Le Courrier de l'environnement n°19, mai 1993

la jachère
hypothèses pour un exorcisme

La friche moment du repos
La jachère : un repos irrationnel
La campagne : une vision urbaine
Le visage des jachères
Résumons :


Dans l'opinion publique, dans le langage des journaux, de la rue et des cafés, la jachère serait un nou-veau mal français, une lèpre insidieuse qui, ajoutée à la gangrène des friches, menacerait les équi-libres fondamentaux de la campagne française. Or, le mot jachère prête à confusion. Il n'a pas la pureté sé-mantique que chacun semble lui accorder et ne saurait simplement signifier une des nombreuses peurs des Français, en cette fin de siècle qui est aussi une fin de millénaire.
La première équivoque est la traduction du terme anglais setaside par jachère. Ce mot signifie sim-plement retrait, mise de côté. En effet, l'actuel retrait des terres céréalières de la production n'est rien d'autre (vu de Bruxelles) qu'une mesure de régulation des marchés, une disposition d'assainissement économique que d'autres pays comme les Etats-Unis connaissent depuis longtemps. Or, l'usage depuis au moins trois ans en France n'est pas de parler de terres retirées de la production, mais de jachères. Ce mot serait donc porteur de significations plus riches, moins techniques et probablement plus polé-miques que mise en retrait ou que gel des terres.
La seconde équivoque concerne le mot jachère lui même. Selon le Dictionnaire historique de la langue française de 1992 (Robert), le mot, qui apparaît au XIIe siècle dans les dialectes du Nord de la France, désigne une terre labourée non ensemencée pour la laisser reposer.
Mais l'étymologie reste obscure. Au mieux, on trouve gansko qui désigne en gaulois une charrue ou, plus précisément, le manche en bois de cet outil. Le litige linguistique porte sur l'idée de repos de la terre. L'anthropologue Georges Sigaut en 1975 nie toute idée de repos de la terre dans la pratique de la jachère avant la Ré-volution française. Pour cet auteur, la jachère désigne "l'ensemble des labours de préparation aux semailles d'automne". Dans l'agriculture ancienne, il fallait plusieurs labours (au moins trois) pour pré-parer convenablement la terre.
Le mot jachère a pour synonymes guéret (Ouest), sombre, estivade, cotive ou versaine, termes qui évoquent l'acte et l'espace du labour avant le semis. Elle dure normale-ment 5 à 8 mois et vient toujours après l'herbage et avant la céréale. Le latin vervactum (retourner la terre, défricher) est directement à l'origine du mot guéret. Sous l'ancien régime, l'idée de jachère ne se confond pas avec celle de friche, qui désigne l'état et la durée de non-culture des terres en général su-périeure à dix ans ; elle est distincte de celle d'herbages dont la durée d'existence est inférieure à ce chiffre. Originellement, l'idée de repos des terres "fatiguées". par la récurrence des productions ne se-rait pas contenue dans celle de jachère. Mais l'est-elle plus dans celle de friche ?

[R] La friche moment du repos

Les linguistes rattachent l'origine du mot, apparu au XIXe siècle, soit aux parlers nordiques et notam-ment néerlandais (virsch qualifie la terre fraîche gagnée sur les polders), soit à l'ancien français fresche : frais, bien reposé. L'idée commune aux deux origines est celle d'un sol, vierge ou non, prêt à nourrir la semence répandue en son sein. La métaphore maternelle omniprésente impose la figure fé-minine comme référence des qualités de la terre. De même que la femme est épuisée par ses materni-tés suc-cessives et doit ménager des moments de répit à sa destinée reproductrice, la terre, sollicitée selon le même cycle de fécondité, demande les mêmes égards, les mêmes précautions. Dans l'idée ori-ginelle de friche, c'est l'exigence mythologique d'une préservation des capacités de la terre à nourrir les hommes qui est signifiée et non le projet ou la nécessité de l'abandon de la culture. La friche exprime donc l'attention méritée par une terre trop sollicitée. En friche veut dire au repos. Or, au XVIIIe siècle ce sens a été reporté progressivement sur celui de jachère. Pourquoi ?

