Le Courrier de l'environnement n°36, mars 1999

Les enjeux sociaux de l'agriculture durable
Un débat de société nécessaire ?
Une perspective nord-américaine

La crise environnementale de l'agriculture
De l'émergence du concept d'agriculture durable
L'agriculture durable : un concept et ses définitions
De l'évaluation de l'agriculture durable
De l'intégration d'aspects sociaux
Quelques exemples problématiques du Québec
Quel avenir pour l'agriculture durable ?

Repères France-Amérique du Nord (Québec) (encadré)
Références bibliographiques


L'agriculture durable est devenue le leitmotiv des politiques agricoles de la plupart des pays. Ce concept exige notamment de concevoir de nouvelles pratiques agricoles respectueuses de l'environnement et d'aborder l'étude des systèmes agricoles avec une approche systémique qui intègre les dimensions agronomiques, environnementales, économiques et sociales. Si les techniques d'agriculture durable (par exemple, les techniques de conservation des sols) bénéficient d'une plus longue tradition et sont de plus en plus connues, les préoccupations envers les dimensions sociales que l'on cherche également à intégrer au concept d'agriculture durable demeurent quant à elles beaucoup plus récentes. De ce fait, elles méritent d'être discutées, d'être débattues. Dans cette perspective, et dans la foulée de l'article d'Étienne Landais paru dans Le Courrier de l'Environnement (avril, 1998), le présent texte propose un retour sur les enjeux sociaux de l'agriculture durable. Du coup, il cherche à alimenter le débat mais ce, en prenant davantage appui sur le contexte nord-américain. Les particularités de ce contexte paraissent tenir principalement au fait que les enjeux sociaux de l'agriculture durable semblent créer un clivage entre, d'une part, ceux qui cherchent à intégrer la dimension environnementale à l'agriculture dans une économie socio-libérale et, d'autre part, ceux qui situent ces enjeux sociaux en rupture avec un tel modèle économique.


L'acceptation politique, au sens large, du concept d'agriculture durable demeure récente. Ce concept laisse donc place à de nombreuses définitions, souvent contextuelles et, parfois, contradictoires. Dans ces circonstances, il importe d'approfondir le concept d'autant plus que les politiques agricoles s'y réfèrent de plus en plus fréquemment. Après avoir brièvement décrit le contexte dans lequel le concept d'agriculture durable a émergé en Amérique du Nord, nous discuterons des conceptions qui mettent davantage d'emphase sur l'aspect économique et de celles qui intègrent de façon plus critique les aspects sociaux. Nous serons ainsi amenés à mieux dégager les principaux enjeux sociaux que soulève le concept d'agriculture durable.

[R] La crise environnementale de l'agriculture

La fin des années soixante a été marquée par une remise en question " politique " de la société de consommation sous ses divers aspects : mode de production productiviste, pensée capitaliste, structures politiques et institutionnelles, etc. Dans les années soixante-dix, le débat s'est élargi aux problèmes de la dégradation de l'environnement et de cette nouvelle conscience environnementale est née, particulièrement en Europe, l'écologie politique. Ces crises successives n'ont pas, bien sûr, épargné le monde rural et l'agriculture en particulier. Par ailleurs sensiblement à la même période, se développaient les productions animales " hors-sol " (notamment de porc et de volaille), par lesquelles on rompait le lien historique entre la terre nourricière et l'élevage, tout intrant au système étant dorénavant acheté. La mauvaise gestion des fumiers ou des lisiers de ce type de productions a généré des pollutions à la fois nouvelles et dramatiques, notamment en Bretagne, en Hollande et, bien sûr, au Québec qui se trouve depuis un certain temps confronté à des surplus de lisier dans les régions où la production porcine est intensive (Beauce, Lanaudière, Québec, Ste-Hyacinthe), soit, en fait dans les régions limitrophes des villes de Québec et Montréal.
Une caractéristique importante de l'agriculture des pays développés est ainsi d'avoir substitué des procédés industriels d'origine physique ou chimique à des processus biologiques. L'utilisation de nitrates y a remplacé la fixation d'azote d'origine bactérienne alors que les herbicides et les pesticides y ont été substitués aux antagonistes naturels (régulation biologique à travers les rotations) des mauvaises herbes et des insectes ravageurs (Spedding, 1975). L'accroissement appréciable des rendements qui en a résulté n'a pas été obtenu sans effets négatifs sur l'environnement (Roelants du Vivier, 1987).


