Les Dossiers de l'environnement n°16

Le paysage peut-il être extensif ?
ou le double jeu des espaces de nature

Intensifier : du jardin au champ, un paysage désirable
Extensifier : du champ à la nature, un nouveau paysage désirable
Doubles jeux
Inventer de nouvelles natures


Comme les deux visages de Janus, l'agriculture dite extensive se montre sous deux aspects différents qui ne peuvent être perçus simultanément. D'une part, elle est interprétable avec le concept agronomique de système de production et, à ce titre, peut être comprise comme une économie agricole dont la finalité est de fonder la rentabilité de l'entreprise sur une combinaison différente des facteurs de production. Par rapport à l'agriculture dite intensive, l'agriculteur cherchera par exemple un produit moins coûteux par hectare, en diminuant la quantité de travail et d'intrants, mais en augmentant la surface exploitée. D'autre part, le paysage issu de ce processus de production d'espaces agricoles admet des significations multiples en fonction des regards qui se portent sur lui. Il est certes interprétable à partir des modèles agronomiques qui l'ont inspiré, mais, pour les publics qui ne sont pas porteurs de cultures agricoles et agronomiques - et ils sont largement majoritaires en Europe -, il est amené à signifier des qualités de nature (1)de plus en plus recherchées dans les pratiques de loisirs et même d'habitat, non seulement des Européens urbanisés, mais de toutes les sociétés qui accèdent dans le monde à la culture urbaine.
Le spectacle d'une agriculture à faible rendement, éventuellement peu consommatrice de travail et d'intrants, a-t-il des points communs avec celui de l'agriculture traditionnelle ? Doit-il et peut-il lui ressembler ? L'un des enjeux de l'agriculture extensive n'est-il pas à la fois d'inventer de nouveaux paysages en référence à des désirs nouveaux de nature et de construire une nouvelle économie agricole ? La dualité du jeu, à la fois nourrir et séduire, est-elle avouable ou doit-elle être cachée ?

[R] Intensifier : du jardin au champ, un paysage désirable

Jusqu'aux découvertes et publications de Bernard Palissy et d'Olivier de Serres (2), l'agriculture fut en général extensive, même si le mot extensif, inventé au milieu du XIXe siècle, n'existait pas pour la qualifier ainsi. Soit sous forme de cueillette et de chasse en forêt, soit sous forme de culture itinérante et temporaire, le nomadisme agricole (puis l'assolement avec jachères) apparut toujours et se maintint tant que l'agriculteur ne parvenait pas à reconstituer la richesse du milieu et la fertilité du sol en un temps court. Jugée à l'aune des valeurs qui inspirèrent la révolution agricole moderne, cette économie " d'élevage médiocre, de cheptel chétif, de chétives fumures et de rendements misérables "(3) ne permettait pas d'alimenter la population française, secouée périodiquement par des famines dramatiques. Rares étaient les terres qui bénéficiaient d'alluvions d'inondation comme celles du Nil en Égypte, précaires restaient les fumures organiques que pouvaient apporter les goémons et varechs, ainsi que le parcage de moutons ou le fumier des étables. Dans une économie de subsistance, la survie des troupeaux, pendant la morte saison, était assurée par les réserves fourragères des prairies naturelles et des feuillées des arbres, des touyas béarnaises aux landes bretonnes. Partout, l'idée restait - et restera longtemps ancrée - dans les esprits que le repos de la terre, acquis dans les jachères et les friches, était indispensable à la culture.
C'est dans le jardin et sur les parcelles de son domaine du Pradel, en Ardèche, que l'auteur du Théâtre d'agriculture ou mesnage des champs entrevit les possibilités exceptionnelles de la culture intensive grâce aux labours profonds, à la fumure organique, aux cultures fourragères et à la sélection végétale et animale. C'est son jardin qui devint le laboratoire de ce projet destiné à nourrir le royaume affamé d'Henri IV, c'est " le jardin qui surpasse tout autre partie de terre labourable, même en cette particulière propriété qu'il donne chaque année et à tout heure, alors, qu'en tout autre endroit, le fonds ne rapporte qu'une fois dans l'année, ou s'il donne deux fois, c'est si rarement que cela ne doit pas être mis en ligne de compte ".
