoire agricole, mais cela ne signifie pas qu'il n'existe aucune possibilité d'usage agricole pour ces terres.
Analysons les observations que nous avons pu faire dans le pays d'Auge. Dans plusieurs communes enquêtées, quelques parcelles ont été boisées. Du point de vue des exploitants agricoles de ces communes, porter un jugement sur l'opportunité ou non du boisement, dans l'absolu, n'a guère de sens. Le boisement des terres difficiles est considéré comme un phénomène parfaitement acceptable. La possibilité de ne plus utiliser ces terres et de les affecter à la production sylvicole n'est pas ressentie comme une régression mais au contraire comme un progrès. Dans la commune de Lerville, plusieurs parcelles non mécanisables ont ainsi été plantées de résineux par un exploitant, et chacun s'accorde à dire que, sur de telles terres, il a eu parfaitement raison. Vues de la route, ces parcelles ressemblent beaucoup à des parcelles en friche et ont contribué à donner à la commune sa réputation de  "commune en déprise".
En revanche, les mêmes exploitants s'insurgent contre le fait que des parcelles mécanisables, dans les marais proches de la commune, ont été plantées de peupliers alors qu'ils doivent, eux, continuer à utiliser des terres difficiles. A Beauchamp, un agriculteur affligé de parcelles très pentues et parsemées de mouillères, nous montre en contrebas des parcelles de fond de vallée, parfaitement mécanisables, où viennent d'être plantés des peupliers et qu'il aurait volontiers reprises s'il en avait eu la possibilité.
Ce qui est nouveau dans ces exemples, c'est que de telles plantations aient pu se faire sur des terres convoitées par l'agriculture (13). Comment cela s'est-il passé ? Dans le premier cas, près de Lerville, ces parcelles ont été mises en vente par le propriétaire exploitant au moment de son départ à la retraite. Le prix demandé, qui ne tenait pas compte de la chute des prix enregistrés depuis 1980, a découragé tous les agriculteurs qui se sont portés acquéreurs. Le propriétaire, refusant de  "brader" ses terres et de ne pas réaliser les plus-values foncières escomptées, a donc décidé de les boiser. Dans le deuxième cas, à Beauchamp, la vente de la parcelle et son boisement se sont faits sans que l'agriculteur qui souhaitait reprendre ces terres ait été averti de la transaction. Dans les deux cas, les agriculteurs se sont contentés d'entériner la situation sans qu'elle débouche sur un conflit ouvert. L'un d'entre eux dit : "la déprise agricole, ça aurait dû libérer d'autres terres". Il y a donc bien quelques parcelles qui ont été boisées, mais ces boisements ne peuvent être interprétés comme un "abandon" de l'agriculture.

2.6. L'absence de déprise agricole
Que conclure de ces observations ?
En premier lieu, il semble qu'il n'y ait pas de signes objectifs dans le paysage qui permettent de "voir" plus de déprise qu'il y a 20 ans. Pourtant, nombreux sont ceux qui voient de la déprise agricole. On peut se demander si ce phénomène ne révèle pas tout simplement un ajustement tendant à réduire l'écart qu'il y avait entre une représentation idéalisée du pays d'Auge (région de riches herbages) et sa situation  "réelle", décrite depuis des décennies par quelques observateurs attentifs (des prairies utilisées de manière peu intensive). Autrement dit, certains observateurs ne découvrent-ils pas ce qui existait mais qu'ils ne voyaient pas ? L'inquiétude résultant de la remise en cause de la suprématie de la prairie permanente n'a-t-elle pas joué un rôle de révélateur, faisant apparaître des caractéristiques qui étaient invisibles parce qu'on ne s'y intéressait pas
(14) ? Il est impossible de répondre ici à cette question, mais ce que l'on peut affirmer, c'est qu'il n'y a pas de signes d'une évolution vers l'enfrichement du paysage dans le pays d'Auge et que les images que fournit une observation à un moment donné ne permettent absolument pas de rendre compte de l'évolution effective du couvert végétal.
Par ailleurs, il est impossible de déceler des relations entre l'aspect physionomique des parcelles de prairies et les résultats économiques de l'exploitation (15). Nos enquêtes ont montré qu'il n'y a pas de relation simple entre une utilisation peu intensive du territoire - que l'on peut observer dans certaines zones à l'aide d'indicateurs écologiques -, et les indicateurs économiques d'une cessation de l'activité agricole. En effet, sur les terres non mécanisables, certains exploitants, dans l'impossibilité de consacrer beaucoup de temps de travail à l'entretien de ces parcelles (16) ont choisi délibérément de mettre en oeuvre des pratiques agricoles différentes, débouchant sur une utilisation des parcelles plus extensive en capital ? moins d'UGB (unité gros bétail) par ha - mais plus intensive par rapport au travail - plus d'ha par UTA (unité travail agricole) -. Ce choix n'a aucune raison de se traduire par un abandon des parcelles en question. En revanche, il a pour conséquence un changement de leur physionomie : une parcelle où les refus ne sont pas coupés régulièrement, où les haies ne sont pas taillées tous les ans, peut avoir un aspect "abandonné". Ces décisions portent sur des parcelles particulières et ne correspondent pas forcement à une stratégie globale au niveau de l'ensemble de l'exploitation. Elles sont fonction de la proportion de parcelles en terres difficiles de l'exploitation. Et surtout, l'utilisation des parcelles et leur degré d'entretien varient dans le temps. Autrement dit, il y a toujours des ronces quelque part, mais, d'une année sur l'autre, elles ne sont pas forcément au même endroit. Inversement, des agriculteurs à la veille de la retraite, sans successeur, peuvent passer beaucoup de temps à entretenir leurs prairies, taillant les haies à la faucille et coupant tous les refus à la main. Dans ce dernier cas, l'aspect "bien entretenu" des prairies ne peut absolument pas être interprété comme un signe de "bonne santé" de l'exploitation.

Figure 1. Les "friches" de Lerville
en grisé, où seule la parcelle A est réellement abandonnée

A : parcelle en pente non mécanisable, coincée entre la route et le talus, laissée en friche par le propriétaire (parcelle couverte de ronces) ;
B : parcelle sous-utilisée car exploitation en succession (aspect "mal entretenu", ronces) ;
C : parcelle à forte pente, non mécanisable, utilisée de manière extensive (bail de 9 ans, renouvelé en 1989) (aspect  "mal entretenu", ronces) ;
D : parcelle non mécanisable, récemment boisée (aspect de  "friches").

