Le Courrier de l'environnement n°39, février 2000  

La cigale et l'homme
De la biologie au symbole

Introduction
Cigale musicienne
Vivre de rosée
Ombre et lumière
Emblème de la Provence

Encadré 1. Les cigales, entomologiquement parlant
Encadré 2. La création des cigales
Encadré 3. Fables et contes
Encadré 4. Poésie


[R] Introduction

Symbole d'Apollon, de la musique et de la poésie dans la Grèce antique, présente dans les rites funéraires de la Chine ancienne et aujourd'hui encore dans les cérémonies des Indiens d'Amérique, hissée depuis le XIXe siècle au rang d'emblème de la Provence par les félibres et les faïenciers de la région, actuellement thème privilégié pour des centaines de collectionneurs et support de la création de plusieurs musiciens et plasticiens : pour peu qu'on la connaisse, la cigale ne laisse pas indifférent. Elle présente le caractère objectivement lyrique dont Roger Caillois parle à propos de la Mante religieuse(1) et possède la capacité particulière propre à certains animaux, objets ou images, d'attirer les projections psychologiques de l'homme.
La cigale a donné naissance à une foisonnante production littéraire, artistique et artisanale dans laquelle peut se lire un dialogue éternel. Car, comme tout vrai symbole, la cigale est ambivalente. À l'image prédominante d'un être presque divin, philosophe et artiste s'oppose celle de l'insecte paresseux, bavard et imprévoyant. Écrivains et poètes, sculpteurs, peintres et scientifiques se répondent à travers les siècles, opposant deux visions de la vie, exprimant surtout un conflit interne propre à chacun, la lutte entre les fantasmes individuels et les exigences de la vie sociale, entre le rêve et la réalité, entre la cigale et la fourmi. À la base de la destinée de la cigale dans l'imaginaire humain et de sa force symbolique, peut-être amoindrie au moment où elle apparaît dans l'histoire, se trouvent les différents aspects de sa vie et de son comportement. Ces différents aspects sont d'autant plus frappants et fascinants qu'ils sont pour la plupart demeurés longtemps inexpliqués et que, aujourd'hui encore, alors que la connaissance entomologique a fait des progrès spectaculaires, la biologie des cigales demeure ignorée du grand public : la majorité des Provençaux contemporains pense qu'il n'en existe que deux espèces et uniquement dans le Midi de la France... (voir encadré 1)
Il sera question dans cet article non de vérité entomologique, mais de représentations mentales. Au risque de choquer les spécialistes, je parle parfois de l'entité cigale au singulier, car le système symbolique auquel l'animal a donné lieu s'appuie non sur les particularités de telle ou telle des milliers d'espèces existantes, mais sur leurs points communs réels ou supposés : la puissance de leur chant et son lien avec la chaleur, leur façon de se nourrir, la sortie de terre de la larve et sa métamorphose immédiate en adulte.