Mais ces terres ainsi enrichies, devenues fécondes et nourricières, ne représentent pas seulement un modèle technique à imiter, mais aussi un paysage délicieux à contempler : " De quel plus agréable ornement peut être décorée une maison ! La vertu continuelle de son herbe, la tapisserie de ses fleurs en saison repaissent et yeux et entendements et son facile accès donne toujours de délectables promenoirs ". A une époque où se constitue, sur les toiles de Pieter Bruegel l'Ancien, la représentation de la belle et sereine campagne réaliste (4), où l'influence religieuse sur les artistes desserre son étreinte, Olivier de Serres, en pleine guerre de religion, dessine le modèle de la campagne admirable et désirable.
Le Théâtre d'Agriculture sera réimprimé dix-neuf fois jusqu'en 1675 par onze éditeurs différents, mais sombrera dans l'indifférence sous les règnes de Louis XIV et de Louis XV. Il faudra attendre l'essai de l'écossais Patullo sur l'amélioration des terres en 1758, le Botanica rustica du Suisse Von Haller en 1771, les travaux de l'abbé Rozier et la réédition du Théâtre par le ministre François de Neufchateau en 1804, pour que l'œuvre d'O. de Serres soit reconnue (5). A l'aune de ce modèle que connaissaient les Anglais, A. Young jugea sévèrement la France agricole au moment de la Révolution française, avant que ne se mette en place, pendant deux siècles, le processus scientifique et technique d'intensification de l'agriculture française.
Jusqu'à la réforme de la Politique agricole commune en 1992, ce double modèle, à la fois technique, esthétique et symbolique, inspirera les comportements des agriculteurs comme des décideurs politiques, en particulier à partir des années 1960. Non sans conflits, d'abord en raison de la résistance des pratiques paysannes traditionnelles, puis récemment du fait des conséquences environnementales de l'agriculture industrielle.

[R] Extensifier : du champ à la nature, un nouveau paysage désirable

A partir de la fin des années 1980 en France - plus tôt dans les pays du Nord de l'Europe -, l'idée alternative d'agriculture extensive devint de plus en plus recevable par le grand public et les responsables politiques, sous l'action en particulier des lobbies écologistes et naturalistes. Mais le concept n'était pas nouveau pour les agronomes qui, depuis un siècle, en France et ailleurs, travaillaient au développement rural et agricole en diffusant des techniques modernes d'élevage extensif, par exemple, celles du Range management aux États-Unis ou en Australie et qui réhabilitaient - en cherchant le plus souvent à les intensifier - les pratiques de pastoralisme traditionnel dans les régions dites difficiles : en montagne, dans les zones arides et humides.
En France, on vit, à cette période, se distinguer, chez les agronomes spécialistes des questions d'élevage, deux sensibilités : d'une part, celle des fourragistes, experts dans l'art de cultiver l'herbe et à ce titre, depuis Serres, héritiers des physiocrates et de leurs successeurs et, d'autre part, les pastoralistes, groupe professionnel tourné vers les pays en voie de développement et porteur de modèles scientifiques et techniques fondés en général sur le respect des particularités des milieux culturels, écologiques et sociaux qu'ils étaient amenés à vouloir transformer. C'est au début des années 80 qu'apparut aussi l'idée quasi hérétique de pratiquer l'élevage non pour produire du lait ou de la viande, mais pour engendrer des paysages néo-pastoraux accueillant une abondante faune et flore menacée par ailleurs de disparition inéluctable. L'expérience des bœufs d'Écosse et des chevaux Camargue du marais Vernier commençait (6). La route était tracée pour ce long retournement des consciences qui mit à jour de nouvelles questions sociales et politiques qui s'ajoutaient à celles des pollutions agricoles déjà connues depuis la fin des années 1960. De moins en moins d'agriculteurs et de plus en plus d'espaces disponibles pour la forêt ou l'urbanisation : l'alternative était-elle, pour ces espaces abandonnés par l'agriculture, entre l'arbre forestier et le milieu urbain ?
Depuis dix ans de nombreuses études (7) ont analysé l'évolution des modes d'utilisation du sol en France et tenté de prévoir les transformations du territoire. Les grandes tendances sont connues : diminution lente de l'espace cultivé et accroissement des espaces boisés et urbanisés. Selon les régions, le bilan de ces processus varie : extension des paysages forestiers dans le Limousin, des paysages céréaliers sur les plateaux bourguignons ou des vignobles du Chablis ; régression ou maintien des espaces horticoles dans les périphéries urbaines ; persistance des prairies dans les zones humides soumises aux aides des OGAF-environnement ; extension des espaces pavillonnaires dans les zones périurbaines, etc.
