Les Dossiers de l'environnement n°19

Où en est la lutte biologique ? Qu'est-ce qui marche ? Ne marche pas ?
A-t-elle sa place parmi les pratiques agricoles actuelles?
C'est ce que nous avons voulu savoir.

La lutte biologique : qu'en pensez-vous ?

Encadré 1. La lutte bactériologique contre les maladies tropicales dans les pays en voie de développement
Encadré 2. L'image de la lutte biologique
Encadré 3. Quelques cas d'opérations de lutte biologique qui ont très mal ou plutôt mal tourné


En 1999, la lutte biologique représentait en valeur près de 3% du marché des produits phytosanitaires (soit 6 à 8 milliards de dollars). Or on estime que la part effective que pourraient couvrir les moyens actuellement connus devrait être de 10 à 15%. Ce qui est loin d'être le cas. Qu'est-ce qui freine le développement de la lutte biologique ? Est-elle une alternative réaliste à l'emploi excessif d'insecticides ? Entre utopie écologique et réalité agricole, la lutte biologique a-t-elle un avenir ?
Vingt-cinq personnes ont bien voulu répondu à nos questions : chercheurs, agriculteurs, ingénieurs, techniciens et journalistes... Sans prétention d'exhaustivité, ces témoignages nous ont permis de mieux cerner les problèmes et difficultés qui entourent le développement de la lutte biologique.

Depuis l'apparition des premiers insecticides de synthèse puissants durant la IInde Guerre mondiale jusqu'à leur plein essor dans les années soixante-dix, la lutte biologique s'est longtemps retrouvée cantonnée à une lutte d'arrière-plan. Mais pas d'arrière-garde ! Aujourd'hui face à la prise de conscience des effets nocifs de ces mêmes produits chimiques sur l'environnement, le marché de la lutte biologique est inévitablement appelé à se développer. A condition que ses performances soient améliorées.
C'est dans le domaine agricole que l'utilisation des insecticides biologiques est la plus répandue : 60% du marché contre 40% partagés entre la protection des forêts et la lutte contre les insectes vecteurs de maladies. La plupart de nos interlocuteurs s'accordent à dire que la lutte biologique connaît des " succès remarquables " … sous certaines conditions ! Dans la majorité des cas, il s'agit de limiter la prolifération d'insectes ou d'acariens ravageurs de cultures par l'introduction d'un de leurs prédateurs ou parasites (appelé " agent " ou " auxiliaire ").

Actuellement il est ainsi possible de contrôler la Pyrale du maïs (Ostrinia nubilalis), ennemi n°1 de cette culture, à l'aide de trichogrammes parasitoïdes, et de maintenir le pourcentage de dommages à la récolte comparable à ceux des traitements insecticides. Cette technique connaît un développement fulgurant. Les surfaces ainsi protégées ont augmenté de près de 40% en 1998 pour atteindre 50 000 ha, soit 10% de la surface cultivée en France. En forêt, la lutte contre un Coléoptère Scolytidé (Dendroctonus micans), grave ravageur des épi-céas en cours d'extension en France, a donné des résultats très satisfaisants par lâ-chers inoculatifs de son prédateur spécifi-que un Coléoptère Rhizophagidé (Rhizophagus grandis). Des essais concluants ont été réalisés sous abri notamment sur le concombre et la tomate pour lutter contre le Thrips californien (Frankliniella occidentalis) grâce à l'introduction d'un acarien pré-dateur (Amblyseius cucumeris) sous forme de " sachets " à libération progressive. En cultures ornementales, un nématode parasite (Steinernema feltiae) est utilisé pour lutter contre les larves de mouches du terreau (Diphtère Sciaridés) ravageurs des jeunes plants. L'Acarien rouge (Panonychus ulmi), qui s'attaque régulièrement aux feuilles de la vigne comme à celles des arbres fruitiers (poirier, pommier, prunier…), peut être combattu par un de ses cousins, un Acarien prédateur (Typhlodrome).