[R] La jachère : un repos irrationnel

Pour expliquer ce glissement sémantique, une hypothèse serait à vérifier qui fait appel au projet phy-siocratique et agronomique d'intensification de l'agriculture par l'éviction de la jachère et de la vaine pâture. Au XVIIe siècle, en tant que substitut à l'écobuage, la jachère courte ordinaire ou plus longue de défriche était donc une technique de préparation du sol par labour à la charrue ou à l'araire. En cas de défriche difficile, elle pouvait durer plus d'un an et n'excluait pas des périodes de pâturage sur les chaumes permettant par ailleurs une fumure sommaire. Au XVIIIe siècle, le mot jachère se chargera progressivement du sens de repos du sol, pour au moins deux raisons : par opposition à l'écobuage ac-cusé d'épuiser le sol et parce que le pâturage qui précédait le plus souvent le labour apportait la fumure organique compensatoire des récoltes.
En 1877, Paul-Emile Littré consacre cette évolution linguistique : "jachère: état d'une terre labourée qu'on a pas ensemencée à l'effet de la laisser reposer pour la faire produire de nouveau plus abondamment". A partir du moment où la jachère, temps et espace d'une courte attente, mi-pâturée, mi-labourée entre deux cultures, devient le moment et l'espace du repos de la terre exténuée par les ré-coltes successives, c'est la totalité de l'espace des friches liées aux cultures itinérantes qui pourrait être ainsi désignée. Y seraient comprises alors des terres labourables retournées aux landes et aux prés-bois, susceptibles d'être défrichées par essartage ou écobuage avant labour ou remise en pâture. Selon Sigaut, le temps de repos d'une friche est d'au moins dix ans.
Or le projet agronomique du Siècle des Lumières est d'accroître la production agricole, d'une part en augmentant la surface emblavée, d'autre part en développant les cultures fourragères et sarclées en lieu et place de la jachère. Ce serait donc à cette période que, sous l'influence des discours des agronomes, la friche prendrait son sens exclusif d'abandon cultural déplorable, en renonçant à l'idée de repos des terres, et que la jachère adopterait celui du repos afin que le projet d'un nouvel assolement plus pro-ductif puisse lui être substitué. Ces glissements sémantiques à vérifier auraient abouti à une nouvelle représentation de l'espace agricole : l'idée de repos de la terre fatiguée est ramenée d'un temps long (friche) à un temps court (jachère) ; plutôt que de rester inculte (jachère morte), l'espace du repos court peut être cultivé (cultures amélio-rantes). Au repos reconstituant se substitue, plus positivement, une sole fourragère sarclée ou non, et, à l'abandon cultural, celui de la reconquête.
A la fin du XXe siècle, la jachère n'apparaît pratiquement plus dans la comptabilité de l'utilisation des sols, témoignant ainsi du succès de la mise en oeuvre du projet des agronomes du XIXe siècle et de leurs successeurs. La jachère a été résorbée, mais pas la friche qui demeure dans l'imaginaire des Français le symbole pour les uns, la majorité, de la nature vénéneuse, répulsive et envahissante, pour les autres celui de la reconquête de la vie sauvage menacée et, plus largement, celui des libertés indivi-duelles remises en cause par le contrôle social et politique.
Or, comme en témoignent toutes les statis-tiques réalisées depuis plus d'un siècle, la surface de terres incultes (friches et landes) n'a cessé globa-lement de diminuer en France, même si, ponctuellement (littoral morbihannais, Haute-Normandie, Jura, Ariège, etc.) des espaces incultes surgissent au-jourd'hui dans les campagnes, non (encore) concernées par les processus de reboisement qui, le plus souvent, escamotent les faciès de friches. Les Français redoutent, dans leur plus grande majorité, le pé-ril de la friche, car, pour reprendre une expres-sion du géographe A. Frémont, "ils ont besoin de campagne" ; mais de quelle campagne ? Si la ja-chère, lieu et temps du repos de la terre épuisée, a prati-quement disparu des terroirs, pourquoi resurgit-elle pour signifier l'inquiétude paysanne ?

[R] La campagne : une vision urbaine

En tant que désignation d'un milieu non urbanisé, le mot, d'abord connoté négativement (il renvoie à rustique), a pris depuis les Préromantiques, des valeurs positives renvoyant à l'authentique, à l'identitaire et au naturel. En fait, il faut remonter à la pastorale grecque et au mythe de l'idylle arca-dienne pour comprendre la continuité de la fiction campagnarde qui apparaît sous différents avatars romanesques ou picturaux : Bucoliques et Géorgiques de Virgile, pastorales de Watteau et Bouchet, l'Astrée d'Urfé (1618), l'Angélus de Millet (1858), les Labours d'H. Martin (1930) et Collines de Giono (1928). La pastorale est une philosophie prégnante de l'harmonie du monde, anachronique et nostal-gique d'une unité cosmique entre l'homme et la nature. Toutefois, comme l'indique Heliane Bernard, après une revue analytique des représentations de la France rurale dans la peinture entre 1920 et 1955, "il faut en conclure que la mémoire collective n'est pas prête à abandonner les schémas de plusieurs siècles[...] les hommages à Millet l'affirment et la forme de l'espace forùule le mythe de façon incontestable"..
La France a besoin de campagnes, celles d'un âge d'or mythologique, d'une Arcadie in-accessible. La France urbaine a besoin de rêver de paradis anti-urbains, pittoresques, sauvages ou exo-tiques, mais le spectacle des campagnes, engendré par la modernisation agricole des trente dernières années et la PAC ne convient pas. Elle se replie alors sur tous les théâtres des scènes rurales passées, sur leurs mémoires inscrites dans les parchemins conservés par les parcs naturels régionaux au nom de l'héritage patrimo-nial. Elle ne supporte plus les signes provocants de modernité et tend à faire enterrer tous les réseaux et infrastructures qui altèrent les images souhaitées de la ruralité. C'est dans ce contexte de crise paysagère de la culture urbaine qu'apparaissent, à la campagne, les terres retirées de la culture. Sont-elles un problème ? Pour qui ?