Ferme dans la zone de contact Basses Terres du St Laurent/Plateau laurentien

La contestation du modèle productiviste ou industriel de l'agriculture a débuté bien avant les années soixante. Ainsi, et à titre d'exemple, des mouvements alors marginaux comme celui de l'agriculture biologique (" organic agriculture ") d'inspiration anglaise et comme l'agriculture bio-dynamique, originaire du mouvement anthroposophique inspiré des travaux du philosophe autrichien Rudolf Steiner, ont en quelque sorte agi comme précurseurs de cette contestation. Ces différentes manières de concevoir et de pratiquer l'agriculture (en substituant des processus biologiques à des intrants chimiques) étaient effectivement en rupture avec le modèle dominant qui, déjà, utilisait des intrants industriels, notamment des pesticides d'origine minérale parfois très toxiques (cuivre pour les fongicides, mercure, arsenic, etc. ), le DDT n'étant apparu qu'en 1939. Il existait donc déjà, dès le début des années soixante, un mouvement marginal en agriculture qui présentait des modes de pensée et des modes de production qui contestaient l'agriculture conventionnelle et devenaient des sortes de " modèles agricoles alternatifs " pour l'écologie politique.
Le passage de la marginalité à la reconnaissance, par le milieu agricole et les autorités gouvernementales, des principes de l'agriculture biologique ou écologique a constitué un long parcours qu'ont soutenu à la fois, au plan socio-politique, l'incessante contribution " revendicative " des mouvements écologistes et, au plan scientifique, la contribution de l'écologie et des nouvelles sciences de l'environnement.
Si ces différents systèmes de production " alternatifs " ont surtout été associés à des mouvements ayant une assez longue tradition - l'agriculture biologique et l'agriculture biodynamique -, les vingt dernières années ont été marquées par l'apparition d'autres termes, de longévité variable : agriculture appropriée, radicale, autosuffisante, " low-input ", " resource efficient ", " regenerative ", etc. Ainsi, encore à la fin des années quatre-vingts et au début des années quatre-vingt-dix, certains services du ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Agro-alimentaire du Québec (MAPAQ) utilisaient le terme éco-agriculture pour désigner l'alternative à l'agriculture conventionnelle et ce, pour se différencier de l'agriculture biologique. Cette dernière, à cause d'une certaine tradition, mais surtout de la certification commerciale qui lui est associée par des cahiers des charges précis, ne présentait effectivement pas un modèle facile à diffuser dans le milieu agricole. C'est donc au début des années quatre-vingt-dix que le terme agriculture durable a été intégré au langage officiel et qu'il en est venu à chapeauter graduellement les politiques et les programmes agricoles gouvernementaux.

[R] De l'émergence du concept d'agriculture durable

Ce qu'il importe donc de retenir est que la crise des années soixante a entraîné une réflexion critique sur notre agriculture et permis l'émergence du concept de l'agriculture durable, qui est apparu " officiellement " vers la fin des années quatre-vingts. Avant cette percée institutionnelle, les pratiques alternatives respectueuses de l'environnement étaient désignées sous le terme d'agriculture écologique. Implicitement durable, cette dernière visait à conserver les ressources sur lesquelles se fonde l'agriculture (sol, eau...), à utiliser le moins possible d'intrants extérieurs au système, à stimuler les processus biologiques qui sont à la base de sa stabilité (maîtrise des insectes nuisibles et des adventices...) et à retrouver assez rapidement un équilibre rompu par des actions perturbatrices (travail du sol...) (Gliessman, 1989). Une telle démarche requiert, il va sans dire, une grande connaissance des processus écologiques qui régissent les agroécosystèmes et exige par conséquent une gestion plus rigoureuse.
Bien que le terme de durabilité (sustainability en anglais) ait été popularisé par la diffusion du concept de développement durable qui était central dans le rapport Brundtland (1987), le concept d'agriculture durable ou même de société durable était déjà discuté depuis quelques années sur le continent nord-américain, du moins dans les milieux académiques.
L'ouvrage populaire Limits to growth (Meadows et al,. 1972) avait lancé le débat sur les conséquences dramatiques aux niveaux social et environnemental de la croissance économique productiviste et ce à une période marquée par une importante crise de l'énergie. Cet ouvrage, rappelons-le, en appelait à des changements profonds dans la notion même de développement et ouvrait par conséquent le débat sur un nouveau projet social. Déjà en 1976, Stivers (1976) parlait de société durable. Soit : une société qui repose sur une économie durable en équilibre avec l'écosystème qui en est le support, qui minimise la consommation des ressources non-renouvelables, qui se concentre sur des activités non polluantes et non dommageables pour l'environnement et qui est dirigée vers deux buts, le bien-être humain et l'équilibre avec l'environnement. Le vocable durable est donc alors quelque synonyme d'écologique et le concept d'agriculture durable émerge progressivement à travers tous ces débats de société suscités par les préoccupations environnementales.

