Vers les Dossiers de l'environnement

Dossier n°22

Johannesbourg

L'INRA face au développement durable
Repères pour le sommet de Johannesbourg  
(Afrique du Sud, du 26 août au 4 septembre 2002)

Coordination : Patrick Legrand, Alain Fraval, Catherine Laurent

L'ouvrage est publié en anglais ; son contenu est en ligne in extenso.

Sommaire
Préface
Postface
Réalisation
Diffusion

Le site officiel des Nations unies pour le sommet de Johannesbourg
Les sites web en relation avec le sommet, d'après Courrier International


Sommaire

Perspectives
Le développement durable : une nécessité pour nourrir le monde ? Bertrand Hervieu
Agriculture durable : les fondements d'un nouveau contrat social ? Etienne Landais
Agricultures et développement durable : enjeux de connaissances et attitudes de recherche Bernard Hubert

Problématiques
En quoi les problématiques environnementales interrogent-elles l'agronomie ? Gilles Lemaire, Jean-Marc Meynard
Conservation de la nature : des concepts à l’action Jacques Lecomte
A la recherche de la nature Jacques Lecomte
Saisir la chance de l’environnement ? Les agricultures françaises au milieu du gué Dominique Dron
L'appropriation du vivant : de la biologie au débat social Bernard Chevassus-au-Louis
Décision, expertise, arbitraire et transparence - éléments d'un développement durable Pierre-Frédéric Ténière-Buchot
Les associations et les organisations non gouvernementales : des attentes multiples et construites Patrick Legrand

Éclairages
La jachère et ses fonctions agronomiques, économiques et environnementales. Diagnostic actuel. Michel Sebillotte, Sophie Allain, Thierry Doré, Jean-Marc Meynard .
Eleveurs et chercheurs face aux broussailles Jean-Paul Chabert, Élisabet Lécrivain, Michel Meuret
La gestion des espaces naturels sensibles , fonctionnement et perspectives Catherine Proffit
La composante milieu physique dans l'effet terroir pour la production fromagère : quelques réflexions à partir du cas des fromages des Alpes du Nord Jean-Marcel Dorioz, Philippe Fleury, Jean-Baptiste Coulon, Bruno Martin.
La recherche agronomique face aux gaz à effet de serre Bernard Seguin
En arrière-plan du protocole de Kyoto, des enjeux qui dépassent la lutte contre le changement climatique... Michel Robert
Agriculture durable, terroirs et pratiques alimentaires, Christian Brodhag


Préface

Au-delà du Cap de Bonne Espérance…

Au fond, la recherche scientifique moderne est souvent mal à l'aise devant ce qui s'impose à elle tout en lui échappant. S'il s'agit d'évènements ou d'observations qui ne s'inscrivent pas dans ses théories et ses résultats, le doute est parfois pionnier.

S'il s'agit des phénomènes socio-politiques liés à des aspirations de la société, dite maintenant " civile ", en décalage par rapport à ses résultats, ses problématiques, ses pratiques et ses méthodes, le trouble s'insinue.

Quand cette société interroge les options et les choix de long terme de la recherche - quoi qu'on en dise, la recherche rend des avenirs, donc des formes de développement, possibles et d'autres plus improbables -, le malaise s'installe et grandit à proportion de l'ampleur du mouvement. Au mieux, alors, la recherche se cherche et tâtonne ; au pire, déniant tout intérêt à l'affaire, elle fait l'autruche, s'enferme, se raidit… Dans nos sociétés, occidentales ou occidentalisées, elle en a les moyens, les instruments, le pouvoir et le réflexe.

L'attitude autiste ne résiste jamais bien longtemps, mais souvent suffisamment pour induire un inégal développement des connaissances qui profite aux options dominantes, offrant ainsi une prime aux certitudes du moment et un avantage temporairement décisif à leurs applications. La question se déplace alors du champ de la controverse scientifique, plus ou moins feutrée, à celui du débat social, d'autant plus vif qu'il intervient tardivement et dans un contexte hostile.

Et, maintenant, l'épreuve de force ne tourne plus systématiquement en faveur des idées dominantes. Le cas des organismes génétiquement modifiés et du génie génétique est l'exemple le plus récent, en Europe, de ces résistances et de leurs conséquences : le citoyen se méfie un peu de la science et se défie un peu plus des chercheurs, la recherche fabrique sa propre opposition, l'affuble du masque de l'obscurantisme et fréquente prétoires et parlements plus comme partie, voire comme accusateur, que comme expert, des options technologiques sont durablement dévalorisées, des groupes industriels malmenés, etc.

A bien y regarder, l'un des principes du développement durable consacrés à Rio de Janeiro, en 1992, le principe de précaution, est un des instruments de régulation pour dépasser de pareilles situations : incompatible avec cet autisme, il est aussi utile pour assumer les incertitudes définitives que pour se donner le temps de combler les ignorances dues aux " impasses " de la recherche. On en sait plus, à ce jour, sur les disséminations accidentelles d'informations génétiques, les risques associés aux OGM et les conditions ou les méthodes d'une évaluation anticipée et complexe… parce que les orientations et les programmes de recherche ont été bousculés par le débat de société.

Du côté des postures actives, face à une société qui lui oppose ses propres projets et même ses désirs, la recherche peut, schématiquement, adopter trois attitudes, plus ou moins volontaristes.

La première, minimaliste, consiste à considérer tout cela comme des épiphénomènes, éventuellement aberrants, qui ne méritent qu'une curiosité marginale. En France, ce fut, par exemple, longtemps le cas de l'agriculture biologique. Bien plus observée comme pratique sociale, par des sociologues et des économistes, que comme mode de production, elle est restée jusqu'à il y a peu hors du champ de la plupart des agronomes - qui s'y aventurait risquait la marginalisation - et des programmes de recherche institutionnels.

L'environnement a longtemps connu un sort analogue. Le développement durable pourrait bien subir le même. Au pire, aberration collective mondialisée, au mieux, curiosité planétaire sympathique, il resterait un objet mineur pour des travaux mineurs ou lui déniant toute spécificité, et l'occasion de valider et d'étendre des théories produites à d'autres occasions. Ce serait la recherche sur le développement durable…

La seconde attitude, plus active, consiste à considérer le développement durable comme un champ de recherche parmi d'autres, néanmoins reconnu, autonome et légitime, marqué par des finalités particulières et à la construction duquel la recherche peut contribuer. Dans une telle situation, globalement, le " durable " côtoiera l'" insoutenable ", avec tous les handicaps d'un projet nouveau en butte à des démarches plus anciennes et mieux établies. C'est la recherche pour le développement durable, éventuellement cantonnée dans un compartiment, un programme, une discipline même… dont l'efficacité dépendra aléatoirement de la force de l'incitation politique, de l'intensité de la concurrence, de la richesse de la dotation financière et de la reconnaissance académique.

