L'exemple de l'Étourneau sansonnet (Sturnus vulgaris)
Remarques de dernière minute
Références citées
L'étourneau en France
L'oiseau, comme potentiellement tout animal, peut devenir un réel fléau pour l'homme, quand se conjuguent à la fois la présence d'un grand nombre d'individus et de forts prélèvements sur les productions humaines. On parle alors d"'attaques" de ravageurs qui motivent, et ont motivé depuis que l'agriculture existe, une réaction de l'homme plus ou moins sophistiquée, allant de l'installation d'un épouvantail jusqu'à l'emploi des procédés les plus modernes, dans le but de limiter l'espèce concernée. En France, plusieurs espèces d'oiseaux sont ainsi mises en cause, mais, hiver après hiver, c'est surtout l'étourneau sansonnet qui fait parler de lui dans le grand Ouest de notre pays.
Une espèce déprédatrice (elle ne l'est que parce qu'elle
s'attaque à nos productions) peut donc créer un problème
économique grave, quand les prélèvements qu'elle effectue
dépassent un certain seuil. L'apparition de dégâts importants
peut être liée soit aux techniques agricoles (nouvelles pratiques
ou modification de l'utilisation du sol), soit au comportement des espèces,
soit aux deux. Ainsi l'introduction ou l'augmentation d'un type de culture
dans l'aire de distribution d'une espèce potentiellement
déprédatrice peut aboutir au même résultat que
celui que causerait une population déprédatrice en augmentant
son aire de distribution ou en explosant démographiquement. Les oiseaux
sont des ravageurs particulièrement difficiles à cerner et
à maîtriser. Ils apparaissent pourtant relativement fragiles
et l'on a bien réussi en dix ans à supprimer l'espèce
la plus abondante d'Amérique du Nord (le pigeon migrateur) ou à
faire disparaître les passereaux des plaines chinoises. Ces destructions
n'ont cependant été possibles que dans un contexte de chasse
ou de production agricole qu'il serait trop long de détailler ici.
Mais on constate souvent trop tard cette fragilité, par exemple quand
l'espèce a déjà disparu localement (cas de certaines
espèces de pics en Italie du Nord, chassées pour "limiter"
leur impact sur les productions de bois !).
Qui cependant oserait aujourd'hui parler de la fragilité de
l'étourneau sansonnet dont les capacités d'adaptation (Clergeau
1981 a) lui ont permis de conquérir tous les continents, ou de celle
du moineau domestique présent dans toutes les fermes d'Europe ?
Les oiseaux présentent des réponses à des échelles
spatio-temporelles qui les démarquent généralement des
insectes et des micromammifères. Ainsi ces réactions sont à
la mesure du taux d'accroissement observé chez les populations d'oiseaux
: les contrôles des naissances effectués sur diverses espèces
ne donnent des résultats sensibles qu'au bout de trois ou quatre ans
; à l'inverse, une espèce mettra aussi plusieurs années
à répercuter les actions positives de l'environnement, comme
le révèlent l'exemple des goélands face à
l'accroissement des décharges d'ordures ménagères
(Camberlain et Flote,1979) ou celui des hérons face à l'arrêt
de leur chasse (Marion, 1988). Par rapport aux insectes ou aux microrongeurs
qui ont des cycles généralement courts, voire très courts,
toute intervention sur des populations d'oiseaux devra d'abord tenir compte
de ces aspects temporels.
Mais l'oiseau est plus que les autres animaux capable d'échapper à
de trop fortes contraintes (par migration ou erratisme, par exemple) ou de
distancier certaines de ses activités de plusieurs dizaines de
kilomètres (regroupements comme les colonies de reproduction ou les
dortoirs communs distants des zones d'alimentation). Cette mobilité
spatiale compromet alors toute chance de succès d'une intervention
trop localisée ou qui ne tiendrait pas compte de ces réalités
biologiques. Les tentatives américaines d'un modèle
prévisionnel d'attaque par les oiseaux traduisent d'ailleurs cette
complexité, puisque le nombre de variables à entrer dans le
modèle mathématique est si grand qu'il en limite l'utilisation.
Le tout premier élément nécessaire à
l'élaboration d'une gestion cohérente des "déprédateurs
ailés" est une parfaite connaissance des dégâts. Cette
évidence n'est pourtant pas si simple à cerner et peu de pays
ont réussi jusqu'à maintenant à faire un constat complet.