Au-delà des modes de réorganisation permanente du territoire, infléchie et encadrée par les politiques publiques, une question fondamentale mérite d'être analysée, car les réponses données seront un moteur puissant des politiques d'aménagement du territoire : des paysages, ni forestiers, ni agro-industriels ou urbains, sont-ils des projets de société plausibles ? J'entends par là : un cadre d'habitat ou de loisirs peut-il être durablement une lande à châtaigniers des Cévennes, un alpage du Queyras, une garrigue de l'Hérault, un maquis de Corse ou un marécage de roseaux ?. On sait déjà que ces milieux habités et utilisés existent, mais que le rapport social à ces espaces est fragile, inconstant et controversé, car l'entretien d'un paysage a un coût que les collectivités hésitent à assumer. Le risque d'incendies dans le Midi oblige à la construction et à l'entretien de pare-feux, et l'envasement des canaux de marais, au curage. Malgré ces difficultés, il apparaît de plus en plus que des paysages entre arbres, buissons, eaux et herbes - et peut-être cultures - sont désirables par la société comme alternatives aux espaces agro-industriels et forestiers. L'analyse des regards croisés sur des photographies aériennes d'espaces agricoles publiées en 1996 par l'INRA et la SEITA (8) est à ce titre très instructive.
" Tache rouge-orange sur fond vert avec lignes électriques ". Les coquelicots indiscrets intriguent. " Irrationalité… raté… " ou " épandage aléatoire d'herbicides " ou bien encore " culture clandestine de pavot " ! Ce qui échappe à la main industrieuse de l'homme comble son regard, écrit le photographe F. Rétif. Délicieusement provocatrice, l'image - le tableau devrais-je dire - porte sans ambages le message de l'artiste, porte-parole de la société anxieuse. Le retour possible du coquelicot rassure le passant et désespère l'agriculteur qui depuis trente ans met un point d'honneur à gommer ces taches soulignant ses négligences. Le coquelicot est en fait toujours là, attendant des jours meilleurs : sous les lignes électriques, la plage des coquelicots… avant-garde de nouvelles vagues de retour de la nature répudiée. Demain le bleuet ou la nielle qui attendent dans les jardins d'agrément d'en finir avec l'exil.
" Cratère d'un volcan d'Auvergne en voie de forestation naturelle ". Les commentateurs hésitent. Quels projets énoncer pour ce paysage sans surveillance ? Retenir l'arbre envahisseur grâce à l'animal pâturant ? Mais pourquoi et, plus exactement, pour qui ? Pour quel marché cet élevage extensif ou pour quel public ce spectacle pastoral de pré-bois bucolique ? Qui doit ici énoncer un projet ? N'est-il pas moins coûteux de ne rien faire délibérément et de laisser l'arbre composer avec les difficultés écologiques de ce milieu extrême ? Ce qui a séduit le photographe, c'est ce prodigieux mamelon que le regard peut caresser. Le paysage peut être érotique !
Les paysages d'agriculture extensive - ici sans désherbant ou là sans boisement conquérant - sont devenus désirables parce que certains spectacles de l'agriculture intensive, par exemple les cultures céréalières ou fourragères, les élevage hors-sol, laissent le public indifférent ou l'irritent profondément pour des raisons souvent légitimes de sécurité et de santé publiques. Mais ce n'est pas tout ; le constat de l'extension des forêts s'accompagne du retour de frayeurs irrépressibles et ancestrales : la forêt, c'est l'espace autre, étranger et sauvage, insondable et mystérieux, troublant et repoussant, mais en même temps nécessaire si la société occidentale veut éviter que son espace de vie sociale et imaginaire ne devienne désespérément isotrope (9).
La photographie aérienne d'un troupeau près d'un ensilage ne fait pas paysage pour les agronomes ; elle montre une prairie plutôt pelée et surpiétinée et suggère une pollution déplorable du sol. Cette image d'un élevage intensif, probablement très honnête, ne correspond pas à un symbole de progrès et les agronomes méfiants la récusent avec précaution. Seul le photographe narquois s'attarde avec complaisance sur la poésie des vieux pneus beaucoup plus naturels qu'il n'y paraît.