[R] Cigale musicienne

Le " chant " des cigales, puissant et permanent tout au long des journées chaudes dans nos régions, constitue leur caractéristique la plus évidente, celle qui a le plus frappé les sensibilités. Dans un article paru en 1887, Etienne Rabaud fait état de la forte affection dont la cigale fut l'objet en Chine : " Les habitants du Céleste-Empire étaient littéralement fanatiques de notre chanteur, ils le mettaient partout, son image recouvrant les meubles, on le dessinait sur les vêtements et l'on ne faisait point de visite sans porter avec soi un certain nombre de ces animaux. L'empereur enfin avait créé la charge de grand cigaliste. Le haut fonctionnaire honoré de ce titre devait fournir chaque année une quantité déterminée de cigales vivantes à l'empereur qui adorait son doux criquettement. "
L'art et la littérature témoignent de la force symbolique de la cigale en Orient (en Chine mais aussi au Japon, en Inde, en Corée) et dans la Grèce antique. Comme les habitants de la Chine impériale, les anciens Grecs aiment l'enfermer dans une cage d'osier pour l'écouter à loisir. Elle est, avec l'Abeille domestique, leur insecte préféré. La plupart des poètes grecs lui consacrent des vers admiratifs et Platon, dans Phèdre, raconte sa création par les Muses (encadré 2).
Passionnément épris de musique et de poésie, les Grecs ont tout naturellement fait de l'insecte le symbole de ces activités, celui de l'art et de la création en général, symbole qui sera repris au XIXe siècle et plus tard par Frédéric Mistral et le Félibrige.
Les plasticiens associent cigale et musique : les illustrateurs des fables d'Ésope et de La Fontaine (lorsqu'ils ne confondent pas la cigale avec une sauterelle) ainsi que les nombreux peintres et les sculpteurs qui se sont inspirés de leurs fables dans la deuxième moitié XIXe siècle représentent la cigale de façon plus ou moins réaliste ou allégorique, mais tenant le plus souvent un instrument de musique.
Généralement très apprécié, le chant de notre insecte est cependant parfois qualifié de désagréable et même d'insupportable, différence de réaction due peut-être à l'espèce entendue, au nombre et à la proximité des insectes cymbalisant en chœur, ou au tempérament particulier de certains individus ou sociétés. Les Romains semble-t-il ne partageaient pas l'engouement des Grecs. Virgile en tout cas ne cachait pas sa profonde irritation : " Mais quatre heures après, quand déjà de ses chants la cigale enrouée importune les champs " (Géorgiques) ; " Mais à moi, seul au loin suivant la trace aimée, rien que rauque cigale et soleil écrasant " (Bucoliques). Bien plus près de nous, Jean-Henri Fabre lui fait écho dans ses Souvenirs entomologiques, parlant de la Cigale de l'orne comme d'une importune voisine qui, du lever au coucher du soleil, lui martèle le cerveau de sa rauque symphonie. Le savant qui, on le sait, consacra une partie de son temps à l'étude de l'insecte et se soucia de corriger les prétendues erreurs de La Fontaine(2), utilisait une vieille bombarde pour faire des expériences sur leur ouïe, mais aussi pour tenter de les réduire au silence.
Les noms souvent onomatopéiques attribués à l'insecte dans diverses langues (il émane davantage de sympathie du kihikihi maori que du ciccada romain), la littérature et les expressions de divers pays font état de ces deux attitudes. Dérangée dans son sommeil par une cigale voisine, la chouette d'une fable d'Ésope finit, exaspérée, par la manger. Par contre l'âne d'une autre des fables attribuées au même auteur, tout comme le coyote d'un conte zuni (tribu amérindienne du Nord) ont une telle envie de chanter aussi agréablement que le premier en meurt et le second s'y casse les dents (encadré 3).

Une cigale chante (à une fourmi) une réclame pour un produit agroalimentaire
(buvard, repris de M. Boulard et B. Mondon, 1995)

