Le Courrier de l'environnement n°36, mars 1999 

Lutte chimique et Campagnol terrestre

mise au point du réseau scientifique Populations et paysages

Texte et réponse de l'auteur tels que publiés dans le Courrier n°36 (mars 1999) (rubrique ON EN PARLE ENCORE).

Suite et fin de la mise au point : Vers la mise en place d'une lutte intégrée


Comme l'évoque le titre de l'article de Michel Pascal, paru dans Le Courrier de l'Environnement de l'INRA n°35 (novembre 1998), pp. 61-64, les campagnes de lutte chimique engagées sur de vastes échelles contre le Campagnol terrestre depuis une dizaine d'années ont provoqué des bavures. Dans son article, M. Pascal désigne des responsables de ces bavures. Il tente d'expliquer par ailleurs le choix du " tout chimique " retenu et développé dans son programme au cours des années 1980. Les arguments présentés conduisent le lecteur à se poser légitimement deux questions : ces bavures étaient-elles évitables et le choix du " tout chimique " était-il incontournable ?(1)

Cette mise au point est destinée à répondre à ces deux questions. Elle est rédigée par les personnes (chercheurs et ingénieurs de l'INRA, de l'Université et de la Protection des végétaux) qui ont participé, soit aux activités du réseau Populations et paysages mis en place pour étudier les problèmes posés par le Campagnol terrestre(2), soit aux études françaises qui prolongent actuellement ces travaux et qui s'inscrivent dans le cadre d'une convention INRA-SRPV (1996-1999), et d'un programme transfrontalier franco-suisse.

1) Les bavures étaient-elles évitables ?

Le Campagnol terrestre est une espèce souterraine, ne sortant qu'exceptionnellement de son réseau de galeries. Pour mettre à sa disposition les appâts empoisonnés, il est donc nécessaire de les déposer dans un réseau de fausses galeries. Ces fausses galeries sont créées à l'aide d'une charrue sous-soleuse équipée d'un système de distribution automatique des appâts.

Deux types de bavures peuvent se produire : d'une part, des empoisonnements directs d'espèces non-cibles consommant les appâts et, d'autre part, des empoisonnements indirects (toxicité secondaire) d'espèces consommant des rongeurs ou d'autres animaux empoisonnés par les appâts.

Le premier type concerne essentiellement des espèces végétariennes ou omnivores (lièvres, lapins, sangliers...). Il se produit lorsque, au cours des traitements, le soc de la charrue qui enfouit les appâts dans le sol, heurte un obstacle, sort de terre et dépose à l'air libre quelques morceaux d'appât empoisonné. Il peut se produire également lorsque des animaux détectent eux-mêmes les appâts, les déterrent et les consomment (le sanglier y parvient facilement). Dans les deux cas, que l'appât soit aqueux (carottes) ou sec (grains), la difficulté à éviter la consommation par des espèces non cibles est à peu près la même. L'avantage apporté par les appâts secs est de diviser par 2 les teneurs en bromadiolone et par 2 les quantités d'appâts utilisées à l'hectare, soit 4 fois moins de matière active par hectare.

Le deuxième type de bavure concerne des espèces prédatrices (buses, renards, belettes, hermines, rapaces nocturnes, sangliers, etc.). Dans ce cas également, les effets des anticoagulants sont les mêmes, qu'ils soient déposés sous forme d'appâts aqueux ou secs. Les rongeurs empoisonnés développent progressivement des hémorragies qui perturbent leurs comportements et provoquent une mort lente(3). Une fraction non négligeable d'entre eux divague alors à la surface du sol. Ces animaux constituent des proies faciles pour les prédateurs qui se concentrent en grand nombre autour des parcelles traitées. Des cadavres de prédateurs sont ensuite observés à l'intérieur et en périphérie des zones traitées. On peut supposer que l'importance de cet empoisonnement secondaire est d'autant plus grande que les densités de population de campagnols sont élevées. En phase de pullulation, les densités moyennes sont souvent supérieures à 500 individus/ hectare. Dans ces circonstances, ce sont donc plusieurs milliers de rongeurs empoisonnés qui circulent en surface au cours de traitements collectifs. Or, depuis la mise en place de la lutte chimique, les surfaces traitées augmentent régulièrement et à une vitesse inquiétante. Pour la seule région Franche-Comté, 7 000 ha ont été traités lors de la pullulation 1980-1981, environ 7 000 également pendant la pullulation 1986-87, plus de 17 000 pendant la période 1991-1993, et environ 75 000 pendant la période 1995-1998.