Il n'est donc pas possible, dans le pays d'Auge, de tirer de l'aspect physionomique d'un ensemble de parcelles des conclusions quant à l'avenir des exploitations, et donc de l'agriculture, correspondant à ce territoire. Ainsi, dans la commune de Lerville dont les caractéristiques physionomiques justifient aux yeux de certains un diagnostic de déprise, une seule parcelle est réellement abandonnée (fig. 1).
Au moment de l'enquête, nous avons observé dans plusieurs communes quelques parcelles de terres non exploitées mais il s'agit là de situations bien particulières. En fait, ces terres correspondent à trois situations distinctes :
- des parcelles en friche qui continuent d'être incluses dans le territoire des exploitations, la surface totale de ces parcelles, recensées sous la rubrique  "friche" de la statistique agricole, ne progresse pas ;
- des terres qui font l'objet d'une succession difficile et qui ne sont plus exploitées pendant cette période, situation qui n'a rien de nouveau ;
- des terres volontairement retirées de la production par des propriétaires qui ne trouvent pas preneur au prix qu'ils ont fixé ? mais, apparemment, de tels cas, là encore, ont toujours existé.
Il n'est donc pas possible de conclure à l'existence d'un processus significatif de déprise agricole, ni d'en déceler l'amorce, alors que ces observations ont été réalisées en partie dans des communes supposées être des exemples-types d'une déprise agricole massive.
En revanche, la chute du prix des terres agricoles est nette (fig. 2), comme dans les autres régions françaises. Il est donc confirmé que cette chute des prix ne résulte pas d'une absence de demande pour l'utilisation de terres agricoles qui se traduirait par l'apparition de friches. La chute du prix des terres agricoles a concerné de manière indifférenciée tant les terres labourées que les prairies permanentes. Le prix des terres labourées est devenu légèrement supérieur à celui des prairies permanentes depuis le moment où la régression des surfaces en prairie permanente s'est amorcée, mais cette variation est minime par rapport à l'évolution globale du prix. En fait, l'évolution des prix des deux types de terre a été pratiquement la même (17). On ne peut donc pas dire non plus que la chute des prix des terres agricoles est une conséquence directe de cette différenciation des qualités qui se traduirait par une régression du prix des seules prairies.
Au terme de ces observations, nous avons bien retrouvé des indicateurs qui fondent le discours sur la déprise (chute des prix, modification du couvert végétal, etc.), mais aucune apparition de friches au sens où nous l'avons défini : on constate qu'il n'est pas possible de confirmer l'existence de déprise agricole dans cette région qui apparaissait pourtant comme l'une des plus menacée dans les prévisions. En outre, il est impossible de déceler des relations entre l'aspect physionomique des parcelles et les résultats économiques des exploitations.
Ces résultats illustrent et renforcent les conclusions que l'on peut tirer par ailleurs de l'examen des différentes données statistiques portant sur l'utilisation du territoire ? RGA, enquête TER-UTI (9), données fournies par la Mutualité sociale agricole (MSA) -, dont aucune ne montre d'accélération forte du recul de la SAU, ni d'augmentation importante de la friche, que l'on se situe dans le pays d'Auge, ou aux niveaux régional (18) et national.
Au total, l'absence de déprise agricole significative peut être établie, en observant un territoire où on la dit spectaculaire, mais à condition que l'observation soit attentive, au-delà du paysage, aux conditions réelles de la propriété et de l'usage économique du sol, telles que l'histoire agraire les a produites. C'est la transition récente de la suprématie herbagère aux labours qui rend particulièrement complexe la situation des terres agricoles dans le pays d'Auge, et qui explique, dans ce cas précis, l'illusion d'optique, au sens propre, qui fait voir l'abandon là où se déroule plutôt un ensemble de transformations et de changements d'affectation du sol. Comprendre la nature de ces transformations implique de savoir qui les réalise, c'est-à-dire qui sont les utilisateurs du sol agricole.

Figure 2. Evolution du prix des terres dans le pays d'Auge
a : prairies naturelles ; b : terres labourables.

[R] 3. Qui utilise encore le territoire agricole ?

Les observations de terrain nous ont donné une image de l'agriculture du pays d'Auge sensiblement différente de celle qu'évoquaient la lecture de la presse agricole ou l'écoute de certains discours sur l'évolution de l'agriculture bas-normande. Cette différence ne réside pas seulement dans le niveau d'occupation du territoire agricole. Il est assez vite apparu que dans les communes enquêtées, les exploitations conformes au modèle standard de l'agriculture professionnelle étaient minoritaires.

