Le Courrier de l'environnement n°39, février 2000

Labyrinthes de l'inconnu

Peur verte
Famille au vert

Encadré1 Les labyrinthes de maïs
Encadré 2 Autres labyrinthes: paroles d'explorateurs


[R] Peur verte

" On pourrait se perdre, dans les roseaux, c'est un labyrinthe ! "
" Il faut connaître quelqu'un qui connaisse les chemins pour pénétrer au marais "
Voici des avertissements que nous livrent les habitants de marais, vous invitant ainsi à la fois à explorer et à vous éloigner de ces espaces jugés sauvages. Pour l'usager, l'image du labyrinthe devient celle du jardin de la crainte. C'est une attirance ambiguë : le plaisir de se faire peur, d'être si possible un bref moment perdu au milieu d'une végétation abondante qui interdit la vue vers l'extérieur. Dans certains labyrinthes ouverts au public, le visiteur ne se retrouve pas seul dans cette aventure délicieusement inquiétante : au fond d'un couloir de maïs ou sous les chaumes surgissent des personnages (acteurs professionnels) chargés de poser quelques énigmes et surtout de jouer un rôle en tant que comédiens. Si le visiteur a la joie et la peur de se perdre - c'est pour cela qu'il vient là - qu'en est-il du comédien quasi-immobile qui attend le visiteur, complètement éloigné de l'entrée principale et perdu au cœur de la maïsiculture ?
Dans un labyrinthe plus urbain (région parisienne) où le thème est l'Égypte ancienne, j'ai rencontré Jean-François Champollion, alias l'acteur Patrick Mandon, au cœur du labyrinthe, son labyrinthe.

Bien qu'il connaisse parfaitement le texte qu'on lui a confié - il le connaît par cœur, sans le moindre doute - bien qu'il connaisse parfaitement son labyrinthe, qui est son lieu de travail quotidien, Champollion a peur ! Sans doute la même inquiétude que celle du visiteur : agréable mais excitante. Pourquoi donc Champollion, qui connaît tout par cœur, a t-il peur ?
D'abord, le maïs lui-même l'inquiète profondément ; il se glisse entre ses chaumes, il s'y frotte dans ses déplacements, il sent son odeur, il le voit tout autour de lui. Il se méfie de ce maïs qui remplace la scène de son théâtre, son environnement professionnel, son espace de travail, qui entoure son propre corps humain de comédien, fragile.
" Et si ce maïs était transgénique, se dit-il soudain, alors que moi je passe tout le jour à me faufiler entre ses allées plantées ? " Champollion s'inquiète pour sa santé, son corps, bref son outil de travail, son existence de comédien même. Pour maîtriser ses doutes, il va parfois rencontrer un autre personnage du labyrinthe, un comédien au corps aussi fragile : " Mais regarde ces chaumes là, ils pourrissent, seraient-ils malades ? " Champollion n'a pas le choix, il doit rester là, attendant son public, celui qui viendra voir son corps en mouvement, danser et jouer au milieu de l'océan de chaumes encore verts. Il doit nager avec son public et rester là pour guider les visiteurs.

Les visiteurs ? Sa deuxième peur. Le trac de l'acteur ! " Mon texte si long, si historique, n'est-il pas trop long pour des visiteurs en vacances, vont-il m'écouter, me regarder, m'admirer, bref, ralentir le pas et s'arrêter un bref temps auprès de moi ? Les deux incendies de la bibliothèque d'Alexandrie, cela intéressera-t-il vraiment les familles qui viennent profiter du soleil, ailleurs que sur la plage ? Mon public sera-t-il intéressé, sympathique, joyeux, joueur ?
Champollion s'inquiète, parce que malgré son jeu d'acteur, son corps costumé et son visage maquillé, il est dans le doute, celui de l'aventure humaine, seul acteur dans sa cage végétale, face à d'autre hommes : des inconnus ! (et bien plus proches de lui que sur une scène de théâtre). C'est la crainte de l'inconnu, l'attente inquiète et excitante de la rencontre avec d'autres humains volontairement perdus dans la masse de maïs. L'aventure de Champollion, c'est l'incessante adaptation renouvelée à chaque groupe de visiteurs, c'est le réajustement de son propre personnage de comédien face à ce public exigeant, voyeur, à l'écoute et très attentif à ses moindres gestes : ceux-là même qui pourraient révéler un indice utile à la poursuite de l'aventure.
Alors, en proie à son public incertain, Champollion décide de se battre, à la fois avec les mots qu'il formule et avec les visiteurs, contre leurs peurs communes, peurs de l'espace, peurs réciproques d'autrui, et même du temps qui passe. Champollion doit vite trouver le ton juste, exister réellement au cœur de cet espace et y briller - loin des autres comédiens isolés (même la transmission radio ne fonctionne plus) - et offrir quelque chose d'inoubliable aux visiteurs intrigués, puisqu'il est placé sur le chemin de leur aventure.
La première parade de Champollion contre la peur, c'est la maîtrise de l'espace et du temps : " Voila des visiteurs ! Ils arrivent dans cet enclos étouffant et dense. Il doit se passer quelque chose entre eux et moi ! Ils doivent entrer dans mon jeu sinon je les jette plus loin ! Mais ceux-là sont prêts pour la rencontre avec moi Champollion : je n'aurai pas besoin de les secouer par les épaules, de les provoquer (les faire sortir de leur silence pour qu'ils entrent mieux dans mon espace), de leur jeter du sable sur les chaussures ! (oui, cela m'est arrivé) ".
Les voila en train de parler, de crier. Ensemble ils râlent, hurlent, leurs voix mêlées explosent au-dessus du labyrinthe des maïs étranges ; la musique chantée de leur corps vole hors du labyrinthe vaincu. Alors, Champollion n'a plus peur, il est redevenu acteur, soutenu par un public présent, attentif, entraîné sur son chemin. Alors, les visiteurs sont enfin devenus spectateurs et acteurs. Champollion ne peut plus avoir peur.

