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De latinæ linguæ usu ad circumcolens exponendum

De l'utilisation du latin pour parler d'environnement

Les outils, Plaisanterie d'abord, Les tournures rhétoriques, Les termes scientifiques et techniques, Les termes économiques et géographiques, Les notions sociales et culturelles, Environnement et développement durable.

Voir l'Urbi et orbi en latin du Courrier n°26

La traduction du sommaire détaillé (1) du Courrier de l'Environnement en latin, c'est une blague de khâgneux (2), la réponse à un défi amical qui m'a été lancé par Patrick Legrand et l'équipe du Courrier. En introit, je sollicite l'indulgence quia peccavi - mea maxima culpa. A la relecture, j'ai repéré deux fautes : l'une résulte d'une construction fautive, il aurait fallu écrire " in multis urbibus quarum incolas illi aves vocibus obtundunt ", l'autre est un barbarisme - j'ai laissé passer congendum au lieu de congerendum. Des esprits avisés et des latinistes distingués en trouveront d'autres. J'en avoue une troisième : j'ai pris beaucoup d'agrément à cet attentat parce qu'il m'a permis une courte et plaisante exploration des mots utilisés.

Cette traduction a été placée sous l'invocation de François Rabelais, grand bouffeur de mots, acrobate linguistique, virtuose du discours contrefait, manipulateur ironique et narquois des citations et textes de l'Antiquité. Alcofribas Nasier, un anagramme, publia Gargantua et Pantagruel où le latin scolastique et érudit se trouve raillé en maints endroits : ici, un maître en théologie harangue en latin de cuisine Gargantua pour qu'il consente à rendre les cloches de Notre-Dame de Paris, cloches que Gargantua avait attachées au col de son cheval ; là, un écolier limousin - notre modèle ¤ s'adresse à Pantagruel en français contrefait, du latin transposé.

[R] Les outils

Ce cher Félix (Gaffiot) m'a fourni la substance même du latin classique en vérifiant les mots que suggéraient les dictionnaires de thème. Ces mots latins ont été révisés en général dans le Thesaurus Linguæ Latinæ et dans le Dictionnaire étymologique de la langue latine d'Ernout et Meillet. Pour le français, grâces soient rendues à Godefroy (Dictionnaire de l'ancien français), à Furetière (Dictionnaire de 1690), à Littré, à Larousse, à Robert ainsi qu'à Cerquiglini (Dictionnaire historique de la langue française) et aux auteurs du Trésor de la langue française en 20 volumes. Pour éviter l'empilage de périphrases, j'ai farci le tout de latin macaronique que les clercs du XVe siècle nous ont concocté. Servez tiède.

Traduttore, traditore lit-on dans les pages roses du Petit Larousse. Traducteur, traître : il faut tordre les mots, en extraire le jus et la saveur pour les passer d'une langue à l'autre surtout si les notions, concepts, référents, connotations et savoirs de base sont (presque) totalement inconnus d'un des deux langages. Beaucoup l'ont dit, et mieux que moi. L'exercice conduit à revoir d'un oeil plus distant le sens des mots dont nous usons habituellement, convaincus qu'il n'en existe pas d'autres mieux adaptés et oublieux des pratiques qui les ont façonnés au cours du temps historique. Les nuances ne sont pas sans importance, elles font prendre conscience que chaque mot prononcé, chaque phrase énoncée, chaque texte comportent une part d'interprétation personnelle, de choix.

[R]Plaisanterie d'abord

J'ai transposé les acronymes et les patronymes (sigles et noms de famille pour ceux que la langue des cuistres énerve). Ce badinage m'a parfois plongé dans des abîmes de perplexité tant les institutions actuelles sont étrangères à l'organisation politique romaine. Des termes apparemment simples comme " Institut ", " Agence " ou " Délégation " n'ont pas d'équivalent en latin parce que ces démembrements de la puissance publique ne sont pas concevables par les hommes politiques romains de la République ou de l'Empire. Fallait-il traduire Président de la République par Consul, Imperator, Dux ou Princeps ? Le risque était d'encourir le reproche mineur d'anachronisme et le reproche majeur de rattacher le Président de la Ve République à la tradition bonapartiste. L'histoire politique a lesté chacun de ces termes de références, souvent voulues. Les théoriciens et les politiciens du XVIIIe siècle et de la Révolution française étaient nourris d'auteurs antiques, historiens ou philosophes, dont ils émaillaient leurs discours et leurs écrits. La prétendue vertu républicaine des vieux Romains comme cache-sexe d'ambitions inavouées, l'ordre du discours démenti par l'ordre imposé. La nation pose des problèmes encore plus ardus. Et que dire du social et de la gestion !

Les sigles tels que je les ai écrits en latin, lorsqu'ils sont rétrotraduits gagnent en saveur littérale. Collège de la Patrie des Chercheurs de l'Art Rustique, c'est l'INRA, l'École Excellente de la Patrie quant à la Situation du Champ [École nationale supérieure du paysage] ne veulent pas dire grand'chose ainsi rendue - les notions d'enseignement supérieur et de sites et paysages n'ont guère de réalité en latin - Collège de la Patrie quant à l'Étude du Ciel [Centre national d'études spatiales], la Procure des Eaux de la Garonne et de l'Adour [Agence de l'eau Adour-Garonne], la Légation Perpétuelle de l'Habitat à l'entour [délégation permanente à l'Environnement] sont d'aimables galéjades d'érudition feinte. Pour le Web, j'ai simplement choisi quatre mots commençant par un V, dont l'entrelacement graphique évoquât WWW et dont l'assemblage textuel reçût un sens imagé à peu près convenable : tissu vergé pour le plus grand nombre. Précisons quand même que le vergé définit une tessiture, une manière de tresser et d'entrecroiser les fibres.