Si le " chant " de la cigale marque tellement les esprits, ce n'est pas seulement par sa puissance, son harmonie ou au contraire son effet irritant. C'est aussi par son association avec la chaleur, l'abondance et la joie des beaux jours, avec le soleil.
Emblème d'Apollon, dieu grec des Arts et de la Lumière, la cigale est représentée sur certaines faïences provençales posée sur un tournesol, variété de l'espèce végétale soleil. C'est cette même idée qu'a choisie Frédéric Mistral pour illustrer son ex-libris : une cigale accompagnée de la devise Lou soulèu me fai canta , le soleil me fait chanter.
Les dictons et expressions populaires de la France méridionale qui font intervenir la cigale font référence pour une bonne part, comme on le verra ci-dessous, à son " chant " et l'associent le plus souvent à la chaleur, le présentant selon les cas comme un synonyme de bavardage ou une expression de joie(3).
- Fay pas boun travayà quand la cigalo canto : il ne fait pas bon travailler pendant les grandes chaleurs. Provence(a).
- Il fait une chaleur de cigale : il fait très chaud(a).
- Quand la cigalo canto en setèmbre, noun croumpes blad pèr lou revèndre : quand la cigale chante en septembre, n'achète pas de blé pour le revendre ; devant ce présage d'abondance, ne pas acheter de blé pour le revendre. Provence(a).
A coume li cigalo,in pau grata, léou parlo : il est semblable aux cigales, pour peu qu'on le gratte, il parle. Provence(b).
- A li mirau creba : il a les miroirs crevés, il est aphone. Se dit aussi d'un chanteur qui manque de souffle, d'un poète qui n'a pas d'inspiration(b).
- Nouyous courra une cigala : ennuyeux. Nice(a).
- Relnena lou quieù coume uno cigalo : tortiller du derrière, par coquetterie, comme une cigale. Allusion à certaines espèces dont l'abdomen oscille pendant le chant(b).
- Fan ripalha d'un ginoulhet dé cigalo : ils font ripaille avec une patte de cigale, ils n'ont pas grand chose à manger. Haute-Garonne(a).
- Un cigau : une rasade de vin. Provence(a).
- Ganta la cigalo (attraper la cigale), s'encigala (s'encigaler) : s'enivrer, parce que l'ivresse fait chanter. Provence(b).
- Es de raço dé cigalo : il est paresseux. Gard(a).
- Testo dè cigalo, f., cigaou, m., cigalé, m. : tête légère, nigaud. Gard, Hérault(a).
- Pour faire passer les engelures, il faut leur faire chanter des cigales dessus : il faut le retour de la chaleur. Gard(a).
- On dit aux enfants que leurs engelures passeront avec de la pommade de cigale : avec le retour de la chaleur. Marseille(a).
- A d'acô di cigalo, noun fai que canta : il est comme les cigales, il ne fait que chanter. Se dit d'une personne gaie(a).
- Fusa coume uno cigalo qu'a la paio au quiéu : s'enfuir comme une cigale qui a la paille au derrière. Allusion au jeu d'enfants qui consiste à planter une paille au derrière des cigales avant de les relâcher(b).
L'argot lui-même n'ignore pas l'insecte musicien : pour lui une cigale est une chanteuse de rue ou bien une pièce d'or (par abréviation : cigue) : quand on la fait sonner elle chante comme une cigale(b).

[R] Vivre de rosée

Le " chant " de la cigale semble être la seule occupation de l'insecte. Nourri de sève il ne passe pas, comme la plupart des autres animaux, la majeure partie de son temps en quête de nourriture, on ne le voit jamais grignoter une feuille ou se jeter sur une proie. " Je ne suis rien d'autre qu'une voix ", dit-il au paysan d'une autre fable grecque. L'image de la cigale heureuse, gaie, insouciante des contingences matérielles, s'est d'autant mieux superposée avec celle, respectée ou dénigrée, du créateur exclusivement concentré sur les choses de l'art et de l'esprit que la croyance demeura longtemps vivace selon laquelle la cigale se nourrissait de rosée (et accessoirement de vent). Ce régime étonnant, l'une des composantes de la nature presque divine de la cigale, est au centre d'une partie des textes grecs la concernant, fables d'Ésope résumées plus haut, par exemple, ou poème d'Anacréon (encadré 4).
Deux mythes grecs soulignent également la parenté des cigales avec le monde surnaturel. C'est celui, évoqué plus haut, qui raconte la création des cigales par les Muses leur accordant de vivre sans manger ni boire... C'est aussi l'histoire d'Éos, déesse de l'aube tombée amoureuse d'un mortel, Tithon, pour lequel elle obtint le privilège de l'immortalité, oubliant de demander en même temps celui de la jeunesse. Voyant son amant tomber en décrépitude et en sénilité, elle transforma finalement le vieil homme en cigale !

