Le Courrier de l'environnement n°30, avril 1997

Une poubelle nommée Gaza


Gaza qui grouille dans la ville, dans les camps de réfugiés et les villages, Gaza et ses bennes qui dé-bordent d'ordures, ses barbelés omniprésents bien signalés par les sacs en plastique qui s'y ac-crochent, ses ornières qui trouent les rues. L'eau saumâtre du thé offert chaleureusement, l'eau du linge parcimonieusement économisée pour laver les enfants aux dents noires.

La bande de Gaza (365 km²) est une zone côtière, composée de dunes de sables, de 40 km de long sur 6 à 12 km de large. Elle bénéficie du climat de l'Est méditerranéen. Les vents d'ouest y soufflent en automne et en hiver, de novembre à mars, provoquant des précipitations (200 à 400 mm/an) qui constituent la ressource majeure en eau et rechargent les nappes aquifères.
Zone de transition entre la zone côtière semi-humide d'Israël au nord, les plaines semi-arides du Néguev à l'est et le désert du Sinaï égyptien au sud, cette région compte environ 850 000 habitants ; 575 000 d'entre eux sont des réfugiés, dont environ 320 000 vivent dans des camps. Les autres se répartissent dans des baraquements de fortune soit dans la ville de Gaza, soit dans les villages dont l'aspect diffère peu de celui des bidonvilles.
La densité de la population dans les 8 camps de réfugiés (qui ne couvrent pas plus de 5 km² au total) est l'une des plus élevées au monde, elle varie de 29 000 à 100 000 habitants au km².


La situation de la Bande de Gaza (en noir)

Seize colonies de peuplement israéliennes (environ 4 000 colons) et quelques larges couloirs occupent 80 km² de ce petit territoire. Ils ne sont pas inclus dans les territoires nouvellement autonomes administrés par les Palestiniens. En résumé, 5% de la population occupent 22% du territoire et 95% vivent sur 78% de cette étroite bande de terre, ce qui se traduit par une densité de 50 habitants/km² dans les colonies israéliennes et d'environ 3 000 habitants/km² pour les Palestiniens (une densité 10 fois plus élevée que celle relevée aux Pays-Bas).
Cette situation anormale provient de l'afflux successif, en 1948 et en 1967, d'un grand nombre de réfugiés. Vingt-sept ans d'occupation ont provoqué une altération importante de l'environnement naturel et humain. La surpopulation a engendré des conditions de vie difficiles, préjudiciables pour la santé et le bien-être de la population.
Jusqu'en 1948, cette région rurale de dunes était relativement paisible. L'agriculture constituait alors l'assise de l'économie. L'assolement pratiquait la rotation légumes-céréales (blé, orge)-jachère, avec arbres fruitiers (amandes, raisins, olives) et quelques agrumes.
Les conditions climatiques favorisaient la culture des dattes et des olives, connues dans tout le Moyen-Orient pour leur qualité. Les paysans palestiniens et les bédouins vivant dans les dunes mettaient largement en oeuvre des systèmes traditionnels. Le plus important consistait à planter une variété spéciale de raisins de table, ce qui avait pour effet de favoriser la stabilisation des dunes.
Gaza était une petite ville résidentielle comparable à la ville égyptienne d'Al Arish, située plus au sud le long de la côte nord du Sinaï. Le niveau d'exploitation était relativement équilibré compte tenu des possibilités régionales.
En 1948 la situation a brusquement changé, suite à la proclamation de l'Etat d'Israël et à la première guerre israélo-arabe.
Un grand nombre de réfugiés, vivant sur les côtes entre Gaza et Tel-Aviv, ont fui vers la Bande de Gaza. Dans un premier temps, ils ont été installés sous des tentes et, plus tard, dans des camps de réfugiés permanents. Les autres réfugiés, souvent ceux qui avaient de la famille à Gaza ont été absorbés dans les zones rurales et urbaines de la Bande de Gaza. En un an la population a plus que doublé.
Elle a, par la suite, naturellement augmenté pour atteindre 390 000 habitants en 1967. Durant cette période, sous l'administration égyptienne, l'économie de Gaza était florissante ; pour les Égyptiens, Gaza était un bassin d'emploi bénéficiant de marchés libres. Le développement de l'agriculture à cette époque (surtout la culture des agrumes) fut considérable.


L'occupation en 1967 par Israël a complètement transformé les conditions dans la région. La guerre et, par voie de conséquence, l'isolement de la bande de Gaza favorisèrent l'augmentation du chômage et la détérioration de la situation économique.


