Le Courrier de l'environnement n°36, mars 1999

Le pari d'un dialogue agriculture-écologie


Invectives, refus de dialogue, opération " coup de poing-coup de pub ", plaintes...
Les uns brandissent la réglementation et leur bon droit, les autres le bon sens (le bon droit manquerait-il de bon sens ?). Il est urgent que les parties prenantes trouvent ensemble d'autres règles, même si le prix à payer est de renoncer à son amour propre.
L'écologie a pour mission de s'intégrer dans l'action que ce soit en ce qui concerne l'agriculture, la forêt, l'énergie, les transports ou la valorisation des espaces naturels. S'intégrer ne veut pas dire se dissoudre. L'agriculture, compte tenu de sa multifonctionnalité, est amenée à considérer les conséquences économiques, sociales, écologiques et territoriales de sa façon de produire et de gérer l'espace. Les écologistes et les agriculteurs ont des valeurs à défendre. Mais défendre des valeurs, ce n'est pas, comme le font certains, les imposer mais c'est les exposer, les discuter, accepter que tout interlocuteur ait aussi les siennes. L'écologie et l'agriculture doivent rester en dialogue permanent respectueux de leurs partenaires - consommateurs, chasseurs, industriels, décideurs politiques... Elles doivent savoir pratiquer - sans violence - l'art du dialogue et de la concertation. La France a la chance d'être un terreau favorable à nombre de valeurs écologiques, à cause sans doute d'un fond culturel très imprégné du milieu rural. Il suffit pour s'en convaincre des positions que prennent nombre d'élus, de forestiers (mouvement Pro sylva, nouvelles directives de l'ONF), de responsables agricoles (voir encadré ci-contre) et de responsables d'organisations de chasseurs). Cette ouverture d'esprit, ces dernières années, s'est traduite dans les faits : mesures agri-environnementales (MAE), plans de développement durable, gestion plus raisonnée des forêts, jachères cynégétiques... Ainsi les MAE mises en place dans certaines régions servent aujourd'hui de référence lorsqu'elles ont été acceptées massivement par les agriculteurs. La mise en route de ce programme a marqué un réel changement culturel de la part de ceux-ci. Les écologistes doivent avoir le courage de le reconnaître. Ce qui ne veut pas dire qu'il ne reste pas beaucoup à faire, pour améliorer ces mesures sur le plan technique, pour que les élus communaux s'impliquent plus dans leur contrôle et pour accroître les efforts de pédagogie de part et d'autre.
L'écologie doit être déterminée, mais tolérante. Ainsi, en ce qui concerne l'agriculture, l'élaboration des règlements, directives ou cahiers des charges doivent être le fruit d'une concertation, d'une " fécondation " mutuelle entre agriculteurs et écologistes responsables. Mais il ne faut pas abuser des réglementations, des obligations et, en tout cas, celles-ci ne doivent pas supprimer le jugement critique des acteurs de terrain. Il importe de contribuer à une agriculture et une écologie citoyennes, c'est-à-dire une écologie et une agriculture qui font de chacun des partenaires responsables. Cela passe, par exemple, par des contrats ou des chartes librement discutées et évolutives liant agriculteurs, élus et environnementalistes, et cela passe aussi par une réforme du code rural pour l'adapter à la multifonctionnalité de l'agriculture (prise en compte, en particulier, de la biodiversité et des paysages).
Pour en arriver là, il faut que chacun lutte contre son propre fondamentalisme. C'est-à-dire contre son trop plein de certitudes, certitudes productivistes pour les uns, certitudes écologistes pour les autres. L'objectif n'est pas de mettre la nature sous cloche, hormis quelques cas exceptionnels, mais, au contraire, de réfléchir à une gestion et une fréquentation pacifique et harmonieuse de la nature " ordinaire ". Nous avons, en France, beaucoup d'atouts pour promouvoir une agriculture durable, c'est-à-dire une agriculture qui n'hypothèque pas le cadre de vie et la vie en société des générations à venir. Cette durabilité doit se bâtir à partir de débats d'idées et d'expériences de terrain partagées. Il importe, d'un coté, de passer les " certitudes écologistes " au crible du bon sens paysan, et de l'autre, de redécouvrir les équilibres naturels cachés sous vingt-cinq ans de pratiques productivistes. Aux responsables locaux ou régionaux de créer des occasions et des lieux pour cela.
Mesdames, Messieurs les responsables agricoles et les responsables écologistes, comme nombre de nos concitoyens, vous ne voulez pas que l'horreur touristique ou la désertification gagnent nos campagnes, vous ne voulez pas de contrôleurs en chef d'espaces protégés, vous ne voulez pas à tout prix du lait fait à coup d'aliments importés, des sources polluées par des désherbants, vous ne voulez pas non plus être noyés sous du lisier stocké pendant des mois, voir vos prairies retournées par des sangliers… alors pourquoi ne pas en parler ensemble ?
Malgré certaines oppositions ou certaines réticences, les MAE ont vu le jour. Trois ans plus tard qui s'en plaindrait ? Certes, il y a encore des écarts manifestes au cahier des charges, mais quel partenaire responsable aujourd'hui voudrait revenir en arrière ? Alors laissons nos fondamentalismes et nos vieux réflexes au placard, ayons le courage et l'audace d'engager la désescalade.