3.1. Des exploitations agricoles diverses utilisent le territoire agricole selon des modalités différentes
Nos enquêtes dans le pays d'Auge ont été faites en 1989 et au premier trimestre 1990, soit pratiquement en même temps que le RGA. Cette coïncidence nous a permis d'éprouver la représentativité de notre échantillon, tests d'autant plus utiles que les résultats de nos enquêtes prenaient à rebours un certain nombre d'idées reçues.
L'analyse de ces données confirme en effet que la diversité des exploitations subsiste et se reproduit, et que les ménages agricoles disposant des seuls revenus de l'activité agricole sont minoritaires. Décrivons rapidement cette diversité.
Une première masse d'exploitations est constituée des exploitations familiales à temps partiel, c'est à dire des exploitations pour lesquelles le total du travail fourni par le ménage dans l'exploitation est inférieur à 1 UTA (29% des exploitations dans notre échantillon, 44,4% du total des exploitations du pays d'Auge au dernier recensement). Les enquêtes de terrain montrent que, pour un tiers d'entre elles, ces exploitations sont des exploitations de loisir, c'est à dire que l'objectif de l'activité agricole n'est pas de dégager un revenu, celle-ci étant au contraire souvent source de dépenses. En revanche, pour les deux tiers, il s'agit bien d'exploitations à vocation productive, détenues par des ménages ayant des situations diverses : retraités, ménages qui ont fait le choix de maintenir ou d'engager une activité agricole à temps partiel pour compenser la faiblesse de revenus qu'ils tirent d'activités non-agricoles, ménages ayant des revenus non-agricoles élevés (commerçants, professions libérales) qui décident de diversifier leurs activités vers l'agriculture en rachetant des terres. Ces exploitations utilisent au total une proportion faible mais non négligeable de la SAU (14,4% du territoire dans le pays d'Auge). Beaucoup de ces exploitations à temps partiel ont des systèmes de production simples (une seule production : bovins à viande, ou moutons, ou chevaux), basés sur la valorisation de l'herbe, et la prairie permanente. Elles peuvent donc valoriser facilement les .
Les résultats de nos enquêtes, ainsi qu'un traitement spécial des données du RGA de 1988, montrent que les exploitations agricoles familiales à temps plein ne disposant d'aucun revenu extérieur (retraite, revenus d'activités extérieures) sont minoritaires (environ 25 % des exploitations), et utilisent moins de la moitié de la SAU totale (environ 40 % de la SAU). Une telle situation n'a rien d'exceptionnel, ainsi que le montrent la comparaison avec la Lorraine et le cadrage avec des données relevées pour la France entière (tab. IV). Cela signifie que la majorité des ménages agricoles est sensible aux fluctuations des revenus non-agricoles (niveau des retraites, des salaires).
Il apparaît également que les différentes catégories de ménages agricoles que l'on peut distinguer à partir d'une classification simple, basée sur les revenus et le temps de travail agricole, utilisent le territoire agricole selon des modalités différentes. Les relations entre systèmes d'activité, systèmes de production et usage du sol agricole mettent en jeu des mécanismes d'ajustement différenciés selon les catégories de ménages et démentent l'hypothèse d'une homogénéité du comportement des ménages agricoles. Certaines de ces relations sont bien connues - ainsi on savait que les retraités avaient tendance à avoir plus de prairie permanente -, d'autres non : on ignorait l'existence d'une relation positive entre la pluri-activité et l'importance des surfaces labourées dans l'exploitation (fig. 3). La mise en évidence de telles relations remet en cause l'idée reçue selon laquelle le développement de la pluri-activité dans les zones difficiles permettrait d'y maintenir en exploitation les terres difficiles.

Figure 3. Proportion de prairie permanente selon les différentes classes de combinaison de revenu dans les exploitations familiales
En ordonnée, le pourcentage de prairie permanente par rapport à la SAU ; en abcisse, les classes : 2 : temps partiel ; 3 : retraite et pluri-activité ; 4 : pluri-activité ; 5 : retraite ; 6 : aucun revenu extérieur.

Ces relations entre systèmes d'activité, systèmes techniques et utilisation, du territoire sont d'autant plus complexes que la constitution du territoire d'une exploitation est un processus lent. De multiples contraintes (mode de faire-valoir, qualité des sols, etc.) empêchent les agriculteurs d'ajuster rapidement leur système de production : un agriculteur dont l'exploitation n'est constituée que de parcelles non labourables ne peut, du jour au lendemain, leur substituer des terres labourables.
Cette première analyse peut être complétée par l'examen des trajectoires des ménages interrogés. De même qu'à un moment donné, la majorité des exploitations s'écarte du modèle de l'exploitation à 2 UTA disposant des seuls revenus de la production agricole, de même, une forte proportion des exploitations ne se reproduisent pas selon une trajectoire . On peut appeler ainsi toutes les situations où une exploitation à temps plein de plus de 4 UDE (19) est reprise par un exploitant jeune (moins de 35 ans) qui est fils ou fille d'agriculteur, qui n'a pas d'activité extérieure et qui a pour projet de garder à cette exploitation son statut d'exploitation professionnelle. Or cette trajectoire qui est supposée être la norme représente moins de 50% des 60 installations enregistrées depuis 1980 de notre échantillon.
L'analyse des conditions d'installation des exploitations depuis 1980 et des sources de financement mobilisées (épargne, revenus d'activités agricoles, profits d'autres activités) permettent en effet de distinguer quatre grandes catégories de trajectoires aux côtés de la trajectoire classique :
- des trajectoires s'inscrivant dans des stratégies de conquête (ménages venant de l'extérieur de l'agriculture et disposant d'importantes ressources financières) ;
- des trajectoires de reconversion professionnelle maîtrisée : des ménages proches du milieu agricole reprennent une exploitation agricole dans le cadre d'un projet préparé de longue date, après avoir épargné hors de l'agriculture ;
- assez proches des précédentes dans leur logique mais non dans leurs résultats, des trajectoires ayant pour objectif explicite de mettre en place un système d'activités multiples, combinant diverses sources de revenus (activité agricole, tourisme, activités extérieures, etc.), à temps partiel ou à temps plein ;
- des trajectoires de repli (chômeurs, revenus d'activités non-agricoles ou retraites insuffisants).
Cette diversité des trajectoires est confirmée par des monographies réalisées sur d'autres terrains (20).
Cet écart à la norme du modèle de l'exploitation professionnelle, que l'on observe pour de nombreuses exploitations, explique que de nombreuses hypothèses implicites qui sous-tendent les prévisions de déprise agricole massive soient prises à défaut : des ménages venant de l'extérieur de l'agriculture reprennent des exploitations et contredisent ainsi les analyses basées sur une stricte approche de ; des ménages reprennent à temps partiel des exploitations de petite taille qui, jugées non viables, devraient disparaître ; des retraités qui devraient quitter l'agriculture gardent une petite exploitation. Cet écart conduit également à douter de la pertinence de travaux qui se fondent sur la seule analyse des revenus agricoles pour appréhender l'évolution de l'utilisation du territoire agricole.
Au total, l'utilisation actuelle des terres difficiles, en Basse-Normandie, résulte donc de la conjonction de plusieurs phénomènes : l'existence de catégories de ménages qui choisissent préférentiellement certains systèmes techniques (temps partiel et bovins à viande par exemple) qui peuvent être localisés sur des terres difficiles ; le fait que des parcelles de terres difficiles soient incluses dans des types d'exploitation très divers sans que celles-ci aient la possibilité de s'en débarrasser à court terme ; le fait que, globalement, il y a encore beaucoup de ménages utilisant des terres agricoles et que la pression sur le foncier agricole reste élevée.