La troisième attitude est plus globale et à l'échelle des enjeux. Elle fait du développement durable une finalité générale prise en charge au même titre que la production de connaissances, et une dimension fondamentale du progrès auquel prétend contribuer la recherche scientifique. Le développement durable est alors un composant déterminant des problématiques, qui touche tous les projets, toutes les méthodes, tous les programmes, toutes les structures et toutes les institutions, et un critère essentiel de l'orientation, de la programmation et de l'évaluation. C'est la recherche adaptée au développement durable. A un degré ou à un autre, rien n'échappe alors à l'interrogation, pas même le fondamental. En effet, pas plus que pour l'environnement, les enjeux du développement durable ne se concentrent dans les travaux qui leur sont explicitement dédiés et la recherche scientifique n'est pas, par nature, plus orientée vers le Bien que vers le développement durable…

Il faut bien constater que les recommandations de l'Agenda 21, le programme d'actions validé à Rio de Janeiro, n'ont pas plus tranché explicitement entre les deux dernières attitudes que proposé de dispositifs achevés. Il a pourtant été, dans le chapitre 31 consacré à la Communauté scientifique et technique, incidemment recommandé que les gouvernements examinent " comment mieux adapter les activités scientifiques et techniques nationales aux besoins du développement durable " (Action 21, Déclaration de Rio sur l'environnement et le développement. CNUED, New York, 1993, p. 209).

Le trinôme paradigmatique du développement durable, société-économie-environnement, les quatre principes, responsabilité-prévention-précaution-débat, et l'horizon du long terme qui y sont associés proposent déjà une grille d'analyse et des orientations de méthode. Il n'est donc pas nécessaire de disposer d'un projet abouti pour s'impliquer dans le processus.

L'INRA, à la suite d'une première évolution qui l'a conduit à intégrer structurellement les enjeux de l'environnement, se prépare à faire de même pour le développement durable. L'Institut, qui s'est " donné trois grands champs programmatiques " (l'alimentation et la sécurité sanitaire des aliments, la production agricole durable, l'environnement et les territoires), entend bien que ces " orientations soient […] en cohérence avec les grandes thématiques internationales, parmi lesquelles la recherche d'un développement durable occupe une place centrale " et évalue actuellement " la manière dont [cette problématique] est actuellement prise en considération dans [ses] principaux programmes. " Aucun de nos programmes ne devrait donc échapper au questionnement…

Ce dossier, Johannesburg, l'INRA face au développement durable, Repères pour le Sommet de Johannesburg, est bien sûr une contribution à un débat tout à la fois interne et global. C'est aussi une façon de rendre public l'engagement d'une institution de recherche d'Etat. C'est, enfin, une façon d'explorer la nouvelle frontière qui se propose à la recherche scientifique.

par Patrick Legrand
directeur de la Mission Environnement-Société de l'INRA
legrand@paris.inra.fr


Contenu

[R] Le développement durable : une nécessité pour nourrir le monde ? (L)
Pour [] garantir le " droit des peuples à se nourrir eux-mêmes " (seule solution pour parvenir à un développement durable), il faut impérativement maîtriser le processus de mondialisation en régulant l'offre mondiale de produits agricoles et en permettant à chaque pays - ou groupe de pays - de protéger son agriculture. Il convient, également, de promouvoir des formes d'agriculture durable par des politiques agricoles adaptées. Au Sud, l'enjeu est de parvenir à moderniser l'agriculture de façon maîtrisée afin d'accroître la production sans bouleverser les équilibres sociaux et environnementaux. Au Nord, il s'agit de réconcilier les consommateurs avec leur alimentation et leur agriculture en privilégiant la qualité et les pratiques respectueuses de l'environnement. Enfin, l'accent doit être mis sur une relance de l'aide publique au développement et un renouvellement de notre façon de coopérer  []. (extrait du résumé de l'auteur)
par Bertrand Hervieu
147 rue de l'Université, 75338 Paris cedex 07 (France)
bertrand.hervieu@paris.inra.fr

[R] Agriculture durable : les fondements d'un nouveau contrat social ? (L)
La notion de développement durable, apparue en 1987, désigne le plus souvent les moyens de concilier sur le long terme les dynamiques de développement avec la protection des ressources et des milieux naturels. Elle a évolué vers une autonomisation des impératifs de protection des environnements. Comment se traduit-elle en agriculture ? Aux agriculteurs longtemps réticents, c'est un nouveau contrat social qui est proposé et la durabilité pourra être vraisemblablement pour l'agriculture des prochaines décennies un moteur aussi efficace que l'a été la productivité. Aux chercheurs, souvent mal à l'aise devant un objet "extra-scientifique", complexe et à appréhender sur le long terme, c'est un problème difficile qui est posé. Au niveau de l'exploitation agricole, la durabilité implique plusieurs qualités : viabilité, vivabilité, transmissibilité, reproductibilité. Quant aux modalités de développement - comme celui de l'élevage porcin concentré -, elles risquent fort de s'avérer non durables.
Par Etienne Landais
chargé de mission auprès du président de l'INRA, Paris
actuellement directeur de l'ENSAM
landais@ensam.inra.fr

article repris du Courrier n°33, avril 1998.

[R] Agricultures et développement durable : enjeux de connaissances et attitudes de recherche (L)
" Penser en avance, agir à présent "
Comment aborder l'agriculture ou les types d'agriculture par rapport aux enjeux posés par la notion de développement durable, avec ses 3 volets - économique, écologique et social - à décliner sur 3 niveaux : l'exploitation, l'agriculture locale et les modèles de développement ? Comment prendre en compte la dimension stratégique et politique, la dimension "normative" et la dimension analytique ? Comment interviennent, dans les discussions et les débats actuels autour de la durabilité, les deux grandes façons de voir les choses - l'une qui privilégie la disponibilité des ressources comme telles et l'autre qui va privilégier le fonctionnement des systèmes biologiques et des systèmes sociaux - que l'on trouve dans la littérature ? Comment la grille de Bawden (constituée de quatre cadrans délimités par deux axes orthogonaux : un axe vertical qui oppose les visions réductionnistes du monde, vers le bas, et les visions holistes vers le haut, et un axe horizontal, qui distingue une vision objectiviste (ou positiviste), à droite, à une vision constructiviste, à gauche) nous éclaire-t-elle sur les visions du monde différentes parmi les acteurs de la recherche et de l'agriculture ?
Par Bernard Hubert
hubert@avignon.inra.fr

[R] En quoi les problématiques environnementales interrogent-elles l'agronomie ? (L)
Commentaires sur l'analyse de conjoncture concernant la place de l'agronomie dans la problématique environnementale proposée par Marc Benoît et François Papy, repris du Dossier de l'environnement de l'INRA n°17, Sciences de la société et environnement à l'INRA - matériaux pour un débat.
par Gilles Lemaire et Jean-Marc Meynard
respectivement INRA Écophysiologie des plantes fourragères, 86600 Lusignan
lemaire@lusignan.inra.fr
et INRA Environnement et Agronomie, 78850 Thiverval-Grignon
meynard@inapg.inra.fr

article repris du Dossier n°17, décembre 1998.

