Le Courrier de l'environnement n°43, mai 2001

Orangs-outans : chronique d'une extinction annoncée


L'orang-outan, l'homme de la forêt en malais, est un de nos plus proches cousins avec le chimpanzé, le bonobo et le gorille. Il est aussi malheureusement en voie de disparition, tout comme les forêts de Bornéo et de Sumatra qui l'abritent.Les derniers recensements effectués à Sumatra le prouvent ; si nous ne faisons rien aujourd'hui, les derniers orangs-outans auront disparu avec les ultimes vestiges de leur habitat d'ici une poignée d'années, 5 à 10 ans selon les scientifiques.
Plusieurs facteurs contribuent au déclin de l'orang-outan :
- les dramatiques feux de forêt de 1997-1998 ayant ravagé une grande partie de Bornéo ;
- le défrichage sauvage pour l'installation de fructueuses plantations de palmier à huile ;
- l'abattage illégal d'arbres au sein même des parcs nationaux, afin de fournir, outre les différentes provinces indonésiennes et malaisiennes, la Chine, le Japon, les États-Unis ou l'Europe avides de bois tropicaux ;
- les cultures sur brûlis de plus en plus importantes avec la politique de transmigration vers les terres encore inexploitées de Bornéo ;
- le braconnage des bébés orangs-outans pour un marché noir d'animaux de compagnie.
Ainsi, aujourd'hui la situation est critique et il est vital que nous agissions pour sauver un de nos plus proches cousins.
L'orang-outan, ce géant placide et solitaire a besoin de la forêt pluviale pour survivre. Arboricole, il se déplace essentiellement sous la canopée, à une hauteur entre 20 et 30 m, descendant très rarement au sol, exception faite des mâles adultes, afin d'éviter les prédateurs : léopards, tigres à Sumatra et cochons sauvages. L'orang-outan consacre ses journées à la recherche de fruits, de jeunes feuilles, d'écorces, de fleurs et d'insectes. Il se nourrit de plus de 300 espèces d'arbres et de lianes différentes. À la tombée du jour, l'orang-outan se fabrique un nid, sorte de grande plate-forme douillette faite de branches plus ou moins entrelacées, dans lequel il passe la nuit.

Les forêts tropicales de Bornéo et Sumatra montrent une hétérogénéité de la distribution des ressources à la fois dans le temps et dans l'espace obligeant les orangs-outans à beaucoup se déplacer, et à rester assez solitaires. Cependant, lorsque les conditions le permettent, comme à Suaq Balimbing au nord de Sumatra, les orangs-outans se regroupent et se déplacent ensemble dans la forêt. C'est d'ailleurs à cet endroit que Carel van Schaik de la Duke University (Caroline du Nord, États-Unis) et son équipe ont décrit des fabrications et des utilisations complexes d'outils ressemblant à ceux des chimpanzés. Ces traditions " techniques " au sein de la communauté peuvent subsister de génération en génération par une transmission horizontale facilitée par la plus grande socialité des orangs-outans sur ce site. Cependant, il sera essentiel de procéder à des comparaisons entre sites différents pour accumuler assez de connaissances sur ces cultures " orangs-outans ", dont nous ne savons finalement que très peu de choses. Malheureusement, s'inquiète Carel van Schaik, il est peut-être déjà trop tard, car les populations des orangs-outans décroissent extrêmement rapidement.

Les derniers recensements effectués en 1995 indiquent une population de 25 000 individus répartis en parts à peu près égales entre les deux îles. Mais, en étudiant des zones du parc national de Leuser avec des images satellites et des photos aériennes, Carel van Schaik a découvert que le nombre d'orangs-outans avait chuté de 12 000 à 6 500 en à peine six ans ; et la situation à Bornéo n'incite pas à plus d'optimisme. À ce rythme, dans moins de dix ans, nous ne verrons plus d'orangs-outans que dans les parcs zoologiques.
Jan van Hooff, professeur à l'université d'Utrecht (Pays-Bas) est responsable du site de recherche de Ketambe, à Sumatra.

Ce sanctuaire est aujourd'hui fermé par les autorités indonésiennes en raison de l'insécurité liée aux affrontements opposant, dans la province d'Aceh, l'armée et les rebelles indépendantistes intégristes mais aussi à cause du défrichage et du braconnage sauvages. Il tente aujourd'hui, avec des collègues de l'International Primatological Society, de plaider la cause de notre cousin asiatique auprès de l'UNESCO. Son but : l'attribution du statut de " patrimoine mondial de l'humanité " à l'orang-outan et aux autres singes anthropoïdes.

Une loi a également été votée en 2000, au Congrès américain, pour la conservation des grands singes et 5 millions de dollars (presque 6 millions d'euros) de fonds ont été débloqués dans ce but. Enfin, la Wildlife Conservation Society basée à New York appelle à un moratoire sur l'exploitation des forêts indonésiennes.
Malgré tous ces efforts, jour après jour, la situation s'aggrave et les centres de réhabilitation sont débordés. C'est là que sont recueillis les bébés orangs-outans issus du braconnage et qui ont été confisqués dans l'espoir d'une éventuelle réintroduction dans leur milieu d'origine, ou du moins, dans ce qu'il en reste.
Les braconniers, parfois de simples paysans tentant de protéger leurs cultures de ces primates fuyant leur forêt dévastée à la recherche de nourriture, tuent les adultes. Lorsqu'ils sont en face d'une mère et de son petit, celle-ci est éliminée et le bébé est récupéré pour alimenter le marché noir de l'animal de compagnie. En Indonésie, même si cela est interdit par une loi depuis 1963, posséder un orang-outan chez soi est le signe d'un certain statut social. Malgré cette loi, même au sein du gouvernement ou de la police, il n'est pas rare de trouver un bébé orang-outan mais aussi tigres, pythons et autres espèces protégées.