Figure 1. Schéma du déficit en eau

Les colons israéliens et les Gazaouis ont eu à se partager les mêmes ressources, ce qui a aggravé davantage la situation. Dans un premier temps, un essai pour contrôler les effets négatifs de la pression démographique a été la limitation de l'utilisation de la ressource en eau et en terres. La gestion des aspects environnementaux était soumise aux règlements militaires israéliens et mise en oeuvre par l'administration civile. Dès les premiers jours de l'occupation, toutes les ressources hydriques ont été décrétées bien public, et leur répartition confiée à la compagnie nationale israélienne des eaux Mekorot. Des restrictions très sévères ont été imposées. Les Palestiniens devaient non seulement payer l'eau de leurs puits, mais surtout l'administration leur interdisait d'en augmenter le débit ou d'en construire de nouveaux. Les puits profonds à grand débit, qui ont été forés pour desservir les colonies de peuplement israéliennes, ont abaissé le niveau des nappes et asséché peu à peu les sources et puits avoisinants.
De son côté, dans des conditions difficiles et avec très peu de moyens, l'UNRWA (United Nations Relief and Works Agency for Palestinian Refugees in the Near East) prévint partiellement la détérioration de la situation sanitaire dans les camps de réfugiés. Les municipalités et les conseils de village firent face à des problèmes complexes pour assurer les services nécessaires. Pourtant, après le déclenchement de l'Intifada (décembre 1987), les conditions empirèrent. Aujourd'hui la Bande de Gaza est l'une des régions du monde où le niveau d'exploitation des ressources excède les capacités. Ceci est particulièrement vrai pour la terre et l'eau qui subissent une pression très forte.
On pourrait parler de double pression sur la ressource en eau. D'un côté, le système de culture fait largement appel à l'irrigation et, de l'autre, l'utilisation domestique est mal maîtrisée par la population.
L'agriculture est de loin la plus grosse consommatrice d'eau dans la Bande de Gaza : plus de 70% de la consommation totale. L'aridité du climat oblige les exploitants agricoles à irriguer abondamment même s'il y a diminution des surfaces irriguées d'agrumes, le citron (très sensible aux teneurs en sel des sols et de l'eau), à cause d'une concurrence de plus en plus féroce des autres pays méditerranéens, perdant de son intérêt économique. Les optimistes peuvent voir là un aspect positif pour les ressources en eau du pays. Toutefois, le développement de l'horticulture intensive, localisée dans les zones de dunes où la salinisation n'est pas encore critique, est un facteur de consommation des fertilisants et autres pesticides et fongicides qui accélèrent la détérioration de la qualité des eaux souterraines...
Le total de la consommation d'eau par les systèmes d'irrigation est estimé à 80 millions de m³/an, dont 25% seulement retournent à la nappe aquifère. La quantité des eaux usées retraitées d'origine agricole est inconnue. Toutefois, sa qualité inférieure interdit de considérer cette ressource comme un possible substitut aux eaux souterraines.
En utilisant les chiffres officiels (dont l'exactitude reste à vérifier), un constat peut être rapidement tiré : la seule consommation d'origine agricole excède la capacité de renouvellement annuel des nappes. Si l'on ajoute à cela une consommation domestique d'environ 30 à 35 millions de m³/an, il est clair que la ressource en eau est largement surexploitée. En continuant sur le même rythme d'exploitation, on peut affirmer que les réserves en eau de la Bande de Gaza seront épuisées d'ici 15 à 20 ans (voir figure 1, ci-dessus).


Figure 2. Carte schématique des modes d'élimination des déchets liquides
NB : les eaux usées des citernes de collecte sont déversées en différents endroits de la Bande de Gaza.

Au-delà de cet aspect quantitatif de la ressource, les Gazaouis doivent faire face à des problèmes de qualité des eaux : pollution par les nitrates et salinisation. La salinisation est naturellement liée à la surexploitation de la ressource. Le niveau de la nappe aquifère décline constamment, pour, en certains lieux, s'établir en dessous du niveau de la mer, favorisant ainsi une intrusion d'eau de mer dans les nappes d'eau douce.
Quant aux problèmes de pollution par les nitrates, il résulte de l'emploi massif d'intrants chimiques par les agriculteurs.
Ces problèmes sont d'autant plus graves qu'ils s'ajoutent à un usage immodéré de l'eau par les ménages. Les Gazaouis utilisent abondamment l'eau pour dépoussiérer les rues. Mais ils doivent faire face à un problème d'acheminement qui risque de s'amplifier si un encadrement législatif accompagné des moyens administratifs n'est pas rapidement établi. En effet, les municipalités, qui ont déjà d'énormes difficultés pour assurer l'eau potable dans les camps de réfugiés quotidiennement pendant deux heures, doivent faire face aux branchements illégaux. La gravité du problème ne semble cependant pas être un facteur incitatif pour la mise en oeuvre de mesures préventives. Les Gazaouis ne bénéficient pas toujours des moyens d'informations qui les sensibiliseraient plus avec la gestion de leurs ressources en eau. De plus, la persistance du phénomène a favorisé l'émergence d'un certain fatalisme quant à son éventuelle résolution. En fait, la prise de conscience peut plutôt venir du problème de gestion des déchets, plus récent et plus concret parce que visible dans toute la Bande de Gaza.
L'élimination des déchets liquides est délicate (figure 2). Dans la plupart des cas, l'évacuation des eaux usées se fait directement dans la rue ou dans la mer. En effet, la capacité de traitement des eaux usées est très faible. Il n'existe que trois installations, à Gaza City, dans le village de Jabalia-Nazla et dans le camp de réfugiés de Jabalia et aucune ne fonctionne correctement. L'évacuation est aussi un problème insurmontable sans d'importants investissements, du fait de l'énorme pression démographique du territoire : elle se fait directement dans les rues, dans la mer. En conséquence, les difficultés de santé publique augmentent, sans pour autant être perçues comme un risque majeur par la population mal informée.
L'élimination des déchets solides, essentiellement d'origine commerciale et domestique pose de sérieux problèmes d'organisation. Moins de 50% des déchets sont collectés, on en retrouve donc dans les rues de presque toutes les zones commerciales et résidentielles. Quand ils sont collectés, ils sont mis en décharge de façon indistincte.
En ce qui concerne les ordures ménagères, les habitants les mettent dans des containers installés dans les rues. Malheureusement, ce système de collecte ne fonctionne pas bien : en effet, les containers ne sont pas accessibles pour les enfants qui sont, le plus souvent, chargés de sortir les ordures et les laissent donc dans la rue ; en outre, les containers ne sont pas vidés régulièrement.
Paradoxalement, la situation est moins grave dans les camps de réfugiés. L'UNRWA y a mis en place des containers plus faciles d'accès, et les rues y sont régulièrement balayées, ce qui n'est pas le cas ailleurs. Enfin, dans les zones nouvellement bâties pour les réfugiés, la collecte et la mise en décharge sont assurées par une entreprise privée.
Certains entassent les ordures sur le rivage, pensant par là stabiliser la pente de la plage et prévenir l'érosion. Cette pratique se révèle désastreuse : les problèmes d'odeurs, de pression sur les écosystèmes et d'incendies des dépôts d'ordures et des containers s'accumulent.


