Le Courrier de l'environnement de l'INRA n°26, décembre1995  

Bien-être et comportement chez les oiseaux domestiques

1. Adapter l'environnement à l'animal
2. Adapter l'animal à l'environnement
3. Conclusions
Encadré : Modes d'élevage des poules et des poulets
Références bibliographiques




Les problèmes de bien-être des animaux d'élevage sont importants pour au moins deux raisons : d'une part, les animaux élevés dans de mauvaises conditions - au moins supposées - voient leurs produits (viande, lait, oeufs...) déconsidérés auprès du public et donc boudés par les consommateurs ; d'autre part, de mauvaises conditions soumettent l'animal à des stress qui diminuent sa production.
De nombreuses définitions du bien-être ont été proposées mais beaucoup d'entre elles ne présentent qu'une vue partielle du problème. On peut dire que le bien-être d'un animal est satisfaisant s'il se sent en sécurité, n'éprouve pas de douleur (du fait de blessure ou de maladie) et ne présente pas de symptôme d'ennui ni de frustration.

On ne traitera pas ici du premier point, qui n'est pas du ressort d'une recherche sur l'animal. Indiquons brièvement que, à l'origine, les problèmes de bien-être ont été posés par des protecteurs des animaux, principalement de l'Europe du nord, qui ont ressenti que l'industrialisation de l'élevage se faisait au détriment des animaux. Leur démarche inclut une forte proportion d'anthropomorphisme (« Aimeriez-vous vivre dans les conditions faites aux animaux domestiques ? ») ou de passéisme (l'élevage traditionnel est bon, l'élevage industriel mauvais). Les élevages extensifs (peu d'individus sur un vaste pâturage) trouvent facilement grâce à leurs yeux, malgré les problèmes de parasitisme ou de conditions climatiques extrêmes qu'ils peuvent poser. De la même façon, ils considèrent que la truie à l'attache subit un traitement cruel, alors que la vache à l'attache ne pose aucun problème à la plupart des protecteurs des animaux.

Le second aspect est en revanche du ressort des chercheurs zootechniciens. A travers cet exposé, on montrera comment l'approche éthologique (par l'étude du comportement) permet d'améliorer le bien-être de l'animal d'élevage, soit en aménageant son environnement (ici environnement désigne essentiellement l'installation dans laquelle on le maintient : sa cage, avec la mangeoire, le plancher, l'éclairage...) pour l'adapter à ses besoins, soit en adaptant l'animal à l'environnement dans lequel on l'élève.

La première de ces deux voies possibles consiste à modifier des dispositifs (d'élevage industriel) qui ont fait leurs preuves jusqu'à un certain point et qui ont été retenus pour leur efficacité. Cette adaptation entraîne une dépense pour l'entreprise : la décision ne peut en être prise qu'en étant sûr que cela augmentera le bien-être des animaux et donc leur productivité.
La seconde voie, on l'a évoquée, consiste à agir sur l'animal. Plusieurs interventions sont envisageables : opération chirurgicale, administration de médicaments (voie pharmacologique), soins particuliers aux jeunes à certaines étapes de leur développement (voie ontogénétique), ou modification de l'identité génétique. Les interventions vétérinaires comme le débéquage, l'écornage, l'injection de calmants... sont également très mal perçues par les protectionnistes et par les consommateurs et leur utilisation tend à être limitée par la loi. Nous ne nous intéresserons donc qu'aux méthodes visant à améliorer le bien-être par voie ontogénétique ou génétique. Celles-ci ont aussi un coût. La sélection, en particulier, n'est utilisable que si le caractère sélectionné est suffisamment général pour apporter une amélioration quel que soit le milieu dans lequel est élevé l'animal. Sinon, un changement de mode d'élevage peut réduire à néant le résultat d'une sélection qui, même chez les espèces à intervalle de génération court, représente un travail de plusieurs années.


Figure 1. Fréquence de certains comportements en fonction de la hauteur de la cage chez les poules pondeuses.
En ordonnée : hauteur de la cage (en cm) ; en abscisse : fréquence des comportements (%).