Plaisanterie encore que les transpositions de noms de famille. J'épargnerai aux lecteurs la raison de chacune, me contentant de signaler Temperator pour gâcheur de plâtre, Cariacus pour notre plus illustre personnage du moment, forme latine que la toponymie avait adopté pour Chirac, Chiré, etc., Furfurosa (Brenot) qui se rapporte au bran produit par la meunerie. J'éviterai de commenter le nom des deux piliers de cette revue Magnissimus et Sternuissimus (relire le nom de Fraval en breton). Bien que j'aie beaucoup à dire sur les noms de lieux (et notamment sur les hypothèses retenues pour interpréter), j'indiquerai seulement qu'ils sont tirés du Dictionnaire des noms de lieu de Dauzat et Rostaing. Les noms d'animaux sont extraits de la classification linnéenne et m'ont été communiqués par Alain Fraval. Avec remerciements.

Les problèmes les plus intéressants se sont posés à propos de tournures rhétoriques, de termes scientifiques et techniques, de vocables géographiques, et de notions économiques, sociales ou culturelles. Toute l'épaisseur historique s'impose au traducteur obligé à un constant va-et-vient d'une civilisation à l'autre, même si de lointains rapports de filiation autorisent les audaces linguistiques. L'occasion est ainsi donnée de s'apercevoir combien les mots les plus courants sont imprégnés d'images, de sens seconds, d'intentions plus ou moins bien justifiées. Ce qui suit, représente une tentative (une tentation ?) de distinguer la part de l'idéologie.

Chacun des termes évoqués dans les lignes suivantes mériterait un débat plus approfondi que les quelques notes jetées sur le papier. Chaque mot ouvre sur des disputationes larges que les spécialistes connaissent bien. Il ne peut être question de passer en revue ni de résumer tous les points en discussion, mais plutôt de rappeler que le maniement des mots n'est ni simple, ni neutre. Je suis convaincu que l'esprit scientifique et critique impose l'humilité en regard de nos lacunes et de nos préjugés.

[R] Les tournures rhétoriques

Les techniques de l'impression ont changé bien des choses, mais nous ne nous en apercevons même plus. L'usage de textes écrits en nombres toujours plus grands a modifié les notions de base de ce domaine. Traduire en latin les " bonnes feuilles ", " rapport ", " revue " ou " préface ", consiste à reprendre des mots issus du latin mais dont le sens n'a que peu à voir avec le sens originel. La forme littéraire de la préface, discours préliminaire, contribution d'un auteur à son ouvrage ou à celui d'un autre pour le présenter ou l'éclairer, apparaît à la fin du XVe siècle. La notion de revue (acta dont la forme latine est transposée en actes de congrès, etc.) est parfaitement ignorée des savants latins et des universitaires du Moyen Age. Tel que ce mot est employé, il nous vient du XVIe siècle (révision, examen critique), mais repris par l'anglais review comme publication d'un ensemble d'articles (vers 1708-1711). La spécialisation savante lui sera conférée par les Idéologues dès 1804. Parler d'un organe de liaison (consuetudinis instrumentum, littéralement un instrument de relation familière, à la limite de la liaison amoureuse en guise de clin d'oeil) pour diffuser des informations aurait fait ouvrir des yeux ronds à nos ancêtres de l'Antiquité et du Moyen Age. Pourtant, l'élite intellectuelle de ces temps-là disposait de réseaux et de moyens de diffusion, sans doute moins performants, mais analogues à ceux que nous pouvons connaître. Le rapport est connu depuis le XIIIe siècle. En 1214 ce mot désigne un récit, une narration, une relation (3) le sens administratif et militaire s'est imposé au XVIe siècle et n'a guère bougé depuis, même si sa fonction de couverture reste peu efficace. Il serait amusant de suivre le mot colloquium passé du statut de l'entretien privé à celui de grand'messe publique au hasard de ses résurrections savantes. Verlaine poétisait le colloque amoureux. Pourrait-il le dire aujourd'hui ?

Pour rendre compte de la confection matérielle de la revue, dactylographie et illustration, j'ai du user d'une périphrase transparente en latin culinaire [cum omnibus dactylis super clavium (4) abulam texta transcripsit], et d'une translittération : le dessin qui accompagne le texte est une notion connue, mais jadis sans nom spécial. L'illustration jusqu'au XIXe siècle consiste en exemples didactiques. L'image exemplaire est destinée aux illettrés comme le disent les gens d'église, elle n'accompagne pas le texte mais s'y substitue. A partir du XVe siècle, quand commencent à circuler les bois gravés, texte et dessin sont intriqués, l'évolution conduit à la bande dessinée. Qualifier d'illustration un dessin, fut-il humoristique et signé par Rousso, constitue un anachronisme. Illustrer un texte, c'était fournir des exemples textuels qui justifient le contenu du discours.