Mais pour nombre de nos interlocuteurs, les applications les plus intéressantes dans le domaine de la lutte biologique viennent sans aucun doute de l'utilisation de micro-organismes. Historiquement, l'utilisation de bactéries pour lutter contre les insectes nui-sibles s'est d'abord appliquée au domaine agricole. Dès les années 1930, en Europe et en particulier en France, les premières ten-tatives d'utilisation de la bactérie Bacillus thuringiensis furent réalisées pour contrôler la Pyrale du maïs ou la Piéride du chou. Le premier produit commercial à base de Bt, la Bactospéine, fut mise au point en 1959 pour lutter contre les Lépidoptères et est toujours présent sur le marché. A partir des années 1960 se sont développés aux États-Unis comme en France, divers produits et for-mulations permettant d'élargir l'utilisation des nouveaux larvicides, actifs contre les Lépidoptères et contre les Coléoptères. On compte plus de 25 produits sur le marché à l'heure actuelle. D'importants succès ont été remportés contre de grands ravageurs dans différents domaines. En forêt, par exemple, des Lépidoptères comme la Tordeuse verte du chêne ou la Processionnaire du pin ont été efficacement combattus en France. En Amérique du Nord, des traitements de grande envergure, sur des milliers d'hectares, ont été menés à la fin des années 1980 contre la Tordeuse du bourgeon du pin ou le Bombyx disparate… " Ces produits ont suscité un grand engouement de plus en plus net de la part des utilisateurs, qui a conduit ces dernières années à une large prédominance des épandages de produits à base de Bt, au détriment de produits chimiques tels que les formulations à base de diflubenzuron " constate Dominique de Villebonne (chargée de mission au département de la santé des forêts, ministère de l'Agriculture et de la Pêche). Les forêts canadiennes ne sont traitées qu'avec des bactéries entomopathogènes contre les Lépidoptères défoliateurs ainsi que 80% des forêts françaises. En cultures maraîchères et en arboriculture, les produits permettant de maîtriser les Coléoptères (Doryphore, charançons, chrysomèles) s'avèrent très efficaces.

Les secteurs agricole et forestier ne sont pas les seuls concernés. À partir des années 1980, la lutte bactériologique s'est étendue aux problèmes de santé publique par la maîtrise des Diptères vecteurs de maladies tropicales. On estime que 60% des produits biopesticides sont issus d'une bactérie, Bacillus thuringiensis variété israelensis (Bti) ou de ses dérivés. Inoffensives pour l'homme, les souches de Bti sont très actives contre les larves de moustiques et de simulies, et infectent leur hôte par ingestion. " Bti est utilisé contre les vecteurs de l'onchocercose dans les rivières d'Afrique de l'Ouest où il peut être une réelle alternative à l'emploi des insecticides " explique Isabelle Larget-Thiery (1) (bactériologiste à l'institut Pasteur). (voir encadré La lutte biologique dans les pays en voie de développement, ci-dessus). Dans le sud de la France, en Allemagne dans la vallée du Rhin, et même en Chine depuis 20 ans, une autre bactérie, Bacillus sphaericus, est employée contre les larves de moustiques urbains (Culex pipiens). Toutes ces bactéries sont très spécifiques de leurs insectes cibles et présentent une innocuité totale vis-à-vis de l'environnement et de la faune non-cible. Pour beaucoup de nos interlocuteurs, l'apport du génie microbien constitue un véritable tremplin pour le développement de la lutte biologique.
Qu'est-ce qui freine le développement de ce genre de méthodes ? Le principal handicap de la lutte biologique tient à ce qu'elle ne propose pour l'heure que des solutions ponctuelles à des problèmes précis : elle peut s'appliquer à des milieux clos facilement contrôlables en terme de dispersion des agents biologiques (serres ou îles), ou pour des types de culture bien spécifiques. Mais sur un plan opérationnel, il existe encore peu de méthodes réellement transposables à grande échelle. " Le fait qu'un agent de lutte biologique soit vivant ou issu du vivant le rend très influençable par les agents biologiques ou physiques du milieu (température, lumière, hygrométrie…) ; cette influence induit souvent un comportement pratique plus variable que les solutions chimiques classiques, comportement qui ne satisfait pas toujours en temps et en heure les attentes de l'agriculture " analyse Jean-Louis Bernard (industriel, Sopra SA).