[R] Le visage des jachères

Si les jachères, grâce à des façons culturales ou des désherbages, sont assimilables à des parcelles cultivées, elles deviennent invisibles pour le non-initié. L'harmonie des campagnes n'est pas alors af-fectée. Si elles ne font l'objet d'aucune attention particulière, le non-labour des champs devient per-ceptible, mais ne constitue pas pas un spectacle ordinaire. Les jachères offrent un visage variable avec les saisons : en hiver, chaumes noircis constellés de taches vertes ou jaunes, contrastes énigmatiques du cultivé et de l'inculte, vols stationnaires des rapaces à la recherche de leurs proies, chatoiement des floraisons printanières. De nouveaux spectacles émergent donc dans les campagnes. L'inculture des parcelles est manifeste pour l'oeil averti, mais rien n'indique depuis trois ans que ces espaces nouveaux posent un problème au regard urbain en quête d'images pittoresques.
Contrairement à une urbanisation ou à un passage d'infrastructures routières, la composition des ta-bleaux campagnards est respectée ; le champ reste un champ, conserve ses contours parcellaires, même si son temps d'inculture est inhabituellement prolongé. A ce titre, et en dépit de la disparition de la (vaine) pâture, le mot jachère reprend donc son sens primitif. Le retrait des terres n'a pas pour but le repos des sols, mais exprime visiblement à qui veut le comprendre la volonté européenne et nationale de mettre en place des mécanismes de régulation des marchés. Le paysage de jachères qui en résulte est une conséquence des pratiques d'encadrement de l'agriculture de la même façon que le paysage sans jachères en était également une. Ce que sait, en principe, l'agriculteur. Les parcelles retirées de la production ne sont pas des lieux d'abandon, car cette non-culture produit un revenu. La critique ne peut donc porter sur la non-mise en valeur puisque l'inculture crée de la richesse pour l'exploitant agri-cole, en même temps qu'elle réduit les effets financiers de la surproduction céréalière.

[R] Résumons :

la signification de parcelles en jachère dans un paysage rural n'aurait pas de conséquences esthétiques pour le public citadin tant que les formes lisibles des campagnes continueront à exprimer l'ordre éternel des champs à ceux qui le recherchent. Mais le moment du basculement possible de l'opinion locale reste imprévisible : la concentration des jachères uniquement le long des axes de communication pourrait le provoquer selon les saisons ! Mais qui se plaindrait du spectacle printanier des campagnes qui ressembleraient à des tableaux de Monet ou de Pissaro ? Toutefois, d'autres causes, réelles ou imaginaires, pourraient déclencher des retournements inattendus d'opinions, notam-ment des phénomènes biologiques (pullulations de nuisibles) ou plus ou moins naturels (incendies), sans compter les rumeurs... L'emploi du terme jachère pour désigner le retrait des terres de l'agriculture semble être le fait essentiellement du monde agricole relayé par les médias. Pour les agri-culteurs, il peut signifier plusieurs messages éventuellement superposés de manière inconsciente :
- une assimilation à la friche : la politique de Erreur! Source du renvoi introuvable. provoquerait inéluctablement l'inculture des terroirs et leur désertification, évolution inacceptable pour la plupart des Français. Les incertitudes des marchés (PAC, GATT) et les difficultés financières des agriculteurs conduiraient les agriculteurs à développer ce scénario terrifiant pour infléchir les décisions des pouvoirs publics ;
- la reprise du sens primitif de la jachère, moment d'inculture pour raisons collectives : autrefois la vaine pâture, aujourd'hui la régulation des marchés céréaliers ;
- la reprise du sens second de la jachère, moment d'inculture pour repos de la terre, soit parce que l'idée d'une année de non-culture reposant réellement la terre est acceptable, soit parce que cet arrêt est symbolique d'une pause dans la course à l'intensification agricole.
Toutes ces hypothèses restent à vérifier, dans des études fines de terrain, où il sera essentiel de se sou-venir que, pour la première fois en France, est dissociée, au nom de l'intérêt général, l'idée de culture de la terre et de revenu agricole. Cette dissociation est diabolique au sens étymologique (diaballein : jeter entre, désunir), aussi mérite-t-elle, sans doute, une attention spéciale proche des pratiques de l'exorcisme !

[R]