Dès que les traitements chimiques ont concerné des surfaces importantes (donc bien avant 1994 et l'utilisation des appâts secs), les bavures étaient régulières. Si l'information n'a pas été portée, ou peu, à la connaissance du public, c'est qu'aucune évaluation du phénomène n'a été effectuée en France, à l'inverse de ce qui a été fait en Suisse(4). L'importance de ces accidents n'a été mise en évidence en France qu'à partir de 1991, par l'action conjointe des fédérations de chasseurs du Doubs et des associations de protection de la nature franc-comtoises excédées par l'observation répétée de cadavres de nombreuses espèces (gibiers et protégées) après chacun des traitements(5) (SAGIR 1992, 1994, 1997). Au cours de l'automne 1997 et de l'hiver 1997-1998, une recherche a permis la récolte de 186 cadavres d'animaux non ciblés par le traitement. Leur autopsie, demandée par le réseau SAGIR de l'Office national de la chasse et par la Fédération de chasse du Doubs, et effectuée au laboratoire de Toxicologie de l'École nationale vétérinaire de Lyon, a fait apparaître que la mort de 170 des animaux collectés (86,5%) pouvait être imputée aux anticoagulants. Une partie d'entre eux (42, soit 25%) était de plus intoxiquée par le chlorophacinone (un anticoagulant non autorisé pour lutter contre le Campagnol terrestre). Ce dernier résultat montre que, simultanément à la mise en place des opérations de lutte collective, des dérives se produisent. Elles peuvent être le fait de particuliers, agriculteurs ou non, le chlorophacinone étant en vente libre.

Qu'elles soient qualifiées de bavures ou de dérives, les conséquences néfastes de la lutte chimique étendue à de vastes surfaces sont inévitables, quels que soient les soins apportés par les exploitants lors de l'enfouissement des appâts et quelle que soit la qualité de l'encadrement réalisé par les fédérations de groupement de défense contre les ennemis des cultures, sous le contrôle de la Protection des végétaux. Évoquer des responsabilités sans se poser la question de la validité du choix du tout chimique revient à détourner l'attention de la question essentielle.

Pierre Delattre et Jean Pierre Quéré
Université de Montpellier II, unité Biologie et Gestion des pullulations (INRA), CC64, 34095 Montpellier cedex 05
delattre@isem.univ-montp2.fr

Patrick Giraudoux
Université de Franche Comté, Laboratoire de Biologie et Ecophysiologie, place Leclerc, 25030 Besançon cedex
Gérard Grolleau
INRA, laboratoire de Phytopharmacie et Médiateurs Chimiques, Équipe d'Éco-Étho-Toxicologie, Route de St Cyr, 8026 Versailles cedex
Michel Habert et Denis Truchetet
SRPV, DRAF Franche-Comté, 191, rue de Belfort, immeuble Orion, 25043 Besançon cedex


NDLR : À la seconde question annoncée, le choix du " tout chimique " est-il incontournable ?, les auteurs répondent qu'il convient d'envisager pour sortir de la situation actuelle " des modifications de milieux et des changements dans les pratiques agricoles ", de considérer que " le "tout chimique" est une utopie " et d'orienter " à moyen terme la lutte contre les campagnols terrestres […] vers la lutte intégrée [optique dans laquelle] l'utilisation de moyen chimique n'est plus qu'une mesure parmi d'autres et doit être raisonnée et réduite à un minimum ". Un texte important, presque un article : il est - selon la tradition - mis à la disposition de toute personne intéressée sur notre infoservice sur Internet à l'adresse www.inra.fr/dpenv/delatc36.htm (les lecteurs non branchés peuvent nous demander une copie sur papier). Le débat, notamment quant aux conditions de faisabilité des méthodes pouvant se substituer à la lutte chimique, n'est bien sûr pas clos...