Dans cette rubrique, il faut bien s'attaquer à quelques tics de construction de phrases, à ces chevilles quasi obligées de tout discours à prétention intellectuelle : on construit ou on partage un débat (quod sociare et componere disputationes omni farias). Jadis on posait des questions (quærere dont nous avons tiré chercher et quêter, mais qui avait servi aux latins pour former une série de mots associés au gain, au lucre et au bénéfice) et on les discutait (disputare, verbe qui a engendré la dispute, affrontement plus ou moins violent et le vocable député, envoyé spécial pour discuter d'affaires politiques) entre gens de bonne société ce qui explique mon choix des verbes sociare où l'on reconnaît l'associé, la société, et componere pour nous rappeler ces fatidiques compositions qu'élèves nous subissions périodiquement dans la sueur et l'angoisse.

Dans le même sac je fourre les problématiques et les interrogations. La traduction du premier de ces termes par dubia, littéralement choses mises en doute, est simplement idéologique, même si elle présente l'élégance d'un certain latin scolastique. Le doute est le propre de la démarche scientifique, si je m'en tiens à l'épistémologie classique ; encore une problématique problématique. Comment traduire une adjectif substantivé ? La perte du neutre a-t-elle avivé ou calmé la guerre des sexes ? Le recours au pluriel neutre est justifié par l'indécision substantielle sur la nature de ce doute.

L'interrogation, simple technique heuristique basée sur l'échange (inter-), est réduite à une attitude individuelle. Mieux, elle est amenée à la gloire du concept englobant l'ensemble des conceptions, discussions et propositions de domaines de pensée. Ces deux usages en disent plus long sur nos pratiques intellectuelles qu'une longue explication. Le mot, à défaut de la notion, a été traduit par admonitio = action de faire remarquer, de faire prendre garde, d'avertir, d'annoncer, d'engager à. Il serait également instructif d'étudier l'usage des suffixes caractéristiques des mots érudits : -isme et -ique, -tion et -ment entre autres. L'abondance des néologismes, quelquefois savants doublets de mots courants, ou reprises de gérondifs anglo-saxons avec ou sans suffixe " francisateur " est revendiquée à la fois comme moyen d'exprimer des notions " découvertes " et comme signe d'appartenance.

Dernière note, le discours est envahi par des termes issus de la topologie. Le fait de parler de domaines, d'approche, de plan, de niveau, de voie (historique, dans notre texte), de parvenir, de positionner (sic !), de poursuivre, etc., de dimension, de limite, de structure et autres notions géométriques dénote des figures spatiales, abstraites, en référence à des espaces mathématiques sans qu'on soit assuré ni de la rigueur des définitions de base ni du caractère mathématique du raisonnement, ni de la pertinence des transpositions ainsi opérées. Ce débat n'est pas assez souvent abordé. De fait, un certain nombre de penseurs oublient les images qu'ils manipulent avec les mots et procèdent mentalement comme si représentation et objet coïncidaient. Le discours s'appuie implicitement sur des rapports différents de ceux entre les objets réels. Ce qui peut cependant éclairer, mais en aucun cas établir.

[R] Les termes scientifiques et techniques

L'écart entre la science antique ou médiévale et la science actuelle paraît immense à première vue, tant en raison de l'éloignement dans le temps que des changements apportés dans la conception et les méthodes. En ce domaine, les Romains n'ont pas brillé par leur apport théorique ni par leurs découvertes. Scientia s'entend plutôt au sens de savoirs, de connaissances par l'esprit, de maîtrise de la pensée en général. Ils utilisent ce terme pour la philosophie, pour la réflexion. Pour qualifier un ensemble épistémologique, ils usent du mot artes, dont les arts libéraux enseignés au Moyen Age sont les descendants directs. Ce mot désignait aussi les techniques : pour eux le savoir est pratique, une série de tours de main. Les Romains étaient meilleurs ingénieurs que scientifiques.

De fait, ils ne pratiquaient guère la science expérimentale et l'observation ne fondait pas la science. Pourtant la somme encyclopédique rédigée par Pline s'appuie largement sur l'observation directe - faut-il rappeler sa mort sur l'Etna où il se trouvait pour étudier de plus près une éruption ? -mais il reste isolé. La connaissance scientifique reposait sur la spéculation intellectuelle, réservée aux philosophes, accessoirement aux rhéteurs et aux orateurs. Ils ignoraient la technique, bien que le mot grec tecnh - dont est issu notre moderne technique (1836) -leur fût familier. Ce mot ne fut jamais substitué à artes par lequel ils le traduisaient. Les ouvrages techniques ont pourtant abondé sous l'Empire, du Ier au IVe siècles et ils ont été utilisés couramment jusqu'au XVIIe siècle. Les ouvrages de Vitruve, de Varron notamment. Ils contribuèrent aux progrès de l'agronomie où la tradition est solidement établie depuis le IIe siècle avant J.C. Néanmoins le mot n'apparaît qu'au XIVe siècle. On peut d'ailleurs dater de cette époque l'origine de la science expérimentale sous l'influence d'un penseur comme Guillaume d'Occam. Bien qu'il ait oeuvré en théologien, sa contribution tient au primat qu'il accorde à l'observation pour acquérir des certitudes, toutes les autres techniques intellectuelles ne donnant accès qu'à des probabilités.

Quelques termes méritent un petit détour. Leur traduction est relativement arbitraire pour les raisons que j'ai exposées ci-dessus.