[R] Conservation de la nature : des concepts à l’action (L)
La recherche fondamentale et les pratiques de conservation doivent entretenir un dialogue indispensable et c’est dans cet esprit que l’auteur aborde un certain nombre de questions, parfois difficiles. Les réflexions concernant la conservation, la restauration et la gestion d’un écosystème sont souvent conditionnées par la réflexion autour de trois qualités qui lui sont attribuées : la biodiversité, la fonctionnalité et la naturalité.
La biodiversité est la notion la plus facile à concevoir mais, embarrassés par le grand nombre et la disparité, on a besoin d’espèces particulières : des espèces clé de voûte aux espèces parapluie, en passant par les emblématiques et les confidentielles… La fonctionnalité, qui est (grosso modo) l’ensemble des fonctions écologiques nécessaires à la permanence d’un écosystème ou d’un habitat, est plus difficile à appréhender et moins objet de débats que la naturalité, qui fait intervenir entre autres le temps, la connaissance de l’histoire de l’écosystème et l’appréciation de l’importance des perturbations.
En tout cas, la protection de la nature, tâche complexe, requiert des actions différentes, complémentaires, et doit s’exercer, selon des modalités adaptées, en tout point du territoire.
Par Jacques Lecomte
Montée des chèvres, 91190 Gif-sur-Yvette.
jlecomte3@libertysurf..fr

article repris du Courrier n°43, mai 2001

[R] À la recherche de la nature (L)
« Nature naturelle, nature figée, nature aménagée, nature créée, nature artificielle, force est d'admettre que l'on rencontre beaucoup de " natures " et qu'il n'est pas toujours facile de s'y retrouver.
Récemment (Lecomte, 2001), j'ai tenté de mettre en évidence l'importance des trois attributs d'un écosystème : biodiversité, naturalité et fonctionnalité. Il faut reconnaître que, de ces trois fonctions, la grande sacrifiée est la naturalité (Lecomte, 1999). Cependant, un examen approfondi met en évidence qu'une forte naturalité est rare en France métropolitaine.
Chacun peut donc décider de ce qu'il considère comme étant la Nature. Il faut cependant exiger une certaine honnêteté intellectuelle, en particulier en ce qui concerne l'historique des habitats.
Pour ma part, je suis tout à fait convaincu de l'intérêt des pelouses qui ont remplacé des milieux forestiers à la suite des activités humaines. Mais je ne souhaite pas qu'on me les présente comme étant les derniers lambeaux d'une steppe ancestrale ! » (le "Pour conclure" de l'auteur)
par Jacques Lecomte
Montée des chèvres, 91190 Gif-sur-Yvette
jlecomte3@libertysurf..fr

article repris du Courrier n°45, février 2002

[R] Saisir la chance de l’environnement ? Les agricultures françaises au milieu du gué (L)
La question agricole représente pour la France beaucoup plus que sa part de produit intérieur brut (PIB) et de démographie, et il importe, vu les incertitudes actuelles, de réaliser une analyse stratégique des atouts et des vulnérabilités de « l’entreprise agricole France », au regard du contexte et de ses perspectives, sachant que le monde agricole est solidaire dans la perception qu’en ont les citoyens et les consommateurs.
Dans l’article il est donc peu question des nouvelles donnes énergétiques de 2020 ou 2030, ni d’analyses environnementales, même si les impacts socio-économiques des dommages constatés et prévisibles n’échappent plus à personne, mais seulement de suggestions économiques, à partir de trois constatations : - les atouts fondamentaux des agricultures françaises demeurent puissants ; - mais les vulnérabilités (qui concernent, d’une part, la structure du tissu agricole et, d’autre part, ses rapports au territoire) des systèmes de production sont préoccupantes ; - 3. Le contexte actuel, particulièrement délicat, exige de tirer parti des atouts pour surmonter les vulnérabilités.
Avec, en encadrés, les indicateurs d’intégration des préoccupations environnementales dans la PAC et les indicateurs agri-environnementaux OCDE.
Par Dominique Dron
INRA – Direction générale, 147, rue de l’Université, 75338 Paris cedex 07.
dominique.dron@mies.pm.gouv.fr
article repris du Courrier n°43, mai 2001

[R] L'appropriation du vivant : de la biologie au débat social (L)
Si la possession d'êtres vivants individualisés est une pratique ancienne, la volonté de revendiquer une propriété plus globale, s'étendant à un ensemble indéfini d'individus et à leur progéniture, n'est apparue qu'au XXe siècle et s'est particulièrement affirmée avec l'essor des biotechnologies. L'émergence de cette revendication résulte en effet d'une conjonction entre des possibilités techniques nouvelles et des enjeux économiques devenus planétaires.
Nous examinerons dans un premier temps la genèse scientifique et technique de cette " maîtrise de la génération ", en montrant que des procédés sur lesquels la société s'interroge aujourd'hui - transgénèse, clonage, gène " Terminator " - sont l'aboutissement d'une longue quête pour comprendre et maîtriser les processus de la transmission de la vie. Nous évoquerons plus particulièrement trois aspects de cette longue marche :
- la définition des lois de la transmission des caractères, conduisant à la découverte progressive et à la manipulation des supports de l'hérédité ;
- la compréhension des lois de la recombinaison des caractères et l'obtention d'une reproduction à l'identique ;
- le contrôle de la reproduction, pour aboutir à des êtres vivants " non reproductibles ".
Dans un deuxième temps, nous présenterons les différentes facettes du débat social qui s'engage sur les applications concrètes de cette maîtrise, qu'il s'agisse des aspects juridiques, économiques, politiques ou éthiques.
- sur le plan juridique, nous montrerons comment le statut du vivant est passé en une vingtaine d'années de celui de " patrimoine commun de l'humanité, à celui de " matière vivante " pouvant être brevetée.
- sur le plan économique, nous nous interrogerons sur les liens entre protection de la propriété intellectuelle et dynamisme de l'innovation : quel système de protection permet au mieux, à court et surtout à long terme, de favoriser la poursuite de la création de variétés animales et végétales adaptées ?
- enfin, sur le plan éthique, nous examinerons quelles peuvent être les bases d'une éthique de l'action humaine sur la nature, dès lors qu'elle porte sur des modes d'interventions technologiques inédits et donc non prévus par les systèmes éthiques traditionnels.
Nos exemples seront principalement issus des espèces animales et végétales utilisées pour l'agriculture, les questions plus particulièrement liées à l'être humain étant abordées par d'autres conférences [dans le même cadre de l'Université de tous les savoirs]. (résumé de l'auteur)
Par Bernard Chevassus-au-Louis
INRA, Génétique des poissons, domaine de Vilvert, 78352 Jouy-en-Josas
bchevass@jouy.inra.fr