Ce que disent les photographies et leurs commentateurs est à la fois une incertitude et une demande. Incertitude sur le rapport à établir entre les logiques économiques des agriculteurs et la demande de services publics directement liés à l'attente floue de paysages. Cette demande est-elle sérieuse et est-elle solvable ? Faut-il traiter cette question en associant les logiques scientifiques et artistiques ? Nous savons aujourd'hui que la capacité d'une société à inventer de nouvelles représentations du paysage - par la photographie, le cinéma et la littérature - est en partie indépendante de celle - juridique et économique surtout - qui permet de les produire. Seuls les espaces aux paysages protégés par la loi sont produits surtout en fonction des réalités et des représentations que l'on souhaite conserver.

[R] Doubles jeux

Avril 1963. Julien Gracq voyage dans le Sud du Massif central : l'Aubrac, le Cezallier, les planèzes, les Causses. " Tout ce qui subsiste d'intégralement exotique dans le paysage français me semble toujours cantonné là : c'est un morceau de continent chauve et brusquement exondé qui ferait surface au-dessus de sempiternelles campagnes bocagères qui sont la banalité de notre territoire " (10) Aux confins de l'Aveyron, du Cantal et de la Lozère, l'œil du voyageur ne retient des plateaux basaltiques aux allures de steppes dénudées que les ambiances estivales : " l'air luxueux de parc arrosé, la journée qui s'engrange dans les rais du miel et la chaleur de l'ambre " là où le naturaliste, guidé par son bréviaire, cherche dans les prairies où convergent une multitude de petits ruisseaux le Saxifrage étoilé, l'Épilobe à feuille d'alsine et la Pédiculaire des marais. Dans ces étendues immenses, désertes et sans arbres, aux allures de prairies du Far-West, les vaches aux robes sombres, qui ressemblent au loin à des bisons, évoquent des temps d'avant les conquêtes humaines. L'impression de traverser un paysage sauvage et fascinant ne quitte le touriste qu'au retour dans les campagnes agricoles rassurantes. Deux visages donc pour l'Aubrac, celui d'un pays de pâturage extensif pendant l'été et celui offert aux voyageurs en quête de dépaysement, à ceux du moins qui ont les yeux de Gracq ou des botanistes pour regarder le paysage.
De l'autre coté de la Méditerranée, le monde des pasteurs nomades ou transhumants habite les hauts plateaux et les montagnes arides d'Afrique du Nord, torrides en été et glacés en hiver. Même si ces sociétés se modernisent aujourd'hui - elles n'ignorent ni la télévision, ni la voiture - et que les techniques agricoles d'intensification par l'irrigation font partie de leur culture traditionnelle, l'essentiel des espaces pâturés et cultivés reste, en l'absence d'eau, peu productif par rapport aux régions mieux arrosées. Les paysages qu'en ont rapportés les voyageurs depuis un siècle sont profondément marqués par l'imaginaire orientaliste des Européens. Au début de la colonisation de l'Algérie, l'universitaire Emile Masqueray enviait les modes de vie nomade immergée dans les couleurs vibrantes du pays des chotts " au linceul tout blanc comme un champ de neige immaculée… à l'imperceptible buée d'or du soleil… à la couleur violette des plaines et des montagnes qui à mesure que le soleil défaille blêmissent de la pâleur des agonies " (11). Même fascination teintée cette fois d'horreur pour Guy de Maupassant qui traverse la mer d'alfa au sud d'Oran : " le sirocco devient intolérable, nous jetant à la face l'air enflammé du désert. A l'horizon, une forme vague apparaît. On dirait un lac […] Sur un talus, voici des pierres brûlées et des ossements d'hommes : les restes d'un Espagnol. Puis d'autres chameaux morts, toujours dépecés par les vautours "(12).
La fascination qu'exercent les paysages du Maghreb sur l'imaginaire occidental n'a pas cessé. Sans arbres, parfois sans herbes, minéraux, grandioses et terrifiants, les paysages de steppes mettent à portée de regards et de semelles le danger et la mort. Dans le guide touristique réalisée en 1977 par Jacques Berque et Julien Couleau, le regard du voyageur est ramené vers les fonctionnalités de " l'oasis, sérénité et sécurité au milieu de l'inquiétude qu'est forcement toute immensité déserte " et vers l'enchantement de l'architecture des casbahs. " Moins hostile qu'elle ne paraît à première vue ", la steppe " admirable a priori par le merveilleux de ses lointains ", exhibe aussi, à portée des doigts, les énigmes de ses galets sculptés par le vent. Les traversées des amateurs de trekking dans le Haut Atlas sont aujourd'hui étrangères à celles proposées par les romans maghrébins de langue française de Driss Chraibi à Kateb Yacine, à la recherche désespérée de la reconquête de lieux identitaires sur leur propre territoire.