Appareil : instrumentum qui est une désignation générale essentiellement appliquée aux machines de guerre, mais qui définit aussi tout engin fabriqué. Plus généralement ce mot inclut les moyens utilisés à certaines fins : les instruments d'un procès rassemblent les pièces du dossier et les procédés juridiques appliqués à l'espèce en cause. Le latin juridique est passé tel quel en français. Notons que ce mot se rattache au verbe instruere = instruire dont le sens juridique a été conservé : un juge est spécialement désigné pour instruire un procès. Les instruments de torture permettraient de manifester la vérité par l'aveu. Quel peut être le statut des appareils scientifiques ?

Dispositif expérimental : parata subtiliaque instrumenta, instruments ou, mieux, appareils préparés et subtils, la subtilité étant reçue comme marque de finesse et d'intelligence. La science expérimentale n'appartient pas à l'univers mental des Romains : il n'est pas la peine d'insister beaucoup sur ce point. Ont-ils ignoré pour autant l'expérimentation, la méthode par essais et erreurs ? Contrairement à une légende bien ancrée, nos ancêtres n'ont pas été malhabiles et dénués de tout esprit de recherche. Plusieurs inventions datent de ces époques. Mais, le contrôle social ne valorisait pas cette activité.

Electronique : latin macaronique, mais pouvais-je trouver une périphrase ?

Ingénieux : artificiosus, tout l'art de l'ingénieur est évoqué par ce mot. L'ingénieur du Moyen Age reste un constructeur, plus proche de l'architecte que du mécanicien. L'artifice ou objet construit avec art se distingue de l'objet naturel, produit sans intervention humaine. Une réflexion sur ce mot inciterait à poser le débat sur les rapports que l'homme peut entretenir avec son milieu.

Mechanica : littéralement les choses mécaniques, c'est à dire les assemblages qui mettent en mouvement une ou plusieurs pièces - c'est le cas des pièges que le mot mechanica traduit en " latin savant " - ou modifient le mouvement initial.

Observation : le simple regard ne suffit pas à caractériser l'acte d'observer. Il y a plus, l'épistémologie classique qui distingue les sciences d'observation des autres sciences, joint au regard la perception et la compréhension (même erronée) des phénomènes. C'est pourquoi le mot a été traduit par intuitus, du verbe tuere (dont un autre sens est donné dans le texte). Le concept d'intuition, compréhension immédiate par l'esprit, en découle.

La recherche : professionnalisée, elle est parfaitement inconnue des lettrés et des clercs. Cette distorsion nous ramène au statut social du chercheur, mais le statut d'inquisiteur que lui confère la traduction, n'est guère seyant [ut cogitationem uno ore inquisitor caveat = que le chercheur craigne la pensée unique].

Saucisson court : comment reconnaître un saucisson court ressemblant au jésus sous l'Empire romain ?

[R] Les termes économiques et géographiques

Amérique du Sud : les Vikings avaient abordé le Vineland, sans doute l'Amérique du Nord, celle du Sud attendra. J'ai donc employé une périphrase propre à sauvegarder les secrets de la navigation océanique au delà des Portes d'Hercule (le détroit de Gibraltar) et de l'équateur qui partage le monde en deux.

Dépaysement : le paysage étant inconnu des latins et autres (infra), dès lors la notion de dépaysement n'a pas grand sens. Peut-être aurait-il fallu emprunter à Ovide le titre de ses poèmes d'exil Tristia. Quand un homme de l'Antiquité pleure sur sa lointaine patrie, il regrette surtout la vie en société, les échanges, la compagnie de ses amis. Certes, ce que nous appelons paysage, en quelque sorte la vue d'un décor familier, d'un site stable dans sa forme et son apparence, éveille quelque nostalgie. Mais il faut attendre Charles d'Orléans et du Bellay pour entendre exprimer la mélancolie propre au dépaysement.

Echelle géographique : ratio, c'est l'ancien sens du mot raison comme mesure

Gestion agricole : voir ci-dessous modes de gestion.

Métropole : ce mot nous a été transmis par l'Église d'Orient ; ce terme grec (littéralement la ville-mère, c'est-à-dire celle d'où sont partis les colonisateurs de rivages lointains : ainsi Phocée pour Marseille) désigne d'abord la capitale d'une province, puis celle d'un diocèse ; ce terme a conservé le sens de grande ville provinciale très longtemps. Au XXe siècle, les géographes l'étendront aux très grandes villes (capitales nationales ou provinciales) qui dominent les relations économiques et sociales sur un vaste espace.

Modes (de gestion) : les Romains et les Médiévaux auraient pu vivre heureux ; ils ne connaissaient ni le management, ni le marketing, ni aucune de ces " techniques " de persuasion ou de prévision (autoréalisatrice). Malheureusement pour eux, il existait des augures et des haruspices dont Cicéron disait qu'ils ne pouvaient pas se croiser sur le forum sans rire les uns des autres. Le management ou ménagement nous est revenu par les Anglo-Saxons : le mot est français, bien français y compris dans son sens " technique ". On éprouve parfois l'impression que l'invasion du vocabulaire par l'anglais résulte seulement de notre timidité ou notre incapacité à forger des mots nouveaux. Le conservatisme français en matière de langage reste impressionnant pour qui voyage. Le ménage désigne d'abord une habitation, puis par métonymie ceux qui habitent ou tout ustensile qui sert dans la maison, le nécessaire de table (la ménagère de la grand-mère), l'ordre et la dépense d'une maison (sens que nos paysans et leurs maîtres avaient conservé bien au-delà du Moyen Age), ou le sens général d'économie. Quant à la ménagerie, c'est l'économie rurale selon notre bon maître Rabelais ou selon Olivier de Serres et les mémoires de Villars (1555) : ainsi La Boètie a-t-il traduit l'Économique de Xénophon par " La ménagerie de Xénophon ". Nous connaissions les bizarreries des économistes, mais nous ne pensons pas que leurs erreurs de raisonnement les fassent confondre avec des bêtes de cirque : " Que celui qui n'a jamais péché jette la première pierre ". Il reste que les Livres de ménage ou Ménagiers du Moyen Age proposaient des manières de gérer ses affaires : on peut les assimiler aux premiers traités de micro-économie [Dictionnaire de l'ancienne langue française du IXe au XVe siècle - Godefroy - 1982].

