Labyrinthes de l'inconnu
Peur verte
Famille au vert
Encadré1 Les labyrinthes de maïs
Encadré 2 Autres labyrinthes: paroles d'explorateurs
" On pourrait se perdre, dans les roseaux, c'est un labyrinthe ! "
" Il faut connaître quelqu'un qui connaisse les chemins pour
pénétrer au marais "
Voici des avertissements que nous livrent les habitants de marais, vous invitant
ainsi à la fois à explorer et à vous éloigner
de ces espaces jugés sauvages. Pour l'usager, l'image du labyrinthe
devient celle du jardin de la crainte. C'est une attirance ambiguë :
le plaisir de se faire peur, d'être si possible un bref moment perdu
au milieu d'une végétation abondante qui interdit la vue vers
l'extérieur. Dans certains labyrinthes ouverts au public, le visiteur
ne se retrouve pas seul dans cette aventure délicieusement
inquiétante : au fond d'un couloir de maïs ou sous les chaumes
surgissent des personnages (acteurs professionnels) chargés de poser
quelques énigmes et surtout de jouer un rôle en tant que
comédiens. Si le visiteur a la joie et la peur de se perdre - c'est
pour cela qu'il vient là - qu'en est-il du comédien quasi-immobile
qui attend le visiteur, complètement éloigné de
l'entrée principale et perdu au cur de la maïsiculture
?
Dans un labyrinthe plus urbain (région parisienne) où le
thème est l'Égypte ancienne, j'ai rencontré
Jean-François Champollion, alias l'acteur Patrick Mandon, au cur
du labyrinthe, son labyrinthe.
Bien qu'il connaisse parfaitement le texte qu'on lui a confié - il
le connaît par cur, sans le moindre doute - bien qu'il connaisse
parfaitement son labyrinthe, qui est son lieu de travail quotidien, Champollion
a peur ! Sans doute la même inquiétude que celle du visiteur
: agréable mais excitante. Pourquoi donc Champollion, qui connaît
tout par cur, a t-il peur ?
D'abord, le maïs lui-même l'inquiète profondément
; il se glisse entre ses chaumes, il s'y frotte dans ses déplacements,
il sent son odeur, il le voit tout autour de lui. Il se méfie de ce
maïs qui remplace la scène de son théâtre, son
environnement professionnel, son espace de travail, qui entoure son propre
corps humain de comédien, fragile.
" Et si ce maïs était transgénique, se dit-il soudain,
alors que moi je passe tout le jour à me faufiler entre ses allées
plantées ? " Champollion s'inquiète pour sa santé, son
corps, bref son outil de travail, son existence de comédien même.
Pour maîtriser ses doutes, il va parfois rencontrer un autre personnage
du labyrinthe, un comédien au corps aussi fragile : " Mais regarde
ces chaumes là, ils pourrissent, seraient-ils malades ? " Champollion
n'a pas le choix, il doit rester là, attendant son public, celui qui
viendra voir son corps en mouvement, danser et jouer au milieu de l'océan
de chaumes encore verts. Il doit nager avec son public et rester là
pour guider les visiteurs.
Les visiteurs ? Sa deuxième peur. Le trac de l'acteur ! " Mon texte
si long, si historique, n'est-il pas trop long pour des visiteurs en vacances,
vont-il m'écouter, me regarder, m'admirer, bref, ralentir le pas et
s'arrêter un bref temps auprès de moi ? Les deux incendies de
la bibliothèque d'Alexandrie, cela intéressera-t-il vraiment
les familles qui viennent profiter du soleil, ailleurs que sur la plage ?
Mon public sera-t-il intéressé, sympathique, joyeux, joueur
?
Champollion s'inquiète, parce que malgré son jeu d'acteur,
son corps costumé et son visage maquillé, il est dans le doute,
celui de l'aventure humaine, seul acteur dans sa cage végétale,
face à d'autre hommes : des inconnus ! (et bien plus proches de lui
que sur une scène de théâtre). C'est la crainte de l'inconnu,
l'attente inquiète et excitante de la rencontre avec d'autres humains
volontairement perdus dans la masse de maïs. L'aventure de Champollion,
c'est l'incessante adaptation renouvelée à chaque groupe de
visiteurs, c'est le réajustement de son propre personnage de
comédien face à ce public exigeant, voyeur, à l'écoute
et très attentif à ses moindres gestes : ceux-là même
qui pourraient révéler un indice utile à la poursuite
de l'aventure.
Alors, en proie à son public incertain, Champollion décide
de se battre, à la fois avec les mots qu'il formule et avec les visiteurs,
contre leurs peurs communes, peurs de l'espace, peurs réciproques
d'autrui, et même du temps qui passe. Champollion doit vite trouver
le ton juste, exister réellement au cur de cet espace et y briller
- loin des autres comédiens isolés (même la transmission
radio ne fonctionne plus) - et offrir quelque chose d'inoubliable aux visiteurs
intrigués, puisqu'il est placé sur le chemin de leur
aventure.