De M. Pascal, cette réponse (d'une brièveté imposée par la Rédaction) :

Les auteurs de la réponse collective à l'article consacré au Campagnol terrestre ont parfaitement raison de souligner l'absence d'informations pertinentes, passées et actuelles, permettant d'apprécier l'impact réel des luttes collectives entreprises à l'encontre de ce Rongeur. En particulier, aucun protocole expérimental n'a été mis en place pour apprécier l'éventuelle différence d'impact que pouvait engendrer le passage de la lutte au moyen d'appâts frais, conduite par le passé, à celle, à base d'appâts secs, conduite récemment.

Une telle expérience aurait peut-être permis d'anticiper la question posée actuellement : pourquoi les taux de bromadiolone relevés dans les tissus des sujets d'espèces non cibles trouvés morts lors de traitements par appâts secs sont, dans l'état actuel des connaissances et paradoxalement, supérieurs à ceux relevés lors de traitements par appâts frais en dépit d'une plus faible concentration de toxique par masse appât sec ? Si l'on se réfère à la masse de matière sèche des deux sortes d'appâts, cette différence de concentration entre appât sec et appât frais perdure-t-elle ? Une hypothèse est actuellement émise pour expliquer ce phénomène. Elle postule une différence d'exposition des espèces non cibles selon les modalités d'application sur le terrain de l'une et l'autre méthode de lutte. Si cette explication est validée, remet-elle en cause l'usage des appâts secs ?

Michel Pascal
INRA, Unité Faune sauvage et Biologie de la conservation de la station SCRIBE, Campus de Beaulieu, 35 042 Rennes cedex
pascal@beaulieu.rennes.inra.fr


[R] 2) le choix du "tout chimique" est-il incontournable?

De la lutte chimique, rapidement improvisable mais aux conséquences prévisibles, à la mise au point d'une méthode de lutte biologique, le chemin peut paraître long. Le parcourir fait cependant partie des exigences imposées au chercheur pour trouver des solutions durables aux problèmes posés par les ravageurs. Les étapes intermédiaires, que sont la lutte raisonnée et la lutte intégrée , permettent d'apporter des solutions alternatives de manière progressive. C'est l'objectif que s'est donné le réseau "Populations-Paysages" dont les recherches engagées dans le cadre d'un contrat thématique régional "Rongeurs et gestion de l'espace rural" et d'un programme franco-suisse "Interreg II", ont pour but de mettre en place une stratégie propre à prévenir, plutôt qu'à guérir. Les résultats de ces recherches ont déjà permis d'identifier une partie des mécanismes à l'origine des pullulations en Franche Comté.

Mise en place d'une lutte raisonnée

La lutte raisonnée concerne l'aménagement des luttes chimiques. L'ampleur des accidents qui interviennent lors d'une campagne de lutte chimique est généralement proportionnelle aux surfaces concernées et aux densités des populations traitées. Il faut donc chercher à minimiser les surfaces traitées et à n'intervenir que lorsque les populations sont encore numériquement faibles. Pour cela il est nécessaire de disposer, d'une part d'un service d'avertissement agricole performant, et d'autre part de connaissances sur la localisation des sources potentielles du ravageur.