3.2. L'installation de la crise
La déprise agricole ne se manifeste donc pas, loin de là, avec l'ampleur prévue. Mais alors que je pensai trouver, derrière cette absence de déprise, des phénomènes dynamiques pouvant participer à la relance du développement rural (21), il faut bien conclure que, pour l'instant, l'absence de déprise témoigne plus de l'installation de la crise que de l'amorce d'une nouvelle phase de croissance.
L'existence de nombreuses exploitations à temps partiel, qui constituent une apparente réserve de dynamisme, ne doit pas faire illusion. Une grande partie de ces exploitations est détenue par des retraités ou des ménages en situation de repli qui ont besoin de l'activité agricole pour survivre. Si la crise ne les obligeait pas à maintenir cette activité, assez vite, une partie de ces ménages abandonnerait l'agriculture. L'existence de couples jeunes ayant des exploitations de loisir, elle non plus, ne doit pas faire illusion : même si elles se multiplient, ces exploitations, en termes d'utilisation du territoire, pourront difficilement compenser la disparition des exploitations à temps plein ayant des objectifs de production. On observe en effet que la surface moyenne de ces exploitations à temps partiel reste faible et relativement stable au cours de leur cycle de vie.
Parmi les exploitations à temps plein, il existe quelques gisements d'innovation, de productivité. Dans certaines exploitations de Basse-Normandie, on observe des systèmes qui permettent une forte productivité du travail tout en restant assez extensifs par rapport à la terre. Mais ces systèmes innovants, qui évoquent des situations rencontrées dans d'autres régions (Franche-Comté, Charolais), restent pour l'instant des  "trouvailles individuelles", et on les rencontre essentiellement dans les exploitations qui sont en marge des réseaux de développement. Ils ne deviendront que s'ils sont réintégrés à ces réseaux. La réduction du budget des organismes de développement agricole oblige les techniciens des chambres d'agriculture à concentrer leurs efforts sur un nombre d'exploitations de plus en plus réduit. En l'absence d'une politique volontariste de développement agricole, centrée sur les caractéristiques techniques de la production et prenant en compte les contraintes particulières liées aux systèmes hors-normes (notamment pour l'organisation du travail), on voit mal comment ces innovations pourraient être réellement valorisées.
En effet il est faux de penser que tous les problèmes techniques de la production sont connus ou résolus : c'est ce que montre l'observation de systèmes basés sur la valorisation de l'herbe ou de certains systèmes pluri-actifs. Sur ce point particulier, les procédures de développement local ne peuvent se substituer aux procédures sectorielles. Les exploitations gérées par des ménages pluri-actifs illustrent bien ce propos. Les caractéristiques techniques particulières de ces systèmes sont mal connues : les modèles proposés par les organismes de développement agricole concernent toujours des exploitations avec deux travailleurs. Une approche globale montre qu'en l'état actuel, il est difficile de penser que les systèmes avec pluri-activité peuvent réellement représenter une solution pour l'utilisation de terres difficiles dans les zones menacées de déprise, car ces ménages sont ceux qui utilisent le moins de prairies permanentes. Il n'en reste pas moins que ces exploitations utilisent une large partie du territoire et que le recours à la pluriactivité est l'une des voies que peuvent choisir les ménages pour améliorer la productivité de leur exploitation et augmenter leurs revenus. Il ne s'agit pas là d'un phénomène nouveau. La seule nouveauté est que ce type de systèmes d'activités se voit de plus en plus reconnu par la profession agricole et permet maintenant de bénéficier en partie des mêmes aides que les exploitations "aux normes". Mais cette reconnaissance survient à contre-temps. La pluri-activité suppose l'existence d'emplois hors de l'agriculture : or l'actuelle politique d'aménagement du territoire tend à favoriser la création d'emplois dans les grandes zones urbaines.

Tableau IV. Classification des exploitations selon les revenus extérieurs des ménages
(SCES : traitement spécial des données RGA, 1988)
Sociétés agriculture familiale
temps partiel agriculture à temps plein >= 1 UTA
pluriactivité aucune pluriactivité
retraite

aucune retraite

retraite
ou pension
aucune retraite
ni pension
Nombre d'exploitations
(et % du total)

Pays d'Auge

Basse-Normandie

Plateau Lorrain Sud

Lorraine

France entière
1
     169
(2,9)
     522
(1)
     108
(1,3)
     271
(1)
17 190
(1,7)
2
    2 564
(44,4)
  19 596
(36,1)
    3 025
(36,6)
  11 752
(43,5)
367 224
(36,1)
3
    136
(2,4)
  1 621
(3)
     509
(6,2)
  1 756
(6,5)
60 659
(6)
4
      833
(14,4)
    8 421
(15,5)
    1 579
(19,1)
    4 173
(15,5)
161 792
(15,9)
5
     584
(10,1)
   7 090
(13,1)
      981
(11,9)
    3 213
(11,9)
147 305
(14,5)
6
    1 490
(25,8)
   16 989
(31,3)
    2 057
(24,9)
    5 869
(21,6)
262 585
(25,8)
total
       5 776
(100)
     54 239
(100)
       8 259
(100)
     27 034
(100)
1 016 755
(100)
SAU, en ha
(et % du total

Pays d'Auge

Basse Normandie

Plateau lorrain sud

Lorraine

France entière
1
     9 151
(5,5)
   27 155
(2)
     6 315
(1,6)
   14  072
(1,3)
1 172 844
(4,1)
2
   23 728
(14,3)
  144 922
(10,7)
   24 048
(6,1)
   86 675
(7,8)
2 780 750
(9,7)
3
    5 334
(3,2)
   50 206
(3,7)
   37 565
(9,6)
   102 601
(9,2)
2 190 975
(7,7)
4
   37 552
(22,5)
   31 315
(23,1)
  120 082
(30,6)
  301 903
(27)
6 926 803
(24,2)

5
    20 740
(12,5)
   183 503
(13,5)
     55 972
(14,3)
    175 977
(15,8)
46 556 689
(16,3)

6
     69 839
(42)
   637 692
(47)
   148 706
(37,8)
    434 781
(38,9)
10 868 737
(38)

total
   166 343
(100)
 1 356 654
(100)
   392 688
(100)
 1 116 008
(100)
28 595 798
(100)