[R] L'agriculture durable : un concept et ses définitions

Agriculture durable est un terme dont l'utilisation se généralise au niveau international et qui peut se définir succinctement comme étant une agriculture qui soit viable à la fois aux plans économique et environnemental.
Dans le contexte nord-américain, différents auteurs ont cherché à préciser la définition. Toutefois, la réduction des intrants extérieurs au système est toujours considérée comme un facteur-clé des deux composantes de la définition, c'est-à-dire, non seulement pour minimiser les dommages environnementaux, mais aussi pour permettre de produire avec profit à long terme (Francis, 1988). Dans cette perspective, le National Research Council états-unien (1989) précise la nécessité d'utiliser des stratégies écologiques de production afin de réduire les intrants agricoles. Pour sa part, Harwood (1990) signale qu'il est vital de maximiser l'utilisation des ressources mais ce, en tenant compte de toutes les interrelations entre l'entreprise agricole et son environnement - qu'il soit naturel, socio-économique ou même culturel.
Si, donc, la plupart des définitions de l'agriculture durable mettent l'accent sur l'importance de la réduction des intrants et des pratiques agricoles qui génèrent des problèmes environnementaux tout en conservant au mieux les ressources sur lesquelles l'agriculture repose (sol, eau...), elles évoquent rarement la remise en question de pratiques telles l'utilisation de produits toxiques, la spécialisation des exploitations, leur concentration, etc. De même, si on veut assurer une viabilité à long terme, le terme de référence n'est jamais véritablement précisé ! Or, lorsque l'on sait que quelques décennies de production porcine intensive dans la région de Lanaudière et de la Beauce (Québec) ont suffi pour atteindre des taux de phosphore critiques pour l'environnement, la notion de durabilité nécessite des précisions quant à l'échelle de temps appropriée pour évaluer des processus, qu'ils soient biologiques, physiques ou sociaux. Ainsi, l'agriculture durable reste un concept flou (Crews et al. 1991) qui intègre des éléments qui peuvent être antagonistes, comme en témoignent certaines définitions d'origine québécoise dont la particularité est de parler de développement durable de l'agriculture.
Ainsi, le MAPAQ, suite à un forum sur le développement durable qui aura permis à une quarantaine d'organisations (Union des producteurs agricoles, groupes environnementaux, représentants municipaux et gouvernementaux, intervenants des milieux universitaires, de la santé et de la consommation) d'établir des consensus sur des mesures d'action en matière de développement durable de l'agriculture en est arrivé à établir une politique dont les grands traits sont de : " Produire des aliments sains et nutritifs; soutenir la compétitivité du secteur bioalimentaire, sauvegarder l'environnement et les ressources naturelles, travailler à une cohabitation harmonieuse des personnes et des activités " (MAPAQ) (1994).
Pour sa part, l'Ordre des agronomes du Québec (OAQ) (1991) a également été amené à proposer une définition : " Le développement durable de l'agriculture s'effectue à partir d'une agriculture respectueuse de l'environnement, qui produit, de façon sécuritaire, des aliments sains et nutritifs tout en maintenant le secteur économiquement viable, concurrentiel et en harmonie avec les industries et les secteurs connexes " (Michaud, 1996).
Dans toutes ces définitions, la viabilité économique (compétitivité, conquête des marchés dans le cadre de la mondialisation des marchés) est donc définie par le système économique existant, en fonction des seules lois du marché. Cette condition acceptée, on doit alors consentir en quelque sorte à un éventuel impact environnemental qu'il faut au mieux minimiser. À travers ces différentes définitions, force est de constater que le concept d'agriculture durable se donne une vocation intégrative de thèmes très spéculatifs, qui, en laissant place à diverses interprétations, pourraient faire croire à un véritable consensus social. Sur le terrain, toutefois, le fait de réduire les intrants chimiques par des pratiques agricoles plus respectueuses de l'environnement ne peut se faire sans compromettre les marchés des fabricants d'engrais minéraux - dans l'éventualité du moins où ces pratiques se généraliseraient à travers la promotion de l'agriculture durable.

[R] De l'évaluation de l'agriculture durable

Si les définitions de l'agriculture durable indiquent une direction possible pour l'agriculture, peu d'auteurs se sont véritablement penchés sur son évaluation, que ce soit en termes de durabilité ou de barrières à franchir pour rendre opérationnel le concept.