[R] 1. Adapter l'environnement à l'animal

1.1. Connaître les besoins de l'animal
Pour adapter l'environnement à l'animal, il faut au préalable connaître ses besoins. On les définit comme les ressources pour lesquelles la demande de l'animal est inélastique par opposition à une préférence pour laquelle la demande est élastique (ce vocabulaire est emprunté aux micro-économistes ; une demande élastique diminue quand la difficulté rencontrée pour obtenir un bien ou un service augmente). Nous examinerons quatre voies d'approche possibles.

a) Comparaison des comportements exprimés dans différents milieux

Cette méthode n'est applicable que si les milieux diffèrent par un nombre réduit de paramètres, ou mieux par un seul. Dans tous les autres cas on observe de très nombreuses différences de comportement mais leur interprétation est difficile.
Un bon exemple de ce type de travail est extrait de la thèse de Nicol (1987). Cet auteur anglais a étudié, chez la poule pondeuse, l'évolution de 16 mesures de comportement dans des cages de hauteur variable. Sur les 16 mesures, seules 6 présentaient des différences significatives en fonction de la hauteur de la cage. Elles sont représentées sur la figure 1.

Les comportements de type toilette (se secouer, étirer la tête, se gratter la tête) deviennent plus fréquents avec l'augmentation de la hauteur de la cage, tandis que les comportements de type alimentaire (piquer la cage, boire, s'alimenter) voient leur fréquence diminuer. Pour la plupart des critères les différences sont importantes entre la hauteur 30 cm et les 2 autres valeurs testées, entre lesquelles il y a peu de différence. Ces résultats montrent qu'une augmentation de la hauteur de la cage de 30 à 42,5 cm améliore le bien-être des poules mais que l'augmentation de 42,5 à 55 cm n'apporte rien de plus.

b) Conditionnement opérant

La méthode du conditionnement opérant consiste à apprendre à un animal à effectuer un acte (appuyer sur un bouton par exemple) pour obtenir une récompense ou éviter une punition.

Nous avons adapté cette méthode à l'étude des besoins en espace chez la poule. Pour cela les poules disposent d'une cage (fig. 2a) dont trois des parois sont fixes alors que la quatrième est mobile (un moteur électrique entraîne un pignon denté engrené sur une crémaillère). Sur cette paroi mobile est placé un groupe de deux boutons dont l'un est efficace (un appui sur ce bouton avec le bec - entraîne un déplacement de la paroi mobile sur une distance et pendant un temps fixés par l'expérimentateur) alors que l'autre est inefficace (ne provoque pas le déplacement de la paroi). Un ordinateur enregistre tout appui sur chacun des deux boutons avec l'heure (à la seconde près). Après appui sur le bouton efficace il peut y avoir ou non retour à une position de repos pré-établie. La surface de la cage peut varier de 1 600 cm2 à 6 100 cm2. Les animaux sont toujours testés en groupe de 4 poules (taille moyenne d'un groupe de ces volailles en élevage) pendant des périodes de plusieurs jours consécutifs (dispositif dit cage paroi).

Figure 2. Schéma des cages de conditionnement pour l'espace (a) et pour la mangeoire (b)


Figure 3. Influence de la taille de la récompense sur le travail effectué (nombre d'appuis en ordonnée) en conditionnement opérant pour l'accès à la mangeoire (à gauche) ou à plus d'espace (à droite). La faible récompense (en grisé) correspond à un déplacement de 10 cm ou de 5 cm, la forte récompense(en noir) de 20 ou 10 cm pour la mangeoire et la paroi.

Un dispositif similaire (fig. 2b) permet de mesurer le travail effectué par les poules pour agrandir leur mangeoire de 0 (mangeoire non accessible) à 100 cm (dispositif dit cage mangeoire). Dans ce cas, un appui sur le bouton fait que la mangeoire se déplace de façon à être accessible aux poules. On dispose plusieurs boutons (tous équivalents) : ainsi une poule qui mange ne bloque pas simultanément l'accès à tous les boutons.