[R] Ombre et lumière

Au mystère ancien du mode de nutrition de la cigale s'ajoute celui de l'apparition de la larve sortant de terre qui a fait croire à une génération spontanée. La connaissance de la longue vie souterraine de cette larve et de ses multiples transformations confrontée à l'observation de sa courte mais brillante existence d'adulte aérien n'est pas moins propice à l'accroche symbolique. La vie de la cigale matérialise l'opposition complémentaire entre le monde obscur de la terre et la lumière, couple essentiel de bien des mythologies.
Pour les Indiens Hopi vivant sur les hauts plateaux de l'Arizona, la plupart des puissances surnaturelles sont dénommées Kachina. Ces êtres figurant le cosmos, intermédiaires entre les Esprits et les Terriens, sont généralement bienveillants à l'égard de ces derniers, leur apportant la pluie et des récoltes abondantes.
Le vocable Kachina s'applique à la fois à ces puissances transcendantales, aux hommes masqués qui les personnifient lors des cérémonies et aux poupées alors offertes aux femmes et aux enfants (figure ci-dessous). Copies conformes des danseurs masqués, elles possèdent un rôle pédagogique en favorisant l'enseignement de la Tradition, et renferment un élément magique, protégeant les demeures à l'intérieur desquelles elles sont solennellement accrochées. Sauf exception, masques et poupées rituelles n'ont aucune apparence animale. Symboles géométriques, ils expriment le sacré.
L'un de ces Kachina se nomme Mahu : cigale. Suivant le rythme biologique de l'insecte, le Kachina-cigale se manifeste au cours de cérémonies nocturnes se déroulant en décembre dans des chambres souterraines, ainsi qu'à la fin du printemps, au moment même où les vraies cigales apparaissent, dans des danses où il accompagne les Kachina qui apportent la pluie.

Kachina-Cigale
poupée rituelle, tribu amérindienne Hopi vers 1940-1950. Coll. prof. Horst Aantes.
Dessin CB, d'après photo de l'auteur.

Au IIe siècle avant J.-C., peut-être avant, les anciens Chinois posaient une amulette en forme de cigale sur la bouche des morts avant de les mettre en terre. En référence aux liens de l'insecte avec le monde souterrain, à la dernière métamorphose de la larve dont la carapace s'ouvre pour libérer l'adulte qui bientôt s'envole laissant derrière lui une enveloppe vide... La religion taoïste a fait de la cigale l'image de l'âme dégagée du corps.
Nous n'avons pu repérer aucune trace de la vie symbolique de la cigale sur le continent africain, aucune représentation artistique de cigale dans la civilisation égyptienne ancienne. Seule trace dont nous n'avons cependant pu obtenir confirmation : selon Nostradamus, un hiéroglyphe en forme de cigale figurait l'idée d'homme mystique(4).
Le Moyen Âge européen demeure lui aussi dans l'ombre, si ce n'est la mention par quelques auteurs, mais sans indication de leurs sources, de la broche en forme de cigale qu'auraient portée les troubadours.
Les considérations qui précédent montrent cependant l'ampleur de l'intérêt des hommes pour la cigale et de son écho dans l'imaginaire, à la fois dans l'espace et dans le temps, dans les civilisations méditerranéennes et orientales autant que chez les indiens d'Amérique et les peuples océaniens. Une enquête plus systématique et approfondie que celle, modeste, que nous avons menée, basée sur les écrits dont nous avons pu disposer, révélerait à coup sur une importance bien plus grande encore que celle que nous pouvons d'ores et déjà constater.
Le processus selon lequel la cigale est devenue, entre le XIXe et le XXe siècle, le symbole de la Provence contemporaine est par contre pour nous plus facile à suivre.

[R] Emblème de la Provence

Dans une société où le surnaturel a largement cédé le pas à une vision rationalisante du monde, le fonctionnement de la cigale, même correctement compris, demeure émouvant, incite aux considérations philosophiques et aux développements lyriques. À l'ingéniosité technique de sa larve et de son appareil musical, au spectaculaire de sa métamorphose s'ajoutent des traits qui suscitent l'intérêt et attirent généralement la sympathie.
Inoffensive et vulnérable, la tête large et grosse par rapport à un corps aux proportions cependant harmonieuses et d'une forme aisément stylisable (particulièrement lorsqu'elle est vue de dessus, les ailes repliées, ainsi qu'elle est la plupart du temps représentée), elle possède certaines des qualités qui, chez l'enfant et le jeune animal, inclinent l'homme à l'attendrissement. La discrétion de sa couleur variable selon les espèces et leur environnement respectif rejoint le désir humain toujours vivant de fusion avec la nature. Quasiment invisible mais proche et bruyante, elle attire l'attention et force la curiosité. Elle est aussi synonyme de vacances estivales et ensoleillées.
Cependant des milliers d'espèces de cigales vivent et cymbalisent sous le soleil de la plupart les régions chaudes de la terre(5). Comment l'insecte s'est-il tout particulièrement attaché à l'image d'une partie de la France, la Provence, dont il n'est à l'évidence pas la seule caractéristique et qui est loin d'en posséder l'exclusivité ?
À l'origine de ce phénomène se trouve le Félibrige, importante association de défense de la langue et des traditions des pays de langue d'Oc (dont la Provence) créée en 1854 à l'initiative de Frédéric Mistral (Maillane, Bouches-du-Rhône,1830-1914), écrivain dont Mireille constitue l'œuvre maîtresse et qui obtint, en 1904, le prix Nobel (et " épinglé " ci-dessous).