Le désert des Migrations (13) de Tahar Djaout n'est pas celui des Méharées (14) de Théodore Monod : à la douleur pathétique du premier répond " la souffrance délectable de l'autre ". A partir des ces exemples, effleurés trop vite, on peut se demander si ces lieux extrêmes où paissent les troupeaux, ne réunissent pas les conditions d'accès au sentiment du paysage sublime, " climax " de la jouissance contemplative pour des motifs à la fois éthiques et esthétiques et qui fut fort en vogue au XVIIIe et au XIXe siècles. Assistons-nous aujourd'hui à un retour du transport " sublime ", sorte d'orgasme cathartique éprouvé là où le trajet entre la vie et la mort semble le plus court, là où convergent les amateurs d'aventures et d'émotions extrêmes ? Un lieu se prête bien à l'analyse sur ce thème : le marécage où reviennent des troupeaux inattendus.
Aujourd'hui les marais et marécages sont l'objet de controverses en France et plus généralement dans le monde sous l'appellation de zones humides (wetlands) (15). Ils attirent les uns qui veulent les conserver et angoissent les autres qui souhaitent leur disparition. Au XIXe siècle, les lieux de l'eau stagnante et croupissante engloutissent tous les espoirs d'abondance et de fertilité. La société y dégénère selon les observations du préfet Dupin dans le Marais poitevin car, écrit le docteur Montfalcon, la nature marécageuse engendre des milieux vénéneux et donc dangereux : l'ellébore y est fétide, la renoncule scélérate et l'arum repoussant. La vision renouvelée des marais de Guy de Maupassant dans le Horla rend cependant accessible une nouvelle dimension de l'univers des eaux croupissantes. " N'est ce pas dans l'eau stagnante et fangeuse, dans la lourde humidité des terres mouillées sous la chaleur du soleil, que remua, que vibra, que s'ouvrit au jour le premier germe de la vie ". Quand il fut admis que " tout ce qui tue ne pue pas et tout ce qui pue ne tue pas " (A. Corbin), le marais redevint désirable, comme un jardin. Il fut réinvesti par les scientifiques naturalistes et devint avec l'expérience emblématique du marais Vernier, une forme alternative de gestion des espaces abandonnés par l'agriculture intensive " qui s'y brisa parfois les dents ". Dans " l'étang de l'or ", G. Baissette ressent dans les roselières du Languedoc les vertiges de la peur, mais R. Rousseau incite les touristes du Marais poitevin en 1983 à s'abandonner à la " douceur mystique d'une promenade en barque " dans la Venise verte. Exclus de la géographie et de la temporalité ordinaires, les marais sont devenus le lieu d'une sauvagerie idéale où rode la mort, quelque peu édénique toutefois, car adoucie de toutes les garanties de confort et de modernité (16).

[R] Inventer de nouvelles natures

L'analyse précédente concerne trois types de territoires, soumis aujourd'hui à des modes de mise en valeur agricole relativement extensifs dominés par l'élevage, mais localement combinables avec des systèmes très intensifs en cultures irriguées ou non. L'Aubrac, dans un contexte de déprise agricole, diffère des steppes maghrébines soumises en général à une forte pression démographique. Les marais français, de moins en moins mis en valeur par l'élevage, la tourbe ou le sel, sont localement ou généralement l'objet de pression de valorisation économique ou culturelle par la riziculture, la conchyliculture, l'aquaculture, la chasse, la pêche, le peuplier et la conservation du patrimoine naturel. L'alternative d'une mise en valeur extensive, consommatrice d'espaces et économe en travail et en intrants, est loin de représenter aujourd'hui une solution acceptée par les acteurs économiques ; ces derniers sont confrontés en général aux limites exiguës des propriétés foncières et aux impératifs de la rentabilité des entreprises, d'autant plus que les outils techniques de l'intensification existent et sont disponibles sur le marché. L'objectif politique de l'extensification agricole serait-il donc une utopie ?