La présence d'un bouton inefficace permet de vérifier que les appuis sur les deux boutons ne se font pas au hasard. Dans ces conditions expérimentales il est possible d'appliquer la théorie de la consommation (Dawkins 1983) qui prévoit que si la récompense correspond à un besoin, la diminution de la taille de la récompense (longueur de déplacement de la paroi ou de la mangeoire) entraîne une augmentation du travail (nombre d'appuis sur le bouton). C'est bien le cas en cage mangeoire, où l'on note une forte augmentation du nombre d'appuis (fig. 3). En revanche, en cage paroi, il n'y a pas d'augmentation du nombre d'appuis et l'on en déduit qu'une plus grande surface ne correspond pas à un besoin pour les poules.
La poule est-elle capable de faire le lien entre l'appui sur un bouton et la variation de l'espace disponible ? En cage mangeoire, comme en cage paroi, les poules pressent certes plus souvent le bouton efficace (près de 75% des appuis) que le bouton inefficace mais ce fait ne permet pas d'affirmer que les appuis sont bien effectués dans le but d'agrandir la cage. Un dispositif plus compliqué est nécessaire, où l'on examine les réponses des poules à 5 cinq conditions expérimentales différentes : agrandissement de la cage à partir d'une surface de repos de 1 600 cm2 ; agrandissement de la cage à partir d'une surface de repos de 2 500 cm2 ; rapetissement de la cage à partir de cette même surface ; comme les deux cas précédents, agrandissement et rapetissement, mais à partir d'une surface de repos de 4 300 cm2. On constate (fig. 4) que les poules travaillent pour agrandir une cage petite (1 600 ou 2 500 cm2) mais pas pour en agrandir une grande (4 300 cm2) ni pour diminuer sa surface. Dans les 3 derniers cas, il y a extinction du conditionnement.

Cette expérience montre que les poules sont capables, d'une part, d'estimer la taille de leur cage et d'adapter leur réponse à cette taille et, d'autre part, d'apprécier le sens du déplacement de la paroi puisqu'elles continuent à appuyer sur le bouton pour agrandir mais pas pour rapetisser une cage de 2 500 cm2.

c) Test de choix

On se sert du même dispositif mais le retour automatique à une position de repos est supprimé et chacun des deux boutons a un effet opposé : l'un permet d'agrandir la cage alors que l'autre permet d'en diminuer la surface. Huit groupes de poules y sont mis à l'épreuve pendant 12 jours chacun. Ces 12 jours sont divisés en 3 périodes de 4 jours ; au début de chacune de ces périodes, la paroi est disposée de manière à obtenir une cage petite, moyenne ou grande, ces 3 situations se suivant dans un ordre aléatoire, différent d'un groupe à l'autre. On mesure le temps d'accès aux différentes surfaces de cage possibles.
Deux des groupes ont toujours choisi une grande cage, 2 autres groupes ont toujours choisi une petite cage, les 4 groupes de poules restants ont utilisé, à peu près également, toutes les surfaces possibles. Les préférences des poules varient donc d'un groupe à l'autre et 6 groupes sur 8 préfèrent, au moins à certains moments, une cage plus grande que celle qui leur est habituellement offerte.
Figure 4. Travail effectué (variation de la surface de la cage, en ordonnée) avec 3 surfaces de repos (en abscisse, en cm2) différentes par des poules travaillant pour augmenter (barres vers le haut) ou pour diminuer la taille de leur cage. Les barres ayant des lettres différentes (a ou b) représentent des valeurs significativement différentes.

Figure 5. Dispositif permettant d'envoyer un vent de vitesse variable sur la mangeoire
Trois des 4 couloirs de distribution du vent sont représentés fermés (noir) et un ouvert (blanc à gauche).


Figure 6. Dispositif permettant d'envoyer un vent de vitesse variable sur une zone de la cage recouverte de sable ou de grillage

d) Conflit de motivation

On réalise une situation expérimentale où l'animal peut accéder à un élément de l'environnement supposé attractif à condition d'accepter en même temps de subir une stimulation déplaisante. Une situation relativement répulsive pour les poules et qui est aussi facile à reproduire et à faire varier en conditions artificielles est le vent. Comme pour le conditionnement, on peut appliquer dans ce cas la théorie de la consommation : si l'élément attractif correspond à un besoin, la réponse est inélastique, c'est-à-dire, dans ce cas précis, le temps passé à consommer l'aliment dans la mangeoire ne varie pas avec la vitesse du vent. Le dispositif correspondant est illustré par la figure 5. Les résultats obtenus montrent que si l'on augmente la motivation alimentaire (en faisant jeûner préalablement les animaux 0, 12 et 24 heures) on diminue l'élasticité de la demande pour l'aliment (mesurée par la pente de la droite de régression entre le temps d'alimentation en libre accès et la vitesse du vent). La théorie est donc bien confirmée.
Un des besoins supposé des poules est l'accès à une surface dans laquelle elles peuvent gratter, picorer ou faire des nids. Nous avons donc comparé, au moyen d'un dispositif analogue au précédent (fig. 6), le temps passé par des poules, soumises à un courant d'air, sur une surface recouverte de grillage ou de sable. Les poules ont tendance à préférer le sable (elles y passent plus de temps) mais les élasticités observées pour le sable et pour le grillage ne sont pas différentes. Le sable ne correspond donc pas à un besoin.