Plusieurs échecs sont également dus à une mauvaise identification du ravageur ou de son ennemi, à un manque de connaissance sur les exigences écologiques de l'ennemi naturel, ou à des techniques d'élevage inadéquates. " Un grand empirisme règne encore. Les connaissances sont trop fragmentaires et on a du mal à généraliser " avoue Pierre Ferron (ancien chef du département de zoologie, INRA). Toute la difficulté consiste à trouver des ennemis naturels des ravageurs des cultures répondant à un certain nombre d'exigences : capacité élevée de localisation de l'hôte, taux élevé de reproduction, spécificité au regard de son hôte, bonne synchronisation de son cycle vital avec celui de l'hôte, bonne capacité d'adaptation à une grande variété de conditions écoclimatiques, absence d'hyperparasites ou d'ennemis secondaires, facilité d'élevage… C'est donc une véritable fiche d'identité qu'il faut établir pour chaque agent en interaction avec un type de ravageur.
Outre les problèmes d'acclimatation, se pose également la question de la spécificité des auxiliaires introduits et de leur devenir dans l'environnement : " Est-ce que l'on peut vraiment prévoir tous les facteurs qui vont rentrer en ligne de compte ? Est-ce que introduire une espèce nouvelle ne risque pas de bouleverser le fragile équilibre des écosystèmes ? " s'interroge Rémy Brucker (journaliste scientifique). Et les risques de dérives en matière de lutte biologique ne sont pas négligeables : " Dans les relations insectes-insectes, il a peu de risques de déviation, à la rigueur vers d'autres insectes. Par contre dans les cas de lutte contre des mauvaises herbes, l'utilisation et l'introduction de phytophages présentent de grands risques de déviation dans le milieu extérieur, et pire vers d'autres cultures " explique Jacques d'Aguilar (entomologiste et systématicien, ancien de l'INRA). Là encore, l'utilisation de micro-organismes peut être intéressante : mais la spécificité d'action, qui est l'avantage des bactéries de type Bti, est parfois trop limitante, impliquant une multitude de produits différents.

L'apport des nouveaux outils des biotechnologies va-t-elle venir en aide à la lutte biologique ? L'agent idéal sortira-t-il d'une éprouvette ? Actuellement certains scientifiques se penchent sur l'étude d'agents génétiquement modifiés à potentialités multiples, capables par exemple de lutter contre plusieurs ravageurs d'une même culture. Un super-prédateur en quelque sorte... Mais la majorité de nos interlocuteurs interrogés sur ce sujet restent très sceptiques, et sont plus que réticents quant à l'introduction de ce genre d'auxiliaires génétiquement manipulés dans l'environnement.
Un autre obstacle important au développement de la lutte biologique vient de sa mise en œuvre sur le terrain. Il semble qu'il n'y ait pas assez de contacts entre chercheurs et agriculteurs. Concrètement, le cultivateur a du mal à trouver des personnes susceptibles de l'informer et de le conseiller sur ces applications. " Il y a très peu d'aides techniques et de techniciens compétents sur le sujet. Sur le terrain, la lutte biologique se fait encore très à l'aveuglette, et reste très empirique " explique Philippe Cacciabue (agriculteur, La Bergerie, domaine de Villarceaux dans le Val d'Oise). Les méthodes de lutte biologique requièrent donc un investissement personnel important de la part de l'agriculteur en terme d'acquisition des compétences et donc en terme de temps.

Scientifiques, ingénieurs et techniciens déplorent l'insuffisance d'études expérimentales qui contribue à creuser le fossé entre travail de laboratoire et applications sur le terrain. " Actuellement, les essais réalisés en France se font à petite échelle. Donc comment estimer l'efficacité d'une pratique de lutte biologique ? " déplore Jean-Pierre Moreau (entomologiste, ancien de l'INRA). D'autant plus que cette phase de généralisation est sans doute la plus complexe et la plus délicate en terme d'évaluation des risques. " En fait, le problème ne réside pas tant dans l'efficacité d'une méthode de lutte biologique que dans la maîtrise des processus d'installation des auxiliaires et dans la prédiction fondée de ses capacités invasives dans l'ensemble des situations particulières rencontrées. Cela relève de connaissances en écologie fonctionnelle. Les généralisations dans ce domaine sont actuellement difficiles à réaliser et en conséquence chaque cas devant être considéré comme particulier, il impose un long, rigoureux et ardu travail de recherche et de validation " explique Michel Pascal (rodentologiste, spécialiste d'écologie fonctionnelle des populations, INRA).
La lutte biologique a été principalement développée durant les cinquante dernières années par des instituts et organismes de recherche publics. " Rien n'incitait réellement les chercheurs à chercher des applications : toute recherche était bonne pour elle-même. Il faut donc maintenant accorder une plus grande part au développement et aux études qui tendent à résoudre les problèmes d'application " commente Bernard Blum (2) (industriel, IBMA (3)).