La première parade de Champollion contre la peur, c'est la maîtrise
de l'espace et du temps : " Voila des visiteurs ! Ils arrivent dans cet enclos
étouffant et dense. Il doit se passer quelque chose entre eux et moi
! Ils doivent entrer dans mon jeu sinon je les jette plus loin ! Mais
ceux-là sont prêts pour la rencontre avec moi Champollion :
je n'aurai pas besoin de les secouer par les épaules, de les provoquer
(les faire sortir de leur silence pour qu'ils entrent mieux dans mon espace),
de leur jeter du sable sur les chaussures ! (oui, cela m'est arrivé)
".
Les voila en train de parler, de crier. Ensemble ils râlent, hurlent,
leurs voix mêlées explosent au-dessus du labyrinthe des maïs
étranges ; la musique chantée de leur corps vole hors du labyrinthe
vaincu. Alors, Champollion n'a plus peur, il est redevenu acteur, soutenu
par un public présent, attentif, entraîné sur son chemin.
Alors, les visiteurs sont enfin devenus spectateurs et acteurs. Champollion
ne peut plus avoir peur.
L'inquiétude aurait-elle changé de camp, de corps, atteint
celui des visiteurs ? " Cet acteur qui nous parle, nous secoue, nous attrape
par les épaules, sous un soleil de plomb, maquillé, que nous
veut-il ? Comment faut-il réagir ? (Cela change bien de nos habitudes
de la plage connue, familière, ordonnée, socialement codée).
Alors, pour ne plus être inquiets à leur tour, des visiteurs
biaisent le contact avec l'acteur, se rassurent en téléphonant
de leur mobile vers leurs amis restés sur la plage ; d'autres enregistrent
soigneusement leur aventure sur une cassette vidéo, pour déjà
prendre du recul. Et tous repartent plus loin à la recherche de la
sortie du labyrinthe, soulagés finalement de se frayer un chemin au
milieu des maïs plutôt que de se confronter plus longtemps avec
de tels acteurs.
Mais Champollion est de nouveau très inquiet : comment vont être
les nouveaux visiteurs ?
Une famille, un peu inquiète semble-t-il, s'engage dans le labyrinthe
énigmatique. La mère ouvre la marche vers les larges voies
entre les chaumes de maïs : la poussette de la plus jeune sera son bouclier.
Les deux fils, tels des poulains, ne comptent que sur leur vitesse de fuite.
On court vite avec de belles chaussures de sport. Le père,
protégé par son petit caméscope, clôt la marche
: il filme tout ! (pour se rassurer ?). La plus jeune enfant est la seule
à ne pas marcher : elle est assise dans son espèce de brouette,
poussée au ras du sol sablonneux et poussiéreux ; toutes les
cinq minutes, on l'entend réagir : " Moi, j'ai peur ! ".
Ils se faufilent dans le labyrinthe, écoutent attentivement les acteurs
qu'ils rencontrent, admirent Champollion (à qui ils offriront plus
tard les images filmées) ; ils croisent d'autres visiteurs perdus,
comparent les plans et les indices accumulés.
Un comédien les presse, se débarrassant d'eux soudainement
: " Courez vers d'autres cieux ! " Alors les deux garçons courent,
mais ils ne savent pas vers où. Peu importe. Le père filme
leur course spontanée, joyeuse et incertaine. Les images sont belles
; elles jouent avec les mouvements de la plante sous le vent et le soleil,
les chaumes qui se balancent silencieusement, les rayons de soleil obliques,
les paysages de villages et de campagnes (au delà des petits chaumes
de maïs). Étape par étape, la famille avance au rythme
de la pellicule qui l'accompagne, attrapant des indices, des images, des
lumières, des ambiances, des peurs. Des émotions sans doute,
des souvenirs à reconstruire, des joies et des frayeurs.