Cigalia mistralica gloriosa
Dessin A. Barrère, extrait de Fantasio, 15.XI.1913. Coll. Palais du Roure, Avignon.

Le Félibrige se réfère couramment à l' Antiquité grecque, avec laquelle elle partage l' amour des arts et de la littérature et dont il a repris l'un des symboles, la cigale qui, comme nous l'avons vu plus haut, figure sur l'ex-libris de Mistral. L'insecte est, avec l'étoile à sept branches et la pervenche, l'un des insignes des Félibres. I1 aurait pu le demeurer si les faïenciers provençaux ne l'avaient pas fait sortir du cercle relativement fermé des défenseurs des traditions du Sud de la France, tout en l'associant plus précisément à la zone provençale.
I1 y a un peu plus de cent ans, en 1895, la puissante Société Générale des Tuileries de Marseille commande à Louis Sicard, faïencier à Aubagne (1871-1946), la création d'un cadeau d'entreprise évoquant la Provence. Louis Sicard modèle alors un presse-papier original, une cigale de 11 cm posée sur une branche d'olivier et accompagnée de la devise mistralienne Lou soulèu me fai canta, que les Tuileries de Marseille expédient à leurs clients dans le monde entier. Louis Sicard réduit ensuite sa cigale, créant L'élégante (5/6 cm) dont il fait des broches, qu'il pose sur des vases, cendriers, tasses et autres objets décoratifs ou usuels. Il imagine une série de porte-bouquets, de 11 à 33 cm, à accrocher au mur d'une cuisine ou sur la façade des maisons. Après la mort de Louis, ses fils Georges et surtout Théo, puis Christian, fils de Georges, continuent à faire vivre la Maison Sicard, reprise en 1976 par des amis de la famille, Sylvette et Raymond Amy.
Depuis le début du siècle de nombreux faïenciers se sont inspirés des cigales Sicard. Jusqu'à 1950 environ des pièces uniques ou de série, production de qualité destinée à une clientèle essentiellement locale, sont sorties notamment de la Faïencerie de Saint-Jean-du-Désert, de la Maison Massier à laquelle Vallauris doit sa réputation, des ateliers Pichon à Uzès, Fouque à Aix-en-Provence...
Le développement du tourisme en Provence a ensuite encouragé une fabrication de masse en grande partie issue de Vallauris, et entraîné le recul ou la chute des faïenceries artisanales de renom.
Suit une période de désintérêt pour les faïences à décor de cigale jusqu'à ce que, vers fin des années 1980, les collectionneurs commencent à les considérer avec intérêt. Ils sont aujourd'hui plus de six cents, locaux ou étrangers amoureux de la région, à rechercher avec passion ces faïences ou des représentations de l'insecte en d'autres matériaux (bijoux, objets en bakélite, etc.) dont la cote, à l'image de celle de la Provence, ne cesse de grimper.
Un second mouvement se fait jour depuis quelques années : si la cigale n'inspire plus de création originale dans le milieu faïencier excepté chez quelques artisans, elle a fait irruption dans le travail de graphistes, plasticiens ou musiciens(6).
L'emblème emprunté à l'Antiquité grecque et mis en avant par une partie de la population locale s'est diffusé en même temps que la production faïencière régionale. Confortée par son succès auprès d'une population touristique et secondaire toujours plus importante, la cigale a été agréée à la fois par l'ensemble des habitants de la Provence et par ses visiteurs. Ce consensus entretient la vitalité d'un symbole qui a évolué en fonction des changements de mentalité, sociaux et culturels. Mais à la base de cette évolution on retrouve les caractéristiques physiques d'un insecte propres à impressionner l'esprit humain, aptes à servir de base à l'expression de ses aspirations et de ses préoccupations les plus profondes.