Les interlocuteurs ont conscience que ces choix d'axe de recherche ne se prennent évidemment pas à l'échelle des agriculteurs, techniciens ou même des chercheurs. Ils relèvent d'un réel engagement politique. " Actuellement les études de ce genre ne sont pas mises en valeur ni au niveau de la formation des jeunes scientifiques ni du côté des choix réalisés en terme d'orientation de recherche au niveau des grands organismes " explique Pierre Ferron. La mise en œuvre de telles études demande du temps et des chercheurs capables d'aborder plusieurs champs disciplinaires (entomologie, systématique, épidémiologie, écologie fonctionnelle…). " Le problème, c'est que les travaux relevant de ce champ de compétence sont actuellement estimés moins prometteurs que ceux issus de la manipulation génétique des auxiliaires " regrette Michel Pascal.

Ce constat s'applique également au niveau de la formation du personnel agricole : " Il y a un manque de formation du personnel, de sensibilisation, un manque de moyens humains pour faciliter le suivi, et un manque de communication auprès de l'ensemble des acteurs d'une filière " déplore Agnès Langlois (coordinatrice nationale du programme PBI (4) de l'institut technique Astredhor). Effectivement, peu d'heures de cours sont dédiées à la lutte biologique dans les écoles d'agronomie. Souvent elles sont associées avec le chapitre de l'agriculture biologique, soit 8 heures et plus si l'étudiant choisit cette option… " Il faut privilégier la formation des acteurs finaux de la protection des cultures (conseillers de base et agriculteurs) car ils sont les plus capables de juger de la faisabilité des solutions proposées et sont en définitive, ceux qui décident de l'application effective des mesures nouvelles " soutient Jean-Louis Bernard.

Les industriels interrogés soulignent l'absence totale (ou presque) d'un réseau de distribution dédié aux auxiliaires. On ne peut pas vendre de la même façon des pesticides chimiques et des produits biologiques : ils requièrent des conditions de stockage différentes, des concepts de vente et support à la vente adaptés, une présence plus forte au niveau des utilisateurs, des systèmes informatiques d'aide à la décision et à l'emploi. " Des efforts ont été faits sur les conditionnements. A titre d'exemple, l'utilisation de sachets d'élevage pour les acariens prédateurs des thrips (Neoseiulus cucumeris) permet d'envisager des apports préventifs d'auxiliaires, ce qui est un des éléments clés de réussite de la protection biologique en cultures ornementales " rapporte Agnès Langlois.

Les procédures d'homologation des nouveaux produits dans l'Union européenne sont un frein sérieux à l'apparition des produits biologiques sur le marché (comme d'ailleurs des nouveaux produits chimiques). Un dossier toxicologique coûte en moyenne 3 à 4 millions de francs (soit environ de 450 000 à 600 000 euros) et les fabricants ont du mal à rentabiliser le lancement de nouvelles spécialités. " Suite aux problèmes posés par les pesticides chimiques, une lourde réglementation a été mise en place par les ministères de l'Agriculture et de l'Environnement. Les tests toxicologiques ou écotoxicologiques ne sont pas adaptés à des produits biologiques produits naturellement. Les réglementations pour la lutte biologique ne doivent pas être une extrapolation des textes régissant les pesticides chimiques : il n'y a aucune relation entre une molécule de synthèse et un organisme vivant " explique Bernard Blum.
Le développement de la lutte biologique passe donc par l'élaboration de systèmes sûrs, faisant l'objet d'une marque commerciale homologuée. " Il faut activement prôner les programmes intégrés de protection des cultures et y associer des labels et certificats de qualité ; labels à promouvoir auprès des grands groupes de distribution, des agro-industries et des consommateurs. Le fait qu'un auxiliaire sauvage extrait de la nature ne soit pas brevetable est la plus grosse contrainte " affirme Rolland Pierrot (chargé de mission au département de coopération phytosanitaire, ministère de l'Agriculture et de la Pêche).