L'inquiétude aurait-elle changé de camp, de corps, atteint celui des visiteurs ? " Cet acteur qui nous parle, nous secoue, nous attrape par les épaules, sous un soleil de plomb, maquillé, que nous veut-il ? Comment faut-il réagir ? (Cela change bien de nos habitudes de la plage connue, familière, ordonnée, socialement codée). Alors, pour ne plus être inquiets à leur tour, des visiteurs biaisent le contact avec l'acteur, se rassurent en téléphonant de leur mobile vers leurs amis restés sur la plage ; d'autres enregistrent soigneusement leur aventure sur une cassette vidéo, pour déjà prendre du recul. Et tous repartent plus loin à la recherche de la sortie du labyrinthe, soulagés finalement de se frayer un chemin au milieu des maïs plutôt que de se confronter plus longtemps avec de tels acteurs.
Mais Champollion est de nouveau très inquiet : comment vont être les nouveaux visiteurs ?

[R] Famille au vert

Une famille, un peu inquiète semble-t-il, s'engage dans le labyrinthe énigmatique. La mère ouvre la marche vers les larges voies entre les chaumes de maïs : la poussette de la plus jeune sera son bouclier. Les deux fils, tels des poulains, ne comptent que sur leur vitesse de fuite. On court vite avec de belles chaussures de sport. Le père, protégé par son petit caméscope, clôt la marche : il filme tout ! (pour se rassurer ?). La plus jeune enfant est la seule à ne pas marcher : elle est assise dans son espèce de brouette, poussée au ras du sol sablonneux et poussiéreux ; toutes les cinq minutes, on l'entend réagir : " Moi, j'ai peur ! ".
Ils se faufilent dans le labyrinthe, écoutent attentivement les acteurs qu'ils rencontrent, admirent Champollion (à qui ils offriront plus tard les images filmées) ; ils croisent d'autres visiteurs perdus, comparent les plans et les indices accumulés.
Un comédien les presse, se débarrassant d'eux soudainement : " Courez vers d'autres cieux ! " Alors les deux garçons courent, mais ils ne savent pas vers où. Peu importe. Le père filme leur course spontanée, joyeuse et incertaine. Les images sont belles ; elles jouent avec les mouvements de la plante sous le vent et le soleil, les chaumes qui se balancent silencieusement, les rayons de soleil obliques, les paysages de villages et de campagnes (au delà des petits chaumes de maïs). Étape par étape, la famille avance au rythme de la pellicule qui l'accompagne, attrapant des indices, des images, des lumières, des ambiances, des peurs. Des émotions sans doute, des souvenirs à reconstruire, des joies et des frayeurs.
C'est un très beau film de vacances familiales, parce que construit pour lui-même, en toute simplicité, celle d'une promenade originale, d'une aventure dans un jardin agricole, sur un rythme tranquille. On y voit Champollion qui n'a plus peur, parce qu'il pose devant la caméra qu'il a adoptée et qui le fait redevenir acteur. Seule la fillette dans sa brouette fragile obstinément affirme : " Moi, j'ai peur ! "