La mise en place d'un réseau d'avertissement sur l'ensemble des terres touchées par les pullulations impliquait de disposer d'une méthode d'échantillonnage très légère et utilisable dans une grande diversité de biotopes. Une méthode indiciaire a été mise au point dans ce but (Giraudoux et al., 1995). Elle a permis de révéler l'existence de sources de pullulation à deux échelle spatiales :

1) à l'échelle de la région Franche Comté les vagues de pullulation, qui se répétent régulièrement tous les 6 ans, prennent toujours naissance dans les mêmes groupes de communes situés à la limite des 1ers et 2ème plateaux franc-comtois. Ces communes sont caractérisées par un degré d'ouverture des paysages plus élevé que celui des communes voisines (Duhamel, 1994; Giraudoux et al. 1997, Duhamel et al., 1999),

2) à l'échelle sectorielle (quelques dizaines de km2) ce sont les colonies de campagnols situées dans les espaces les plus ouverts qui serviraient de point de départ à la diffusion de la pullulation (Duhamel et al., 1999).

Ces deux types d'information sont d'emblée d'un intérêt particulier pour la mise en place de luttes précoces et ciblées spatialement (lutte raisonnée). Elles permettent en effet de préconiser des traitements au tout début de la phase de croissance des populations, lorsque les densités sont encore relativement faibles, et non plus pendant la phase d'abondance. Ces traitements précoces peuvent par ailleurs être focalisés sur des surfaces réduites: à savoir les parties centrales des zones ouvertes et particulièrement celles des communes situées dans les zones de démarrage des vagues de pullulation.

Vers la mise en place d'une lutte intégrée

L'importance de la composition et de la structuration du paysage(6) révélée par nos recherches nous a conduit à analyser leur rôle dans la genèse des pullulations. Ces informations sont précieuses pour s'engager dans la voie d'une gestion durable des populations de ravageurs.

Une analyse rétrospective des vagues de pullulations précédentes, étudiées depuis une trentaine d'années par les Services de protection des végétaux, montre que leur apparition est un phénomène récent qui a coïncidé avec des modifications paysagères importantes (Giraudoux et al., 1997). Deux types d'évolution sont pour l'essentiel responsables, dans un premier temps de l'augmentation de la durée et de l'amplitude des pullulations, puis dans un second temps de l'extension des surfaces touchées par ces pullulations. Il s'agit de :

1) l'évolution des pratiques agricoles: l'augmentation de la production fourragère pour la filière lait a provoqué, au cours de la deuxième partie de ce siècle, la conversion de certaines terres régulièrement labourées en prairies et pâturages. Le passage d'une polyculture familiale à une monoculture de l'herbe, dû à la spécialisation de l'élevage laitier, a transformé plus de 80% des milieux ouverts en prairies permanentes favorables au développement des populations de campagnols. Le seuil de déclenchement de pullulations importantes a été franchi au cours des années 1960-1970 lorsque le rapport des surfaces toujours en herbe sur la surface agricole utile a dépassé 90 %, à l'échelle sectorielle (figure 1).

2) l'évolution des aménagements de milieux: les paysages de Franche-Comté restent globalement très structurés. Ils comportent des systèmes forestiers importants (en extension depuis quelques dizaines d'années) et des réseaux bocagers encore denses. Localement cependant des espaces très ouverts, parfois distants de plusieurs centaines de mètres des réseaux boisés et occupés en totalité par de la prairie permanente, ont été maintenus ou créés (en particulier dans certains secteurs des premiers et seconds plateaux). Ces espaces ouverts constituent actuellement des sources importantes de campagnols.

Une brève analyse historique et quelques explications relatives à la biologie des campagnols permettent d'expliquer comment se sont mises en place les pullulations.

Entreprise à partir des années 1950 et achevée pendant les années 1970 la conversion des terres en prairies et pâturages offre à présent aux campagnols des espaces herbagers qui communiquent totalement entre eux sur l'ensemble des plateaux francs comtois. Elle a apporté aux campagnols des possibilités de colonisation qui lui étaient interdites auparavant. Il en résulte une diffusion très rapide des pullulations à partir des zones de départ sans que l'on sache encore si celle-ci est due à la dispersion des animaux eux-mêmes ou à des facteurs qui contrôlent localement leur démographie. Il est possible, mais non encore démontré scientifiquement, que l'intensification des cultures prairiales qui a accompagné ces transformations ait par ailleurs stimulé localement la reproduction des rongeurs et augmenté leur taux de dispersion. Les recherches publiées récemment par nos collègues suisses montrent que, dans les zones de pullulation et au cours des périodes pluvieuses, des milliers d'invidus traversent chaque nuit de vastes espaces et participent ainsi activement à la colonisation des zones voisines (Saucy et Schneiter, 1998).