Dans ces conditions, la lutte biologique est-elle une alternative réaliste à l'emploi ex-cessif des insecticides ? Même si le marché mondial des insecticides continue à se dé-velopper rapidement (+2 à +8% par an), ces produits ont de plus en plus mauvaise ré-putation, et ce à juste titre : pollution des nappes phréatiques, présence de résidus toxiques dans les aliments, impact sur la santé humaine, diminution de la diversité génétique, destruction de nombreux préda-teurs et parasitoïdes en raison du manque de sélectivité. Mais surtout l'utilisation mas-sive des insecticides a conduit au dévelop-pement de résistances chez les insectes ci-bles : dans les années 1990, on a recensé plus de 500 espèces d'insectes résistants à au moins un insecticide dont environ 40% sont des espèces de mouches et moustiques d'importance médicale. " Les produits sont de plus en plus efficaces, de moins en moins sélectifs, et de plus en plus agres-sifs " déplore Philippe Cacciabue. Jusqu'où pourra aller le développement de la chimie des insecticides ?

Pour la plupart de nos interlocuteurs, il serait utopique de penser que la lutte biologique puisse un jour remplacer entièrement les insecticides dans le domaine agricole. " La lutte biologique est victime de la facilité, de l'efficacité et du faible coût des techniques chimiques. Mais l'évolution des insecticides a elle aussi ses limites. Idéalement, il faudrait adopter une lutte chimique intégrée ou raisonnée " analyse Pierre Ferron. L'association des agents biologiques en lutte intégrée peut effectivement permettre de limiter les risques d'apparition de résistance des insectes. Une des applications les plus marquantes est celle de l'utilisation de Bti pour lutter dans les rivières d'Afrique de l'Ouest contre les populations larvaires de simulies dont les adultes sont vecteurs de l'onchocercose (cécité des rivières). " Bti, en rotation avec 6 insecticides chimiques, a permis de diminuer la pression de sélection exercée par ces derniers. Cette lutte intégrée a abouti après 20 ans d'application à un arrêt de la transmission de l'onchocercose " retrace Isabelle Thiery.
Pour un certain nombre de nos interlocuteurs, la lutte biologique, c'est aussi mettre en place des stratagèmes écologiques par l'aménagement du paysage agricole et la reconstitution d'un équilibre écologique. " Il faut reconstituer une lutte biologique naturelle " explique Pascal Dacheux (agriculteur, Ferme Quesnel dans la Somme). Cela passe par un certain nombre de mesures relativement simples : reconstitution des haies qui sont le foyer de reproduction de nombreux prédateurs, diminution des tailles des parcelles pour éviter une trop grand homogénéisation, rotation des cultures, bandes enherbées de 4 à 8 m entre les parcelles (réserve pour les prédateurs). " Il semble que l'on peut espérer tirer dans la pratique agricole un meilleur parti du complexe d'agents biologiques qui gravite dans le milieu autour de chaque population d'ennemis des cultures " confirme Jean-Louis Bernard.

Des solutions existent. Comment engendrer ces changements auprès des agriculteurs ? " Tant que les réseaux de distribution ne seront pas de la partie et que les clients n'exerceront pas une pression irrésistible, les agriculteurs ne se lanceront pas aisément dans une voie qui est complexe, lourde en temps de travail et en coûts, sans apporter de réelle compensation autre que morale " confie Bernard Blum. Toutes les personnes interrogées s'accordent à dire qu'il faudrait redéfinir les objectifs et le rôle de l'agriculture : accepter une légère baisse de profit pour favoriser la protection de l'environnement : " C'est un vrai choix de société à effectuer ". Et les propositions en la matière ne manquent pas : mettre en place des compensations financières pour les agriculteurs (écotaxes), déterminer d'autres moyens de production, imaginer des formes de coopération nouvelles entre chercheurs, vulgarisateurs et monde agricole, entre le secteur public et le secteur privé… " C'est une réflexion plus globale qui pourrait amener à un équilibre entre les différents moyens de lutte contre les ravageurs, et donc au développement de la lutte biologique " soutient Jean-Pierre Moreau (INRA).

