D17bis:
Réactions au Dossier de l'environnement n°17 :
Sciences de la société et de l'environnement à l'INRA


Deux grands absents du débat : la ville et les usages non agricoles du territoire rural
Commentaires de  Pierre Donadieu
vers-ensp-nts@calva.net



La lecture des textes du Dossier n° 17 m’amène à deux questions : ce Dossier traduit-il l’état de l’analyse des chercheurs concernés sur les orientations de la politique de l’INRA ou s’agit-il de la première étape d’une réflexion interne qui n’est ici qu’à l’état d’ébauche ?

En effet, chaque champ disciplinaire - les sciences sociales, l’agronomie, l’économie, le droit, etc. - expose, par la voix de son ou de ses porte-paroles, l’évolution de la recherche française face à la problématique nationale de l’environnement et à celle des autres pays. L’impression qui est donnée est que chaque discipline a été bousculée non par des questions posées d’abord par les scientifiques mais par des opinions issues de la société : les consommateurs de produits agroalimentaires, les usagers de l’espace rural, les habitants ou plus simplement le simple citoyen. Il leur a donc fallu faire face à ces propos et comportements critiques en les traduisant en langages de recherches appelés aujourd’hui problématique environnementale.

De nombreux sociologues français - pour lesquels la nature ne pouvait être qu’un produit  à la fois symbolique et matériel de l’activité humaine - ont souvent passé beaucoup de temps à résister à “la biologisation des objets sociaux”, à expliquer que la nature voulue par les écologistes était un mythe et qu’un long détour explicatif et prospectif par la philosophie s’imposait ; aussi ont-ils consacré peu de temps à réfléchir à une éthique de l’environnement pour laquelle plaide aujourd’hui R. Larrère et ont sous-estimé, en la prenant pour une mode, “la rhétorique écologique qui a envahi la sphère des loisirs et du tourisme”. (1)

De leur côté les agronomes montrent comment les critères de jugement des systèmes de culture ont été élargis de l’aptitude à produire, aux effets de la production sur la biosphère ; comment, de l’échelle de la parcelle apte à faire comprendre l’élaboration du rendement, ils sont passés à celle du bassin versant pertinent pour rendre compte de la pollution des eaux ; comment enfin l’agriculture biologique longtemps proscrite est aujourd’hui objet d’étude pour les chercheurs qui la comparent avec l’agriculture dite intégrée. À juste titre, ils indiquent que la progression d’une agriculture tenant compte d’objectifs environnementaux reste considérablement handicapée par le système des primes qui favorisent les systèmes plus productifs et plus polluants.

Ce sont toutefois les juristes qui indiquent le mieux comment la société, et donc le politicien et le législateur, ouvrent des voies nouvelles ; comment le droit de l’environnement, influencé par le droit communautaire, s’impose progressivement au droit rural français et fait passer l’idée que l’agriculteur, s’il devient explicitement gestionnaire de l’environnement, rend un service public qui mérite rémunération. Au cours de cette évolution, le principe de propriété qui fonde le droit français se trouve bousculé, comme l’identité professionnelle de l’agriculteur. Autrement dit, ce sont les services collectifs environnementaux et paysagers au profit des usagers de l’espace rural qui font aujourd’hui l’objet d’un projet des législateurs comme par exemple dans les CTE (Contrats territoriaux d'exploitation).

Cette tendance apparaît peu modifiable car elle dépend de l’urbanisation des sociétés européennes et suppose que les activités agricole et forestière ne produisent pas seulement des biens agroalimentaires et forestiers, mais aussi des services environnementaux et paysagers. Or cette dimension capitale du débat social est peu développée dans l’ensemble des textes comme le remarque Dick Morris à propos de l’agronomie.

On aurait pu croire que les économistes de l’environnement allaient remarquer cet aspect de la problématique et l’aborder théoriquement ; mais, en fonction de leur savoir-faire, ils se sont eux aussi adaptés, d’une part, à la faible présence de marchés de biens et services environnementaux en développant les méthodologies d’évaluation des actifs environnementaux, et, d’autre part, en répondant, comme les sociologues et les agronomes, à la demande d’orientation des politiques publiques et en développant “l’analyse de la problématique de la décision en univers aléatoire”.

Tout semble s’être passé comme si chaque discipline n’avait pas accepté de se risquer hors de son camp de base pour innover et gagner en réalisme dans ses explications des interactions société-environnement (A. Mollard, D17, p.47) et que l’agronome du futur n’avait pas vraiment envisagé de devenir plutôt un animateur du changement, qui aide à identifier des problèmes et à rechercher des solutions avec un grand nombre de partenaires, au bénéfice, non seulement des exploitants agricoles et de l’industrie agro-alimentaire, mais aussi de la société (D. Morris, D17, p.70).

En ne posant pas explicitement les questions que suscite la demande sociale de paysage et de nature concernant les territoires ruraux, les différents auteurs des contributions - à l’exception des juristes - laissent supposer plusieurs explications, les quatre points ci-après :



[R] 1. Ce thème ne fait pas partie de la politique de recherche de l’INRA

Or la direction scientifique “Environnement, Forêt, Agriculture” a pour mission non seulement les questions d’environnement, mais aussi celles de gestion du territoire ; il parait donc difficile d’éluder les questions posées par l’évolution du rapport social contemporain à l’espace et à la nature, d’autant plus que l’INRA tire sa mission des problèmes concrets et pratiques qui se posent à la société (D17, Jolivet et Legrand, p.6).



[R] 2. Ce thème doit se limiter à l’INRA à la mise au point de démarches de gestion agro-environnementales à mettre en oeuvre par les exploitations agricole et forestière.