Mais la mise en décharge est elle aussi précaire. Les ordures sont déposées dans des sites en plein air, sans être contrôlées au préalable. Sur certains sites les ordures sont brûlées, sinon elles sont recouvertes d'une fine couche de terre. De plus, les déchets agricoles (fertilisants, pesticides) et médicaux sont mélangés aux autres.
La faiblesse des structures municipales explique, en grande partie, cette situation. Pour y remédier, il faudrait pouvoir augmenter la fiscalité et former du personnel compétent. En principe, le seul impôt collecté l'était sur la base de la consommation d'électricité avec 1% supplémentaire pour la consommation d'eau. Mais, une fois payée les notes des compagnies israéliennes, les charges pour l'eau et les salaires des employés, les finances était comme les nappes phréatiques : à sec...
Après la conclusion des accords sur l'autoadministration de Gaza, une chance unique se présente pour remédier à cette situation. Cependant, des problèmes structurels tels que la rareté de l'eau et de la terre demeureront et même s'aggraveront si des mesures énergiques concernant l'utilisation des ressources et la gestion de l'environnement ne sont pas planifiées correctement. La pollution est un facteur limitant pour le développement économique, avant tout pour le tourisme dont le potentiel est élevé au vu de la qualité naturelle des paysages.
Mais la tenue actuelle des plages ne favorise pas l'investissement. De plus, la biodiversité est dangereusement mise à l'épreuve par les pressions environnementales. Faudra-t-il alors faire valoir le caractère transnational des problèmes pour acheminer de l'aide sur la Bande de Gaza ?
Cela semble effectivement fonctionner dans le cas de la protection des oiseaux migrateurs qui ont l'habitude de faire halte sur les plages gazéennes. Des programmes internationaux ont été élaborés. Mais, pour le reste, quel avantage tirer de la mise en oeuvre de mesures de protections de l'environnement dans la Bande de Gaza si le territoire reste enclavé comme il l'est actuellement?
Pour convaincre les investisseurs étrangers, le potentiel de croissance et de rentabilité d'activités touristiques à Gaza doit être établi. La situation actuelle ne laisse entrevoir que très peu d'espoir. A la décharge de la population, les préoccupations environnementales ne font pas partie des programmes d'éducation. Seules les facultés de sciences sociales de l'Université de Gaza les abordent.
Si l'on ajoute à cela le fait qu'il n'existe aucune brochure d'information et de recommandation concrète sur les usages de l'eau, que les modes d'emploi des agents chimiques intervenant en agriculture sont rédigés en hébreu, il est logique que la population ne mette pas spontanément en oeuvre des mesures qui réduiraient ces pressions sur l'environnement.
Cette menace pourrait s'amplifier davantage si le développement des activités économiques ne requérant pas principalement des terres et de l'eau restait entravé dans la Bande de Gaza. En effet le souci majeur, aujourd'hui, des Palestiniens demeure la création d'emplois dans la région. Ils ont à affronter le problème crucial du chômage qui touche plus de la moitié des travailleurs. Ceci provient du manque d'emplois disponibles localement et des bouclages répétés des territoires occupés par les autorités israéliennes.

Cet article a fait de larges emprunts à un document établi en 1995 par deux organismes néérlandais, Euroconsult (Arnhem) et IWACO (Rotterdam), pour le compte du ministère des Affaires étrangères des Pays-Bas et de l'Autorité palestinienne, intitulé Gaza Environmental Profile.
Les dessins sont de Claire Brenot, d'après photographies.

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