article repris du Courrier n°40, juin 2000

[R] Décision, expertise, arbitraire et transparence - éléments d'un développement durable (L)
En mai 2001 s'est tenu à l'Abbaye de Royaumont un séminaire sur les " valeurs et représentations de l'environnement ". En prolongement, un atelier intitulé " Communication et représentations de l'eau " sera organisé (par le club ECRIN) pour confronter points de vue et pouvoirs, laisser parler les participants, les orienter vers des visions communes et les réunir en réseaux et d'améliorer la communication qui concerne l'eau.
L'article, présenté à Royaumont, constitue une introduction à ce projet. Il comporte quatre parties : un rappel sur le développement durable, quelques propos sur la décision, un regard acide sur la véritable nature des experts, et quelques vœux pour tenter de passer de l'arbitraire à la gouvernance.
« La conclusion est complétée par une annexe qui tente d'analyser la structure de la dernière partie du séminaire de Royaumont, telle qu'elle apparaît à travers sa présentation. Le but est ici de percevoir, au-delà des termes employés, quels sont les mots, notions et concepts qui commandent les autres, à quoi sert de s'intéresser à de telles questions et ce qu'il est bon d'en dire. »
Par Pierre-Frédéric Ténière-Buchot
pf.teniere-buchot@unep.nl
article repris du Courrier n°44, octobre 2001

[R] Les associations et les organisations non gouvernementales : des attentes multiples et construites (L)
« Au-delà de la définition du développement durable que tout le monde connaît maintenant (articulation du social, de l'environnemental et de l'économique, globalité de la biosphère, réversibilité des choix, modes de gouvernance, prévention et précaution, long terme et générations futures, et quelques autres traits) et en préférant aborder les attentes de la société sous un angle volontariste, quels peuvent être les objectifs et les rôles, face au monde de l'entreprise, de ces acteurs sociaux mal connus, parfois décriés et cependant montants que sont les associations et les ONG ? »
Une longue introduction et la transcription de l'intervention que P.L., responsable de la ME&S, président d'honneur de France Nature Environnement et membre de la Commission nationale du débat public, a faite au premier " Forum pour le développement durable et une entreprise responsable " (FEDERE 2002), organisé par Les Échos à Paris les 5 et 6 mars 2002, lors de la session consacrée aux " attentes de la société civile en Europe ".
par Patrick Legrand
INRA-ME&S, 147 rue de l'Université, 75338 Paris cedex 07
legrand@paris.inra.fr

[R] La jachère et ses fonctions agronomiques, économiques et environnementales. Diagnostic actuel.  (L)
La réintroduction de la jachère par la PAC s'effectue dans une agriculture dont l'évolution a conduit à la rejeter, avec pour objectif essentiel de limiter la production, donc dans un cadre de contraintes particulièrement rigides.
Il en résulte de nombreux problèmes sur le plan agronomique, qui sont examinés à la lumière de l'analyse des fonctions traditionnelles de la jachère et des résultats acquis au cours du temps. Par ailleurs, les conséquences sur le fonctionnement des exploitations, sur leurs charges de structure en particulier, ne sauraient être négligés.
La recherche doit aider les agriculteurs à se prémunir contre les effets les plus négatifs de cette réglementation, mais aussi contribuer à la faire évoluer ; aussi l'intérêt de jachères fixes ou de longue durée est-il également examiné.
Par Michel Sebillotte M., Sophie Allain, Thierry Doré et Jean-Marc Meynard.
sebillot@paris.inra.fr
article repris du Courrier n°20, septembre 1993

[R] Eleveurs et chercheurs face aux broussailles (L)
Depuis une trentaine d'années, la déprise agricole a fait qu'à la place de prairies entretenues se sont installés des espaces en broussailles qui "se ferment". Brebis, chèvres et vaches sont appellées à la rescousse pour entretenir ces parcours et leur éviter de finir comme forêts. Des débroussailleurs biologiques très sympathiques mais hors normes. Les chercheurs ont beaucoup travaillé sur l'alimentation du bétail à l'auge et il leur faut désormais étudier l'animal cherchant et choisisssant sa nourriture au sein d'un milieu complexe hétérogène, pour que ces nouvelles modalités d'élevage apparaissent sans risques.
Par Jean-Paul Chabert,  Elisabeth Lécrivain et Michel Meuret
INRA-SAD Avignon.
meuret@avignon.inra.fr

article repris du Courrier n°35, novembre 1998

[R] La gestion des espaces naturels sensibles , fonctionnement et perspectives (L)
En France, depuis 1970, se sont mises en place des structures pour gérer les " espaces naturels " sensibles : parcs nationaux, réserves naturelles, parcs naturels régionaux, Conservatoires du littoral, conservatoires régionaux des espaces naturels Avec un souci commun :maintenir ouverts les lieux autrefois pâturés que la déprise agricole renvoit à la friche et à la forêt. Les gestionnaires ont à trouver un compromis entre le tout naturel (faune sauvage) et le tout agricole (élevage de rente). Trois modèles de gestion écologique pour le pâturage sont étudiés ici avec leurs logiques, leurs contraintes de gestion et leurs limites : la gestion naturaliste s.s. qui vise à augmenter la biodiversité à moindre coût, la gestion naturaliste à ambition traditionnelle - ces deux dernières s'appuyant sur des références culturelles.
Par Catherine Proffit
LEGTA Auxerre, 3, route de Champcevrais, 89350 Champignelles
proffit-l@infonie.fr