En effet, c'est la typologie et le coût des déprédations
qui doivent permettre de choisir le niveau d'intervention à mettre
en oeuvre. C'est seulement si l'enjeu économique est important qu'il
conviendra de passer d'un stade de protection (protection du site par
effarouchement ou filet) à celui d'une intervention sur les populations
(destruction des sites de repos ou de reproduction, ou limitation des effectifs
en présence). On peut penser que cette simple balance des coûts
financiers devrait être suffisante pour poser le problème, mais
dans de nombreux cas, il n'en est rien. Ainsi, le coûteux programme
de tir au fusil lancé par le gouvernement britannique s'est
révélé totalement inefficace à résoudre
un problème mettant en cause une espèce de pigeon (Murton,
1968). En France par exemple, si les dégâts occasionnés
par l'étourneau sont bien typés, leur coût en revanche
reste toujours une question délicate. Les chiffres avancés,
à part quelques données concernant des exploitations agricoles
cibles, sont souvent biaisés par la méthode employée
(calcul des dégâts potentiels d'après les effectifs d'oiseaux
en présence).
De plus, il n'est pas abusif de souligner que, comme dans d'autres pays,
l'ampleur des dégâts intègre largement la composante
émotionnelle liée à l'aspect spectaculaire des regoupements
d'oiseaux.
De même que l'exploitant investit dans les pesticides et les herbicides,
il peut disposer d'un minimum de matériel d'effarouchement (visuel,
acoustique ou gustatif) ou de protection (filets, bâches) lui permettant
de faire face à une pression normale de divers ravageurs. Ce
matériel a été récemment perfectionné
pour les oiseaux (Gramet, 1976, 1978 ; Bremond, 1980; Inglis, 1980 ; etc.),
mais il faut avouer qu'il demeure onéreux, et il reste encore des
recherches techniques à entreprendre pour en diminuer le coût.
De plus, ces méthodes d'effarouchement ne permettent pas une protection
durable du fait de l'accoutumance des oiseaux. Il semble également
que le contexte, c'est-à-dire la présentation du répulsif
ou l'environnement direct du site, soit une donnée à prendre
en compte dans une large mesure. Par exemple, il a été
observé lors d'études menées aussi bien dans le Dakota
du Sud (Degrazio et al., 1971) que dans le Finistère Nord
(Clergeau, non publié) que les répulsifs gustatifs sur grain
sont plus efficaces si les oiseaux peuvent exploiter d'autres ressources
alimentaires proches. De même, l'orientation du silo d'ensilage de
maïs en libre service semble être déterminante quant à
sa fréquentation par les étourneaux.
Les dortoirs d'étourneaux relèvent d'un autre niveau que celui
de la production agricole, et ils ne devraient être gérés
que par un organisme habilité (Delvingt, 1975). En effet, sauf dans
le cas des dortoirs urbains que toute municipalité devrait évacuer
immédiatement (par effarouchement acoustique notamment), un dortoir
draine des oiseaux s'alimentant sur plusieurs centaines de kilomètres
carrés (Clergeau, 1981 b) et mérite une réelle gestion.
Il n'est plus question dans ce cas de déplacer quelques centaines
d'individus, mais plusieurs milliers, qui vont d'ailleurs changer de reposoir
nocturne mais sans doute pas de zone d'alimentation. L'effarouchement des
dortoirs ruraux doit donc répondre à une concertation et à
une réflexion précise.
Enfin, quand la pression devient trop importante, on effectue alors
généralement une régulation de populations. Les destructions
les plus massives dans le monde concernent les Quelea en Afrique, les moineaux
en URSS et en Afrique du Nord, et dans une moindre mesure les étourneaux
(Agelaius et Sturnus) en Amérique du Nord et en Europe de l'Ouest.
Les moyens utilisés (pulvérisation chimique, gazage, appâts
empoisonnés, explosifs ou lance-flammes) ont rarement tenu compte
de l'impact sur l'écosystème (destruction totale du site, pollution
secondaire, destructions d'espèces présentes protégées,
etc.). Ainsi, pour ne développer qu'un seul exemple concret, la diminution
d'un ravageur peut laisser la place à un autrç : les dortoirs
d'étourneaux à ailes rouges (Agelaius phoenicus) qui ont
été détruits aux Etats-Unis sont progressivement
remplacés par ceux de l'étourneau sansonnet.
En fait, la destruction d'oiseaux au niveau d'un dortoir semble d'emblée
rentable par la masse d'individus concentrée sur un même site.
Mais, comme nous l'avons déjà souligné, la biologie
des espèces et leur capacité d'échappement posent
différemment cet aspect de rentabilité. Cependant, une intervention
peut répondre aussi en grande partie à une motivation politique.