Harrington en hiver

Parmi les pistes intéressantes, MacRae et al. (1989) ont recensé, dans le contexte canadien, les barrières institutionnelles au développement d'une agriculture durable et ont proposé des stratégies, parfois radicales, pour les surmonter. Pour ce faire, les auteurs ont conçu un cadre d'analyse nommé ESR (Efficiency-Substitution-Redesign ou efficacité, substitution et " reconceptualisation ") ; ces termes font référence aux différentes étapes (qui peuvent se chevaucher) de la transition vers des pratiques d'agriculture durable. Ce cadre permet ainsi d'évaluer les pratiques agricoles, les thèmes de recherche, les programmes d'enseignement agricole, les programmes de soutien à l'agriculture, les changements dans les organisations actives dans le domaine agro-alimentaire, etc. Par exemple, pour les pratiques agricoles, l'étape de l'efficacité dans le domaine de la fertilisation peut consister à mieux valoriser les engrais de ferme de manière agronomique et environnementale et à ainsi minimiser l'utilisation d'engrais minéraux. La phase de la substitution peut quant à elle se caractériser par l'utilisation d'intrants moins dommageables pour l'environnement (comme , par exemple, l'utilisation de biopesticides à la place de pesticides de synthèse dans la protection des cultures). La " reconceptualisation " est quant à elle cruciale en ce qu'elle représente l'étape qui confronte véritablement les causes des systèmes agricoles non durables. Telle que définie par MacRae et al. (1989), cette reconceptualisation fait non seulement appel à l'écologie des systèmes naturels appliquée à l'agriculture, l'agroécologie, mais aussi à la dimension sociale et aux facteurs structurels, des aspects souvent négligés par l'accent mis sur les aspects techniques (Allen et al., 1991).
Toutefois, en termes d'évaluation à proprement parler, il est clair que, si les effets agronomiques de l'agriculture durable sont assez bien connus au niveau de la ferme, on manque d'indicateurs pour décrire et mesurer les impacts de cette agriculture à l'échelle régionale et nationale et ce, tout à la fois pour les dimensions économiques, environnementales et sociales (Institute for Alternative Agriculture, 1991). Il y a, de fait, une difficulté réelle à représenter la nature et la complexité des systèmes d'Agriculture durable. Alors que l'agriculture conventionnelle, par sa simplicité relative (par exemple : :monoculture ou double culture, rapports intrants/rendements), s'évaluait essentiellement en termes monétaires, il faudrait désormais en arriver à intégrer des considérations environnementales, de santé et de sécurité, souvent difficilement quantifiables, dans la notion de " profitabilité ", ce qui ne peut évidemment être fait sans une complexification considérable du modèle d'évaluation. Ainsi, Stockle et al., (1994), parmi d'autres, relèvent que la différence entre la durabilité et la non-durabilité pose un problème d'évaluation et insistent sur le fait qu'il faudrait par conséquent en arriver à développer un système de décision quantitatif et pratique pour évaluer la durabilité réelle des systèmes agricoles. Ce genre de problème n'est évidemment pas facile à résoudre puisque, d'une part, il n'existe aucun indicateur particulier qui en permettrait la mesure et, d'autre part, les facteurs à considérer sont nombreux. De plus, le choix de ces indicateurs dits prioritaires renvoie nécessairement au système de valeurs de l'équipe qui évalue. Les auteurs proposent toutefois un cadre d'analyse pour évaluer la durabilité, qui inclut à la fois une liste d'attributs de la durabilité et une liste de contraintes associées à chaque attribut. Ainsi, un système agricole donné pourrait être évalué en conférant un poids (une valeur) à chaque attribut et en calculant le score des attributs du système en regard de contraintes spécifiques. La combinaison des poids et des scores donne une note d'évaluation ou figure de mérite et permettrait du coup de comparer la durabilité relative entre différents systèmes. Mais le poids accordé à chaque attribut qui contribue à définir la durabilité demeure problématique, les auteurs suggérant que certains devront être fixés par la société.
Le concept d'agriculture durable ne peut donc échapper à des considérations sociales qui, à la fois, dépassent son domaine d'activité, mais aussi l'influencent.