1.2. Applications possibles de ces études

Les besoins des animaux une fois connus, on peut essayer de les satisfaire en modifiant les conditions d'entretien. Ces conditions ont toutefois été fixées en prenant principalement en compte les facteurs économiques et ceci est particulièrement vrai dans le cas des élevages industriels. Les conditions d'élevage sont donc généralement optimales sur le plan économique et tout changement de ces conditions aura un coût. Il est donc d'autant plus important de disposer de méthodes permettant de hiérarchiser les besoins afin de satisfaire préférentiellement ceux qui sont prioritaires pour les animaux. Il faut aussi noter que l'amélioration des conditions d'élevage est une décision qui est du domaine politique puisqu'il faut mettre en balance, d'une part le bien-être des animaux, et, d'autre part, le coût qui devra être supporté par le producteur ou par le consommateur. Dans ce domaine la Commission des communautés européennes et le Conseil de l'Europe ont un rôle de leader. Leurs décisions manquent cependant souvent de bases scientifiques. Ainsi le dernier projet de l'Union européenne (projet Mac Sharry VI/2327/92) ferait passer la surface minimale par poule de 450 cm2 à 800 cm2 et la hauteur de la cage de 40 à 60 cm. Le volume à prévoir par individu est multiplié par 2,7. Le surcoût est donc considérable alors que, comme nous l'avons vu précédemment, une cage vaste n'est pas une condition du bien-être de ces volailles, dont les cages en usage sont de dimensions suffisantes. Le projet est cependant resté en l'état depuis 1992.

[R] 2. Adapter l'animal à l'environnement

Comme on l'a expliqué plus haut, on laissera de côté les voies chirurgicale et pharmacologique pour présenter celles relevant de manipulation des juvéniles et la sélection de souches.

2.1. Ontogenèse
Certains comportements sont très fortement influencés par les conditions d'élevage précoce. C'est en particulier le cas des relations homme-animal chez le poussin (Jones et Faure, 1981) ou chez la vache (Boissy et Bouissou, 1988) et du comportement de perchage chez la poule (Faure et Jones, 1982). Dans le cas du poussin, il a été constaté que la manipulation des animaux (transférés deux fois par jour de leur cage d'élevage à une boîte, puis de la boîte à leur cage) suffisait à réduire la peur de l'homme : les poussins manipulés présentent une réaction d'immobilité tonique plus courte (ils sont moins émotifs voir plus loin la sélection des cailles -) et des comportements d'approche de l'expérimentateur plus marqués que les témoins. Par contre, leurs réactions de peur sont identiques dans les tests n'impliquant pas une composante humaine importante (test d'open-field (1) et d'approche d'un objet nouveau).


Figure 7. Temps de perchage dans trois souches de poules (en abscisse) alors que les animaux sont âgés de 18 semaines quand ils disposent de l'accès au perchoir depuis une (a) ou 14 semaines (b).

Dans le cas du comportement de perchage, on constate que des animaux amenés à se percher seulement à l'âge adulte le font tout à fait normalement dans certaines souches alors que d'autres ne se perchent que peu ou pas du tout (fig. 7). Au contraire, si les animaux ont accès très tôt (à l'âge de 4 semaines) à des perchoirs, toutes les souches étudiées se perchent avec des fréquences comparables. Ce résultat montre que certaines souches de poules ne peuvent apprendre à se percher que si elles ont eu accès très tôt à des perchoirs et met donc en évidence une interaction entre le génotype et l'environnement.
Ces deux exemples montrent la possibilité de modifier les comportements ultérieurs de l'animal par des interventions sur les conditions d'élevage du jeune animal.