Récolte : les termes pour décrire une récolte sont plus abondants en latin qu'en français. Cet écart se remarque pour tous les termes de la pratique agricole et de la vie rurale. Les noms de la terre, du bétail, des tonneaux, des instruments aratoires etc. sont plus nombreux dans les vocabulaires anciens que dans le français moderne. Les techniques ne sont pas plus les mêmes. Chacun des mots latins, messis, perceptio, decerptio, fructus, fruges, proventus appellerait des explications détaillées ; on reconnaît des mots contemporains la moisson, la perception (dont le sens agricole est perdu, sauf peut-être pour le fisc), le fruit - du labeur -, les vertus de la frugalité, la provende. Deux mots ont été employés [De paludibus Portus Santonum : ex salis decerptione ad graminorum et frumentorum messem] : l'un pour la récolte des céréales, qui est la moisson traditionnelle, l'autre pour le ramassage du sel. Le mot choisi renvoie à la cueillette de fruits mûrs ou même tombés à terre - récolter metere, colligere, percipere fructum, mais aussi ramasser colligere, conglobare, accumulare, congerere. Le Gaffiot donne en exemple : salis magnam vim ex proximis salinis congerere = récolter une grande quantité de sel dans les salines voisines.

Repères : la première forme du mot au sens de signe visuel à partir duquel un objet peut être assemblé, est écrite repaire, exact homonyme de l'endroit où l'animal sauvage débusqué (sorti du bois) tend à revenir. Le mot est employé en architecture (1578) : marques faites aux différentes pièces d'un assemblage. En 1690, toute espèce de marque servant à signaler un point ; mais l'expression point de repères date de 1801.

Zone humide : plaga humida la distinction entre types géographiques d'espace n'est pas le fort des Latins. La géographie des Latins et des Médiévaux repose sur l'opposition simple entre la proximité, l'espace circonvoisin et les pays lointains. Les distinctions typologiques sont établies par les agronomes pour distinguer les terres cultivables ager, les zones herbues ou arbustées saltus propices à l'élevage, et la forêt silva ou foresta, littéralement ce qui est au dehors, à l'extérieur de la culture [cf. Varron].

[R] Les notions sociales et culturelles

En la matière, j'ai déjà signalé les embarras du traducteur. Le contexte et les habitudes de langage modifient plus profondément qu'il paraît, le sens de mots fréquents et ordinaires. Notions politiques et culturelles s'enrichissent de figures de pensée et renvoient aux moeurs et comportements de la société qui les emploie.

Ministère : la fonction a évolué : de serviteur, le ministre est passé au premier servi. Les prévaricateurs étaient connus à Rome (Cicéron, Les Verrines Contra Verrem), mais pas les ministres. Nous ne connaissons plus Verrès.

Agence / agence de l'eau : à la fin du XVIIe siècle, un agence désigne un comptoir commercial ou de représentation. Une agence regroupe des agents. Les agences de l'eau ont-elles une vocation commerciale ? Il est légitime d'en douter. Représentent-elles ? Il est possible d'en douter. Il s'agit d'établissements publics spécialisés, chargés de la gestion et de l'administration sans couvrir la totalité du domaine, elles n'exercent ni la police, ni la gestion des milieux. Les raffinements et les subtilités du droit administratif français sont impénétrables même pour les juristes formés à la rude école du droit romain.

Approche patrimoniale, patrimoine : le titre et le " chapô " de l'article d'Anny Rousso - Le droit du paysage, un nouveau droit pour une nouvelle politique [novum jus ad novas tuendæ reipublicæ rationes] - opposent de redoutables difficultés au traducteur. Passons sur la notion organique de texte comme entité : cette notion littéraire est une novation. Deux mots pour " approche " : le proche est aux environs, n'est-ce pas ; l'approche est une image guerrière appliquée à l'heuristique. En ce sens la veille technologique ou scientifique devient une vulgaire patrouille ; où est passée la 7e compagnie de l'environnement ? A moins qu'on ne souhaite approximer le terme par le tournoiement des charognards autour des cadavres : une approche comme une autre. Plus sérieusement, l'approche patrimoniale ressortit au débat sur la nature économique des biens de l'environnement. Le droit civil définit pour tout bien le fructus, l'usus et l'abusus avec la propriété. Schématiquement, les économistes libéraux préconisent des dispositions pour que les biens, services, aménités et nuisances liés à l'environnement soient attribués à des propriétaires qui en assurent la gestion effective. Une autre école de pensée souligne les insuffisances du marché et la myopie ou la mauvaise foi de la gestion égoïste (comportement de passager clandestin) sur tout ce qui touche aux effets externes et conseille de confier cette gestion à la collectivité, représentée par l'État ou des organismes publics. Donner une valeur marchande contredit en général l'utilité pour l'environnement puisqu'elle le soumet à un logique étrangère à son usage réel.

