In memoriam

Le Courrier de l'environnement n°32, décembre 1997

Le Goéland argenté (Larus argentatus) et le syndrome du pied tendre

Lorsque nos compatriotes riverains de la Manche et de l’Atlantique vilipendent le Goéland (l’appelant souvent Mouette), bien peu savent que, des quatre espèces nichant sur ce littoral français(*), c’est essentiellement le Goéland argenté qui est à l’origine des vols à l’étalage de leurs poissonneries, du conchiage de leurs belles façades, et des chorales qui les sortent du lit à point d’heure.

Beaucoup ignorent aussi qu’au début du siècle les naturalistes se précipitaient sur quelques îlots bretons pour y observer les rares couples de Goélands argentés qui y nichaient alors, marginaux méridionaux des populeuses colonies nord-européennes. Parmi ces îlots, l’archipel des Sept-Îles, premier espace protégé en France (1912) avec comme objectif affiché la conservation de l’avifaune.

Enfin, si l’expansion démographique et géographique du Goéland argenté a depuis été très forte, beaucoup ignorent qu’elle a eu pour causes, certes, le statut d’espèce protégée dont il a bénéficié, mais surtout l’énorme provende que la société de consommation d’après-guerre a mis à sa disposition sous une double forme : décharges nombreuses, accessibles, à l’approvisionnement régulier, riche et varié, et abondants rejets à la mer d’une flotte de pêche professionnelle dont la croissance de l’activité semble surtout bornée par l’épuisement des ressources.

Ce pied tendre mal aimé nous renvoie donc une image peu flatteuse de certains de nos comportements. A contrario, le récent déclin de ses populations bretonnes (13 à 15% en cinq ans sur nos colonies-échantillons, en écho à un déclin marqué dans les Îles britanniques) signerait-il les conséquences d’une gestion plus respectueuse de l’environnement et des ressources ? Si tel est bien le cas, gardons-nous de mesures de rétorsion précipitées à son égard : le pied tendre a peut-être encore bien des choses à nous apprendre sur les comportements d’Homo sapiens.

Par Michel Pascal, INRA, laboratoire de la Faune sauvage ; pascal@roazhon.inra.fr
Pierre Yésou, ONC - CNERA Avifaune migratrice Nantes ; p.yesou@onc.gouv.fr
et François Siorat, 3 LPO, réserve des Sept-Îles - Pleumeur-Bodou ; resnat7iles@wanadoo.fr

(*) le Goéland marin Larus marinus, le Goéland brun Larus fuscus, le Goéland leucophée Larus cachinnans et le Goéland argenté Larus argentatus.

Pour en savoir plus : Oiseaux à risques en ville et en campagne. P. Clergeau (dir.), 1997, INRA Éditions.

Voir d'autres In memoriam dans l'Album


Vers la page d'accueil du Courrier de l'environnement de l'INRA