2.2. Problèmes de génétique du comportement

Les caractères de comportement sont généralement difficiles à sélectionner, non pas parce qu'ils présentent des héritabilités différentes de celles des autres caractères, mais en raison des difficultés rencontrées quand on veut mesurer rapidement le comportement d'un grand nombre d'animaux. Il est cependant de plus en plus important de sélectionner les animaux domestiques, et en particulier les oiseaux, pour leur comportement, dans la mesure où le milieu de sélection est souvent différent du milieu d'élevage. C'est en particulier le cas pour les « reproductrices chair » ou leurs descendants qui sont toujours élevés au sol alors que les souches parentales sont sélectionnées en cages-batteries. Jusqu'au milieu des années 60, les reproductrices chair étaient sélectionnées au sol et les poules présentant des comportements de ponte au sol (hors des nids-trappe) ou de couvaison étaient éliminées. Depuis que la sélection se fait en cage, les animaux susceptibles de présenter ces comportements ne sont plus éliminés, puisque le milieu de sélection ne permet pas leur expression, et on rencontre de plus en plus de problèmes de ponte au sol ou de couvaison en élevage de reproductrices chair.
On peut sélectionner des animaux bien adaptés à un environnement donné ou des animaux très adaptables. La deuxième solution semble de loin la meilleure. En effet, les conditions d'élevage ont largement évolué au cours des dernières décennies et il est probable qu'elles évoluent encore. La sélection est un processus relativement lent et la sélection d'animaux trop spécialisés pourrait être inefficace si, pendant tout le temps qu'a pris le processus de sélection, les conditions d'élevage ont évolué de manière trop importante.


Figure 8. Schéma de l'appareil utilisé pour la mesure de la motivation sociale
Il est composé d'une petite cage, où est placé un groupe de cailleteaux stimuli, séparé de la grande cage par un grillage. Le cailleteau testé est placé dans la cage sur un tapis roulant qui se déplace si le cailleteau testé s'avance vers le groupe de congénères.

2.3. Génétique : l'exemple de la sélection des cailles

Une sélection des cailles pour leur comportement a été entreprise sur deux critères : l'immobilité tonique (mesure de l'émotivité) et la motivation sociale.
Ces deux critères ont été choisis car ils présentent l'avantage de s'exprimer quel que soit le milieu d'élevage. Ils sont relativement faciles à mesurer et peuvent présenter un intérêt pratique puisqu'une faible émotivité devrait permettre d'avoir des animaux moins sensibles aux perturbations et qu'une forte motivation sociale pourrait entraîner une plus grande tolérance aux fortes densités (nombre d'individus au m2). La caille a été choisie comme modèle en raison de son faible intervalle entre générations (jusqu'à 4 générations par an).

    
Figure 9. Résultats de la sélection de deux lignées divergentes de cailles sur leur durée d'immobilité tonique (en ordonnée, en secondes).
E+ : lignée à durée d'immobilité tonique longue ; E- : lignée à durée d'immobilité tonique courte ; T : témoin.
En abscisse : Générations de sélection.


Figure 10. Résultats de la sélection de deux lignées divergentes de cailles sur leur motivation sociale (en ordonnée en secondes) ;
S+ : lignée à regroupement social fort ; S- lignée de regroupement social faible ; T : témoin.
En abscisse : génération de sélection

a) Méthode de sélection

La réaction d'immobilité tonique est obtenue en plaçant l'animal sur le dos et en le maintenant pendant 10 secondes dans cette position. Une fois lâché, l'animal peut rester immobile pendant un temps qui varie de quelques secondes à quelques heures. Dans le cas de notre sélection, nous interrompons l'épreuve après 5 minutes d'immobilité si l'animal ne s'est pas redressé ou au moment où il se redresse si la durée d'immobilité est inférieure à 5 minutes.
La motivation sociale est estimée par la distance parcourue par le cailleteau sur un tapis roulant pour rejoindre un groupe de congénères (fig. 8).

b) Résultats de la sélection

Les figures 9 et 10 montrent que dans les deux types de lignées la sélection a été très efficace et que les souches diffèrent largement pour les deux caractères sélectionnés. Nous disposons donc de 4 lignées sélectionnées : émotivité forte (E+) ou faible (E-), motivation sociale forte (S+) ou faible (S-), et de 2 lignées témoins. Ces différentes lignées ont été comparées à travers de nombreuses épreuves de réactivité comportementale et physiologique.