Dans son petit manifeste " Agriculture, un tournant nécessaire ", le groupe de Bruges, qui prolonge le groupe français de Seillac mené par Edgard Pisani, ne fait pas une très large place à l'agriculture extensive. Certes il attribue aux systèmes de production extensifs la qualité d'être plus respectueux de l'environnement que les systèmes intensifs concentrés dans l'espace ; il admet aussi que l'agriculture à bas niveau d'intrants " ouvre des pistes de progrès […] car elle est, non seulement plus respectueuse de l'environnement, mais également en phase avec les demandes des consommateurs "(17) . Mais c'est à une agriculture de services qu'il accorde une attention notable : " les producteurs de biens matériels et immatériels pourront devenir en même temps producteurs de services et d'immatériel. Des paysages harmonieux, de l'eau de qualité, une nature vivante et diversifiée… ". Mais plus encore, il insiste sur " ces demandes (sociales) qui expriment la recherche de loisirs et aussi le besoin de compréhension de ce qui relie l'homme à la nature ". L'enjeu du devenir des campagnes françaises s'exprime bien autant en termes de sécurité et de saveur des produits agricoles qu'avec les mots " d'identité, de lien social et de proximité avec les terroirs et avec la nature ". Créer la nature implique de " conjuguer sur un même espace une logique écologique, une rationalité économique, une préoccupation sociale et un dialogue avec les agriculteurs ". En ce qui nous concerne ici, il s'agit bien en effet, entre forêt, agriculture intensive et ville, de créer, ou de recréer, de nouveaux territoires et leurs paysages, projet qui ne se passera pas, le plus souvent, d'une lourde injection de savoirs scientifiques et techniques encore inconnus sans doute pour partie, ce qui en fait une véritable utopie au sens d'une vision anticipatrice rationnellement construite.
Pour continuer à produire la nature sauvage de Camargue, Bernard Picon affirme que l'interventionnisme en matière hydraulique et biologique devra s'intensifier 18. Il en sera probablement de même partout où la maîtrise des niveaux et des qualités d'eau sera essentielle à la mise en œuvre de projets de mise en valeur, du plus économe au plus consommateur d'intrants, de l'élevage extensif au maraîchage ou à l'aquaculture. Si les paysages à mettre en œuvre font l'objet de projets concertés entre acteurs économiques privés et publics, ce qui est souhaitable, il conviendra de dissocier les actes de production de l'espace qui visent à maintenir un paysage voulu et les relations sensibles à cet espace, notamment visuelles, qui n'épuiseront jamais les représentations sociales et culturelles que cet espace peut susciter. Aussi, pour achever cette analyse, est-il tentant de se demander si les idées de nature et de paysage que semblent porter les territoires d'agriculture extensive sont suffisamment fiables pour être intégrées à un projet de mise en valeur agricole.
Le désir de nature au XXIe siècle sera sans doute directement inspiré de l'art d'habiter l'écoumène au sens donné par Augustin Berque (1996). Respecter le lien identitaire à la Terre, et donc se respecter soi-même, s'accompagnera d'une réinvention permanente de l'idée de nature. Les idées de paysage sauvage, exotique, pittoresque, historique, sublime, champêtre, érotique ou pastoral permettent de qualifier notre désir de relation sensible à la nature plus ou moins travaillée, autant que de motiver notre intention de travail sur elle. Elles se renouvellent sans cesse selon les cultures des sociétés concernées, mais ne suffisent pas pour traduire en actes les projets d'aménagement de l'espace. Le rôle des paysagistes comme médiateurs sociaux est à inventer si l'on veut trouver les formes inédites de ces nouveaux paysages ruraux. S'il s'agit de replanter des vergers à la place des garrigues, de conserver des prairies dans les marais, d'accueillir des spatules dans les lagunes littorales, de maintenir des troupeaux et leurs bergers sur les alpages, de favoriser le retour des écrevisses dans les ruisseaux, des nielles dans les campagnes et des aigles au dessus des montagnes, ces projets exigent des architectes autant que des ingénieurs, des artistes autant que des économistes et des biologistes. Si l'on veut éviter de reproduire inconsciemment les modèles d'hier, inadaptés aux projets de demain.