[R]


Notes

1 Caillois R., 1972. Le mythe et l'homme. Gallimard, Paris.[VU]
2 Outre La cigale et la fourmi, dont au XVIIe siècle Jean de La Fontaine s'est inspiré, plusieurs des fables attribuées à Ésope font intervenir la Cigale. Selon l'idée que ce fabuliste, Grec à demi légendaire qui aurait vécu aux VIIe-VIe siècles av. J.-C.,
entend souligner, le rôle de l'insecte est bon ou mauvais. L'irrespect d'Ésope et de La Fontaine à l'égard de la vérité biologique (les cigales ne vivent pas l'hiver et ne mangent pas de blé) a probablement été dicté non par l'ignorance mais par le simple besoin, à des fins moralistes, de faire se rencontrer une cigale et une fourmi pendant la mauvaise saison.[VU]
3 Ces dictons sont repris de deux sources :
a) Eugène Rolland, Faune populaire de la France, noms vulgaires, dictons, proverbes, légendes, contes et superstitions, Paris, Maisonneuve et Larose, 1967, t. XIII, Les Insectes.
b) Charles Galtier, La Cigale, revue Camariguo, n°66.[VU]
4 Nostradamus : Interprétation des Hiéroglyphes de Horapollo, texte inédit découvert par Pierre Rollet qui l'a publié aux éditions Ramoun-Berenguié (Aix-en-Provence, 1968). Information fournie par Charles Galtier dans son article " La cigale ", revue Camariguo, n°56.[VU]
5 Michel Boulard : Les Cigales de la France méditerranéenne. In M. Boulard & B. Mondon : Vies et Mémoires de Cigales. Équinoxe, Barbantane, 1996.[VU]
6 Citons Michel Biehn (Colors of Provence), Knud Victor (La symphonie du Lubéron) ou encore Jean-Pierre Ive, plasticien styliste. [VU]

[R]

Article paru dans École pratique des hautes études, Biol. Évol. Insectes, 11/12, 1998/1999, 3-18. Repris avec l'aimable autorisation de la revue.


Pour en savoir (beaucoup) plus :
Michel Boulard et Bernard Mondon
Vie et mémoires de cigales
1995, éd. de L'Équinoxe, 159 p. + CD
Repris du Courrier n° 38, novembre 1999, p. 123, rubrique On signale.

[…] se plonger dans l'ouvrage, agréable et très bien illustré, en trois parties : un portrait entomologique des 16 espèces françaises par M. Boulard ; puis les découvertes littéraires, historiques, artistiques, folkloriques de son compère auteur B. Mondon ; enfin un disque compact de cymbalisations (c'est l'expression consacrée) des cigales, réalisé avec A.-J. Andrieux.

Éditions de L'Équinoxe
Domaine de Fontgisclar, Draille-de-Magne, 13570 Bar
bentane.
Tél. : 04 90 94 98 71 ; fax : 04 90 94 98 68.

Pour écouter d'autres cymbalisations :
Un très bon site Internet créé par le Muséum d'histoire naturelle de Slovénie (prof.dr. Matija Gogala et prof.dr. Andrej Popov) : www2.arnes.si/~ljprirodm3/cikade.html

La page des Stridulations du site OPIE-Insectes.