Sans prétention d'exhaustivité, cette enquête d'opinion, réalisée auprès de personnes spécialistes ou non de la lutte biologique, nous a permis de dresser un premier bilan de la situation actuelle. Malgré les réserves exprimées, et alors que la polémique fait rage autour des organismes génétiquement modifiés, la lutte biologique semble plus que jamais d'actualité : le maïs transgénique Novartis, le seul dont la culture ait été autorisé en France, a été modifié pour résister à la Pyrale. A en croire la firme suisse, le choix est simple : opter pour son maïs ou pulvériser à haute dose de l'insecticide antipyrale, néfaste pour les consommateurs et l'environnement. Or, la Pyrale du maïs est un des ravageurs contre lesquels on peut lutter le plus efficacement par des procédés naturels (Trichogramme ou Bt). Entre insecticides et OGM, la lutte biologique tient sans doute là plus que jamais l'occasion de revenir en première ligne. En tout cas, le débat est ouvert n

Journaliste : Maud Buisine
été 1999


Cette enquête a été réalisée auprès d'un échantillon de personnes le plus diversifié possible : scientifiques, agriculteurs, techniciens, ingénieurs, industriels, journalistes, associatifs… La plupart des réponses ont été obtenues par écrit (courriel ou fax) après un premier contact téléphonique. Certains scientifiques et industriels précisent qu'ils parlent en leur nom propre et non au nom de l'entreprise ou de l'institut de recherche.

Le Courrier de l'Environnement remercie tous les interlocuteurs qui ont bien voulu participer à cette enquête (et même ceux qui, contactés, n'ont pas eu le temps de nous répondre) : J.d'Aguilar, P. Bauer, J.-L. Bernard, B. Blum, R. Bruckert, P. Cacciabue, P. Dacheux, P. Ferron, J.-N. Garnier, J.-P. Gendrier, M. Guillaume, F. Kabiri, H. Kempf,. A. Langlois, I. Larget-Thiery, P. Legrand, J.P. Moreau, C. Morin, J.-M. Morin,
J.-M. Mutschler, M. Pascal, R. Pierrot, D. de Villebonne, C. Zavanella.
L'auteur, restreinte à un texte court (à rendre vite !), n'a retenu pour cet article que quelques citations représentatives. L'ensemble des dires et des écrits (certains très succints, d'autres très copieux) est, dans un premier temps, conservé dans un dossier consultable à la ME&S.


[R] Encadré 1
La lutte bactériologique contre les maladies tropicales dans les pays en voie de développement

Chaque année, entre 500 millions et un milliard de personnes sont atteintes de maladies graves transmises par des insectes vecteurs : paludisme, fièvre jaune, dengue, filarioses (dont l'onchocercoses), leishmanose. A lui seul, le paludisme tue annuellement plus d'un million d'enfants en Afrique. A partir de 1980, grâce aux efforts conjugués de l'OMS, d'autres organismes internationaux et de nombreux laboratoires de recherche, des programmes internationaux ont été développés pour l'utilisation de Bacillus thuringiensis israelensis (Bti) puis de Bacillus sphaericus contre les vecteurs de maladies. Ces techniques de lutte bactériologique se révèlent être une réelle alternative à l'emploi des insecticides (DDT…) en diminuant le risque d'apparition d'insectes résistants. Les cibles principales sont les Diptères Nématocères appartenant à la famille des Culicidés (moustiques) ou des Simuliidés (simulies). Depuis 1981, plusieurs produits sont sur le marché sous des formulations de Bti très variées (poudre mouillable, suspension concentrée, granulés, tablettes effervescences) adaptées à l'habitat aquatique des larves. Des douzaines de tonnes de ces produits bactériens ont déjà été utilisées pour des expérimentations d'envergure dans les pays où l'incidence des nuisances dues aux insectes est particulièrement grave. Des tablettes de Bti ont aussi permis des amélioration significatives dans le contrôle de la dengue en Colombie. Enfin, un des succès majeurs de l'utilisation du Bti a été la lutte contre les simulies, les petites mouches vectrices de l'onchocercose, grâce au traitement de milliers de kilomètres de rivières dans 11 pays d'Afrique de l'Ouest. Cette opération a permis de protéger des millions de personnes contre cette maladie, responsable de la " cécité des rivières ".
(SOURCE : INSTITUT PASTEUR)