Politique : la politique dans le titre de l'article désigne un ensemble d'actions coordonnées en vue de maintenir le lien social. Une telle conception n'a pas cours chez les anciens. Cette lacune est palliée par une périphrase qui signifie à peu près les moyens nouveaux pour défendre la chose publique, c'est-à-dire l'intérêt général. Le traducteur révèle ainsi une partie de sa pensée. A noter que le verbe tuere est relativement rare sous cette forme active, mais il est attesté chez Cicéron.

Bien-être : felicitas. Un manquement aux règles implicites que je m'étais fixées : appliquer des notions propres à l'espèce humaine à des espèces ou des choses qui ne le sont pas. Depuis le libelle célèbre de Saint-Just, nous savons que le bonheur est une idée neuve en Europe. L'économie du bien-être a été inventée par les Anglo-Saxons : welfare economics dont les Romains n'avaient aucune idée : ils croyaient qu'il s'agissait d'une notion morale ou religieuse.

Comportement : agendum. Littéralement ce qui doit être fait ; mores s'attache aux moeurs humaines, instituta aux établissements et factum exprime une intention dont les animaux semblent dépourvus. L'adjectif verbal condense l'aspect actif (le verbe) et l'aspect passif (la forme verbale) du comportement animal : manière d'agir. Les Romains et les hommes du Moyen Age en parlaient dans le domaine de la morale. Peut-on raccorder les observations morales, même exemptes d'intentions réductrices (un modèle unique d'obligations et de contraintes sans justification approfondie) et les notions de psychologie ou d'éthologie (de hqoV morale en grec) modernes ?

Culture d'établissement : en soi, le terme sonne curieusement. La tradition humaniste réserve la notion culture à l'universalité. Appliquer la notion à un élément de l'ensemble relève d'une manipulation fautive de catégories logiques : il est impossible de conférer un caractère propre de l'ensemble à l'une de ses parties sans réduire le général au particulier, à moins de faire de la " pataphysique " (définie par Alfred Jarry, père d'Ubu, comme science du particulier). Pas plus que la physique quantique n'a éliminé la mécanique antique, les savoirs pratiques médiévaux, la rationalité galiléenne et la physique newtonienne, les nouvelles approches conceptuelles (systémique, ensembles flous, fractales) n'ont éliminé la logique aristotélicienne, les universaux, la raison cartésienne et la dialectique. Aussi ai-je adopté le parti de réduire le terme au sens implicite de moeurs et de règles de vie mores institutionis, distinct des habitudes de vie rendues par assuetudo en ce qui concerne les oiseaux.

Droit : jus. Le mot est lourdement chargé de sens. Les Romains ont légué à l'Occident un appareil juridique très élaboré. Toute l'histoire du droit se trouve impliquée avec le mot. La discussion du mot et du concept a donc été évacuée par précaution et par prudence. Toute contribution sera la bienvenue.

Elitiste : - élite flos, robur - d'élite lectus, delectus (la dilection de nos bons pères jésuites et la délectation des thèmes latins réussis !) electus.

Habitudes de vie : consuetudo, mos, habitus, assuetudo. Le dernier, mot relativement rare, a été préféré à consuetudo en raison du contexte animalier.

Médias : cette forgerie sans genre ni sexe (un neutre pluriel, générique, rhabillé par le pluriel moderne en certains cas) nous vient de l'anglais. Les mass-media définissent la communication en direction des populations, assimilées ici à des masses indistinctes dont seul compte le pouvoir d'achat (1923). Par extension, les médias, ayant oublié les masses dans les poubelles de l'histoire, en sont venus à regrouper tous les moyens et supports de communication. Voir McLuhan (1964) et méditer sa perversion de l'information.

Pensée unique : voilà un cas intéressant de mots communs arrangés en un sens nouveau que seul le contexte explique. Cette expression très récente est à proprement parler intraduisible puisqu'elle fait référence à des notions politiques et intellectuelles inconnues des Anciens et des Moyen-Agés : le parti unique et la formation sociale dominante. Elle est déjà difficile à traduire en français courant, parce qu'elle cherche à suggérer plus qu'à décrire selon un procédé polémique dont les rhéteurs politiques usent volontiers : globaliser un phénomène, le réduire ensuite (d'abord à feu doux, puis par flambage direct) à un aspect particulier, émincer puis dire la rime perfide qui renvoie à une expérience réprouvée, par analogie et homophonie. Peut-on signaler ici que certaines incantations de sorcellerie ou de magie ne procèdent pas autrement ? L'expression latine dont je me suis servi renvoie à la pratique politique romaine. Le Sénat romain s'exprimait uno ore, d'une seule voix, quand il était unanime ou lors de solennités quand il s'exprimait en corps unique, représentant l'ensemble des sénateurs de l'Empire.

