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Le Courrier de l'environnement n°25, septembre 1995

Du hasard des bonnes rencontres et du profit des expériences originales

par Isabelle Jarry

Son portrait par Rousso

J'ai rencontré Patrick Legrand en 1987. Je n'étais pas encore écrivain ou plutôt je l'étais déjà mais les autres ne le savaient pas. J'écrivais cet été-là mon premier roman, qui fut refusé à l'unanimité par tous les éditeurs. J'avais fait d'assez longues études, mais je n'avais jamais travaillé, et d'ailleurs il faut bien avouer que je n'y songeais pas vraiment. Il ne me serait pas venu à l'idée de postuler pour un poste de chercheur ou de proposer mes services à un quelconque laboratoire de botanique ou de physiologie végétale, puisque c'était là ma spécialité. Non, je voulais écrire des livres ou réaliser des films, peut-être même jouer du saxophone dans un orchestre de jazz, ou l'une de ces activités auxquelles on rêve lorsqu'on est très jeune, que les parents redoutent plus que tout et que la société regroupe sous le concept mi-envieux mi-condescendant de " vie d'artiste ". En attendant, je serais quasiment morte de faim si Patrick Legrand ne m'avait proposé de travailler pour lui. Je voulais écrire ? Très bien ! Son nouveau Courrier de la Cellule avait besoin d'un rédacteur et lui d'un aide de camp pour ce petit journal. La souplesse des horaires et l'élasticité de la hiérarchie " cellulaire " achevèrent de me convaincre.

J'avais, à peu près au même moment, rencontré Théodore Monod, et le CNRS m'avait chargée d'écrire un scénario de film sur le vieux savant, en vertu d'on ne sait quelle confiance improbable, laquelle se transforma bientôt en totale indifférence, si bien que je proposai à Théodore de poursuivre notre collaboration et notre toute neuve amitié une plume à la main. Il accepta, sans doute rassuré par ma qualité d'écrivain INRA ès-environnement. On connaît l'attachement de cet écolo de la première heure à tout ce qui touche à la protection de la nature. Je ne pouvais pas être à meilleure école... C'est ainsi que je débutai dans la vie littéraire et professionnelle à la fois, et je dois dire que j'écrivis dans les mois qui suivirent, avec la complicité de Patrick Legrand, une énorme quantité d'articles, résumés, compte-rendus, textes divers, si bien que le modeste opuscule nommé Courrier de la Cellule Environnement devenait à chaque numéro plus volumineux, en même temps que le retard que nous prenions inévitablement dans sa livraison. " Publication à parution erratique " disait Patrick Legrand. Je crois qu'il n'en a jamais été autrement. Ce petit journal n'a jamais pu se soumettre à la discipline, peut-être avait-il été influencé en cela par ses fondateurs, et ce n'est certes pas mon passage dans ses colonnes qui l'aura remis dans le droit chemin. C'est d'ailleurs sa liberté d'esprit qui m'a toujours plu dans le Courrier, et son humour, à la sauce agricole.

De mai 88 à février 91 - ou si l'on préfère du n°4 au n°13 - j'ai été l'occupante à temps variable et partiel du bureau de Patrick Legrand, qui avait installé pour moi une petite table face à la fenêtre, d'où je pouvais choisir à distance les pâtisseries dans la vitrine du boulanger Poujauran, rue Jean-Nicot.

Je publiai deux ouvrages durant ma " période INRA ", la biographie de Théodore Monod (Plon, 1990), qui consistait plutôt en un livre d'entretiens, et le récit d'une randonnée de 400 km à pied que j'avais faite au Sahara avec mon vieil ami (Voyage au Ténéré, Plon 1991).

Mes livres bientôt me prirent trop de temps, la littérature me happa un peu plus fort et j'abandonnai la place de rédacteur à Alain Fraval, qui fit prendre au Courrier une dimension beaucoup plus " professionnelle " quand je n'avais été qu'un petit artisan passionné, et plutôt fantaisiste, je le reconnais. J'associe cette période des débuts du Courrier aux balbutiements de la structure même de la Cellule, qui se cherchait une place confortable dans le lit transversal qu'elle avait choisi d'occuper. Je crois que l'on peut reconnaître dans le succès de son installation toute la personnalité et le talent de Patrick Legrand, qui non seulement aime sincèrement son métier mais adore les gens, ce qui en fait un rassembleur d'envergure. Cette opinion n'engage que moi, bien évidemment, mais puisque nous en sommes au stade des commémorations, je peux avouer que l'ambiance du couloir aux abords duquel nous travaillions n'était pas des plus tristes, et il me semble me souvenir qu'on nous rendait visite assez souvent depuis la rue de l'Université.

Désormais je n'écris plus uniquement pour les chercheurs de l'INRA - et tous les autres qui forment le lectorat du Courrier - mais j'ai toujours gardé cet amour de la nature que j'ai développé dans mes études de biologie, entretenu avec Théodore Monod et fortifié au sein de la Cellule Environnement. La nature est toujours très présente dans mes romans (1) et mon dernier livre (2) lui est même entièrement consacré. Je l'ai écrit à la suite d'un périple que j'ai réalisé au printemps 94 dans le Sud-Ouest des Etats-Unis. Trois mois de marche à pied, de camping et de vie sauvage dans la grande Amérique des canyons, des vastes déserts d'Arizona et des montagnes de l'Utah. J'ai mieux compris les hommes de ce pays en y côtoyant sa nature qu'au cours d'aucun autre de mes séjours dans les villes. La violence et la démesure des paysages, le contraste saisissant des formes et des couleurs, la grandiose impression de puissance qui se dégage de la terre inviolée, les écosystèmes préservés d'immenses régions où l'homme n'a pas encore posé la main, tout cela fait prendre conscience de bien des traits de la personnalité américaine. Face à cette nature gigantesque et imposante dans sa brutale beauté (parfois presque insoutenable), la société s'est construite sur des bases différentes de celles de l'Europe, en partant d'un terrain où l'homme exalte certaines qualités et en efface d'autres.

Je suis rentrée de ce voyage remplie du sentiment que la nature ne s'était pas encore tue, loin de là, mais que nous devions réapprendre à l'écouter, à la contempler, à jouir de sa beauté et de sa diversité. Nous avons perdu ce rapport intime à la terre, nous avons rompu ce que les Indiens appellent le lien à notre Mère universelle et préféré à l'harmonie, à l'amour et à l'équilibre la domination sur le monde vivant et la démonstration de notre pouvoir. C'est un choix que l'humanité n'a pas toujours fait, mais c'est pour celui-là que notre société a opté au cours des derniers siècles. Je ne sais s'il est possible de faire aujourd'hui machine arrière, mais je suis convaincue que seules les voix qui s'élèvent pour dénoncer la destruction, le gâchis, l'appauvrissement et l'injure faits à la nature pourront contribuer à préserver ce qui reste à sauver. Le Courrier est l'une de ces voix, à ce titre souhaitons-lui longue vie.

Qu'il continue de jouer pour ceux qui l'écoutent la petite musique de l'espoir et de la confiance dans un monde plus attentif, plus respectueux et plus soucieux de son propre avenir.

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Notes

(1) Que ce soit dans l'Homme de la passerelle (1992) ou plus encore dans l'Archange perdu (1994). A propos de ce dernier, lorsque Simone Gallimard m'accueillit l'année dernière au Mercure de France, elle me fit cet étrange compliment : " Je n'ai pas vraiment apprécié votre roman, mais les descriptions de nature et de paysages que vous y faites sont extraordinaires ". [vu]

(2) Vingt-trois lettres d'Amérique, Fayard (1995). [vu]

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