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Agriculture / nature (encadré)

La question agricole est au coeur de nos choix de société ; c'est là que l'homme va redéfinir son rapport à la nature.
Paysage 1
L'ensemble des partenaires devra faire preuve d'imagination pour inventer les modalités d'une gestion concertée de l'espace, les expérimenter, les communiquer.
Paysage 2
Reste aux agriculteurs à apprendre à composer avec les randonneurs, les pêcheurs ou des chasseurs que jusqu'ici ils toléraient à peine, pour assumer collectivement la gestion de l'espace.
Paysage 3
Je suis convaincu que le souci du paysage n'est en rien futile, mais au contraire, la préoccupation de gens éclairés.
Éco-conditionnalité
Nous devons investir nos moyens de recherche sur de nouveaux problèmes liés à l'éco-conditionnalité et à la recherche de qualité.
Agri-bio
Les agriculteurs n'ont pas su reconnaître suffisamment vite le bien-fondé de la démarche de ceux qu'on appelle, de façon un péjorative, les " Bios ".
Pollutions
Évaluer toute innovation technique en fonction de la probabilité de pollution qu'elle va entraîner.
Proposition: Agriculture durable 1
Il faut adopter, sans ambiguïté, de nouvelles pratiques de production qui autorisent un développement durable.
Proposition : Agriculture durable 2
Il faut que les agriculteurs pensent leurs activités de façon durable, collectivement, pour essayer d'éviter que les solutions d'aujourd'hui soient les erreurs de demain.
Proposition : Agriculture durable 3
Les agriculteurs doivent retrouver un lien fort avec leurs concitoyens, consommateurs et contribuables, pour établir une agriculture innovante, durable et citoyenne.
Proposition : Agriculture durable 4
Les agriculteurs devront certes produire, mais aussi vendre, expliquer, écouter, et surtout être garants, avec d'autres, du patrimoine commun dont ils sont dépositaires.
Conclusion 1
Il est urgent que les agriculteurs donnent un cadre éthique à leur profession.
Conclusion 2
Il est urgent que nous prenions du temps pour envisager l'avenir de nos enfants et des générations futures.
Je rêve d'une agriculture...
[…] où, dans chaque région, les agriculteurs disposent d'un descriptif du milieu biologique et d'une liste des objectifs collectifs de préservation.
Je rêve d'une agriculture...
[…] où chaque exploitation est liée à la collectivité par un contrat de société.
Je rêve d'une agriculture...
[…] où une information régulière sur l'état des milieux et les résultats des mesures de dépollution serait proposée à des comités locaux de gestion concertée de l'espace.
Concertation
L'avenir des agriculteurs passe plus par un échange avec leurs concitoyens que par la seule défense d'intérêts corporatistes
Concertation
Il est urgent que nous échangions idées et opinions avant qu'une absence de choix nous conduise à des situations irréversibles.
Demain...
Demain est fait pour nous parler, nous écouter, nous confronter.

Toutes les citations (en italiques) sont de Luc Guyau, La terre, les paysages et notre alimentation, janvier 1998.


L. Guyau est président de la FNSEA et du Comité des organisations professionnelles agricoles de l'Union européenne (COPA).

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