C'est un très beau film de vacances familiales, parce que construit
pour lui-même, en toute simplicité, celle d'une promenade originale,
d'une aventure dans un jardin agricole, sur un rythme tranquille. On y voit
Champollion qui n'a plus peur, parce qu'il pose devant la caméra qu'il
a adoptée et qui le fait redevenir acteur. Seule la fillette dans
sa brouette fragile obstinément affirme : " Moi, j'ai peur ! "
Les labyrinthes éphémères contemporains sont en
général construits en maïs. Ouverts au public entre juin
et octobre, selon les régions, ils sont de deux sortes : simples
labyrinthes pour s'amuser à se perdre, créés, par exemple,
par des agriculteurs péri-urbains comme c'est le cas à la ferme
de Gally dans la plaine de Versailles ; ou bien, animés par des
comédiens professionnels et nommés Parcs Labyrinthus par la
société de communication qui les a inventés
(société IB communication - IB comme Isabelle de Beaufort -
à Tours). Ces derniers existent depuis quatre ans, durent trois mois
d'été, accueillent plus de 100 000 visiteurs par saison ; leurs
deux créateurs se disent inspirés par les labyrinthes
céréaliers des États-Unis et de Grande-Bretagne. Le
premier labyrinthe qu'ils ont créé (1996) occupait une superficie
de 4 ha et était inspiré par le labyrinthe de Stra près
de Venise ; un petit belvédère le bordait, simple butte de
terre de 5 mètres de haut ; depuis, les plus récents labyrinthes
occupent 15 ha (8 km) et possèdent une tour panoramique de 50 m de
haut pour les contempler à distance. Parmi les paysagistes
sollicités dans l'opération, on peut citer Alain Richert.
Sur Internet :
www.labyrinthus.com
[R] Encadré 2
Autres labyrinthes : paroles d'explorateurs
Le labyrinthe de roseaux : les rares chemins se perdent dans un marais dangereux
et sauvage. " On pourrait la faire [la visite guidée], parce que sinon
il y a les grandes herbes, les roseaux, tout ça, donc faut pas se
On pourrait se perdre, c'est un labyrinthe ! ".
Les habitants rencontrés nous expliquent que le marais est dangereux,
ce qui signifie que le visiteur n'est pas le bienvenu ; avec toute une
série de raisons. Plusieurs habitants entretiennent l'idée
d'un marécage difficile à aborder, même dans le cadre
de visites organisées : il faut faire un effort physique plus important
que d'habitude, on prend toujours une succession de risques en y allant
(vipères, enlisement, par exemple). Bref, le marais est comparable
à un labyrinthe inquiétant, comme nous le montrent ces quelques
citations extraites d'une recherche sur le marais Vernier (voir article de
Pierre Donadieu et moi-même dans le précédent Courrier,
n°38, pp. 41-52).
" Elle : Vous vous enfoncez, c'est de la vase. Lui : Y'a pas de dessous,
y'a rien, c'est que du liquide. C'est comme si vous êtes dans la
purée, pareil ! Elle : Mais il ne faut pas y aller, il y a des endroits
où c'est vraiment trop dangereux. Il faut pas aller dans les roseaux,
vous vous enfoncez complètement. "
" Avant d'arriver à l'eau, il y a énormément de tourbe,
on croit que c'est du terrain, mais finalement ce n'est pas du terrain, c'est
du marécage, donc on marche là-dessus : on s'enfonce. Donc
si on veut se promener, on ne peut pas
? Ah non non ! "
" À l'époque où moi j'ai connu le marais, quand mon
mari allait chasser les canards sauvages, bien sûr on n'y allait jamais
seul. Car on risquait de s'enfoncer, c'est comme des sables mouvants, c'est
exactement pareil, à part que là c'est de la boue, au lieu
que ça soit des sables, c'est pareil. Ces terrains là sont
sur pilotis si vous voulez, ils sont sur de l'eau, sur des étangs
d'eau. "
" On ne peut pas y aller comme ça tout seul, c'est privé. Il
faut y aller avec le guide. [
] Il faut aussi être sportif. Enfin
sportifs ! [
] Il y a beaucoup de marche, c'est assez dur. "
" Je ne suis pas allée faire le sentier
Parce qu'il y a des
vipères ! Alors, j'y vais pas ! Oui, oui, faut y aller avec des bottes,
et puis on ne peut pas passer n'importe où, il y a les sables mouvants,
donc faut éviter
"
" L'accès est très dangereux, c'est à dire qu'il faut
connaître quelqu'un qui puisse connaître le chemin pour aborder
la Grand-Mare. A pied comme ça on ne peut pas en approcher, de toute
façon on est incapables de trouver le chemin, il y a des roseaux partout,
c'est de la tourbe, on s'enfonce. [
] Il faut connaître les chemins
spéciaux pour arriver au bord, ça tout le monde ne les
connaît pas. " .
" Moi j'ai des gens qui sont venus l'année dernière me louer
deux chambres, ils ont dit : "On va y pénétrer dans le marais",
ils n'ont pas pu ! Ils voulaient
ils ont dit : "On aurait sauté
le canal !" ; j'ai dit : "Oui ! et de l'autre côté vous auriez
vu, si vous vous étiez retrouvés dans la vase, vous auriez
vu si vous en auriez mené large" ; et puis même, là ils
étaient deux ou trois, cela va, ils peuvent s'en sortir, mais je vous
garantis que pour sortir quelqu'un de là-dedans, c'est pas évident
! Ah non, c'est vraiment dangereux ! "
[R]