Il faut donc garder à la notion d'agriculture extensive sa signification technique : celle de qualifier un système de production agricole, sylvicole, piscicole ou cynégétique relativement à un autre. Un paysage agricole ne peut être extensif que si l'on confond l'outil de production, son produit et le projet qui lui donne sens. Plus pertinent et efficace pour la prise en compte des relations à construire entre la société et son espace de vie sera de distinguer le projet de paysage, ses acteurs et partenaires, les outils techniques de mise en œuvre et de gestion ainsi que les usages et fonctions évolutives qui le transformeront ou le stabiliseront. Comme le dieu romain Janus, divinité du passage, notre relation à l'espace et à la nature a deux faces : un sens littéral et prosaïque et un sens symbolique et poétique. L'un n'importe pas plus que l'autre ; c'est la relation, le passage entre les deux termes, qui construit l'idée inépuisable de nature et devra inspirer les nouvelles agricultures extensives. Leur double jeu, leur indispensable dualité est constitutive de leur succès social et économique.
[R]


Notes
(1) Le terme nature est ici définie au sens de A. Berque (1996, Etre humains sur terre. Paris, Gallimard, p. 68): ce qui s'oppose à l'artifice, c'est à dire la nature au sens écobiologique (la flore, la faune, l'eau des étangs et des océans, etc.), mais aussi la nature au sens de "ce qui est authentiquement propre à un être" c'est à dire ce qui constitue son identité. Ces deux sens sont rhétoriquement liés. Le flamant rose est un élément de nature que je reconnais, à la fois comme objet biologique: un oiseau, et comme signifiant emblématique de l'identité de la Carargue. L'idée de nature "sert" à l'individu, élément d'un groupe, à faire du Même (soi-même) avec l'Autre (ce qui est extérieur à soi-même). De ce fait, dans une dialectique du Même et de l'Autre- de l'identité à l'altérité -, l'altération (la dégradation de la nature) est autant un fait observable qu'une régression de l'identité individuelle. Altérer la nature, c'est rendre autre et donc empêcher que se reproduise la reconnaissance du même. [VU]
(2) B. Palissy, 1563. Le traité des sels et de l'agriculture; O. de Serres, 1600. Le théatre d'agriculture ou mesnage des champs.[VU]
(3) A. Poitrineau, 1968. La révolution agricole, in Encyclopédia Universalis, vol, p. 485 [VU]
(4) Notamment le pays de Cocagne : 1567 et parmi les gravures de Jérôme Cock: le grand paysage alpestre ou le chariot belge in : Brueghel une dynastie de peintres, catalogue d'exposition au palais des Beaux-arts de Bruxelles, 1980. [VU]
(5) F. Lequenne, 1942. La vie d'Olivier de Serres, Paris, Julliard. [VU]
(6) Voir à ce sujet le Dossier de l'environnement n°11 consacré à Animaux domestiques et gestion de l'espace, paru fin 1996. [VU]
(7) SEGESA (Luginbuhl, Bontron ), INRA (Tirel, Hubert, Deffontaines, etc.) et les nombreuses publications récentes des éditions de l'Aube. [VU]
(8) INRA, 1996. La clé des champs, lire le paysage. INRA/SEITA. Commentaire de F. Rétif, P. Alphandéry, R. Ambroise, D. Blancard, J.-P. Deffontaines et I. Savini, G. Gonzalès, F.-X. de Montard et E. Vuillaume. Catalogue d'exposition. [VU]
(9) Robert Harrisson, 1992. Forêts, essai sur l'imaginaire occidental. Paris, Flammarion. [VU]
(10) Julien Gracq, 1989. Oeuvres complètes. Paris: Gallimard, la Pléiade, LXXIX. [VU]
(11) Emile Masqueray, 1894. Souvenirs et visions d'Afrique. Paris: la boite à documents, p.65 [VU]
(12) Guy de Maupassant, écrits sur le Maghreb: Minerve, 1988, p. 53 [VU]
(13)Tahar Djaout, 1987. Migrations (extrait de l'invention du désert) in Visions du Maghreb. Aix-en-Provence, Edisud. [VU]
(14) Théodore Monod, 1989. Méharées. Arles: Actes Sud [VU]
(15) Pierre Donadieu (dir.), 1996. Paysages de marais. Paris: De Monza. [VU]
(16) Corinne Boujot et Martine Bergues, in Paysages de marais [VU]
(17) Groupe de Bruges, 1996. Agriculture, un tournant nécessaire. Préface de E. Pisani et B. Hervieu. Paris, l'Aube, poche, p. 50. [VU]
(18) B. Picon, in Paysage des marais, op.cit. [VU]