Le degré d'ouverture des zones les plus durablement touchées (grandes étendues homogènes de prairies) et d'où démarrent les pullulations, est tel qu'il place les rongeurs qui s'y trouvent en situation de n'être contrôlés que par un peuplement de prédateurs faiblement diversifié. Parmi ces prédateurs dominent des spécialistes comme l'Hermine, dont il a été montré qu'ils exercent un rôle déstabilisateur sur les populations de campagnols (Andersson et Erlinge, 1977, Hanski et al., 1991).

Les conséquences de cette évolution agricole et paysagère ont actuellement un effet synergique qui explique pourquoi les pullulations épisodiques, très ponctuelles et de courtes durées, qui étaient le lot du passé, sont devenues régulières (tous les 6 ans), plus étendues et plus longues. Des centaines de communes de Franche Comté, y compris celles dont la structuration paysagère est restée intacte, et des milliers d'exploitations agricoles, sont à présent envahies régulièrement par les campagnols terrestres. La durée des pullulations, qui excédait rarement plus d'un an il y a 50 ans, dépasse à présent 2 ans dans la plupart des communes. Dans les zones de départ des pullulations leur durée atteint fréquemment 4 ans. Cette évolution est le signe d'un déséquilibre qui s'est installé progressivement et qui a mis en place des pullulations d'amplitude toujours plus grande, de durée toujours plus longue et concernant des étendues de plus en plus vastes. Le phénomène peut évoluer jusqu'à un stade de pullulation chronique.

Cet état chronique a déjà été observé, et étudié, chez une espèce prairiale proche du Campagnol terrestre: le Campagnol des champs (Microtus arvalis). Il y a 40 ans, dans les polders vendéens, cette espèce atteignait, chaque année et en fin d'automne, des densités de population supérieures à 1 000 individus à l'hectare (Spitz, 1963 et 1964). Dans ces circonstances les densités ne dépendaient plus que de la précocité de la reproduction et de la qualité des ressources alimentaires encore présentes (Spitz, 1972). La contagion aux cultures annuelles voisines était en conséquence importante.

Le phénomène de pullulation est heureusement réversible. Les recherches menées sur le Campagnol des champs dans différentes régions de France ont montré qu'un équilibre plus stable (diminution de la durée et de l'amplitude des pullulations) pouvait être restauré lorsque la structuration des paysages était augmentée et lorsque la part des habitats favorables aux campagnols était réduite (Delattre et al., 1991, 1992, 1996a, 1998). Les résultats des recherches menées en Europe et en Amérique du Nord sur un grand nombre d'espèces de campagnols des milieux tempérés attribuent la régulation des populations de campagnols à l'action de la prédation et secondairement à celle du parasitisme (Krebs et al., 1996). La diversité et l'hétérogénéité des habitats seraient ainsi favorables au maintien et à la richesse de cette faune auxiliaire. L'analyse récente du rôle des structures paysagères sur la stabilisation des populations de campagnols des champs accrédite fortement le rôle régulateur exercé par les prédateurs généralistes (Delattre et al., 1996b, 1999).

Des pistes d'action, visant des solutions concrétes, compatibles avec une agriculture moderne, économiquement dynamique et respectueuse de l'environnement, peuvent maintenant être recherchées par les différents acteurs de la profession agricole, des services d'application et de la recherche. Selon la nature des moyens mis en œuvre leurs résultats seront sensibles à diverses échéances.