Race : le Dictionnaire historique de la langue française rattache ce mot à un mot roman qui signifierait bande, conjuration, complot. On a voulu voir dans ce mot un dérivé de ratio, avec attraction phonétique de natio, mais une telle reconstruction hasarde hardiment. Il convient plutôt d'y reconnaître le terme generatio (générace au XIIe siècle pour famille) dont les deux premières syllabes auraient chu. Dès le XVIIe siècle, le mot désigne un ensemble de traits héréditaires pour les animaux ou pour les hommes, en ce cas le terme est réservé essentiellement aux nobles. La dérive pseudoscientifique du mot date du XIXe siècle, après Gobineau, et du début du XXe siècle, après Chamberlain et Vacher de Lapouge, avec les sinistres prolongements des camps nazis. Darwin préférait la notion d'espèces à celle de race.

Social : le mot ne porte plus son origine savante - mais on s'en doutait un peu - et dès le XIVe siècle (5) - c'est moins évident - il caractérise les relations entre les hommes, les faits de société. C'est l'attention portée aux phénomènes de société à partir du XVIIIe siècle qui en a fait un mot phare de la pensée politique. L'extension du domaine où il est appliqué témoigne que la vie en société s'est modifiée et que les échanges de tous ordres se sont multipliés, ce qui implique que des institutions interviennent de plus en plus dans la vie courante.

[R] Environnement et développement durable

Mission impossible : l'environnement n'existe pas. Le concept reste flou et inaccessible à toute définition en extension. Les Romains l'ont ignoré en tant que tel, les auteurs médiévaux ne l'ont pas connu, les Modernes ne l'ont pas mieux ressenti que leurs prédécesseurs et nos contemporains sont bien en peine de l'expliquer correctement. Même si ce mot est maintenant utilisé à la va-vite ou à l'emporte-pièce, le nombre de définitions avoisine le nombre d'utilisateurs. Il n'est que de lire la littérature spécialisée, il n'est que de suivre les hésitations du législateur, il n'est que d'écouter les discours pour se rendre compte combien l'environnement emporte avec lui de connotations diverses, combien de domaines sont touchés, combien il contient de notions incompatibles entre elles : bref, un mot-valise dans l'acception la plus fondée de ce néologisme.

Le terme adopté, circumcolens, apportera peut-être d'autres éléments. L'idée qui m'a guidé dans l'exploration du dictionnaire repose sur deux points : l'environnement est relié à ce qui entoure - le préfixe circum (cercle) a été préféré à ambi (de part et d'autre) -, et aux habitats des espèces - d'où le choix du verbe colere habiter en latin -. Les riverains sont désignés comme circumcolentes. Le verbe retenu présente d'autres " avantages " : lui sont rattachés étymologiquement les termes de colonus (fermier, colon), de cultura (aux deux sens que nous lui connaissons encore) et de cultus (culte rendu au sacré, quelle qu'en soit la représentation). On retrouve ce mot dans agricola (paysan), silvicola (forestier), coelicola (habitant céleste) et peut-être dans domicilium. Le concept " habiter " associé à la racine *kwel est particulier au latin. Cette racine signifie dans d'autres idiomes " circuler autour, tourner autour ". La notion aurait été fixée à partir de l'idée que le dieu protecteur " habite " ce qu'il entoure. " Les autres langues ont des formes nominales de la racine, notamment des formes signifiant cercle, roue, sans redoublement dans la forme de type archaïque [avec redoublement kuklos, cycle en grec] " affirment Ernout et Meillet. Selon eux la spécialisation aurait été opérée dans les mots associés au gardiennage des troupeaux (grec archaïque), ce qui pourrait fournir une clé pour comprendre le système agro-pastoral antique. Notons encore que cette racine explique colus (la quenouille) et polos (pivot, pôle).

En fait, cette excursion philologique éloigne l'environnement de la notion de nature qui lui est souvent accolée. Cette liaison me semble d'ailleurs pauvre et peu opératoire en ce qu'elle repose sur une conception dualiste du monde et des rapports de l'homme au monde. Elle sépare l'Homme de son milieu. Elle est peu opératoire parce qu'elle tend à diviniser soit l'Homme, soit la Nature et à réduire leurs interrelations, interférences et interpénétrations à des rapports de domination ou d'utilité.

Qui irait spontanément chercher l'origine du mot " environnement " dans le verbe bas-latin vibrare = tournoyer, s'agiter, trembler, voire brandir ? Le javelot, la flèche, le trait, projetés à l'aide d'une lanière de cuir (une viraille en vieux françois), vibrent dans l'air : la vibration est à la fois onde et corps ! De vibrare est issu le verbe virer, familier aux amateurs de virelais, aux praticiens de la virevolte et autres conducteurs d'engins, et les mots dérivés de ce radical. En-vir-on est ainsi composé, qui signifie ce qui est autour, à l'entour, dans un espace fermé, enclos. Le mot environnement est attesté vers 1300 pour désigner un circuit, un tour, un contour ; il désigne souvent les murailles qui cernent les villes. Notons au passage que dans un lexique latin de 1584, le mot est traduit par complexus au sens d'étreinte, d'entourage. Cette conception de la complexité contient en germe de riches développements. Chez Furetière (1690), le domaine d'application est élargi à partir du sens premier " enfermer tout autour " : " Ce pays est environné de montagnes, de précipices. Ces isles sont environnées de la mer. Cette maison est environnée de quatre ruës. Les Princes marchent environnez d'une foule de courtisans " et il ajoute pour les sens figurés " Les Saints sont environnez de gloire au Ciel ". Ainsi apparaît le sens géographique qui sert encore à situer le concept.