[R] De l'intégration d'aspects sociaux

Pour l'Institute for Alternative Agriculture (1991), si l'on entend par agriculture durable une agriculture qui continuera d'être productive et profitable, conservera les ressources et protégera l'environnement et ce, tout en rehaussant la santé et la sécurité des citoyens, il faut inévitablement soulever deux questions. D'une part, quels seront les bénéfices et les coûts de la généralisation des pratiques de l'agriculture durable ? D'autre part, qui en bénéficiera et qui devra en payer les coûts ?
D'après Crews et al. (1991), la " profitabilité " des systèmes d'agriculture durable dépend des structures socio-économiques mais la durabilité n'est, quant à elle, soumise qu'aux conditions écologiques de l'agriculture. La viabilité économique ne devrait donc pas être un critère utile pour définir l'agriculture durable et ce, pour les raisons suivantes:
- le marché est instable ; la fluctuation des prix fait que nous ne pouvons être certains de leur évolution à long terme dans une économie de marché et cela, d'autant plus que nous sommes maintenant dans un processus de mondialisation ;
- la société actuelle est, de toute évidence elle-même, non durable. Dans de telles circonstances, si une pratique écologique susceptible de favoriser la durabilité n'est pas profitable, nous devrions analyser notre structure sociale et chercher à comprendre pourquoi il en est ainsi plutôt que de nous en remettre simplement à un critère économique de courte visée.
Si les contraintes écologiques peuvent agir avec la structure sociale de l'agriculture pour déterminer ce qui est profitable, la " profitabilité " ne pourra jamais, selon Crews et al., déterminer ce qui est écologiquement durable. Ce qui importe donc est de travailler à structurer la société pour que les pratiques de l'Agriculture durable deviennent profitables (en adaptant par exemple les programmes de soutien pour encourager les productions durables) plutôt que d'inclure simplement la " profitabilité " dans la définition de l'agriculture durable.
D'autres auteurs, davantage préoccupés par l'écologie et la justice sociale, critiquent ces définitions qui mettent trop l'accent sur les problèmes techniques ou économiques et pas suffisamment sur les problèmes structurels de l'agriculture conventionnelle. Pour Altieri (1988), par exemple, ces définitions semblent impliquer qu'en changeant des pratiques, en minimisant l'impact sur l'environnement, le portrait de l'agriculture va changer, que l'ensemble de la société va en bénéficier et qu'ainsi on en arrivera à une société à la fois durable et plus juste. Or, pour l'auteur, aboutir à un véritable changement au plan social nécessite de remettre en question les facteurs qui ont façonné le système agricole conventionnel et qui se rapportent notamment aux programmes d'aide, à la politique fiscale, au commerce international et aux préférences des consommateurs.
Adoptant une perspective semblable, MacRae (1991) défend l'idée que l'agriculture durable est à la fois une philosophie et un système d'agriculture qui prend racine dans un ensemble de valeurs qui reflètent un état de conscience des réalités écologiques et sociales. Ainsi, l'agriculture durable implique de concevoir des agroécosystèmes qui optimisent les processus naturels (les cycles des nutriments, les flux énergétiques) pour conserver les ressources et minimiser les pertes tout en favorisant la " profitabilité " de la ferme. Pour cet auteur, en capitalisant sur les cycles et les flux naturels, non seulement les impacts sur l'environnement peuvent être minimisés mais la qualité des produits devient partie intégrante d'une véritable politique préventive de la santé. Cette perspective de l'agriculture durable reflète donc à la fois des préoccupations écologiques (travailler en accord avec la nature, stimuler les processus biologiques) et sociales (la santé par la production de produits nutritifs et par la réduction des contaminants dans l'environnement).
Une telle intégration de dimensions sociales dans le concept d'agriculture durable permet de rendre compte des impacts sociaux de l'agriculture conventionnelle (dont l'agrobusiness est un élément déterminant dans l'agriculture américaine) et de mettre en lumières les causes profondes de la non-durabilité du système agricole dominant. Mais, se demandent Allen et al. (1991) comment implanter un système d'agriculture durable alors qu'il n'est pas véritablement encore conceptualisé de manière claire ? N'est-il pas nécessaire, si on veut éviter de voir apparaître de nouveaux problèmes alors que l'on tente de résoudre ceux d'une agriculture intensive, d'en arriver d'abord à un certain consensus en regard des buts à atteindre ; de clarifier les hypothèses que sous-tend le concept ; de développer une analyse systémique des systèmes agricoles afin d'évaluer l'impact à long terme de pratiques ou de l'usage d'intrants ? Autrement, il y a risque de maintenir l'adhésion à une certaine notion de " profitabilité " et de mettre en place un modèle d'agriculture durable qui aille à l'encontre des objectifs environnementaux et sociaux. Pour Allen et ses collaborateurs, l'agriculture conventionnelle s'est caractérisée par une course aux rendements et au gain financier au détriment des besoins humains. Les coûts sociaux de cette agriculture ont donc été largement occultés (problèmes de malnutrition chronique dans certaines couches de la population, de santé des producteurs, de déclin socio-économique de certaines régions rurales...) et il est bien possible que cette subordination des objectifs sociaux aux impératifs économiques se perpétue à travers les priorités " économiques " inhérentes à certaines définitions du concept de l'agriculture. Pour éviter d'en arriver là, les auteurs suggèrent d'élargir le concept en proposant une définition opérationnelle qui non seulement inclut la finalité sociale comme priorité égale aux impératifs économiques, mais reconnaît également le besoin de compromis entre des composantes parfois divergentes. Ainsi, " une agriculture durable en serait une qui balance de manière équitable les préoccupations relatives à l'équilibre environnemental, à la viabilité économique et à la justice sociale à travers tous les secteurs de la société ". Une telle conception soulève donc des questions éthiques, tant en termes intragénérationnels qu'intergénérationnels. Elle fait également en sorte que l'agriculture durable assure l'existence d'un processus de prise en compte de la question de l'équité qui tienne compte non seulement des coûts et des bénéfices engendrés par les pratiques agricoles, mais aussi de leur distribution à travers les différents secteurs de la société (Allen et al,. loc. cit.).
Intégrer les notions d'équité et d'éthique dans le concept d'agriculture durable, c'est transposer dans celui-ci des dimensions qui se rapportent à la société entière. C'est, en quelque sorte, concevoir, à partir de l'agriculture, un nouveau projet sociétal. Comme le soulignait Buttel (1978), le concept de durabilité invite l'agriculture à jouer de nouveaux rôles ; entre autres :
- contribuer à la diminution de l'utilisation de l'énergie (non renouvelable) dans la production, la transformation et le transport des produits agricoles ;
- participer à la production d'énergie (biocarburants) ;
- mettre en place d'un mécanisme de recyclage des nutriments et des produits organiques (résidus) ;
- absorber de la main d'œuvre (rurale et urbaine) en surplus, notamment par la réduction de la superficie des fermes, par une certaine diminution de la mécanisation, etc. ;
- maintenir un niveau de vie adéquat pour la population des régions rurales, particulièrement les agriculteurs.
L'atteinte de ces objectifs, associée au développement d'une société durable, nécessite donc des changements dans les institutions politiques et économiques, ainsi que dans les mécanismes de distribution des revenus qui prévalent actuellement. L'avènement d'une société durable n'est, en ce sens, pas vue comme une adaptation " naturelle " à une société de rareté, mais plutôt comme une lutte politico-sociale. À cette fin, il est nécessaire de dégager les forces sociales porteuses de l'idée d'agriculture durable et donc de société durable et, comme le suggèrent Buttel et Larsons (1980), les mouvements environnementalistes (ou écologiques) peuvent sur ce plan, être une force majeure de changement social bien qu'ils préconisent des objectifs et des stratégies différentes.