3) Perspectives en matière de stratégies de lutte

Les mesures qui peuvent avoir des effets à court terme concernent l'aménagement de la lutte chimique. Celle-ci devrait être conçue de façon préventive et ponctuelle, c'est à dire au cours des phases de faible densité et de début de croissance des populations, et ciblée, en priorité, sur les zones les plus ouvertes: parcelles les plus éloignées des milieux boisés. Cela suppose de pouvoir déceler des populations de campagnols en très basse densité, et donc de passer par une stratégie adaptée et un système d'avertissement impliquant chaque exploitant.

A moyen ou à long terme il serait souhaitable de tenir compte des risques d'apparition des pullulations lors de la mise au point des itinéraires techniques de production et de la planification des modifications de milieux. La limitation des risques de pullulation implique une restructuration prioritaire des milieux trop ouverts, en particulier de ceux où démarrent les pullulations. Cette restructuration devrait matériellement se traduire par une rotation plus rapide du labourage des terres les plus riches, actuellement occupées par la prairie permanente, et complémentairement par l'aménagement de corridors boisés établissant des connections avec les surfaces boisées les plus vastes. Ces aménagements doivent, bien sûr, être raisonnés pour optimiser le bénéfice économique et environnemental qui peut-en être attendu, et être accompagnés de protocoles de mise en place et de suivi permettant d'en valider les effets.

Conclusions

Quelles que soient les options qui seront retenues par les exploitants dans leurs pratiques agricoles et foncières et par les pouvoirs publics dans les actions incitatives et le choix des études à développer, il sera nécessaire de prendre en compte les points suivants :

- les pullulations actuelles sont le résultat d'une évolution que la lutte chimique n'arrive pas à enrayer. Le retour à une situation plus acceptable ne pourra être initié sans accomplir des actions de fond impliquant des modifications de milieux et des changements dans les pratiques agricoles,

- le "tout chimique" est une utopie. Ses limites sont connues de longue date dans la lutte contre les insectes ravageurs et les vecteurs de maladies. Ses inconvénients sont déjà flagrants dans la lutte contre les rongeurs sur de grandes superficies, non seulement d'un point de vue agronomique, mais aussi parce que cette stratégie est difficilement acceptée par une opinion publique qui souhaite une production agricole plus "respectueuse de l'environnement"

- à moyen terme la lutte contre les campagnols terrestres devrait s'orienter vers la lutte intégrée. Dans cette optique l'utilisation de moyen chimique n'est plus qu'une mesure parmi d'autres et doit être raisonnée et réduite à un minimum.

Plus que jamais la coopération entre organismes de recherche et d'application, telle qu'elle existe dans le cadre du Réseau "Populations et Paysage", doit être élargie et inclure les acteurs, politiques et économiques, conscients de l'état des connaissances et des enjeux, et décidés à en tirer les conséquences.


[R] Références citées

Andersson M., Erlinge S., 1977. Influence of predation on rodent populations. Oikos, 29, 591-597.

Delattre P., Croset H., Angot J.P., 1991. Comment fonctionnent les populations de vertébrés ravageurs? Bulletin Technique d'Information, 2, 16-25.

Delattre P., Giraudoux P., Baudry J., Musard P., Toussaint M., Truchetet D., Stahl P., Lazarine-Poule M., Artois M., Damange J.P., Quéré J.P., 1992. Land use patterns and types of common vole (Microtus arvalis) population kinetics. Agriculture, Ecosystem and Environment, 39, 153-169.

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Delley B. J. , Joseph E.,1985. Prévention des pullulations de campagnols terrestres en prairies de montagne. Acquis récents et perspectives de développement d'appâts rodenticides. Schweiz. Landw. Fo. Rech. Agronom., 24, 121-129.

Duhamel R., 1994. Influence des caractéristiques paysagères sur la distribution spatiale et la cinétique des populations du Campagnol terrestre (Arvicola terrestris Scherman). Mémoire de DEA, Université de Montpellier II. 30 pp.

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Giraudoux P., Delattre P., Habert M., Quéré J.P., Deblay S., Defaut R., Duhamel R., Moissenet M.F., Salvi D., Truchetet D., 1997. Population dynamics of the fossorial form of the water vole (Arvicola terrestris scherman): a land usage and landscape perpective. Agriculture Ecosystems and Environment, 66, 47-60.