Et pour ne pas oublier ses classiques, la fable, en argot

Ayant goualé tout l'été,
Avec les poteaux du loinqué,
La cigal' n'eut plus un pélot,
Quand radina le temps frigo,
pas un loubem de brignolet,
A se carrer sous les crochets.
Ell' bagota en sourdine,
Chez la fourmuch' sa copine ;
La pilonnant en loucedé
De lui refiler à croquer
Car elle avait les chocottes.
-Nous avons toujours été potes
Lui bonit-elle en chialant ;
Ce n'est pas du boniment.
-La fourmuche, une vraie tordue
Répondit : " Tu n'a que pouic.
Qu'as-tu fabriqué de ton fric,
Pour être aujourd'hui si loqu'due ? "
-Toutes les neuill's, dans les beuglants,
Je goualais avec les aminches.
-Et bien maint'nant, cavale au guinche.
L'illustration ci-dessous est reprise du Larousse agricole (1921)


[R] Encadré 1. Les cigales, entomologiquement parlant

Cigale : A. nymphe ; B. organe de stridulation du mâle

Insectes de l'ordre des Hémiptères (anciennement Homoptères), du sous-ordre des Auchénorhynches (rostre inséré en avant des pattes antérieures), de la super-fa-mille des Cicadoidea, de la famille des Cicadidés.
Les cigales se nourrissent de la sève des végétaux grâce à un appareil buccal perforant constitué d'un ros-tre (labium) et de stylets qui pénètrent dans les tissus de la plante et y prélèvent la sève.
L'adulte ailé (2 paires d'ailes membraneuses), aérien, vit relativement peu de temps (1 mois pour les cigales de France). Il se voit assez difficilement mais s'entend bien : le mâle, en effet, pour appeler une femelle, " craquette ", se servant de son appareil émetteur, des plaques abdominales (cymbales) qui vibrent et dont le son est amplifié par une caisse de résonance qui oc-cupe presque tout son abdomen. La femelle possède au même endroit des tympans rudimentaires qui lui per-mettent d'entendre la " cymbalisation " du mâle - et aucun autre son, comme l'a montré Fabre.
La larve est très discrète : elle se développe lentement, en 2 ans au moins, dans le sol. Elle y ponctionne les ra-cines, creusant grâce à ses pattes antérieures fouisseu-ses, s'agrippant avec les 4 autres. Pour attaquer le sol méditerranéen, souvent sec, la cigale utilise son urine, dont elle humecte le front de sa galerie ; elle fait passer la terre ainsi ameublie et compactée derrière elle, ce qui bouche et étaye son boyau.
Parvenue au terme du dernier stade larvaire, elle sort, gagne un support (tige de thym, de romarin, graminée) où, rapidement (1/4 d'heure), elle mue, laissant son an-cienne cuticule (l'exuvie) accrochée là. Encore 3 heures de séchage-durcissement - une phase à haut risque, les prédateurs, des fourmis aux oiseaux, s'en régalant très volontiers - et l'insecte parfait (l'imago) peut s'envoler et chanter (privilège du mâle, rappelons-le).
La femelle fécondée pondra dans les tissus d'une plante quelques centaines d'œufs d'où écloront de toutes peti-tes larves (1 mm de long) qui se laisseront tomber au sol et s'enfouiront. Le cycle recommencera.
Les entomologistes ont dénombré 17 espèces françai-ses. Dans le Luberon, il en existe 8.
" Qui ne connaît pas la Gande Plébéienne (Lyristes ple-bejus) noire et grise, la plus grosse de nos cigales, ou Cicada orni, le fameux " Cacan " de Jean-Henri Fabre dont l'extrémité des ailes est mouchetée. Moins connue sont la Cigale noire (Cicada atra) et la toute petite Cigale pygmée (Tettigetta pygmea) qui, bien qu'aussi fréquente que les précédentes, est plus discrète par sa taille et son chant. Les autres espèces plus délicates à localiser et à reconnaître restent l'affaire des spécialistes. " (Claude Favet, 1998. Le Luberon des insectes, Édisud, 119 p.)
A.F.