Tableau V. Evolution, pour la France entière, de la proportion de maires appartenant à la catégorie socio-professionnelle
D'après des données du ministère de l'Intérieur, bureau des Elections et des Etudes publiques.
Année
d'élection
Nombre total
de maires
Maires agriculteurs
(propriétaires, exploitants
et fermiers)
Pourcentage
de maires
agriculteurs
1971
1977
1983
36 765
36 334
36 449
16 446
14 295
13 243
44,7
39,3
36,3

Tableau VI. Proportion de maires appartenant à la catégorie socio-professionnelle en Basse-Normandie, Maires élus en 1989
D'après des données du ministère de l'Intérieur, bureau des Elections et des Etudes publiques.
Nombre total
de maires
Maires agriculteurs
(propriétaires, exploitants
et fermiers)
Pourcentage
de maires
agriculteurs
Calvados
Manche
Orne
Basse-Normandie
France entière
     705
     601
     507
  1 813
36 487
     259
     237
     195
     691
10 322
36,7
39,4
38,5
38,1
28,3

Parmi les exploitations à temps plein, il existe quelques gisements d'innovation, de productivité. Dans certaines exploitations de Basse-Normandie, on observe des systèmes qui permettent une forte productivité du travail tout en restant assez extensifs par rapport à la terre. Mais ces systèmes innovants, qui évoquent des situations rencontrées dans d'autres régions (Franche-Comté, Charolais), restent pour l'instant des trouvailles individuelles, et on les rencontre essentiellement dans les exploitations qui sont en marge des réseaux de développement. Ils ne deviendront que s'ils sont réintégrés à ces réseaux. La réduction du budget des organismes de développement agricole oblige les techniciens des chambres d'agriculture à concentrer leurs efforts sur un nombre d'exploitations de plus en plus réduit. En l'absence d'une politique volontariste de développement agricole, centrée sur les caractéristiques techniques de la production et prenant en compte les contraintes particulières liées aux systèmes hors-normes (notamment pour l'organisation du travail), on voit mal comment ces innovations pourraient être réellement valorisées.
En effet, il est faux de penser que tous les problèmes techniques de la production sont connus ou résolus : c'est ce que montre l'observation de systèmes basés sur la valorisation de l'herbe ou de certains systèmes pluri-actifs. Sur ce point particulier, les procédures de développement local ne peuvent se substituer aux procédures sectorielles. Les exploitations gérées par des ménages pluri-actifs illustrent bien ce propos. Les caractéristiques techniques particulières de ces systèmes sont mal connues : les modèles proposés par les organismes de développement agricole concernent toujours des exploitations avec deux travailleurs. Une approche globale montre qu'en l'état actuel, il est difficile de penser que les systèmes avec pluri-activité peuvent réellement représenter une solution pour l'utilisation de terres difficiles dans les zones menacées de déprise, car ces ménages sont ceux qui utilisent le moins de prairies permanentes. Il n'en reste pas moins que ces exploitations utilisent une large partie du territoire et que le recours à la pluri-activité est l'une des voies que peuvent choisir les ménages pour améliorer la productivité de leur exploitation et augmenter leurs revenus. Il ne s'agit pas là d'un phénomène nouveau. La seule nouveauté est que ce type de systèmes d'activités se voit de plus en plus reconnu par la profession agricole et permet maintenant de bénéficier en partie des mêmes aides que les exploitations "aux normes". Mais cette reconnaissance survient à contre-temps. La pluri-activité suppose l'existence d'emplois hors de l'agriculture : or, l'actuelle politique d'aménagement du territoire tend à favoriser la création d'emplois dans les grandes zones urbaines.
En replaçant l'analyse du secteur agricole dans un contexte plus global, celui de la crise, il apparaît que l'évolution de l'effectif total d'exploitations agricoles et des surfaces qu'elles exploitent dépend de deux phénomènes qui jouent en sens inverse : la crise de l'agriculture se traduit par une détérioration du revenu agricole et des conditions de transmission des exploitations et devrait accélérer la disparition des exploitations agricoles, mais la crise économique globale, qui affecte les autres revenus et réduit les possibilités d'emplois alternatifs pour les agriculteurs, tend au contraire à ralentir la disparition des exploitations.

3.3. Le recul du contrôle de la profession agricole sur le foncier
Deux changements particulièrement visibles, la chute du prix des terres et la déréglementation du foncier, traduisent la modification des mécanismes qui régulent l'utilisation du territoire et accroissent les possibilités d'entreprendre ou de maintenir une activité agricole pour les ménages qui s'écartent des normes de l'agriculture professionnelle.
La chute du prix des terres agricoles ne résulte pas d'un excès d'offre mais peut plutôt être interprétée comme une modification du niveau de rente socialement acceptable (Laurent, 1992), facilitant l'entrée dans le secteur de ménages en situation de repli ou de ménages en situation de conquête (commerçants, professions libérales).
Cette dernière possibilité est d'autant plus réelle que, depuis plusieurs années, les procédures de régulation qui mettaient l'usage du territoire agricole sous le contrôle de la profession ont perdu une partie de leur substance. Ces procédures reposaient sur un arsenal de mesures réglementaires qui ne peut être mobilisé que sous la pression des organisations syndicales professionnelles (Coulomb, 1985). L'effet conjoint du recul de la mobilisation syndicale sur les thèmes du foncier, et du transfert de compétences en matière d'utilisation du territoire vers les conseils municipaux où les agriculteurs sont de moins en moins représentés (tab. V et VI), se traduit par un contrôle amoindri sur l'usage du territoire agricole.
Au total, la crise s'est accompagnée de la remise en cause de ce qui fondait le compromis agricole et la cohérence de l'insertion de l'agriculture dans la société globale jusqu'au milieu des années 70. Cela se traduit par un déphasage entre le rôle que joue effectivement l'agriculture professionnelle dans l'utilisation du territoire et les dispositifs régulateurs hérités de la période précédente.
Certaines procédures de régulation ne fonctionnent plus parce que les composantes du compromis sur lesquelles elles reposaient se sont modifiées. C'est ce qui se passe pour les retraites agricoles. D'autres perdent de leur importance parce que les contradictions qu'elles permettaient de surmonter se sont apparemment réduites : tel est le cas d'une partie des mesures réglementaires concernant l'accès au foncier agricole et de la démobilisation des syndicats paysans sur ce thème. D'autres ont changé de nature parce qu'elles ont été investies par de nouveaux acteurs, bien qu'elles se présentent sous le même aspect formel : c'est ce qui se passe dans les communes pour le contrôle de l'utilisation des sols.
Cette évolution, liée à l'incapacité de la profession d'apporter des réponses aux problèmes écologiques rencontrés dans le cadre d'un projet économique cohérent pour le secteur, traduit la perte d'hégémonie de la profession agricole sur le territoire agricole : la profession agricole a perdu en partie la maîtrise de l'utilisation du territoire agricole et il ne va plus de soi que la logique d'utilisation du territoire agricole doive être subordonnée aux intérêts de cette profession.
Cela ne signifie pas qu'il y ait déprise agricole. D'un côté, cette fraction de l'agriculture continue d'exploiter une large partie du territoire; de l'autre, on voit que l'activité agricole peut être incluse dans des systèmes d'activité qui s'éloignent des normes de l'agriculture professionnelle.