Avoisiner : contingere, imminere. Vicinus, propinquus pour voisin ; le verbe vicinare n'est pas attesté en latin classique, mais en bas-latin et en latin médiéval.

Les marais de Brouage - dont par ailleurs l'intérêt écologique doit être défendu. Cette phrase suscite plusieurs explications.

Intérêt écologique : innatus fructus, littéralement le fruit inné que l'on qualifierait maintenant de naturel. Bien entendu, l'écologie était ignorée des Romains puisque la science et le mot n'apparaissent qu'au milieu du XIXe siècle. Il m'a donc fallu trouver une métaphore imaginative pour rendre cette façon de penser le monde qui nous entoure. Une fois de plus, force est de constater combien le choix des mots emporte une interprétation, une " idéologie ".

Paysage : agri situs, le site de la campagne (ordonnée). Cette notion est inconnue en latin et dans les langues romanes qui l'ont empruntée au décalque français (1549) du mot flamand apparu à la fin du XVe siècle. L'esthétique se dégage tardivement de la théologie (relire U. Eco : Le problème esthétique chez Thomas d'Aquin). La traduction latine indiquée par les dictionnaires de thème latin est encore une figure de mots qui nous laisse sur notre faim.

Défendre, protéger l'environnement : comme un avocat par la parole (actor, advocatus, patronus, cognitor, defensor) causam dicere = exposer la cause, in foro versari = s'occuper sur la place publique, defendere (sens le plus large, palette conservée en français), adesse = être présent, s'occuper de quelqu'un, dicere pro aliquo = parler en faveur de quelqu'un. En définitive, j'ai retenu le verbe tegere couvrir (le toit est issu de ce verbe) pour ce qu'il se rapproche d'une notion plus active que la parole.

Durable : dans le texte traduit [les moyens techniques resteront sans effet durable = modi artificiossimi meliusque facti rem infirmam facebunt], cet adjectif est pris pour son sens classique, non pour celui qui est accolé au développement à la suite de la conférence de Rio (1992) qui scelle son entrée dans le vocabulaire officiel. Il faut croire que cet accouplement trouble l'esprit de nos contemporains. En interrogeant sur ce que peut signifier " développement durable ", les réponses oscillent entre le mauvais calembour et la perplexité. Seuls, quelques spécialistes et politiques discourent sur l'originalité et la richesse de cette notion.

Ce mot n'a pourtant rien de mystérieux ; il est d'un emploi courant depuis plus de huit siècles. Il qualifie toute action ou chose pérenne, assurée de durer dans l'avenir, ferme et stable dans ses effets, capable de soutenir un édifice contre l'usure du temps ou de juguler les facteurs de destruction. Le Trésor de la Langue française expose trois sens majeurs : qui présente les conditions requises pour durer longtemps, qui est susceptible de durer longtemps qu'il s'agisse d'objets concrets, d'objets de consommation (l'économiste libéral J.-B. Say parle de marchandise durable en 1832, à méditer !) ou de choses abstraites - associons la solidité, l'équilibre et la sécurité pour faire bonne mesure - ; qui dure longtemps, qui est de longue durée, qui présente de la stabilité et de la constance dans le temps pour les objets (exemple : " le ciment armé ne donne rien de beau, ce n'est qu'un plâtre durable " Alain 1921), les biens ou les droits, les choses abstraites dont l'influence subsiste (ce qui s'oppose aux modes éphémères par nature) et les sentiments (profondeur, continuité et stabilité : une relation durable) ; qui dure toujours ou du moins très longtemps ce qui en fait un quasi synonyme de définitif, impérissable, immortel, éternel. Est-ce cette acception que nous avons en tête pour établir un développement durable ? Ce serait l'avatar le plus récent du mythe de la croissance perpétuelle : beau débat.

La traduction simplifie le débat quoique le mot adopté recèle une notion complémentaire, la fermeté. En se souvenant que la ferme n'est pas à l'origine un bâtiment agricole, mais un assemblage de poutres et d'entraits qui soutiennent le toit.

In principio erat verbum

Traditionnellement la liturgie de la messe se conclut par le début de l'Évangile de Jean : au commencement était le verbe. Ce commentaire de texte ne reçoit pas de conclusion. Je soumets à la méditation des patients lecteurs les réflexions que le verbe m'a inspirées. J'espère nourrir le débat et ouvrir la table du festin de sapience dont parle Rabelais.

[R] Jean-Pierre Nicol

Toute critique, louange, admonestation, controverse et autre disputatio qui parviendra au Courrier, via, par exemple, l'écritoire élecronique, sera transmise à l'auteur sans délai.

Voir l'Urbi et orbi en latin du Courrier n°26


Notes

(1) L'Urbi et orbi - c'est le nom de la rubrique depuis toujours - présente en page 4 le contenu du Courrier dans une langue chaque fois différente. Voir la collection des Urbi et orbi. [Vu]

(2) Sorte de bagnard élitiste et volontaire préparant le concours d'entrée à l'École normale supérieure. [Vu]

(3) Ce mot est un doublet de rapport (de relatus = rapporté, latus participe passé de fero = porter) ; il possède les deux mêmes significations : narration et lien (être en rapport ou être en relation). [Vu]

(4) Noter que le mot employé par l'anglais pour désigner les touches est key = clé, que les touches sont groupées en clavier. [Vu]

(5) Ce siècle marque une véritable mutation de la civilisation occidentale, plus que le XVIe siècle. [Vu]