Les tests utilisés sont :
- le test d'openfield : l'animal est placé seul, dans un environnement nouveau et son activité ainsi que les latences (temps entre le début du test et l'émission du premier cri) et fréquences (nombre par unité de temps) des cris et des sauts sont notées pendant une période de 5 mn ;
- le test d'émergence : l'animal est placé, seul, dans une boîte obscure au centre d'un milieu éclairé. Le temps de sortie de la boîte mesure la « timidité » de l'oiseau ;
le test de crainte : l'animal est immobilisé pendant 10 mn (stress). La durée d'immobilité tonique est ensuite mesurée ;l'exposition à un stimulus inhabituel : un ballon de baudruche est introduit dans la cage où vivent les cailleteaux ;
l'enrichissement de l'environnement et la manipulation des individus : les animaux sont élevés dans un milieu enrichi (présence de nombreux objets colorés) ou non et sont manipulés ;
- la mesure des distances inter-individuelles pendant un test d'open-field en paires, d'une durée de 10 mn par trajectométrie (enregistrement du trajet parcouru par analyse d'images vidéo au moyen d'un programme informatique) ;
la facilitation sociale du comportement alimentaire : elle est mesurée par la latence d'alimentation de cailleteaux placés devant un aliment nouveau en présence ou non d'un groupe de cailleteaux habitués à cet aliment et séparés des animaux testés par un grillage ;
le test d'isolement : un cailleteau est isolé dans une cage identique à celle dans laquelle il a été élevé.

Voici, résumées, les réponses des cailles à ces différentes épreuves :
- les cailles émotives (E+) comparées aux cailles peu émotives(E-) sont moins actives en open-field, sortent plus lentement de la boîte dans le test de timidité, présentent une inhibition comportementale plus longue à la suite d'un stimulus auditif inhabituel, sont les seules à présenter une augmentation du taux de corticostérone plasmatique à la suite d'un stimulus visuel inhabituel (le ballon de baudruche), sont moins sensibles à la manipulation ou à l'enrichissement du milieu ;
- par ailleurs, les cailles à forte motivation sociale (S+) comparées à celles de la lignée à faible motivation sociale (S-) sont plus actives, crient et sautent plus au cours d'un test d'open-field, recherchent plus la proximité des congénères, présentent des distances inter-individuelles plus faibles en test d'open-field par paire, présentent une facilitation sociale du comportement alimentaire (absent chez les cailles S-), sont les seules à présenter une augmentation des cris, des sauts, de l'activité, du taux plasmatique de corticostérone et du rapport hétérophiles/lymphocytes au cours d'un test d'isolement.
L'ensemble de ces résultats est cohérent puisque chez les cailles sélectionnées pour leur émotivité, les différences se manifestent lors des épreuves impliquant une forte nouveauté de la situation de test alors que chez les cailles sélectionnées pour leur motivation sociale c'est l'aspect social de la situation qui permet de mettre en évidence des différences entre les deux souches.

2.4. Applications possibles

Trois types d'applications sont possibles avec une approche visant à modifier l'animal pour l'adapter à son environnement :
- une meilleure connaissance de l'ontogenèse des animaux peut permettre de modifier l'environnement des juvéniles afin d'adapter leur comportement aux conditions qu'ils rencontreront à l'âge adulte. Le travail d'Appleby et ses collaborateurs (1988) en est une bonne illustration ; ces auteurs ont montré en effet que dans le cas de pondeuses élevées au sol et devant se percher pour accéder aux nids, la présence de perchoirs dès l'âge de 4 semaines permet aux poules adultes d'avoir un taux de ponte au sol très inférieur à celui d'animaux n'ayant eu accès à des perchoirs qu'à un âge plus tardif ;
- une meilleure connaissance des caractéristiques des lignées existantes peut bien sûr permettre de choisir celles qui sont le mieux adaptées à un type de production ;
- la mise au point de tests de comportement suffisamment courts pour être utilisables en sélection, ainsi que la démonstration des effets favorables de ce type de sélection doit enfin permettre d'offrir aux sélectionneurs des moyens d'améliorer l'adaptabilité de leurs lignées.