[R] Quelques exemples problématiques du Québec

Sur cette toile de fond, qu'en est-il des démarches amorcées au Québec ?
Un des éléments les plus intéressants réside sans doute dans la création, à travers la nouvelle politique de développement durable de l'agriculture, d'un partenariat entre les gouvernements (fédéral et provincial) et les agriculteurs. Ainsi des clubs-conseils agroenvironnementaux constitués par des associations de producteurs visent à amorcer une transition vers des pratiques agricoles durables. Financés au tiers par chacun des partenaires (producteurs, gouvernement fédéral, gouvernement provincial) et soutenus par un agronome (en général, un pour 30 fermes), ces clubs-conseils sont actuellement au nombre d'une soixantaine, l'objectif étant d'en créer cent d'ici l'an 2000. Service-conseil individuel, activités de formation, essais à la ferme, activités d'échange entre producteurs sont intégrés aux activités et visent à faciliter le transfert technologique en agriculture durable. Cette stratégie a déjà eu certaines retombées dans le milieu : réduction de la fertilisation minérale (valorisation des déjections animales par les engrais verts, utilisation du lisier de porc en post-levée dans le maïs, application de l'engrais en bande, réduction des doses d'engrais minéral en fonction de la richesse du sol, etc.), réduction de l'usage des herbicides (dépistage des mauvaises herbes, réduction des doses d'herbicides avec de l'huile de soja, ou réduction du pH à 5,0 avec de l'acide citrique), lutte mécanique ; changement de rotation ; diversification des cultures ; cultures intercalaires (trèfle dans céréales), cultures mixtes, " pluricultures ", etc.
Dans une optique de transition vers l'agriculture durable, cette approche, pour reprendre le modèle ESR (efficacité, substitution, reconceptualisation) de MacRae (1991), vise donc principalement les étapes d'efficacité et de substitution. La mise en œuvre d'une véritable reconceptualisation relève quant à elle de facteurs institutionnels et structurels qui débordent le cadre des activités du mandat de ces clubs. Cela dit, l'agronome peut, dans son travail de terrain, être confronté à des situations qui en appellent de cette dimension de reconceptualisation. C'est notamment le cas de la problématique des plantes transgéniques dans le maïs et le soja, principales cultures annuelles dans la région de Montréal. Ainsi, les agrofournisseurs, privés ou coopératives, utilisent ces innovations pour entrer en force dans le champ de l'agriculture durable, faisant valoir que cette contribution technologique permettra de minimiser l'utilisation des pesticides.
Et tout indique que leur discours fonctionne ! Ainsi le maïs intégrant un gène de Bacillus thuringiensis (Bt) contre la Pyrale du maïs prend de l'essor, alors même que la controverse scientifique persiste quant aux effets négatifs de l'introduction d'espèces transgéniques dans l'environnement ; introduction qui fait en sorte que le producteur peut éviter des pratiques de rotation susceptibles, on le sait, de minimiser ce problème de phytoprotection. Le réseau des clubs-conseils en agroenvironnement pourrait être une tribune importante pour débattre de ces questions et éventuellement se positionner sur de tels dossiers. Toutefois, l'inclusion de préoccupations à finalité socio-environnementale est difficile à établir compte tenu du fait que le développement technologique continue à être perçu comme porteur de solution automatique dans un contexte de forte compétitivité et de faibles marges de manœuvre de certaines productions, dont les cultures commerciales. Les préoccupations demeurent donc centrées sur des aspects techniques ou économiques, dictées avant tout par la situation du moment et ce, sans véritables perspectives de long terme comme l'exigerait le concept d'agriculture durable. Ainsi, au Québec, le débat sur le génie génétique en agriculture demeure marginal, même si les institutions de recherche participent activement à son développement avec un financement considérable.
La gestion des déjections animales constitue un autre exemple de problématique fortement influencée par des considérations économiques ; considérations elles-mêmes déterminées par un programme gouvernemental de subvention qui favorise des structures d'entreposage " tout-béton " et ce tant pour le lisier que pour le fumier solide. Aussi, en raison de l'orientation même du programme de subvention, les devis de construction et le prix du béton sont à la hausse. Plus encore, des changements récents en matière de responsabilité civile des ingénieurs ont eu pour effet d'augmenter les coefficients de risque et par conséquent, d'entraîner des normes de construction plus sévères. Davantage de béton et de coûts donc, soit des effets pervers de politiques à courte vue. Ce type de situation peut aussi fréquemment résulter, comme le montrent les relations entre le ministère de l'Agriculture et celui de l'Environnement, de problèmes de communication ou d'un manque d'intégration des décisions des différents ministères ou agences parapubliques concernés par une même problématique. Ainsi, le ministère de l'Environnement étant ,au Québec, éminemment politique, il tend à réagir aux pressions diverses des citoyens par voie de réglementation, notamment sur les pratiques agricoles ; réglementation dont il n'a pourtant pas véritablement les moyens de vérifier l'application. Sans nier l'importance de la réglementation pour changer des pratiques non-environnementales, la rigidité de celle-ci risque de n'être qu'un paravent pour cacher d'autres problèmes futurs. La situation suivante en fournit une illustration.
Dernièrement, le Québec s'est doté d'une réglementation très sévère en matière de réduction de la pollution diffuse d'origine agricole. Selon leur situation relative à la densité du cheptel (nombre d'unités animales à l'ha), les fermes devront non seulement se conformer à la réglementation quant aux structures d'entreposage des déjections animales, mais aussi détenir un plan agro-environnemental de fertilisation (PAEF), signé par un agronome, au plus tard en l'an 2003. Dans ce PAEF, toutes les parcelles cultivées doivent être échantillonnées, les types de déjections animales notées et les épandeurs à fumier et à lisier calibrés de manière à suivre un plan de fertilisation raisonné. La fertilisation des cultures à partir des déjections animales sera limitée en fonction des besoins en azote des cultures - selon la grille du Conseil des productions végétales du Québec (CPVQ) - dans les sols dont la teneur en phosphore est faible ou moyenne. Dans les sols riches et excessivement riches, l'épandage des déjections animales sera limité par les exportations et des mesures de réduction devront être établies au cours de la rotation des cultures. Bien sûr, l'utilisation des engrais minéraux est assujettie aux même contraintes. Cette réglementation comporte aussi des limites d'épandage sur le bord des lacs, étangs, rivières, puits, etc.