article repris du Courrier n°37, août 1999

[R] La composante milieu physique dans l'effet terroir pour la production fromagère : quelques réflexions à partir du cas des fromages des Alpes du Nord (L)
On peut considérer le terroir pour le lait et le fromage, comme une aire géographique caractérisée par des conditions de milieu et des types d'animaux qui, exploités par l'homme, conduisent à des produits spécifiques. Milieu physique, herbages ou fourrages, animaux et hommes forment un réseau d'effets du lieu de production sur le produit. Dans les Alpes, le terroir est le fait d'espèces végétales particulières et notamment d'espèces-clefs comportant certains métabolites secondaires ; il est le fait aussi des modifications que fait subir ce milieu particulier à des espèces réapandues. Et le lieu privilégié de l'effet terroir serait l'alpage, berceau du beaufort et du reblochon...
Par Jean-Marcel Dorioz, Philippe Fleury, Jean-Baptiste Coulon et Bruno Martin
INRA et GIS Alpes du nord, BP 511, Thonon-les-Bains
dorioz@thonon.inra.fr
SUACI Montagne - GIS Alpes du Nord, 11, rue Métropole, 73000 Chambéry
fleury.gis@wanadoo.fr
INRA, centre de Clermont-Ferrand-Theix, unité de recherche sur les Herbivores, BP 63122 Saint-Genès-Champanelle
jbp@clermont.inra.fr - martin@clermont.inra.fr

article repris du Courrier n°40,  juin 2000

[R] La recherche agronomique face aux gaz à effet de serre  (L)
Où l'auteur procède à un très large tour d'horizon, examinant -chiffres et graphes à l'appui - successivement : - La part de l'agriculture et des forêts ; - Travaux de recherche à l'INRA sur l'effet de serre et le changement climatique ; - Impacts du changement climatique sur la production agricole (grandes cultures, prairies, cultures pérennes) ; - Agriculture et bilan des gaz à effet de serre (stockage du carbone dans les sols, émissions d'oxyde nitreux).
En conclusion, au niveau français, globalement, le secteur de l'agriculture ne fait pas réellement l'objet de mesures spécifiques pour la réduction des émissions de GES, à l'exception de la taxation envisagée sur les engrais, et pour le futur de mesures à définir pour le traitement des effluents d'élevage ou l'appui à une filière de biocarburants ; si le stockage du carbone dans les sols fait l'objet d'un intérêt certain actuellement, c'est cependant le secteur forestier qui est le plus concerné. A l'échelon européen, ce sont les orientations données à la nouvelle PAC (à renouveler en 2003) qui conditionneront largement les relations de l'agriculture avec l'environnement en général, et l'effet de serre en particulier. Une remarque qui vaut, bien sûr, également pour les impacts du changement climatique.
par Bernard Seguin
INRA Avignon
seguin@avignon.inra.fr

[R] En arrière-plan du protocole de Kyoto, des enjeux qui dépassent la lutte contre le changement climatique... (L)
"Les discussions de la VIe Conférence des Parties (CO P 6), à La Haye, au mois de novembre 2000 portent principalement sur la " limitation " des sources d'émissions des gaz à effet de serre et les compensations possibles par des puits de CO2 situés dans les écosystèmes forestiers ou dans l'agriculture. [...] L'effet de mitigation ou de compensation des gaz à effet de serre par la forêt et l'agriculture est réel, tangible et mesurable. Il a l'avantage d'être effectif immédiatement (si l'on ne déforeste pas) ou à partir de 3 à 5 ans pour la reforestation et les changements de pratiques agricoles. Il est donc directement complémentaire de la limitation des émissions qui, en raison des difficultés de sa mise en œuvre, ne portera ses fruits que dans quelques dizaines d'années."
par Michel Robert
INRA, Science du sol, route de Saint-Cyr, 78021 Versailles cedex
Michel.Robert@versailles.inra.fr

article repris du Courrier n°41, octobre 2000

[R] Agriculture durable, terroirs et pratiques alimentaires (L)
En face d'une mondialisation, qui tend à uniformiser les modes de consommation et de production, de nouvelles activités économiques en pleine expansion se fondent sur des produits et des services à forte valeur patrimoniale et culturelle dans les secteurs des loisirs, du tourisme, de l'agro-alimentaire, de l'artisanat. Ces activités pourraient préserver au niveau mondial les diversités culturelles et sociales pour peu qu'elles s'intègrent dans une stratégie locale de développement durable et que les consommateurs soient sensibilisés et correctement informés à travers des systèmes d'étiquetage. L'exemple des appellations d'origine contrôlée en France illustre ce que pourraient être ces approches. (résumé de l'auteur)
Par Christian Brodhag
École nationale supérieure des mines de Saint-Étienne, 158, cours Fauriel, 42023 Saint-Étienne cedex 2
brodhag@emse.fr

article repris du Courrier n°40, juin 2000


Post-face

Des recherches sur l'agriculture dans les problématiques du développement durable

Traiter de l'agriculture dans une problématique de développement durable revient à la placer au carrefour de deux logiques hétérogènes : d'une part une logique de développement sectoriel reposant sur la possibilité d'accumulation et de reproduction de l'agriculture, comme secteur économique, à partir des revenus de la production agricole ; d'autre part une logique de développement territorialisé (ce qui ne renvoie pas à une échelle particulière) où est en jeu la capacité d'un système social localisé, à maintenir des activités économiques et sociales sur son territoire, et protéger ses ressources naturelles dans la durée. Le concept de développement durable, suppose que l'on peut concilier les exigences propres à chacune de ces deux logiques.

Cependant cela n'est pas toujours simple à concevoir, ni à mettre en oeuvre. L'expérience montre que les connaissances qui furent élaborées pour appuyer une logique de développement sectorielle, sont souvent inadéquates et trop fragmentaires pour aborder la complexité des questions du développement durable. D'où des demandes pressantes adressées aux instituts de recherches appliquées comme l'INRA. Les articles présentés attestent de ce que nous disposons d'acquis. Mais ils font ressortir aussi que l'avenir de l'agriculture dans une perspective de développement durable oblige à réviser considérablement les programme de recherches. Même si ces articles n'ont pas été sélectionnés pour présenter un inventaire exhaustif de ces révisions, quelques questions qui traversent ces différents textes méritent d'être soulignées.

1. Re-définir ce qu'est "l'agriculture"

Premier constat, pour les chercheurs qui s'occupent de l'agriculture, les questions de recherche et les objets d'observation changent. Radicalement. Ainsi l'"agriculture" du développement durable est-elle un ensemble social beaucoup plus large et divers que l'"agriculture" analysée dans une perspective sectorielle.