[R] 4. Conclusion

Cette situation, telle qu'on peut l'appréhender à la lumière des caractéristiques actuelles de la crise, doit être analysée dans une perspective de sortie de crise : il n'y a pas déprise maintenant, mais qu'en sera-t-il en l'an 2 000 ?
En fait, l'avenir du sol qu'utilisent la majorité des ménages agricoles va dépendre en grande partie de l'évolution de revenus de plusieurs origines qui ne proviennent pas de la vente de produits agricoles. Ainsi sont concernés directement les ménages agricoles qui ont suivi jusqu'à présent une trajectoire classique, mais dont le revenu agricole devra être complété par d'autres sources de revenus (notamment des aides directes, basées peut-être sur la rémunération de services liés à l'environnement) dont l'octroi dépend de la place qui sera faite à l'activité agricole et à ses sous-produits dans les rapports entre société globale et agriculture. Cela pourra être aussi le cas des ménages en situation de repli dont l'activité agricole est liée aux conditions économiques extérieures au secteur, ou encore des ménages qui tentent de diversifier leur éventail d'activités, notamment en cherchant des revenus dans les activités non-agricoles, possibilité qui dépend largement de l'évolution du système économique d'ensemble (emploi en zone rurale et possibilité de pluri-activité, possibilité de développement d'activités diverses liées aux exploitations).
Dès lors, la question de l'avenir des terres agricoles s'inscrit dans le champ plus large de la question du modèle de développement qui succédera à la crise et de la place qu'y occuperont les activités agricoles. Sur la forme que prendra ce modèle, les avis sont pour le moins partagés (Liepietz et Leborge, 1990 ; Liepietz, 1991). L'appréciation que l'on peut porter sur l'avenir de l'utilisation du territoire agricole doit être nuancée en conséquence.
Un chose est certaine, c'est qu'une prévision portant sur les surfaces agricoles utilisées qui se baserait sur l'analyse des seuls mécanismes du marché (marché des produits agricoles et marché foncier) ou qui resterait strictement sectorielle aurait toute chance de donner des résultats erronés. Plusieurs éléments extérieurs à ce type d'analyse seront déterminants pour l'utilisation à venir du territoire, notamment :
- le niveau d'emploi qui sera associé au nouveau modèle de croissance (plein emploi ou non) et ses conséquences : possibilité pour les actuels actifs agricoles de trouver ou non des emplois à l'extérieur de l'agriculture ; accroissement ou non du nombre de ménages en situation de repli ;
- la répartition de ces emplois sur le territoire national et la possibilité de développer ou non des systèmes pluri-actifs ;
- la forme que pourraient prendre de nouveaux transferts en faveur des zones rurales et la possibilité de financer ou non des activités de "gestion de l'environnement";
- la place qui sera accordée aux systèmes "hors norme"dans la gestion de l'agriculture et le transferts des aides sectorielles ou d'aides ."à la ruralité"
Implicitement, les hypothèses de déprise agricole massive reposent sur un modèle de plein emploi (les agriculteurs non compétitifs quittent le secteur, ils ne sont plus contraints d'accepter une sous-rémunération de leur travail), où l'emploi est localisé en zones urbaines (les systèmes pluri-actifs ne se développent pas), où les transferts garantis par l'Etat-providence permettent qu'il n'y ait pas de situation de repli (retraités, chômeurs, etc.) mais ne sont pas utilisés pour maintenir volontairement des agriculteurs non compétitifs.
Or rien ne semble indiquer qu'un tel modèle se met en place. Pour l'instant, on observe bien une tendance à la relocalisation des emplois dans les zones urbaines, mais on ne se rapproche guère d'une situation de plein emploi, ni d'un renforcement de l'Etat-providence. A moyen terme, il y a donc toute chance pour que l'activité agricole continue d'être un refuge pour les ménages en situation de repli et qu'une partie des agriculteurs non compétitifs bénéficient d'aides qui leur permettent de survivre dans leurs exploitations. Dans une telle situation, une déprise agricole massive à l'horizon 2000 paraît hautement improbable.
Les résultats de cette recherche se situent à contre-courant du discours dominant, et nous avons pu constater que leur diffusion suscite des réactions très diverses.
Pour les responsables régionaux, entendre ce que nous disions en 1989 (Rendu, 1989), à savoir qu'il n'y avait pas de déprise agricole, était irrecevable car, au même moment, ils négociaient le classement du pays d'Auge en zone défavorisée. Une telle demande de classement est acceptée (ou refusée) à Bruxelles à partir de dossiers constitués par les régions. La menace de déprise étant l'un des critères permettant de justifier cette demande, des résultats montrant qu'il n'y avait pas déprise étaient donc inopportuns. Cette réticence était légitime. D'abord parce que de nombreuses autres régions (y compris dans d'autres pays de la CEE) ont fait état de menaces de déprise agricole alors que le phénomène n'était pas plus avéré qu'en France. Ensuite, parce que les médias tendent toujours à associer  "déprise agricole"avec "problème agricole"; par conséquent, reconnaître qu'il n'y a pas de déprise agricole peut être facilement interprété comme une reconnaissance de ce que les problèmes de l'agriculture sont moins graves qu'on ne tend à le dire, ce qui est faux. Les réticences et la prudence des responsables régionaux étaient donc compréhensibles.
Pour les agriculteurs et les maires des communes concernées par cette enquête, ces résultats apparaissent, en revanche, parfaitement acceptables. C'est ce que nous avons constaté lors des réunions que nous avons organisées pendant le 1er semestre 1992 dans ces communes. L'accord y fut général pour dire qu'il n'y a pas actuellement de déprise agricole massive, mais que cette situation est liée au fait que nombre de ménages qui souhaiteraient quitter l'agriculture ne le peuvent pas. La "surprise" pour les agriculteurs professionnels et les maires vient plutôt lorsqu'on leur montre sur des plans cadastraux l'étendue des surfaces qui sont utilisées par des systèmes "hors-norme". La vision du territoire agricole occupé quasi-exclusivement par l'agriculture professionnelle n'est pas seulement celle des chercheurs ou des technocrates, elle est largement partagée par les agriculteurs et les maires des communes rurales, même lorsque ceux-ci ne sont pas agriculteurs. Lors de ces réunions, les agriculteurs et surtout les maires ont conclu, de manière pragmatique, à la nécessité de réfléchir sur les formes d'intégration de ces systèmes.
Il est vrai que de nombreuses questions restent ouvertes : sur les formes que va prendre l'activité agricole et la place de la fraction "non professionnelle" de l'agriculture, sur la manière dont l'espace va s'organiser (dualité ? activité agricole complément de revenu sur tout le territoire ?), sur la manière dont les contradictions entre gains de compétitivité pour l'agriculture et environnement pourront être dépassées.
Les questions qui viennent d'être abordées pour l'utilisation du territoire ne sont que l'un des aspects des mutations actuelles de l'agriculture. Mais elles témoignent, à partir d'un problème particulier, de ce que les connaissances que nous avons du fonctionnement réel de l'agriculture, héritées en grande partie de travaux réalisés pendant la période de croissance précédente, rendent compte de manière de plus en plus imparfaite des mécanismes à l'oeuvre. Il est donc tout à fait indispensable de continuer des recherches d'économie positive, faute de quoi l'écart entre les évolutions réelles de l'agriculture et du monde rural, et les représentations que nous en avons, ne peut que s'accroître.