[R] 3. Conclusions

Actuellement, les éleveurs privilégient l'élevage des poules en cage alors que les protecteurs des animaux y sont farouchement opposés. La cage est surtout critiquée pour le manque d'espace disponible et l'absence de litière. Ces deux facteurs ne semblent cependant pas essentiels pour la poule. La cage présente en tous cas l'avantage de réduire les risques de cannibalisme (2) (et donc de supprimer la nécessité du débecquage) ainsi que les risques sanitaires. Elle a certes l'inconvénient de restreindre la liberté des animaux et leurs possibilités d'exprimer l'ensemble de leurs comportements.

Les systèmes « alternatifs » (élevage sur litière ou en volière avec ou sans parcours herbeux) présentent les caractéristiques inverses : risques de cannibalisme et risques sanitaires importants, mais plus grande liberté des animaux. Il y a donc opposition entre, d'une part, un milieu très contrôlé par l'éleveur et, d'autre part, un milieu dont la maîtrise est incomplète tant sur le plan sanitaire que climatique ou comportemental.

Les deux types d'approches présentés ici nous ont permis de montrer que l'on peut , d'une part, améliorer les conditions d'élevage, à condition de connaître les besoins des animaux et, d'autre part, améliorer leur adaptation aux conditions qui leur sont imposées. Ces deux types d'approche utilisés de manière conjointe devraient permettre d'arriver à un compromis entre les demandes des éleveurs et celles des protecteurs des animaux si les deux parties acceptent de placer le débat sur un plan rationnel .


[R] Modes d'élevage des poules et des poulets (Encadré)
Toutes les poules en sélection étaient élevées au sol, c'est-à-dire dans des enclos dont le sol est recouvert de copeaux ou de paille. La ponte individuelle était contrôlée grâce à des nids-trappes, nids qui se ferment quand la poule y est entrée. L'éleveur pouvait donc recueillir dans le nid l'oeuf et la poule qui l'avait pondu.
Depuis le début des années 60, toutes les poules en sélection sont élevées en cages-batterie individuelle. Ce sont des parallélépipèdes grillagés (sol et parois) disposés sur plusieurs étages (photo ci-dessous).
Plus de 90% des poules pondeuses sont aussi élevées en cages-batterie, mais dans des cages collectives contenant 3 à 6 individus. Les avantages de la cage-batterie sont une réduction du cannibalisme, un meilleur contrôle des conditions sanitaires et une réduction des coûts de production.
En revanche, les poules reproductrices chair (les mères des poulets) sont élevées dans de grands poulaillers, au sol, en bandes des quelques milliers, voire de quelques dizaines de milliers. Les poulets sont, eux aussi, toujours élevés au sol.



[R] Références bibliographiques

APPLEBY M.C., DUNCAN I.J.H. MC RAE H.E., 1988. Perching and floor laying by domestic hens : experimental results and their commercial application. Br. Poult. Sci., 29, 351-357.
BOISSY A., BOUISSOU M.F., 1988. Effect of early handling on heifer's subsequent reactivity to humans and to unfamiliar situations. Appl. Anim. Behav. Sc., 20, 259-273.
DAWKINS M., 1983. Battery hens name their price ; consumer demand theory and measurement of ethological "needs". Anim. Behav., 31, 1195-1205.
DAWKINS M., BEARSLEY T., 1986. Reinforcing properties of access to litter in hens. Anim. Behav. Sci., 15, 351-364.
FAURE J.M., JONES R.B., 1982. Effect of age, access and time of day on perching behaviour in the domestic fowl. Appl. anim. Ethol., 8, 357-364.
JONES R.B., FAURE J.M., 1981. The effect of regular handling on fear responses in the domestic chick. Behav. Process., 6, 135-143.
NICOL C.J., 1987. Effect of cage height and area on the behaviour of hens housed in battery cages. Br. Poult. Sci., 28, 327-335.



Notes

(1) Epreuve pendant laquelle un animal est placé durant une période courte (généralement de quelques minutes) dans un environnement pauvre. Ce test est très fréquemment utilisé pour tester les réactions émotives des rongeurs de laboratoire ou des gallinacés.[VU]
(2) Le cannibalisme est un comportement anormal de la poule. On observe relativement fréquemment que, si une poule est blessée, ses congénères semblent attirées par la blessure et la piquent, entraînant l'élargissement de la blessure et, à terme, la mort de la poule blessée. Ce comportement est relativement fréquent chez les poules élevées au sol en grands groupes alors qu'il est rare pour des poules élevées en cages-batterie en petits groupes[VU]