Dans une vision simplificatrice, où la régulation de l'agriculture est raisonnée principalement à partir de quelques critères relatifs au fonctionnement des marchés, il est logique de considérer que "l'agriculture" est composée de l'ensemble des exploitations qui contribuent au marché de façon significative. C'est principalement de ce point de vue que sont menées les négociations à l'OMC. Mais en définissant ainsi l'agriculture, se sont plusieurs dizaines de millions d'exploitations de petite dimension, ayant d'autres finalités principales que de produire pour le marché qui sont délibérément ignorées (notamment les exploitations destinées à l'autoconsommation familiale)1. Or ces exploitations contribuent à nourrir les ménages pauvres dans le monde rural, utilisent du sol, et jouent un rôle dans la structuration écologique des paysages.

Cette façon de délimiter l'agriculture n'est donc plus pertinente dans une perspective de développement durable qui, par définition (et contrairement à l'OMC), ne peut se cantonner aux aspects commerciaux de l'activité et dont l'horizon normatif ne peut être de réserver à une poignée d'agriculteurs la responsabilité de nourrir le monde (cf B.Hervieu). Tous les ménages qui ont une activité agricole à quelque titre que ce soit doivent être inclus dans l'analyse.

Mais ce constat, qui paraît trivial, débouche sur des difficultés insoupçonnées pour les chercheurs qui veulent élargir leur population d'étude. Ces deux dernières décennies, de nombreux travaux se sont construits selon des modèles reposant sur un "agent représentatif" éludant la question de la diversité des agriculteurs. Au plan statistique, une fraction des exploitations de petite dimension est mal décrite voire ignorée des conventions statistiques. C'est donc un véritable bouleversement dans la définition de la population de base et la création de données qui doit être opéré, si on veut pouvoir analyser de façon précises les fonctions économiques, sociales et environnementales de l'agriculture. Pour l'instant, force est de reconnaître que le remaniement des appareils statistiques n'en est qu'au stade de la réflexion préparatoire2. Cela rend assez difficile la généralisation des résultats de travaux monographiques analysant les diverses fonctions de l'agriculture dans une perspective de développement durable, comme la généralisation d'indicateurs permettant de comparer certaines caractéristiques environnementales des agricultures nationales.

2. Évaluer autrement l'efficacité

Cependant, une nouvelle conceptualisation du fonctionnement de l'agriculture est élaborée peu à peu. Ainsi pour comprendre comment concilier, sur un même territoire, objectifs de production agricole et objectifs de protection environnementale, des travaux sont menés pour évaluer les performances des exploitations agricoles à l'aune de ces deux catégories d'objectifs. Le caractère novateur de la réflexion ne tient pas tant à la nécessité de considérer simultanément différents objectifs (pour cela il y a des modèles) , qu'à celle de préciser quels sont les critères d'évaluation, les niveaux d'organisation et les échelles de temps pertinents pour appréhender les performances environnementales des systèmes de production.

Comme le rappelle E. Landais, le flou des objectifs du développement durable ne facilite pas la tâche. Sur l'exemple de la biodiversité, J. Lecomte montre ainsi qu'en l'absence d'objectifs précis et hiérarchisés de façon cohérente, il est très difficile de définir ce qui peut être jugé comme satisfaisant et de préciser les indicateurs les plus appropriés pour évaluer l'efficacité d'une action donnée.

Cela n'empêche pas les chercheurs de sélectionner eux-mêmes une série d'objectifs, à titre de modèle, et d'évaluer de façon conjointe une sélection de performances agricoles et environnementales. Ce qui ressort alors, et plusieurs auteurs (Lecomte, Landais, Lemaire et Meynard, Sebillotte et al.) le soulignent, c'est la nécessité d'articuler d'autres échelles de temps et d'espace que celles prise en compte dans l'analyse classique de la production agricole et la difficulté de tenir compte des effets décalés (dans l'espace) et différés (dans le temps), des pratiques agricoles. En même temps, ils constatent les limites des travaux qui tentent de prédire les conséquences à long terme de changements de pratiques agricoles, pour l'exploitation (Sebillotte et al.) ou la biodiversité (Lecomte), alors même que les pressions des décideurs politiques pour obtenir des modèles prédictifs à long terme sont extrêmement fortes.

Cette évaluation peut mettre en jeu des dispositifs institutionnels (formels ou informels) mal connus des disciplines techniques. Par exemple, pour améliorer des performances environnementales il peut être nécessaire de collaborer entre voisins et pas seulement entre collègues, de mettre en place de nouvelles instances de concertation. Au-delà de la définition de critères d'évaluation, c'est aussi la question même de l'organisation sociale de l'évaluation des performances des exploitations agricoles qui se pose en des termes nouveaux. Comme nombre d'autres questions liées aux problématiques du développement durable, la question de l'évaluation débouche ainsi sur celle du renouvellement des collaborations entre disciplines.

3. Développer l'interdisciplinarité

La plupart des auteurs de ce volume soulignent en effet que, pour appréhender les questions du développement durable, il est nécessaire d'articuler des connaissances issues de diverses disciplines scientifiques. C'est ce que développent Lemaire et Meynard, en montrant comment repenser l'agronomie en lien avec la problématique de l'environnement nécessite de mobiliser des connaissances de corpus divers. Eux mêmes le remarquent, il n'y a là rien de vraiment nouveau. L'interdisciplinarité est pratique courante de recherche dans les sciences appliquées. L'article de Dorioz et al. montre bien à quel point il serait illusoire de vouloir comprendre ce qui fait la qualité finale d'une production et son lien à un territoire sans mobiliser des connaissances construites selon différents points de vue disciplinaires. Cependant, les demandes adressées aux chercheurs de produire des connaissances mieux articulées entre elles renforcent cette exigence de pluridisciplinarité et élargissent le champ des connaissances à mobiliser.

En toute logique, le concept de développement durable invite donc à approfondir la réflexion sur les conditions de possibilité d'une interdisciplinarité qui dépasse la simple juxtaposition de connaissances et repose sur un véritable travail d'intégration méthodologique et théorique. Mais... l'interdisciplinarité a mauvaise presse dans le monde académique et reste une zone d'obscurité de l'épistémologie.

Il faut dire que les disciplines scientifiques sont - aussi - des institutions.