[R] Encadré 2
L'image de la lutte biologique

La lutte biologique semble avoir une image très positive auprès du grand public : l'éternel cliché de la gentille coccinelle revient sans cesse. Mais tous les interlocuteurs s'accordent pour dire que cette vision est tronquée, confuse et partielle. Cette même confusion revient également au niveau des producteurs. Mis à part certains arboriculteurs et maraîchers qui utilisent déjà ce genre de méthodes, la majorité des agriculteurs et notamment des grands exploitants céréaliers y voient un côté bucolique et restent très sceptiques. Pour beaucoup, les moyens biologiques de protection des plantes semblent réservés aux cultures biologiques. La lutte biologique seule s'assimile au label " tout biologique ", et par conséquent a une image " écolo " qui peut ne pas satisfaire un certain nombre de professionnels. Cette sélection est trop restrictive et limite sans doute le développement de la lutte biologique, elle-même.
Les scientifiques sont plus partagés entre un bilan positif ou négatif. Mais pour la majorité d'entre eux, la lutte biologique ne repose pas sur des bases suffisamment solides en terme de connaissances pour pouvoir être généralisée et donc appliquée dans un proche avenir. Pour favoriser l'évolution de ces méthodes de protection, il leur paraît souhaitable de définir un langage commun aux différents acteurs de la protection des cultures ; trop souvent, en effet, une démarche possédant la même orientation est désignée par des termes différents : lutte intégrée, production intégrée, agriculture raisonnée, IPM, ICM…etc. Cette confusion dans la terminologie des techniques de lutte biologique conduit à un immobilisme de fait en perturbant la compréhension de leurs auditoires.


[R] Encadré 3
Quelques cas d'opérations de lutte biologique qui ont très mal ou plutôt mal tourné :

- introduction d'Euglandia rosea pour lutter contre le gastéropode allochtone invasif Achatina fulcea dans diverses îles tropicales ;
- introduction d'une mangouste (Herpestes auropunctatus auropuncatatus) dans l'ensemble des îles Caraïbes et à Hawaï pour lutter contre les Rattus ;
- introduction de la myxomatose pour limiter les populations de Lapin de garenne ;
- Lépidoptères contre les plantes grasses Opuntia (Figuier de Barbarie) des parcs naturels aux États-Unis. Déviation ensuite vers des Cactoplactis protégés…

Une rumeur complètement fausse (à rapprocher de celle des lâchers de vipères par hélicoptère ?) : la pullulation des coccinelles répandues pour lutter contre les pucerons dans les cultures fruitières de la Vendée et de l'Ouest de la France : elles seraient devenues certaines années une véritable gêne pour les populations et une pollution dans les eaux, y compris la mer.
André Ferran (INRA-Antibes, ferran@antibes.inra.fr) précise :
" La seule coccinelle utilisée en ce moment en lutte biologique est une espèce introduite, Harmonia axyridis Pallas.
Compte tenu du coût élevé de la production, cette espèce est utilisée en serres et contre les pucerons du rosier, principalement dans le sud-est. Comme cette espèce ne s'est pas adaptée à nos conditions climatiques, elle ne peut en aucun cas effectuer des vols massifs tels qu'ils sont parfois observés en France et même à l'étranger.
Certaines espèces indigènes (comme Coccinella septemunctata, Adalia undecimpunctata, etc.) effectuent des vols migratoires à partir du mois de juillet vers des sites où elles passent ensuite l'hiver. Il s'agit d'un vol migratoire, c'est-à-dire d'un déplacement déclenché par certaines modifications des conditions du milieu (température, rareté des proies, diminution de la photopériode, etc.) qui affecte dans un laps de temps très court tous les individus d'une zone géographique donnée et qui les amène sur les sites très d'hivemation. Ces sites sont pérennes ; leur protection ou leur enrichissement constitue d'ailleurs un moyen indirect de lutte biologique. Hors, il arrive que certaines années l'orientation de ces vols soit modifiée et que toutes les coccinelles atterrissent finalement dans des endroits imprévus. Comme ce comportement ne se produit pas régulièrement, son origine est encore hypothétique. Il se pourrait que ce changement d'orientation des vols soit lié à des modifications des courants aériens que les coccinelles utilisent pour ce déplacement et que leur atterrissage dépende à la fois de variations brutales de la pression atmosphérique (par exemple, au contact mer / terre) et/ou de l'épuisement de leurs réserves énergétiques. "


Notes
(1) Isabelle Larget-Thiery tient à mentionner qu'elle parle en son nom propre et que ces propos n'engagent aucunement le nom de l(Institut Pasteur. [VU].
(2) bernard Blum mentionne qu'il s'agit de réponses personnelles et non des positions "officielles de IBMA. [VU]
(3) IBMA: International Biocontrol Manufactures Association. [VU]
(4) PBI: Protection Biologique et Intégrée. [VU]

[R]