[R] Encadré1
Les labyrinthes de maïs

Les labyrinthes éphémères contemporains sont en général construits en maïs. Ouverts au public entre juin et octobre, selon les régions, ils sont de deux sortes : simples labyrinthes pour s'amuser à se perdre, créés, par exemple, par des agriculteurs péri-urbains comme c'est le cas à la ferme de Gally dans la plaine de Versailles ; ou bien, animés par des comédiens professionnels et nommés Parcs Labyrinthus par la société de communication qui les a inventés (société IB communication - IB comme Isabelle de Beaufort - à Tours). Ces derniers existent depuis quatre ans, durent trois mois d'été, accueillent plus de 100 000 visiteurs par saison ; leurs deux créateurs se disent inspirés par les labyrinthes céréaliers des États-Unis et de Grande-Bretagne. Le premier labyrinthe qu'ils ont créé (1996) occupait une superficie de 4 ha et était inspiré par le labyrinthe de Stra près de Venise ; un petit belvédère le bordait, simple butte de terre de 5 mètres de haut ; depuis, les plus récents labyrinthes occupent 15 ha (8 km) et possèdent une tour panoramique de 50 m de haut pour les contempler à distance. Parmi les paysagistes sollicités dans l'opération, on peut citer Alain Richert.
Sur Internet : www.labyrinthus.com


[R] Encadré 2
Autres labyrinthes : paroles d'explorateurs

Le labyrinthe de roseaux : les rares chemins se perdent dans un marais dangereux et sauvage. " On pourrait la faire [la visite guidée], parce que sinon il y a les grandes herbes, les roseaux, tout ça, donc faut pas se… On pourrait se perdre, c'est un labyrinthe ! ".
Les habitants rencontrés nous expliquent que le marais est dangereux, ce qui signifie que le visiteur n'est pas le bienvenu ; avec toute une série de raisons. Plusieurs habitants entretiennent l'idée d'un marécage difficile à aborder, même dans le cadre de visites organisées : il faut faire un effort physique plus important que d'habitude, on prend toujours une succession de risques en y allant (vipères, enlisement, par exemple). Bref, le marais est comparable à un labyrinthe inquiétant, comme nous le montrent ces quelques citations extraites d'une recherche sur le marais Vernier (voir article de Pierre Donadieu et moi-même dans le précédent Courrier, n°38, pp. 41-52).
" Elle : Vous vous enfoncez, c'est de la vase. Lui : Y'a pas de dessous, y'a rien, c'est que du liquide. C'est comme si vous êtes dans la purée, pareil ! Elle : Mais il ne faut pas y aller, il y a des endroits où c'est vraiment trop dangereux. Il faut pas aller dans les roseaux, vous vous enfoncez complètement. "
" Avant d'arriver à l'eau, il y a énormément de tourbe, on croit que c'est du terrain, mais finalement ce n'est pas du terrain, c'est du marécage, donc on marche là-dessus : on s'enfonce. Donc si on veut se promener, on ne peut pas…? Ah non non ! "
" À l'époque où moi j'ai connu le marais, quand mon mari allait chasser les canards sauvages, bien sûr on n'y allait jamais seul. Car on risquait de s'enfoncer, c'est comme des sables mouvants, c'est exactement pareil, à part que là c'est de la boue, au lieu que ça soit des sables, c'est pareil. Ces terrains là sont sur pilotis si vous voulez, ils sont sur de l'eau, sur des étangs d'eau. "
" On ne peut pas y aller comme ça tout seul, c'est privé. Il faut y aller avec le guide. […] Il faut aussi être sportif. Enfin sportifs ! […] Il y a beaucoup de marche, c'est assez dur. "
" Je ne suis pas allée faire le sentier… Parce qu'il y a des vipères ! Alors, j'y vais pas ! Oui, oui, faut y aller avec des bottes, et puis on ne peut pas passer n'importe où, il y a les sables mouvants, donc faut éviter… "
" L'accès est très dangereux, c'est à dire qu'il faut connaître quelqu'un qui puisse connaître le chemin pour aborder la Grand-Mare. A pied comme ça on ne peut pas en approcher, de toute façon on est incapables de trouver le chemin, il y a des roseaux partout, c'est de la tourbe, on s'enfonce. […] Il faut connaître les chemins spéciaux pour arriver au bord, ça tout le monde ne les connaît pas. " .
" Moi j'ai des gens qui sont venus l'année dernière me louer deux chambres, ils ont dit : "On va y pénétrer dans le marais", ils n'ont pas pu ! Ils voulaient… ils ont dit : "On aurait sauté le canal !" ; j'ai dit : "Oui ! et de l'autre côté vous auriez vu, si vous vous étiez retrouvés dans la vase, vous auriez vu si vous en auriez mené large" ; et puis même, là ils étaient deux ou trois, cela va, ils peuvent s'en sortir, mais je vous garantis que pour sortir quelqu'un de là-dedans, c'est pas évident ! Ah non, c'est vraiment dangereux ! "
[R]