[R] Encadré 2. La création des cigales

Jadis les cigales étaient des hommes, de ceux qui existaient avant la naissance des Muses. Puis, quand les Muses furent nées et qu'on eut la révélation du chant, il y en eut alors, parmi les hommes de ce temps, qui furent à ce point mis par le plaisir hors d'eux-mêmes, que de chanter leur fit omettre le manger et le boire, et qu'ils trépassèrent sans eux-mêmes s'en douter ! Ce sont eux qui, à la suite de cela, ont été la souche de la gent Cigale. Elle a des Muses reçu le privilège de n'avoir, une fois née, aucun besoin de se nourrir, et de se mettre cependant, estomac vide et gosier sec, tout de suite à chanter jusqu'à l'heure du trépas, et puis après d'aller trouver les Muses pour leur rapporter qui les honore ici-bas et à laquelle d'entre elles va cet hommage. Ainsi, à Terpsichore, c'est sur les hommes qui l'ont honorée dans le chœur de danse que les cigales font leur rapport, lui inspirant pour eux de la prédilection ; à Érato, sur ceux dont les matières d'amour sont l'occupation ; et aux autres de même, selon la façon dont chacune est spécialement honorée.
Platon


[R] Encadré 3. Fables et contes

L'âne et la cigale, fable d'Ésope
Un âne qui enviait le talent musical de la cigale, pensant que les dons sont liés au régime alimentaire, lui demanda de quoi elle se nourrissait. Apprenant qu'elle absorbait seule-ment de la rosée, l'âne fit de même et très vite mourut.
(résumé d'après Myers, 1929, Insect singers, p. 28)

La cigale et le hibou, fable d'Ésope
Un hibou fut tiré de son sommeil par le chant incessant d'une cigale posée à proximité. Comme, malgré ses mena-ces, la musique continuait, il opta pour une autre méthode. Il proposa à la Cigale une boisson délicieuse, un véritable nectar. Tentée par cette diversion à son régime de rosée, la Cigale s'approcha, fut happée et tuée.
(d'après Myers, 1929, Insect singers, p. 28)

La cigale et le coyote, conte zuni
Une cigale qui chantait sur une branche, " tchumali, tchu-mali, tchumali, shokhoya, tchumali, tchumali ! " excita la fervente admiration d'un coyote. Celui-ci demanda à la ci-gale de venir chez lui et de devenir son professeur de chant. Peu doué, le coyote finit pourtant par apprendre l'air. Mais alors qu'il méditait sur cette nouvelle acquisition, il trébucha, tomba, et oublia la chanson. Deux fois l'accident arriva et le coyote retourna voir son professeur perché sur une branche. La deuxième fois, la cigale décida de lui donner un autre genre de leçon. S'agrippant fortement à l'écorce de branche, elle força et gonfla jusqu'à ce que son dos se fende. Elle quitta sa précédente peau qui demeura accrochée à l'arbre, gardant sa forme et sa position. La cigale glissa alors un galet dans la peau abandonnée et vola jusqu'à un arbre proche, laissant derrière elle son image exacte, une image qui cependant ne répondait pas aux requêtes du coyote. À bout de patience, ce dernier, d'un bond, saisit la fausse ci-gale, planta ses dents dans la pierre, les écrasant et les bri-sant de sorte que l'on pouvait à peine voir celles du milieu de ses mâchoires tandis que les autres sortaient comme des défenses. Tous les descendants du coyote ont hérité de ces dents brisées. Et aujourd'hui encore, quand les cigales s'aventurent à chanter un matin d'été, il n'est pas rare qu'elles se protègent en se dépeçant et en laissant leur double dans les arbres.
(transcrit en 1901 par Cushing, résumé d'après Myers)


[R] Encadré 4. Poésie

Que ton sort est charmant, trop heureuse Cigale !
Tu t'abreuves et vis de l'eau
Que verse l'aube matinale,
Et chantes tout le jour sur le haut d'un rameau.
De là contemplant la richesse,
Dont Pômone couvre les champs,
N'en disposes-tu pas en paisible Maîtresse ?
Les laboureurs aiment tes chants ;
A personne jamais tu n'as fait de dommage.
Tout le monde, à t'ouir, y voit l'heureux présage
Des fécondes chaleurs qui mûrissent les fruits.
Phœbus et ses sœurs te chérissent.
Il t'a donné la voix qui charme tes ennuis.
Jamais les ans ne te flétrissent.
O Fille de la Terre au chant mélodieux !
Cigale, sage et bienfaisante,
Tu vis sans chair, ni sang, de maladie exempte.
Que te faut-il encor pour ressembler aux Dieux ?
Anacréon

[R]