Le Courrier de l'environnement n°28, août 1996

Les leçons d'une crise


Il faudra sans doute attendre plusieurs mois avant de connaître les conséquences exactes de la crise de la vache folle mais on peut, dès à présent, en tirer quelques leçons.
La première leçon, c'est qu'aujourd'hui le consommateur souhaite connaître avec exactitude ce qu'il mange. Au moindre soupçon, il réagit immédiatement en se détournant du produit. Ce qui est anonyme apparaît plus facilement suspect. C'est donc toute la filière du producteur au distributeur qui doit jouer la transparence. La mise en place par l'interprofession bovine du logo VF, qui assure la traçabilité de la viande à tous les stades est une bonne réponse. Il est toutefois regrettable que ce logo soit aujourd'hui apposé que dans la moitié des points de vente et que la restauration soit restée, à quelques exceptions près, en dehors du mouvement.
Cet effort de traçabilité doit maintenant être relayé par une véritable politique de qualité. Les productions sous garantie officielle (label, certificat de conformité, agriculture biologique) sont anormalement peu développées en viande bovine, alors que la France dispose de nombreux atouts : le savoir-faire ancestral des éleveurs, des races à viande connues dans le monde entier, des terroirs diversifiés, une tradition gastronomique réputée. Certes, ces viandes coûtent un peu plus cher à produire et exigent le respect d'un cahier des charges rigoureux tout au long de la filière mais elles sont de nature à apporter au consommateur la sécurité et la satisfaction indispensables à une reprise durable de la consommation.
la deuxième leçon c'est l'impact des aspects sanitaires sur l'alimentation. Il suffit d'un simple doute pour que la consommation s'effondre, les frontières se ferment et que des filières entières soient menacées.
Longtemps, on a parlé à ce propos de barrière sanitaire comme un moyen commode utilisé par les Etats pour se prémunir contre la concurrence. La suspicion engendrée par la maladie de l'encéphalopathie spongiforme bovine montre que la garantie sanitaire est devenue un critère majeur dans le choix du consommateur.
Enfin cette crise aura démontré la fragilité de nos techniques de protection agricole. Les progrès de la recherche, les gains constants de productivité engendrés par la mondialisation des échanges ne doivent pas remettre en cause les exigences de transparence et de sécurité vis-à-vis du consommateur. Elle aura également montré l'interdépendance de nos économies. L'épidémie de vache folle qui sévit en Grande Bretagne et les déclarations officielles qu'elle a suscitées auront suffi à créer le doute dans tous les pays de l'Union européenne et chez nos acheteurs habituels. Les conséquences en sont dramatiques pour toute la filière. Il ne suffit plus qu'un pays soit indemne ou plus draconien que les autres pour être protégé. La France, qui a le système d'identification le plus performant d'Europe, un système d'épidémio-surveillance efficace et pratique l'abattage systématique des troupeaux dans le cas d'ESB s'est déclaré, a été touchée comme ses partenaires européens. Il ne set à rien d'être vertueux tout seul. C'est toute l'Union qui avance ensemble ou qui subit les conséquences du laxisme de l'un de ses membres.
Nos dirigeants européens doivent donc imposer d'urgence une identification obligatoire, des règlements sanitaires stricts, assortis de contrôle rigoureux. C'est le prix de la confiance à retrouver. En jouant la transparence et la qualité, la filière viande française veut réussir ce pari essentiel pour son avenir.

Jean-François Hervieu et président de l'Assemblée permanente des chambres d'agriculture.


NDLR : Déficit d'information, fragilité des échanges commarciaux et des techniques de production, le diagnostic que porte Jean-François Hervieu sur le "cataclysme de la vache folle" devrait faire réfléchir, tant dans le secteur agro-alimentaire que dans les autres secteurs industriels plus d'un responsable.
Cette crise jette, par exemple, une lumière nouvelle et crue sur les enjeux de l'étiquetage des produits issus du génie génétique -le refus d'informar ne seait-il pas lui-même à l'origine de l'apparente irrationalité du consommateur et de "prétendus obscurantisme" ? Elle devrait aussi attirer l'attention sur les inéluctables dérives de processus technologiques de plus en plus complexes, imbriqués et sensibles.

P. L.
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