Le Courrier de l'environnement n°36, mars 1999

Mettre de l'éthique dans nos champs et dans nos assiettes

Les phénomènes de concentration urbaine et d'industrialisation de la chaîne alimentaire ont creusé un fossé grandissant entre le consommateur et le produit de base. Ils l'ont coupé des réalités agricoles. Il nous faudra du temps et des efforts pour lui expliquer ce que nous sommes devenus, ce que nous faisons. C'est vers quoi nous allons. Quoi qu'il en soit, sans consommateurs, notre métier de producteur n'a pas de sens. Nous devons donc les écouter.
Et que nous disent les consommateurs européens ? Que la confiance séculaire qui les liait tacitement aux agriculteurs a été ébranlée. Que la crise de la vache folle a failli leur gâcher certains petits bonheurs de la vie quotidienne : le steak frites, le pot-au-feu et son os à moelle, ou la grillade au feu de bois. Loin de moi l'idée de faire du catastrophisme. Car cette crise de confiance ne me paraît pas irréversible.
[…] Il n'en demeure pas moins qu'il y aura en France, comme partout en Europe, un " avant la vache folle " et un " après la vache folle ". Pourquoi ? Parce que les consommateurs ont le sentiment que les agriculteurs, avec leurs partenaires d'amont et d'aval, pourraient jouer aux apprentis sorciers. Que l'intensification de la production et l'industrialisation dela transformation leur font courir de nouveaux risques alimentaires.
Or, les consommateurs européens ne veulent pas scruter leurs assiettes à la recherche d'éventuels poisons. Et ils ont raison ! Ils posent des questions légitimes sur l'origine des produits qu'ils achètent, leur composition, leurs conditions de production. Ils refusent que ces produits nuisent à leur santé. Ils veulent au contraire qu'il contribuent à l'améliorer. Ils en attendent variété, disponibilité, qualité nutritionnelle. Ce sont là des exigences fortes que les professionnels, les chercheurs et les pouvoirs publics doivent satisfaire.
Mais en Europe, s'ajoute à tout cela une dimension supplémentaire : avec son alimentation, le consommateur européen souhaite avant tout se faire plaisir. Parfum, saveurs, textures, couleurs : il recherche le plaisir et la convivialité. Jusque dans le pétillement du champagne qu'il déguste en famille ou entre amis. A l'heure de la mondialisation, on le voit se rassurer avec des produits de proximité, à forte identité culturelle. Des produits qui évoquent un terroir, une tradition, un paysage. Quelque chose qui fait du bien.
[…] Le consommateur européen n'a pas simplement une approche rationnelle de son alimentation : il y met aussi une charge affective très forte. Lorsqu'il achète nos produits, plutôt que des produits du bout du monde, c'est également une certaine vision du territoire et de la culture qu'il veut acheter. L'image d'une société rassurante, parce que pérenne, qui est associée au monde rural dans son imaginaire. Alors bien sûr, il nous en veut lorsqu'il se rend compte que cette image ne correspond pas à la réalité.
Mais il ne se complaît pas nécessairement dans une nostalgie mythique. Ce qu'il veut avant tout désormais, c'est comprendre ce qui se passe. Cette compréhension mutuelle, ce nouveau pacte de confiance ne se décrètera pas. Il ne suffira pas d'étouffer les agriculteurs sous des meules de règlements sanitaires ou environnementaux. Ni d'étiqueter les aliments de la façon la plus exhaustive possible. Ou de multiplier les signes de qualité, entre lesquels les consommateurs pourraient se perdre. Tout cela est bien entendu indispensable. Avec les efforts de communication nécessaires, cela pourrait aider. C'est évident. Mais pour restaurer cette confiance, je suis convaincu qu'il faut aller plus loin. Ce dont nous avons véritablement besoin, c'est d'un code de conduite commun aux producteurs et aux consommateurs. Ensemble, nous devons mettre de l'éthique dans nos champs et dans nos assiettes. Cette éthique ne doit pas être celle du refus de la modernité. Ni se traduire par un principe de précaution qui serait synonyme d'interdiction d'agir. Elle doit reposer sur une vision partagée des relations entre l'homme, la nature et la technique. Il nous faut arrêter de plaquer bêtement sur l'agriculture le modèle d'exploitation industrielle de la ressource inerte.
Les consommateurs - et avec eux un nombre grandissant d'agriculteurs - appellent de leurs vœux un modèle d'exploitation raisonné de la ressource biologique.
Sur un territoire limité, ils voient en nous, producteurs, des chefs d'entreprise ayant une responsabilité essentielle. Celle d'être les gardiens de ce patrimoine commun que sont le sol, l'eau, les paysages - et même l'air, devenu souvent irrespirable en ville. Ils nous reconnaissent le droit d'en être les gestionnaires actifs car ils savent que c'est également notre outil de travail. Mais ils nous demandent de le faire dans la transparence, dans la concertation et l'écoute de leurs aspirations.
Si nous répondons à leur appel, si nous partageons cette éthique commune, notre métier retrouvera durablement du sens à leurs yeux. Et nos produits, tout leur prix.

[R]
Dominique Chardon est secrétaire général de la FNSEA, président de la Société pour l'expansion des ventes des produits agricoles et alimentaires (SOPEXA).