Malheureusement, l'Indonésie n'est pas la seule à alimenter ce trafic. Taiwan, par exemple, représente une véritable plaque tournante. Les magasins et les maisons de jeu sont friands d'orangs-outans qui, affublés d'habits, une cigarette à la main, sont exhibés dans leurs devantures pour attirer le client. L'Europe et les États-Unis ne sont pas en reste. Lorsqu'un bébé orang-outan peut se vendre 50 $1 à Samarinda, capitale du Kalimantan Est (Bornéo), il atteindra 300 $ à Jakarta, 5 000 $ à Taiwan et près de 25 000 $ aux États-Unis.

Lorsque cela est possible, ces bébés sont confisqués et récupérés par les centres de réhabilitation qui les soignent puis tentent de leur réapprendre un comportement normal d'orang-outan en vue d'une réintroduction.
Ces initiatives ne sont pas toujours approuvées par le milieu scientifique où beaucoup trouvent que l'on dépense énormément d'argent pour sauver quelques individus alors que ces fonds pourraient être mieux utilisés pour préserver la forêt tropicale et, donc, l'orang-outan, mais aussi tous ses autres habitants : calaos, gibbons, langurs, léopards, etc.
L'argument est valable ; cependant, il faut voir la situation sous un autre angle : l'orang-outan est devenu l'emblème de la forêt et il attire la sympathie, surtout le petit avec ses grands yeux cerclés de rose. Il est plus facile, et probablement plus judicieux, de sensibiliser les populations à la cause de l'orang-outan et d'obtenir, au travers de la protection accrue de l'orang-outan, la protection de son habitat. Il suffit de voir la réaction des enfants dans les écoles lorsque l'on vient leur parler de ce grand singe roux qui habite dans les forêts autour de leurs villages et qui a des comportements si proches des nôtres. De plus, ces deux façons d'œuvrer pour la conservation, à savoir au niveau de l'espèce (protection des populations et des écosystèmes) et au niveau des individus, ne semblent pas incompatibles ; au contraire, la seconde stratégie peut aider au développement et à l'application de la première.
Le premier centre de réhabilitation, Sepilok, a été créé dans les années 1960 par Barbara Harrisson au Sabah, la partie malaise de Bornéo. Il sert aujourd'hui surtout de vitrine pour sensibiliser les touristes. D'autres ont été ouverts depuis, suivant des stratégies différentes, le plus connu étant celui de Biruté Galdikas ; dans le Sud de Bornéo, au sein du parc national de Tanjung Puting. La dernière des trois " déesses " de l'anthropologue Louis Leakey, avec Jane Goodall et Dian Fossey, Biruté Galdikas, partie au début des années 1970 pour mener une étude sur les orangs-outans sauvages, s'est vite trouvée confrontée au problème du braconnage des bébés et a fini par s'y consacrer entièrement. Cependant, aujourd'hui, sa méthode est critiquée : trop de contacts avec l'humain, un suivi médical insuffisant et une réintroduction dans une forêt abritant une population sauvage. Les orangs-outans sont très sensibles à des maladies que nous leur transmettons, telles que l'hépatite ou la tuberculose, et risquent d'infecter les populations sauvages.
Une nouvelle approche a été mise en place par Herman Rijksen, qui avait mené une longue étude à Sumatra et débuté un programme de réinsertion, dans le parc du Leuser, qui s'est soldé par un échec pour ces mêmes raisons. Face au risque de maladie, les individus réintroduits ont été recapturés et placés dans un nouveau centre, en bordure d'une forêt vierge de population sauvage d'orangs-outans. Le centre de Wanariset, situé dans la province Est du Kalimantan, applique cette nouvelle stratégie depuis 1991. Lorsque les bébés arrivent, après un examen vétérinaire approfondi, ils sont placés en quarantaine puis dans d'immenses cages, dites de socialisation, avec d'autres orangs-outans afin de minimiser au maximum les contacts avec l'homme. Les lieux de réintroduction sont évidemment choisis pour l'absence de population sauvage et, à ce jour, plus de 300 orangs-outans ont réintégré leur habitat originel.
La tâche n'est pas simple. Un jeune orang-outan passe les 6 à 7 premières années de sa vie en compagnie de sa mère qui va tout lui inculquer, de la recherche de nourriture à la construction de nids en passant par la locomotion hasardeuse d'arbre en arbre. Ces orphelins doivent tout apprendre et les techniciens indonésiens travaillant à temps plein à Wanariset vont les aider en leur apportant des branches pour les nids, des fruits et feuilles venant de la forêt, etc.
Les résultats sont encourageants et, à l'heure actuelle, les quatre bébés nés dans la forêt de Sungai Wain de mères réintroduites au début du projet sont un grand signe d'espoir.
Cependant, il faut continuer les efforts. Mais, dans un pays en proie à un chaos à la fois économique et politique, comment faire respecter la protection de la forêt et des espèces animales la peuplant ? L'Indonésie, c'est une immense mosaïque de plus de 13 000 îles, chacune ayant sa culture, sa langue, sa religion, avec des tensions de plus en plus fortes entre ethnies. Comment demander à des gens qui parfois n'ont même pas assez de revenus pour acheter du riz pour toute leur famille de ne plus chasser ni d'abattre des arbres pour pratiquer la culture sur brûlis ?
La situation est entre nos mains et il est urgent d'agir, faute de quoi l'avenir de l'orang-outan reposera sur quelques individus exposés en cage dans les zoos ou les centres d'écotourisme.n

Forêt, bébé en cage, exploitation du bois : photographies de l'auteur.
Dessins de Pryono

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