C'est par exemple le cas de l'étourneau en Bretagne, dont les dortoirs
ont été traités chimiquement, à la suite d'une
forte demande de part de la population. Mais cette destruction locale ne
pouvait avoir un intérêt qu'au cours d'une même saison
d'hivernage, et puisque les étourneaux repartent se reproduire en
Europe de l'Est, il a fallu réitérer ces traitements tous les
ans pour obtenir un résultat et espérer une action à
moyen terme sur une population non controlable. En URSS, des milliers de
nichoirs attendent les oiseaux, et nous savons maintenant l'importance de
la fraction de population dite "flottante", c'est-à-dire non nicheuse
mais pouvant efficacement le devenir et ainsi compenser les pertes
éventuelles de reproducteurs (Clobert, 1981).
En 1977, Dyer aux Etats-Unis et Ward en Grande-Bretagne nous mettaient en
garde contre une mauvaise mise en place de stratégies d'intervention
sur les pestes aviaires. L'exemple de la limitation des populations de Quelea
en Afrique ne devait surtout pas être reproduit. En effet, le seul
objectif a été la destruction partielle ou totale (selon les
responsables) de ce déprédateur. Il n'y eut ni prise en compte
de la biologie de l'espèce ni expertise des dégâts.
L'espèce a cependant continué à sévir et depuis
1950, sa destruction s'est progressivement étendue, toujours sans
protocole scientifique, dans plus d'une quinzaine de pays.
En 1977, naissait en France le Groupe National sur l'Etourneau, qui, bien
que recherchant la méthode la "moins mauvaise" pour limiter les
populations dans le grand ouest de la France, posait avant tout le problème
en termes de destruction et non de compréhension. Il est vrai qu'il
y avait urgence, mais plus de dix ans après, malgré les
dépenses engagées, le résultat est peu concluant, puisque
la baisse d'effectifs observée en 1986 ne peut être imputée
aux seuls traitements mis en oeuvre. Aucune méthode scientifique de
suivi n'a été programmée et aucun investissement n'a
été effectué, ni dans la recherche de la biologie de
cette espèce, ni dans l'utilisation de méthodes plus douces.
Pourtant, après les travaux de l'INRA sur l'effarouchement acoustique,
plusieurs autres idées ont été avancées, comme
l'emploi de chimiostérilisants, ou le nettoyage des sites de dortoir,
comme celui testé en Ille-et-Vilaine en 1974 et repris par la Ligue
de Protection des Oiseaux (LPO) en 1988, ou la prise de contact directe avec
l'URSS (toujours pas réalisée).
Beaucoup d'autres possiÉilités mériteraient d'être
approfondies. Par exemple, les déprédations sur les
céréales pourraient être limitées en
déplaçant légèrement les dates de semailles ou
en changeant les types de cultures à proximité des dortoirs
et des rassemblements traditionnels d'étourneaux. Aux Etats-Unis,
les exploitants riverains des gros dortoirs privilégient maintenant
soja et sorgho, qui n'attirent pas les étourneaux.
En fait, comme c'est déjà parfois le cas, lorsqu'il a à
structurer l'espace, l'homme doit aussi prendre en compte les contraintes
liées à la présence de ravageurs. Ainsi, lorsque les
pinsons ébourgeonnent les poiriers les plus proches des zones
boisées, (Flegg, 1980), l'homme aura intérêt à
créer ses vergers loin d'elles. Autre exemple : les moineaux s'attaquant
essentiellement à la périphérie des cultures
céréalières (Dawson, 1970), il sera préférable
de placer les cultures sur des parcelles de taille suffisante.
En ce qui concerne les étourneaux, la complexité du problème
est largement noyée par celle des responsabilités ; localement,
on renvoie au niveau national toute étude du phénomène,
et au niveau national (y compris au sein du ministère de l'Environnement
f), on ne prend pas toujours au sérieux l'impact de l'oiseau le plus
abondant de l'Ouest de la France Clergeau, 1989). Or, au moment de la
création de l'Europe et de la modification de l'utilisation d'une
partie des sols (déprise agricole, particulièrement), la
problématique soulevée par cette espèce ne nécessite
pas seulement l'utilisation de bons moyens d'intervention (malgré
leurs défauts, les pulvérisations chimiques par avion limitent
les essais souvent dangereux effectués par les riverains, notamment
gazages de toutes sortes souvent plus dangereux pour l'homme que pour les
oiseaux !), mais surtout un protocole scientifique rigoureux réalisé
en concertation avec les autres pays.