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Pedroli J.C., 1983. Lutte contre le Campagnol terrestre. Rapport de la commission de surveillance. Service de la pêche et de la chasse du canton de Neuchâtel. 29 pp.

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SAGIR, 1994. Traitement des campagnols aux anticoagulants; campagne de traitement "automne 1993". ONC, Service départemental de la garderie du Doubs.

SAGIR, 1997. Traitement des campagnols aux anticoagulants (bromadiolone et chlorophacinone). ONC, Service départemental de la garderie du Doubs.

Saucy F., Schneiter B., 1998. Juvenile dispersal in the vole Arvicola terrestris during rainy nights: a preliminary report. Bull. Soc. Vaud. Sc. Nat., 84, 4, 333-345.

Spitz F. 1963. Etude des densités de population de Microtus arvalis Pall. à Saint-Michel-en-l'Herm (Vendée). Mammalia, 27, 497-531.,

Spitz F. 1964. Etude des densités de population de Microtus arvalis Pall. à Saint-Michel-en-l'Hern (Vendée) (suite et fin). Mammalia, 28, 40-75.

Spitz F. 1972. Démographie du Campagnol des champs (Microtus arvalis), en Vendée. Ph.D. thesis, Paris VI.


[R] Notes

1 NDLR : pour maintenir des dimensions raisonnables à cet On en parle encore, tant sur le plan de la mise en page que de la thématique, la seconde partie du texte écrit en réaction à l'article n'est pas reproduite ici. Voir encadré en fin de texte. [Vu]

2 Les activités de ce réseau ont été développées au cours de la période 1992-1996 dans le cadre d'un contrat thématique régional " Campagnol terrestre " soutenu notamment par la Région Franche-Comté. [Vu]

3 Grolleau G., Lorgue G., Nahas K., 1989. Toxicité secondaire en laboratoire, d'un rodenticide anticoagulant (bromadiolone) pour des prédateurs de rongeurs champêtres : Buse variable (Buteo buteo) et Hermine (Mustela erminea). Bulletin OEPP, 19, 633-648. [Vu]

4 Pedroli J.C., 1983. Lutte contre le Campagnol terrestre. Rapport de la commission de surveillance. Service de la pêche et de la chasse du canton de Neuchâtel. 29 p.
Delley B. J., Joseph E., 1985. Prévention des pullulations de campagnols terrestres en prairies de montagne. Acquis récents et perspectives de développement d'appâts rodenticides. Schweiz. Landw. Fo. Rech. Agronom. Suisse, 24, 121-129. [Vu]

5 SAGIR, 1992. Bilan des opérations de traitement contre le Campagnol terrestre (Arvicola terrestris). Automne 1991. ONC, Service départemental de la garderie du Doubs.
SAGIR, 1994. Traitement des campagnols aux anticoagulants ; campagne de traitement "automne 1993". ONC, Service départemental de la garderie du Doubs.

SAGIR, 1997. Traitement des campagnols aux anticoagulants (bromadiolone et chlorophacinone). ONC, Service départemental de la garderie du Doubs.  [Vu]

6 La lutte raisonnée a pour objectif d'aménager la lutte chimique pour en diminuer les impacts négatifs. Elle se veut plus préventive que curative et ne fait appel aux moyens chimiques qu'aux stades cruciaux de la biologie des espèces déprédatrices concernées.
La lutte intégrée combine les méthodes biologiques et les moyens chimiques pour un résultat optimisé. [Vu]

Les critères de composition et de structuration sont couramment utilisés pour comparer entre eux les paysages. Le premier fait allusion aux modes d'occupation des sols (milieux ouverts et fermés, cultures annuelles, prairies, forêts, etc). Le second fait référence à la distribution spatiale des éléments paysagers (parcelles, réseaux de haies, de murs, etc) mesurée par des indices d'hétérogénéité, de fragmentation, etc. [Vu]

[R]