Une discipline scientifique est en effet une entité qui renvoie à une double perspective, intellectuelle et professionnelle, à un domaine de recherche et aux règles d'exercice d'une profession. Dès lors il ne suffit pas que, d'un point de vue logique, l'interdisciplinarité paraisse justifiée pour que, au plan professionnel, elle soit reconnue. De là, comme le souligne E. Landais, vient en partie une difficulté de "traduire" en termes scientifiques le concept de développement durable. En effet les chercheurs des instituts de recherche finalisés sont de plus en plus soumis à une injonction paradoxale. On leur demande, d'une part, de traiter de questions qui supposent d'intégrer des connaissances issues de différentes disciplines (et en l'occurrence des connaissances qui relèvent des sciences de la nature et des sciences de la société) et d'intégrer leurs analyses dans des visions globales de l'agriculture et de la société. Mais d'autre part, leur travail est de plus en plus évalué sur des critères académiques et disciplinaires, et dans nombre de revues scientifiques une approche réductionniste est la voie la plus assurée pour être reconnu par des pairs choisis pour leurs compétences dans un domaine bien circonscrit.

Ces rigidités méritent d'être analysées par les institutions concernées car il paraît peu raisonnable de faire assumer par les chercheurs individuels la charge de l'intégration interdisciplinaire, et du renouvellement méthodologique et conceptuel qu'appelle le concept de développement durable, toutes procédures de programmation et d'évaluations restant égales par ailleurs.

4. Reconnaître l'importance des savoirs tacites

Un autre exemple de ce besoin de renouvellement méthodologique est fourni par la question des savoirs tacites.

Comme le font remarquer plusieurs auteurs, réfléchir en termes de développement durable suppose de plus tenir compte de la spécificité des situations locales. En effet, l'irruption de contraintes liées à des dimensions jusque là peu prises en compte, écologiques, culturelles, socio-économiques, liées au milieu physique, augmente la variabilité dont il faut tenir compte pour décrire les situations d'activité de façon pertinente. Mais cette variabilité réduit d'autant la possibilité d'utiliser des connaissances génériques pour chacune des situations singulières ainsi mise à jour.

Après plusieurs décennies où l'on pensait rapporter les situations de productions à un ensemble connu de situations standard, le passage du générique au spécifique se pose dans des termes nouveaux et conduit à s'interroger sur l'articulation de connaissances produites selon des modalités jugées scientifiques, avec d'autres formes de connaissances.

Il y a tout d'abord les savoirs faire paysans sur lesquels il faut compter, comme nous le rappelle. B. Hervieu. Ces savoirs résultent en grande partie d'analyses implicites, qui se transmettent par apprentissage. Cependant, comme le montrent Chabert, Lécrivain et Meuret, à propos des pratiques de pâturage des bergers, il est possible de formaliser ces savoirs, de les modéliser et ensuite de les évaluer pour que, dans ce cas précis, ils se transforment en connaissances scientifiques validées. Les modèles ainsi construits, parce qu'ils tiennent compte des catégories utilisées par les acteurs pour raisonner leur usage des ressources (dans cet exemple la structure spatiale et temporelle des circuits de pâturage), permettent de mieux comprendre sur quelles données ces acteurs s'appuient pour valoriser au mieux la spécificité des ressources dont ils disposent. En retour, ils rendent plus aisé le dialogue entre chercheurs et bergers pour concevoir de nouvelles formes de gestion de ces ressources.

On voit qu'il y a là une source considérable de connaissances nouvelles, pour capter et valoriser ces savoirs mobilisés pour combiner localement un ensemble de ressources. D'autres travaux fondés sur l'observation des pratiques (notamment dans les approches farming-systems ou en termes de systèmes agraires) ont permis de formaliser ces savoirs tacites dans d'autres domaines (cultures, élevage bovin, etc.) mais on les assimile souvent à l'analyse de "savoirs traditionnels". Or les savoirs tacites, créés localement, sont sans cesse renouvelés et accompagnent toute innovation dans un contexte singulier4 y compris dans des secteurs industriels de haute technologie. Il ne s'agit donc pas d'aller recueillir une fois pour toutes des savoirs traditionnels figés. Les résultats des analyses de savoirs tacites invitent bien plutôt à prendre au sérieux les interactions entre agriculteurs, acteurs locaux et chercheurs pour l'élaboration de nouvelles connaissances, et à s'assurer que des dispositifs ad hoc permettent le bon déroulement de ces interactions.

5. Articuler dispositifs de recherche et dispositifs de soutien techniques aux agriculteurs

Si D.Dron fait ressortir le besoin pour les agriculteurs d'une formation technique suffisamment diversifiée et renouvelée, si B.Hervieu rappelle les enjeux de production scientifiques adaptée aux particularités et aux besoins locaux, c'est que cet accès aux connaissances est de moins en moins garanti.

Polarisé sur la question de la brevetabilité du vivant, le débat sur la production et la circulation des connaissances "oublie" la disparition des dispositifs de soutien technique aux agriculteurs.

Dans les années 1960, partout dans le monde s'étaient mis en place des organismes de soutien techniques aux agriculteurs, financés en partie sur des fonds publics ou par des taxes. Depuis le début des années 1980, une vague de libéralisation s'est traduite par le démantèlement de ces dispositifs, dans de nombreux pays du Nord5 et du Sud. Ainsi, au moment où les exigences du développement durable rendent plus compliquée la gestion de la production agricole, des millions de paysans pauvres n'ont plus les moyens de rémunérer des services autrefois gratuits et se trouvent purement et simplement coupés des réseaux d'information et de conseil technique. Ceci survient alors que, de par les objectifs de développement durable, les agriculteurs sont placés dans des jeux de contraintes de plus en plus complexes pour lesquelles leurs connaissances antérieures ne sont souvent plus adaptées (être compétitifs dans une économie ouverte et , en même temps, respecter des normes environnementales, des normes de qualité...). En l'absence de conseil technique proposant de nouvelles stratégies, on renvoie à l'agriculteur individuel la charge de trouver des solutions intégrées à des problèmes compliqués, sur lesquels butent la recherche et de grands cabinets de conseil.

De plus, au terme de plusieurs années de libéralisation, la volonté de renvoyer la circulation des connaissances à la régulation du marché se révèle porteuse d'effets pervers inattendus. On s'aperçoit que ces dispositifs de soutien de soutien technique, même lorsqu'ils ne fonctionnaient pas très bien, étaient un lieu d'interactions entre chercheurs, agents de développement, chercheurs. La disparition de ces réseaux d'interactions fait que, quand des appuis ponctuels sont financés, les agriculteurs ne peuvent souvent plus formuler précisément une demande de conseil et qu'en retour des projets de formation ou de soutien technique qui se mettent alors en place ont du mal à formuler une offre adaptée.