A côté de l'indispensable connaissance de l'espèce, la
notion de gestion doit prendre toute son ampleur pour obtenir un meilleur
succès des méthodes et la limitation des solutions
indésirables pour l'environnement "Connaître pour gérer"
a été le titre d'un programme du service de la Recherche du
ministère de l'Environnement (SRETIE). Reprise par beaucoup, cette
formule n'a cependant pas encore été assimilée par certains
décideurs qui, encore aujourd'hui, agissent et font agir sans aucune
connaissance des phénomènes biologiques.
- L'importance du politique dont il est questioe plus haut prend encore toute
son ampleur. La percée des écologistes aux différentes
élecùons aboutit en effet à de nouvelles prises de positioe
du groupe sur l'Etcurneau qui donne maintenant un caractère
exceptionel au traitement aérien. On ne peut que s'en
féliciter...
_ La décharge d'ordures de Brest qui alimentait plusieurs milliers
de goélands a disparu, mais pas les oiseaux. ceux-ci rôde nombreux
dans la ville. La municipalité va devoir poursuivre sa "gestion de
l'espèce" en intervenant pour que les goélands ne
s'établissent pas dans les rues cil ils décrhirent les sacs
poebelles qu'ils connaissent si bien.
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L'étourneau Sturnus vulgaris est un modèle
particulièrement intéressant pour l'éthologue et
l'écologue non seulement par ses particularités comportementales
telles qu'un important grégarisme favorisant un opportunisme alimentaire
ou des grands rassemblements nocturnes en dortoirs, mais ausi par le
polymorphisme de ses populations, les étourneaux européens
présentant tous les stades en fonction de la latitude et la longitude,
depuis la migration jusqu'à la sédentarité. Cette
espèce présente aussi une autre caractéristique, celle
d'avoir vis-à-vis de l'agriculture un double statut :
considérée en Europe de l'Est comme un auxiliaire de l'agriculture
lors de la reproduction (c'est avant tout un insectivore qui explore les
prairies), elle devient un réel ravageur pendant la période
d'hivernage dans l'Europe de l'Ouest et au bord de la
Méditéranée par ses compléments alimentaires
de fruits et graines. C'est donc une espèce dite "à problème"
ou considérée comme telle depuis le début du siècle.
Durant la première partie du siècle, c'est surtout en Afrique
du Nord qu'elle a effectuée des dégâts, notamment dans
les oliveraies. Entre 1%5 et 1980, ces derniers se sont localisés
surtout dans le grand ouest de la France, l'Angleterre et la Belgique
(dégâts dans les ceriseraies, les vignes, les emblavements,
l'alimentation du bétail, etc. ) A partir de 1950, l'évolution
de l'aire de reproduction s'est étendue de manière spectaculaire,
non seulement dans le grand nord mais aussi dans le sud -ouest de l'Europe
( sud de la France, nord de l'Espagne, îles bretonnes).
Parallèlement, la charge en individus passant l'hiver dans nos
régions a augmenté pour aboutir aux problèmes que l'on
connaît actuellement : on compte environ 70 millions d'individus
présents en hiver en France, dont 40 dans la seule région Ouest
de la France qui supporte à la fois une population totalement
sédentaire et une des plus importantes populations migratrices hivernantes
(chiffres de 1984).
Chaque soir, les étourneaux se rassemblent pour passer la nuit en
gros dortoirs, souvent de plus d'un million d'individus en hiver. Au matin,
ils regagnent leur zone d'alimentation éloignée de parfois
plusieurs dizaines de kilomètres du dortoir.
L'étourneau se reproduit dans un trou d'arbre ou de bâtiment
(pour certains chercheurs, il y aurait là une possibilité de
limiter les populations et effectue, en France, deux nichées de 4
à 6 jeunes. Malgré une forte mortalité la première
année, l'étourneau adulte peut vivre de 4 à 5 ans et
l'augmentation nette des taux de survie durant les vingt dernières
années amène à un doublement théorique des
populations tous les sept ans.
Actuellement, en France, les recherches effectuées sur la biologie
de cette espèce concernent essentiellement les vocalisations et signaux
aclergeau).
Pour en savoir plus : Clergeau P. (1986) - L'étoumeau sansonnet. Payot Lausanne, 64 p, Feare C.J. (1984) - The Starling. Oxford Un. Press. 315 p. Gramet P. (1978) L'étoumeau en France. INRA éd., 59 p.