Il est en effet possible théoriquement de limiter le projet de gestion des territoires ruraux aux savoirs et aux savoir-faire des sciences de la terre, de la vie et de l’économie comme aux technologies correspondantes ; mais c’est justement cette limitation qui est en cause depuis trente ans quand les sociétés habitantes et “nomades” remettent en cause la qualité des espaces où elles évoluent.

Continuer à gérer les campagnes françaises comme si elles étaient seulement le support nourricier des productions agricoles et forestières, même en tenant compte de normes visant à ménager l’environnement physique et biologique, revient à ignorer délibérément qu’elles sont pour l’essentiel devenues soit des patrimoines naturels et culturels, soit des cadres de vie à la recherche des aménités qui leur manquent, et pas simplement en raison de projets de développement touristique, mais aussi d’habitat. L’INRA-SAD a largement anticipé et abordé ces thèmes, mais sans prendre en compte la problématique urbaine de l’espace rural.


[R] 3. Posée en terme de paysage, cette problématique mal théorisée serait confuse et trop transversale aux disciplines scientifiques pour être réduite à l’une d’entre elles ; elle serait donc floue, inutilisable, non ou peu scientifique et surtout désuète comme le suggère Kalaora (1988) en indiquant que « le modèle du paysage comme projet esthétique et reposant sur une conception optimiste rousseauiste du rapport de l’homme à la nature - la quête du bonheur et du repos de l’âme par la contemplation - ne répond plus à l’inquiétude sourde liée à la destruction physique et chimique de la biosphère et à l’extension et à la mondialisation de l’emprise urbaine » (Kalaora, op cit., page 161).

S’il est vrai qu’il n’y a pas d’accord sur les critères de qualification des paysages contemporains, il est impossible, en revanche, dans notre culture occidentale, d’évacuer ce mode d’expression du rapport des hommes avec leur milieu de vie. De ce point de vue, il est difficile en effet de ne pas tenir compte des publications récentes des chercheurs français, géographes comme A. Berque et Y. Luginbuhl, sociologues comme M. Conan, B. Hervieu et J. Viard, philosophes comme A. Roger et A. Cauquelin ou paysagistes comme B. Lassus.



[R] 4. Les chercheurs homologues des autres pays ne traduisent pas ce thème en objets de recherche.

Cela est vrai pour plusieurs raisons. Dans tous les pays où une recherche agronomique active existe, les politiques adoptées les placent en situation de concurrence internationale et les obligent à la concentration des moyens sur des secteurs économiquement ou politiquement sensibles. Au mieux elles accordent des priorités à des solutions agronomiques - plus rarement écologiques - à des questions d’environnement et renvoient les autres questions (urbanisme, paysage, développement local) à d’autres institutions de recherche voisines ou éloignées.

Aussi ces questions sont elles traitées, mais dans des revues spécialisées non consultées par les chercheurs du domaine agronomie et environnement. Signalons que dans le Ve Programme cadre de recherche et de développement européen (PCRDT 1998-2002), les thèmes 1 (Qualité de la vie et gestion des ressources du vivant, notamment la gestion durable de l’agriculture, de la pêche et de la sylviculture) et 2 (Énergie, environnement et développement durable, notamment le sous-thème, la ville de demain et le patrimoine culturel) illustrent parfaitement la persistance de clivages opposant les domaines de la ville et ceux de la campagne agricole.



[R] En résumé, la gestion du territoire rural fait bien partie de la politique de l’INRA ; cette institution ne peut en revanche
ignorer que les espaces ruraux sont pour l’essentiel sous influence urbaine et que leur planification est surtout pensée en France en terme d’urbanisme, de nature, de loisirs, de tourisme, de patrimoine et de paysage et secondairement d’agriculture et de forêt. Aussi serait-il préférable de penser l’agriculture et la forêt non plus seulement comme des productrices de biens de base (alimentation, bois, énergie, etc.), mais aussi comme des productrices de "produits-service" (2) capables de répondre à diverses demandes sociales : d’innocuité alimentaire, de certification d’origine, de présence continue sur les marchés ou de qualité de l’environnement et des paysages propices aux pratiques de loisirs et d’habitat.

C’est pourquoi les chercheurs concernés - de l’INRA autant que du CEMAGREF (Centre national du machinisme agricole, du génie rural, des eaux et des forêts) ou du CNRS - devraient participer, plus clairement qu’aujourd’hui, à la compréhension des processus en cause (par la modélisation notamment) et à la mise au point de projets territoriaux élargis à l’ensemble des acteurs ruraux et urbains impliqués. Cette orientation renvoie aux travaux de ceux qui s’intéressent au développement local, ce qui est montré dans les exemples de Bryant, Gorgeu, Poulle, Prodhomme, et à la construction paysagiste et agricole des territoires ruraux et périurbains, ce qui est montré dans les exemples de Fleury, Donadieu, Langlet, et Moustier.

Elle annonce la construction de nouveaux paradigmes destinés à penser spatialement et socialement le métissage de l’urbanité et de la ruralité et à remplacer localement l’ancienne distinction de la ville et de la campagne agricole ; les notions d’agriculture et de campagne urbaine ou bien d’urbanité rurale, par exemple, permettent de décrire les processus à l’interface de l’urbain et du rural dans les pays développés comme dans les pays en voie de développement.


Pierre Donadieu
ENSP, 6bis, rue Hardy, 78009 Versailles cedex

(1) Kalaora B, Au delà de la nature, l’environnement. Paris, L’harmattan, 1988, p. 169 [VU]
(2) J. Nefussi, le Monde du 27.02. 1999 [VU]

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