Le Courrier de la Cellule Environnement n°4, juin 1988 

Réflexions autour de la notion de déprise agricole

La demande sociale :
Qu'est-ce que la déprise ?
Que1s états de référence ?
Quelles recherches sur la déprise



La fréquence des propos de la presse, .des responsables politiques et professionnels, voire des chercheurs sur le thème de la déprise agricole, nous a amenés à nous interroger sur cette notion et à réfléchir sur les possibilités de notre implication en tant que chercheurs.
Le propos de notre texte est essentiellement de proposer des éléments pour un débat, en nous interrogeant sur la "demande sociale" et sur les contributions respectives des approches agronomiques et écologiques à la clarification du problème.

[R] La demande sociale :

en tant que chercheurs, nous devons nous demander si le fait d'engager des travaux sur un thème largement débattu dans les médias (de Libération à l'Agriculteur Normand) et dans les colloques (colloque sur les friches au Salon de l'Agriculture, au Salon de la Montagne...), nous conduit ipso-facto à traiter d'un problème important. Le thème de la déprise peut-il constituer un cadre général de recherches ou n'est-il qu'une focalisation sur un trait marquant d'une crise et d'une transformation plus large de l'espace rural ? A un moment ou des comités d'experts se réunissent pour constituer des programmes de recherche (Comité Écologie et Gestion du Patrimoine Naturel du Ministère de l'Environnement ; groupe de travail au sein du programme Man and Biosphere de l'UNESCO...) répondre à cette question nous parait essentiel.

[R] Qu'est-ce que la déprise ? :

sans entrer dans une analyse de l'usage du terme, nous noterons que son apparition est récente (fin 1979 dans les comptes rendus du comité ECAR de la DGRST, par exemple), il semble, d'autre part avoir essentiellement des connotations négatives (désertification, retour oppressant de la friche, menace...). Nos diverses lectures contrent que le sens général de déprise a trait à la perception d'un processus de réduction de l'occupation de l'espace par l'activité agricole, sans apparition d'usages alternatifs. Le terme de déprise associe l'aspect social et l'aspect territorial.
La déprise est le changement d'état d'un complexe liant l'activité à l'espace et ayant des répercussions environnementales visibles. Mais le terme désigne aussi bien la constatation, l'observation, voire l'évaluation de ce changement que l'écart qui se crée avec l'image que l'on a d'un état antérieur de l'espace, image qui est une construction mentale, individuelle ou collective. Ceci nous conduit à proposer la définition suivante du terme déprise : Déprise - une perception de changements de systèmes liant activités et espaces. Ces changements font référence à des états antérieurs de l'espace, réels ou construits. Ces changements sont jugés comme une régression par rapport à une occupation plus complète de l'espace agricole. Cette moindre utilisation résulte d'un laisser-faire et non du choix d'un nouveau mode de gestion.

[R] Que1s états de référence ?

si l'une des conséquences de la déprise est une dégradation de l'environnement, on doit connaître l'état initial. Dans les Vosges, les agriculteurs âgés parlent de déprise car ils se réfèrent à un paysage jardiné le "peigné vosgien". Dans le Pays d'Auge on déplore les, refus dans les prairies, les taches de ronces, mais y a-t-il eu un temps où toutes les prairies étaient bien entretenues ?
Mais face à l'abandon des parcelles agricoles, le chasseur ou le promeneur urbain fera l'éloge 'de la "nature sauvage".
Ces états de référence, souvent fabriqués peuvent, de façon très schématique, être rattachés à deux mythes, images l'un et l'autre de paradis perdus.
- mythe 1 : la référence est l'espace maîtrisé par l'homme, la nature dominée par une technologie bienfaisante, nourricière. C'est aussi la référence à "l'ordre éternel des champs", au "beau travail".
Mythe 2 : la référence est l'espace naturel détruit par l'homme et l'activité économique. Cela renvoie aux mythes des équilibres naturels, du climat, stade ultime d'une évolution d'où l'homme serait absent.
On remarquera que le choix d'une politique de gel des terres plutôt que d'une politique de diminution des intrants sur un espace restant agricole, est une combinaison des deux mythes définis ci-dessus : un espace pour produire et un espace pour la nature.
La déprise dans l'évolution générale des espaces ruraux :notre orientation de recherche nous amène à nous intéresser aux relations entre l'espace et l'activité agricole, aux conséquences sur l'espace de ce qui n'est plus fait ou plus fait de la même façon, ceci à différentes échelles et différents niveaux d'organisation. Le terroir, le bassin versant, le paysage sont des niveaux d'organisation perçus par le public, ce sont donc des niveaux clés d'analyse des changements ; ceux-ci résultent, à ces niveaux, des décisions non concertées d'un ensemble d'agriculteurs. Ces changements, visibles à l'échelle parcellaire, peuvent être liés à des modifications du système de production (passage à des cultures entraînant l'abandon des parcelles en pente-ou humides) ou à des modifications dans la façon dont les systèmes de production utilisent le territoire.
Au niveau du paysage, on constate souvent que la déprise n'est pas le seul phénomène affectant le territoire ; elle peut être accompagnée de l'intensification de certaines parcelles ou de certains terroirs. C'est cette différenciation du territoire sous le double effet de la déprise et de l'emprise accrue de l'agriculture qui nous parait le phénomène central. L'objet de recherche devrait davantage concerner l'espace, la dynamique de sa structuration, de son organisation, que la déprise.

[R] Quelles recherches sur la déprise
dans le cadre d'une articulation écologie/agronomie ?

les observations dont nous venons de rendre compte indiquent qu'il est nécessaire d'aborder les conséquences écologiques de la déprise su niveau de la mosaïque différenciée de l'espace ; les formes spatiales de la déprise, les relations dans l'espace entre unités adjacentes,, en déprise ou non, sont des facteurs essentiels à prendre en compte que ce soit dans une perspective de recherche fondamentale ou dans une perspective de gestion.
Parmi les modes de gestion de l'espace envisagés pour remédier à la déprise figure la mise en place de systèmes agricoles extensifs ; ces systèmes peuvent-ils être conçus indépendamment des systèmes de production environnants ?
Les transformations de l'espace rural qui suscitent inquiétudes ou espoirs résultent, dans un espace donné, d'un changement de contrôle des processus écologiques par l'activité agricole . il y a relâchement ou intensification du contrôle. On cherche à définir de nouveaux modes de gestion pouvant répondre à des objectifs environnementaux (maintien de la richesse spécifique...), notamment â l'aide de techniques agricoles adaptées. Ceci nous conduit à souligner le fait qu'il est de plus en plus nécessaire de comprendre la façon dont les processus écologiques sont impliqués dans l'activité de production, ainsi que les relations entre l'évolution de la structure de l'espace agricole, suite aux changements d'activité, et la dynamique des systèmes écologiques.


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