Paysage agricole, vallée de Harrington

Cette réglementation résulte d'une situation désastreuse de surplus de déjections animales (surtout de lisier de porc) dans des régions à grands bassins de population, où l'industrie agricole hors sol s'est installée et s'est développée durant les trois dernières décennies avec le soutien des politiques agricoles gouvernementales d'alors (l'époque de la course aux rendements, productivisme !). La norme phosphore incluse dans cette réglementation est bien sûr reliée à la dégradation de la qualité de l'eau, à laquelle a contribué l'agriculture par des pratiques qui ont été longtemps encouragées par les politiques agricoles elles-mêmes. Par ailleurs, l'ensemble des agriculteurs est pointé du doigt par la population et ce, à cause essentiellement des producteurs hors-sol, et plus particulièrement des " intégrateurs " qui, faute de terre et contraints par une réglementation exigeant d'avoir les superficies adéquates pour l'épandage des déjections, recherchent des fermes-partenaires dans les régions périphériques du Québec pour continuer leur expansion. Peut-être plus significatif encore, alors que les municipalités participent à ce combat pour la réduction de la pollution d'origine agricole, bon nombre d'entre elles ne sont pas encore conformes en matière d'épuration des eaux, contribuant ainsi à cette pollution et ce malgré un soutien financier gouvernemental. Les politiques qui visent à maintenir ou à rétablir une certaine qualité de l'environnement demeurent, on le constate, encore très fragmentaires. Si le concept d'agriculture durable requiert une approche globale, les mécanismes participatifs de la population sont encore défaillants. Ces mécanismes sont d'autant plus cruciaux que l'agriculture durable intègre des enjeux sociaux. Se pourrait-il alors que la notion de reconceptualisation des systèmes agricoles, étape la plus avancée de la transition vers une agriculture durable, questionne en fait les limites actuelles de notre type de démocratie socio-économique et politique ?

[R] Quel avenir pour l'agriculture durable ?