Cet article reprend des éléments de la thèse de Sciences économiques de Catherine Laurent, effectuée sous la direction de A. Liepietz, soutenue le 13 janvier 1992 à l'université de Paris VII.

[R]


Notes

(*) INRA/SAD Le Robillard 14170 Saint-Pierre-sur-Dives [VU]
(1) Cette définition de la friche est empruntée à :
BühnemannW., 1979. Conséquences écologiques de l'abandon de terres cultivées. Informations sur l'agriculture, 62, 149 pp.[VU]
(2) La crise économique générale et la crise de l'agriculture sont devenues les thèmes récurrents de l'économie. Dans ce texte, on considérera que l'existence de ces crises est avérée, sans approfondir la caractérisation des crises générales (Boyer, 1979) et agricole (Aubert et Léon, 1987), ni la manière dont se combinent les deux (Laurent, 1992). [VU]
(3) Ce "nous" n'est pas un effet de style académique : la conception du dispositif, le recueil et l'interprétation des données ont été réalisés en collaboration avec J. Baudry et D. Denis. En outre, plusieurs personnes ont participé de manière plus ponctuelle au travail d'enquête et à l'interprétation des données, notamment N. Sébille ( étude sur les revenus), F.et A. Coquereau (étude des réseaux professionnels).[VU]
(4) Plusieurs types d'intervention contribuent au maintien en production des prairies : l'entretien de la fertilité des sols (apports d'engrais chimiques ou organiques, amendement), l'entretien des haies, la coupe des après pâturage (si les îlots de végétaux non pâturés ne sont pas coupés régulièrement, ils peuvent être le point de départ du développement de ronciers, de ligneux, etc. et s'étendre petit à petit, réduisant ainsi d'autant la surface utilisable par les animaux). Ces refus doivent en principe être coupés après le passage des animaux afin de préserver dans la prairie une relative homogénéité (composition botanique et stade de croissance) et de maintenir sa capacité productive.[VU]
(5) Rappelons que les informations fournies par les RGA sur l'utilisation du territoire des communes sont toujours approximatives car elle concernent la somme des territoires des exploitations ayant leur siège dans la commune et non le territoire de la commune.[VU]
(6) Etude faite par J. Baudry. Communication personnelle.[VU]
(7) Pour sauvegarder la confidentialité des informations recueillies, les noms utilisés pour désigner les communes dans ce texte sont fictifs.[VU]
(8) Notons, ainsi que nous avons pu l'observer pour une exploitation située en périphérie du périmètre enquêté, qu'une exploitation ainsi délaissée pendant plusieurs années et dont les prairies ont été envahies par les ronces, peut parfaitement être reprise et retrouver en quelques mois un aspect . [VU]
(9) Selon les observations du SCEES (enquête TER-UTI), de 1982 à 1988, le territoire boisé de Basse-Normandie a régressé de 3 000 ha. Le territoire boisé d'une région comme la Lorraine s'est lui aussi réduit, de 5 000 ha. L'accroissement de la surface boisée au niveau national résulte en grande partie de l'évolution de ces surfaces dans les régions méridionales. Les données de l'enquête TER-UTI doivent être considérées avec prudence, mais le SCEES précise que les tendances révélées par ces observations au niveau des régions de programme sont fiables.[VU]
(10) Il faut noter qu'alors que le boisement est encouragé au moyen de diverses exemptions fiscales (cf. note infra), par contre, le défrichement de bois et forêts est taxé et cette taxe n'est pas déductible des bénéfices imposables.[VU]
(11) Dans l'une des communes d'étude, un agriculteur a construit une scierie. Il s'agit d'un jeune qui n'est pas issu d'une famille d'agriculteurs, dont ses voisins disent qu'il n'est un agriculteur. [VU]
(12) Le boisement de leurs terres permet aux propriétaires fonciers de bénéficier de plusieurs mesures fiscales particulièrement avantageuses. En premier lieu, les terrains ensemencés, plantés ou replantés en bois sont exonérés de la taxe foncière pendant les trente premières années du semis, de la plantation ou de la replantation (il faut que des travaux aient été effectivement réalisés, un reboisement naturel ne suffit pas), ce qui grève d'autant le budget des communes concernées. Ces terrains bénéficient également d'un avantage en matière d'impôt sur le revenu. Autre élément important, quel que soit le montant des recettes provenant de l'exploitation forestière, les plus-values éventuellement réalisées par le contribuable à l'occasion de la vente ou de l'apport en société de ses terrains boisés sont en principe exonérées à condition qu'il ait exercé son activité pendant au moins cinq ans, et que le bien cédé ne constitue pas un terrain à bâtir. Par ailleurs, les mutations des bois et forêts bénéficient d'un régime de faveur, qu'il s'agisse des mutations à titre onéreux ou à titre gratuit ; les sylviculteurs sont exonérés de la taxe professionnelle, et des exonérations spécifiques étaient prévues par la loi instituant un impôt sur les grandes fortunes pour les bois et forêts et parts de groupements forestiers, à concurrence des 3/4 de leur valeur, sous certaines conditions (engagement d'exploitation pendant trente ans).[VU]