Pourtant, ce ne sont pas forcément les chercheurs qui pourront produire des connaissances ayant le niveau de spécificité requis par la situation de chaque agriculteur. C'est l'ensemble du dispositif de production et de circulation des connaissances qu'il faut mettre en perspective.

Mais curieusement, alors que dans tous les secteurs la question de la dimension immatérielle des activités est considérée comme un des enjeux clé de l'avenir, en agriculture hormis pour ce qui concerne les politiques de recherche, cette question reste quasiment absente du débat.

6. Distinguer raisonnement scientifique et prise de décision politique

C'est la question de l'adéquation et de la circulation des connaissances disponibles qui se pose, nous l'avons vu, mais aussi, comme le rappelle B. Chevassus, celle du statut des connaissances scientifiques dans la prise de décision politique.

Les connaissances scientifiques procédant toujours d'une réduction méthodologique ne peuvent fournir que des visions simplifiées et toujours incomplètes du réel. Ce constat d'incomplétude des connaissances scientifiques mérite d'être souligné car dans le débat sur le développement durable, comme dans celui sur l'avenir de l'agriculture, ce serait une illusion de considérer que l'action publique peut avoir des bases strictement scientifiquement. Cela reviendrait en effet à estimer qu'il n'y a pas de spécificité du politique par rapport au champ explicatif d'une théorie donnée6. Cette théorie pourrait être une théorie économique ou une théorie écologique (deep ecology, par exemple certaines positions exprimées dans les instances débattant de développement durable). Ces approches qui érigent en impératif catégorique une continuité fonctionnelle à prétention universelle entre morale, connaissances et action, si elles étaient prises au sérieux, définiraient strictement l'horizon normatif des politiques.

Mais quelle que soit la qualité des connaissances scientifiques disponibles, force est de reconnaître que les logiques qui soutiennent discours politiques et discours scientifiques sont de natures radicalement différentes7 ; un modèle scientifique, aussi sophistiqué soit-il, ne peut avoir l'ambition d'identifier et de tenir compte de l'infinité des causes qui produisent un événement réel. Les connaissances scientifiques ne peuvent être qu'une aide à la décision politique.

Pour autant, sur le plan général, il fait peu de doute que, compte tenu de la complexité des remaniements auquel appelle le concept de développement durable, la production et la circulation des connaissances seront un des enjeux clé du XXIe siècle. Mais il est possible d'aller au delà du voeu traditionnel, et un peu incantatoire, de développer "plus" de recherche.

- Nous l'avons vu avec la question de la définition de "l'agriculture", les recherches appliquées restent subordonnées à des décisions politiques explicites qui énoncent leurs objectifs sociétaux et infléchissent leurs moyens en conséquence. Ces objectifs restent encore largement à préciser. Très concrètement, il sera impossible de produire des connaissances adéquates pour des millions de paysans pauvres si ils sont écartés du recueil de données primaires par les appareils statistiques, et éloignés des interactions avec la recherche par le démantèlement des dispositifs de soutien technique.

- Par ailleurs, le concept de développement durable implique le développement de recherches interdisciplinaires, le renouvellement de certains dispositifs théoriques et méthodologiques. Cela nécessite de faire évoluer les procédures de programmation et d'évaluation de la recherche mais aussi d'éclairer la situation épistémologique de l'interdisciplinarité. Là encore, en l'absence de restructuration adaptée, la production des connaissances requises sera limitée.

- Mais surtout, comme l'accès à la terre et au capital, l'accès aux connaissances et les modalités de leur élaboration, détermine les rapports des hommes entre eux et des hommes aux choses. Dès lors il importe que la réflexion sur les politiques scientifiques et technologiques ne soit pas confinée au monde la recherches mais que ces politiques soient traitées pour ce qu'elles sont : un enjeu sociétal global.

Le débat sur le développement durable est une véritable opportunité pour mener à bien un tel projet.

par Catherine Laurent
laurent@inapg.inra.fr

Notes :

1. En Europe, ces exploitations de petite dimension représentent environ 50% de l'effectif total des exploitations. Cf Laurent C, Rémy J., 1998. Agricultural holdings : hindsight and foresight. In J. Brossier & B. Dent : Etudes et recherches sur les systèmes agraires et le développement. NS, 31, pp. 415-430.
2. Cf Conference on Agricultural Statistics 2000. Washington. 17-20 March 1998.
3. Sur ce thème, voir : Laurent C., Maxime F., Mazé A., Tichit M., 2002. Multifonctionnalité de l'agriculture et modèles de l'exploitation agricole. Enjeux théoriques et leçons de la pratique. Communication au Colloque SFER "La multifonctionnalité de l'activité agricole et sa reconnaissance par les politiques publiques" 21-22 Mars. Paris.
4.Cf, par exemple, Kenney M., Florida R. 1994. The organisation and geography of japanese R&D: results from a survey of japonese electronic and biotechnology firms. Research policy, 23(3), 305-324.
5. OCDE, 2000. Les systèmes de connaissances agricoles face aux défis de la sécurité des aliments et de l'environnement. AGR/CA (2000) AGR/CA (2000)1/FINAL.
6. Par ex. Pas de spécificité par rapport à l'économie pour une conception normative où l'action de l'Etat surdéterminé en dernière instance par des mécanismes entièrement décrits par l'économie (par ex. théorie des choix rationnels), ou à l'écologie dans une conception où l'action politique s'inscrit dans le respect d'un modèle normatif de la nature (par ex. deep ecology. Naess 1995, The shallow and the deep, long-range ecology movement. A summary in. Session G. Dir. Deep ecology for the twenty first century. Boston, London. Sahambala.).
7. Cf. Weber M., 1959. Le savant et le politique. (textes 1919) Préface R.Aron., 222 p.

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Réalisation Arnaud Vignal, relecture Ingrid Kem , sous la direction d'Alain Fraval fraval@paris.inra.fr
Avec l'aide de Claire Brenot pour les graphes et les llustrations.

Remerciements à Laurence de Bonneval pour la révision des textes en anglais.
Traduction Nicole Scott et Ingrid Kem.

ISBN : 2-7380-1049-0
ISSN : 1257 - 4627


Diffusion

Johannesburg. INRA faced with Sustainable Development: Landmarks for the Johannesburg Conference. Dossiers de l'Environnement de l'INRA n°22, , Paris, 212 p.

Prix : 22,85 €. L'ouvrage est diffusé par INRA Éditions : route de Saint-Cyr, 78026 Versailles cedex
Tél.: 01 30 83 34 06, fax: 01 30 83 34 49, dessauva@versailles.inra.fr.
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