Par les différentes définitions auxquelles il donne lieu, le concept d'agriculture durable peut-être perçu soit comme un effort d'intégrer la dimension environnementale dans l'activité que constitue l'agriculture dans l'économie nationale, soit comme une remise en question des structures du complexe agroalimentaire marqué par une économie de marché dont les externalités qu'elle génère participent à la crise de l'agriculture en particulier, à la crise sociale en général.
Dans cette dernière perspective, l'écologie n'offre pas de solutions magiques à des problèmes difficiles. Une agriculture davantage basée sur des principes écologiques pourrait augmenter l'efficacité de la production et décroître la pression sur l'environnement, mais l'utilisation des ressources posera toujours des limites à la production durable. Les choix difficiles au sujet du contrôle démographique, de la conservation de l'énergie, de l'utilisation des sols et autres dimensions d'une société durable devront être réglés (Olson, 1992). Pour cet auteur, l'écologie peut aider à guider ces décisions, mais ne procurera pas les moyens d'y échapper. Ce domaine appartient à la politique, à la société civile.
Le concept d'agriculture durable laisse donc place à l'interprétation, à des visions sociales alternatives. Quelles sont-elles ? Qu'impliquent-elles comme changements structurels ? Quelles stratégies de changement social privilégient-elles ?
La formulation de scénarios à partir de consultations et de débats publics pourrait être un instrument stratégique pour développer un agenda d'actions approprié à chaque scénario. Dès le début des années soixante-dix, une vaste réflexion sur l'avenir de l'agriculture s'est opérée dans le cadre de la Communauté économique européenne - l'actuelle Union européenne - (Jansen, 1974). L'objectif était de procurer à l'opinion publique des modèles de recherche et de pensée qui pourraient avoir une influence déterminante sur des choix de politiques afin de répondre à une question centrale. Vers quoi allons-nous en tant que société ?
La première phase du projet consistait à dégager les visions principales de l'agriculture pour la fin du siècle à partir de différents types de consultations individuelles et publiques à travers l'Europe. Quatre scénarios représentant quatre utopies rurales ont émergé de cette vaste enquête :
- l'agriculture vue comme un système de production efficace ;
- l'agriculture vue comme la base d'une économie stable ;
- l'agriculture vue comme une base pour une société harmonieuse ;
- l'agriculture vue comme la base d'une société égalitaire.
La seconde phase avait pour but de définir la faisabilité de chacun de ces scénarios et développer des stratégies de politiques nécessaires pour réaliser chacun d'eux. Cette seconde étape n'a pu être réalisée faute de support financier (Jansen, comm. pers.). L'approche est intéressante et mériterait une réévaluation dans le contexte actuel de néolibéralisme, contexte au sein duquel certains économistes de l'environnement tentent de mettre une valeur monétaire sur la nature comme moyen de régulation de la crise environnementale sans remettre en question les relations de pouvoir et les institutions sociales qui ont contribué à cette crise (Beder, 1998, Harvey 1998). Par conséquent, le développement d'une agriculture écologique durable ne doit pas ignorer les problèmes posés par des structures qui tendent à s'y opposer (Altieri, 1985). Un des enjeux ne réside-t-il pas dans la mise en place de structures agricoles qui seraient plus appropriées à l'agriculture durable ? Des fermes familiales, des coopératives, ou des " intégrateurs ", des sociétés anonymes ? Des changements institutionnels sont nécessaires à la fois dans l'éducation, dans la recherche et dans les politiques agricoles (Buttel 1978). De fait, une véritable stratégie de transition vers des changements sociaux profonds est à concevoir (Buttel, 1980) ce dans une perspective de renouveau ou de renforcement de la notion de démocratie ou encore de sa radicalisation par un projet sociétal libérateur (Fotopulos, 1997). Ce qui fait terriblement défaut dans notre société est une politique de développement de l'agriculture intégrant des objectifs sociaux définis par une véritable démocratie participative. Quelle finalité sociale devrons-nous établir pour l'agriculture pour que celle-ci soit véritablement durable ?

Remerciements
Ce texte fait partie d'une recherche dans le cadre d'un programme de doctorat en aménagement, rendu possible grâce à une bourse FCAR du ministère de l'Éducation du Québec. Il a également bé,éficié d'une subvention accordée par le Conseil de recherche en sciences humaines du Canada (CRSH).

Les dessins sont de Claire Brenot, d'après des photographies des auteurs.

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[R] Repères France-Amérique du Nord (Québec) (encadré)

La recherche
La recherche agricole publique au Québec fonctionne sur le modèle américain, c'est-à-dire une recherche partagée entre des institutions fédérales (Agro-alimentaire Ca-nada), provinciales (ministère de l'Agriculture, des Pê-cheries et de l'Agro-alimentaire du Québec) et les uni-versités (facultés d'Agriculture, mais aussi certaines fa-cultés de Biologie, notamment pour la lutte biologique en phytoprotection). Ce modèle a l'avantage d'encourager assez facilement des initiatives au sujet de l'agriculture durable, dont les " difficultés de traduction en termes scientifiques " pour reprendre les propos d'Etienne Landais, ne semblent pas aussi présentes en Amérique du nord. Le désavantage de ce modèle est un manque d'intégration dans une politique aux objectifs précis, un manque d'interdisciplinarité dans les projets de recher-che (une tendance qui malgré tout s'améliore) et le ris-que de dédoublement de projets par un manque de communication entre les différents secteurs de la recher-che.
Le mouvement syndical agricole
Aux États-Unis et, de manière générale, au Canada, le concept d'agriculture durable est littéralement pris d'assaut par de multiples associations à but non-lucratif et par de multiples démarches (associations pour la dé-fense de la ferme familiale ou pour la survie de commu-nautés rurales ; associations d'agriculteurs qui réalisent du transfert technologique à la ferme ; démarches visant le resserrement du lien entre l'agriculteur et le consom-mateur ; essais d'intégration de l'agriculture à la ville ; contestation des applications du génie génétique en agriculture, etc.). Par ailleurs si, en France, le syndica-lisme est libre, le Québec est quant à lui caractérisé par un syndicalisme plutôt corporatiste et monolithique: Par exemple, les fonctionnaires professionnels (agronomes, ingénieurs...) du gouvernement provincial doivent payer leur cotisation au seul syndicat qui les représente tous, même dans le cas où ils n'en sont pas membres. Les producteurs agricoles sont quant à eux représentés par une seule association syndicale, l'UPA (Union des pro-ducteurs agricoles) qui inclut toutes les productions mais aussi toutes les formes de structures juridiques (ferme familiale, coopératives, intégrateurs oeuvrant dans la production porcine, la volaille, le veau de lait, etc.). Ce système limite la confrontation des idées et leur expres-sion par des prises de position divergentes de celles des grandes centrales syndicales.


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