(13) Celui qui désire procéder à des semis ou plantations doit en faire la déclaration au commissaire de la république ou au maire. Si aucune réponse n'est donnée dans les trois mois, le demandeur peut procéder au semis ou à la plantation. En principe, le maire contacte les agriculteurs susceptibles d'être intéressés par la reprise de ces terres.[VU]
(14) Remarquons que, déj,à au XVIIe, alors que F. de la Rochefoucault écrivait des pages enthousiastes sur la richesse de la Normandie où il voyageait (Rochefoucault de la F., 1781-1783. Voyages en France. Librairie Champion, Paris.), A. Young, qui parcourut la même région à la même époque, notait : "Au moment de quitter la Normandie, je dois remarquer d'une façon générale, en ce qui concerne ce beau territoire,  dont l'étendue conviendrait mieux à un royaume qu'à une  province, qu'on s'est profondément mépris en France, sur le caractère de son agriculture : avant de visiter la Normandie je l'avais entendu vanter comme étant une province admirablement cultivée (...) Les herbages, comme on les appelle, sont très bien aménagés, et le capital ne semble pas faire défaut à leurs propriétaires. Au contraire, en ce qui concerne la terre arable, je n'en vois pas une acre, dans toute la province, qui ne soit bien cultivée : vous trouverez partout, soit une jachère complète et improductive, soit des champs si négligés, si mal tenus et si couverts de mauvaises herbes qu'on ne peut obtenir de récolte dont la valeur corresponde au sol " (p. 558. de : Young A., 1976. Voyages en France - 1787-1788-1789. Armand Collin, Paris, 3 T., 1 283 pp.[VU]
(15) Un constat similaire a déjà été formulé par le groupe de recherche INRA-ENSSAA en 1977 à partir d'une étude dans les Vosges du Sud (Pays, Paysans, Paysages). Ces chercheurs remarquaient déjà qu'il n'y avait pas de corrélation positive entre le degré d'entretien des parcelles et la situation économique des exploitations. Ainsi, à partir d'une enquête portant sur 383 exploitations, il apparaît que le "peigné vosgien", aspect de certaines prairies vosgiennes où, en toute saison, la végétation est égale et où l'entretien est soigné jusqu'aux limites de la parcelle, se rencontre en toute situation topographique, mais rarement dans les exploitations qui semblent le mieux placées pour aborder l'avenir (type I, agriculteurs installés pouvant développer leur exploitation).[VU]
(16) Une certaine orthodoxie agronomique suppose que les refus soient coupés afin de préserver le potentiel productif de la prairie. Toutefois, si ce travail doit être fait manuellement, un agriculteur peut avoir intérêt à ne couper ces refus qu'une fois tous les deux ou trois ans, la perte de production de fourrage étant compensée par un gain de temps de travail. [VU]
(17) Les données disponibles sur le prix des terres ne prennent pas en compte ces différences de qualité. Seules sont considérées les différences d'usage, terres labourées et prairies permanentes, ce qui est légèrement différent car des prairies permanentes peuvent être des terres labourables. Ceci peut masquer en partie la différence réelle de prix entre terres labourables et non labourables. Cet effet nous semble pouvoir être considéré comme marginal car, même s'il revient à sous-estimer l'écart entre prix des terres labourées et labourables, il n'interfère en rien avec la chute de prix des terres labourables.[VU]
(18) L'analyse des données statistiques montre toutefois un recul significatif de la SAU dans deux zones, en Franche Comté et dans l'Ouest (une zone Bretagne, Pays de Loire).[VU]
(19) L'unité de dimension économique (UDE) est une unité établie dans la typologie communautaire des exploitations agricoles. Elle correspond à une certaine quantité de valeur ajoutée. Pour certains statisticiens, seules les exploitations de plus de 4 UDE peuvent être considérées comme des exploitations professionnelles. Ainsi, dans le réseau d'information et de comptabilité agricole (RICA), seules les exploitations de plus de 4 UDE sont étudiées.[VU]
(20) Voir notamment le recueil de communications : La pluri-activité dans les familles agricoles. 1984. Association des ruralistes français. Paris, 343 pp., et plus particulièrement : Delord B., Lacombe P., 1984. La multi-activité des agriculteurs, conjoncture ou structure ? In ARF : La pluri-activité dans les familles agricoles. ARF Edition, Paris, pp.157-179.
Delord B., Lacombe, 1987. L'activité des ménages agricoles, structure et évolution. Communication au colloque , Montpellier, 8-10 juillet 1987. Doc. ronéo. 32 pp.
Mesland C., 1984. La double activité d'hier à aujourd'hui. In ARF : La pluri-activité dans les familles agricoles. ARF Edition, Paris, pp.15-24.
Muller P., 1989. Un métier né de la crise : exploitant rural. In : Sociologie du travail. Paris, pp.459-475.[VU]
(21) En référence au débat sur la possibilité de relance économique à partir d'activités diffuses en milieu rural : Bagnasco A., 1977. Tre Italie. La problematica territoriale dello sviluppo italiano. Il Mulino, Bologne.
Bagnasco A., 1985. La costruzione sociale del mercato : stategie di impresa e esperimenti di scala in Italia. Stato e Mercato, 13, 9-45.
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