Où en est la lutte biologique ? Qu'est-ce qui marche ? Ne
marche pas ?
A-t-elle sa place parmi les pratiques agricoles actuelles?
C'est ce que nous avons voulu savoir.
La lutte biologique : qu'en pensez-vous ?
Encadré 1. La lutte bactériologique contre
les maladies tropicales dans les pays en voie de développement
Encadré 2. L'image de la lutte biologique
Encadré 3. Quelques cas d'opérations de
lutte biologique qui ont très mal ou plutôt mal tourné
En 1999, la lutte biologique représentait en valeur près de
3% du marché des produits phytosanitaires (soit 6 à 8 milliards
de dollars). Or on estime que la part effective que pourraient couvrir les
moyens actuellement connus devrait être de 10 à 15%. Ce qui
est loin d'être le cas. Qu'est-ce qui freine le développement
de la lutte biologique ? Est-elle une alternative réaliste à
l'emploi excessif d'insecticides ? Entre utopie écologique et
réalité agricole, la lutte biologique a-t-elle un avenir ?
Vingt-cinq personnes ont bien voulu répondu à nos questions
: chercheurs, agriculteurs, ingénieurs, techniciens et journalistes...
Sans prétention d'exhaustivité, ces témoignages nous
ont permis de mieux cerner les problèmes et difficultés qui
entourent le développement de la lutte biologique.
Depuis l'apparition des premiers insecticides de synthèse puissants
durant la IInde Guerre mondiale jusqu'à leur plein essor dans les
années soixante-dix, la lutte biologique s'est longtemps retrouvée
cantonnée à une lutte d'arrière-plan. Mais pas
d'arrière-garde ! Aujourd'hui face à la prise de conscience
des effets nocifs de ces mêmes produits chimiques sur l'environnement,
le marché de la lutte biologique est inévitablement appelé
à se développer. A condition que ses performances soient
améliorées.
C'est dans le domaine agricole que l'utilisation des insecticides biologiques
est la plus répandue : 60% du marché contre 40% partagés
entre la protection des forêts et la lutte contre les insectes vecteurs
de maladies. La plupart de nos interlocuteurs s'accordent à dire que
la lutte biologique connaît des " succès remarquables "
sous certaines conditions ! Dans la majorité des cas, il s'agit de
limiter la prolifération d'insectes ou d'acariens ravageurs de cultures
par l'introduction d'un de leurs prédateurs ou parasites (appelé
" agent " ou " auxiliaire ").
Actuellement il est ainsi possible de contrôler la Pyrale du maïs (Ostrinia nubilalis), ennemi n°1 de cette culture, à l'aide de trichogrammes parasitoïdes, et de maintenir le pourcentage de dommages à la récolte comparable à ceux des traitements insecticides. Cette technique connaît un développement fulgurant. Les surfaces ainsi protégées ont augmenté de près de 40% en 1998 pour atteindre 50 000 ha, soit 10% de la surface cultivée en France. En forêt, la lutte contre un Coléoptère Scolytidé (Dendroctonus micans), grave ravageur des épi-céas en cours d'extension en France, a donné des résultats très satisfaisants par lâ-chers inoculatifs de son prédateur spécifi-que un Coléoptère Rhizophagidé (Rhizophagus grandis). Des essais concluants ont été réalisés sous abri notamment sur le concombre et la tomate pour lutter contre le Thrips californien (Frankliniella occidentalis) grâce à l'introduction d'un acarien pré-dateur (Amblyseius cucumeris) sous forme de " sachets " à libération progressive. En cultures ornementales, un nématode parasite (Steinernema feltiae) est utilisé pour lutter contre les larves de mouches du terreau (Diphtère Sciaridés) ravageurs des jeunes plants. L'Acarien rouge (Panonychus ulmi), qui s'attaque régulièrement aux feuilles de la vigne comme à celles des arbres fruitiers (poirier, pommier, prunier ), peut être combattu par un de ses cousins, un Acarien prédateur (Typhlodrome).
Mais pour nombre de nos interlocuteurs, les applications les plus intéressantes dans le domaine de la lutte biologique viennent sans aucun doute de l'utilisation de micro-organismes. Historiquement, l'utilisation de bactéries pour lutter contre les insectes nui-sibles s'est d'abord appliquée au domaine agricole. Dès les années 1930, en Europe et en particulier en France, les premières ten-tatives d'utilisation de la bactérie Bacillus thuringiensis furent réalisées pour contrôler la Pyrale du maïs ou la Piéride du chou. Le premier produit commercial à base de Bt, la Bactospéine, fut mise au point en 1959 pour lutter contre les Lépidoptères et est toujours présent sur le marché. A partir des années 1960 se sont développés aux États-Unis comme en France, divers produits et for-mulations permettant d'élargir l'utilisation des nouveaux larvicides, actifs contre les Lépidoptères et contre les Coléoptères. On compte plus de 25 produits sur le marché à l'heure actuelle. D'importants succès ont été remportés contre de grands ravageurs dans différents domaines. En forêt, par exemple, des Lépidoptères comme la Tordeuse verte du chêne ou la Processionnaire du pin ont été efficacement combattus en France. En Amérique du Nord, des traitements de grande envergure, sur des milliers d'hectares, ont été menés à la fin des années 1980 contre la Tordeuse du bourgeon du pin ou le Bombyx disparate " Ces produits ont suscité un grand engouement de plus en plus net de la part des utilisateurs, qui a conduit ces dernières années à une large prédominance des épandages de produits à base de Bt, au détriment de produits chimiques tels que les formulations à base de diflubenzuron " constate Dominique de Villebonne (chargée de mission au département de la santé des forêts, ministère de l'Agriculture et de la Pêche). Les forêts canadiennes ne sont traitées qu'avec des bactéries entomopathogènes contre les Lépidoptères défoliateurs ainsi que 80% des forêts françaises. En cultures maraîchères et en arboriculture, les produits permettant de maîtriser les Coléoptères (Doryphore, charançons, chrysomèles) s'avèrent très efficaces.
Les secteurs agricole et forestier ne sont pas les seuls concernés.
À partir des années 1980, la lutte bactériologique s'est
étendue aux problèmes de santé publique par la
maîtrise des Diptères vecteurs de maladies tropicales. On estime
que 60% des produits biopesticides sont issus d'une bactérie,
Bacillus thuringiensis variété israelensis (Bti) ou
de ses dérivés. Inoffensives pour l'homme, les souches de Bti
sont très actives contre les larves de moustiques et de simulies,
et infectent leur hôte par ingestion. " Bti est utilisé contre
les vecteurs de l'onchocercose dans les rivières d'Afrique de l'Ouest
où il peut être une réelle alternative à l'emploi
des insecticides " explique Isabelle Larget-Thiery
(1) (bactériologiste à l'institut Pasteur).
(voir encadré La lutte biologique dans les pays en voie de
développement, ci-dessus). Dans le sud de la France, en Allemagne
dans la vallée du Rhin, et même en Chine depuis 20 ans, une
autre bactérie, Bacillus sphaericus, est employée contre
les larves de moustiques urbains (Culex pipiens). Toutes ces
bactéries sont très spécifiques de leurs insectes cibles
et présentent une innocuité totale vis-à-vis de
l'environnement et de la faune non-cible. Pour beaucoup de nos interlocuteurs,
l'apport du génie microbien constitue un véritable tremplin
pour le développement de la lutte biologique.
Qu'est-ce qui freine le développement de ce genre de méthodes
? Le principal handicap de la lutte biologique tient à ce qu'elle
ne propose pour l'heure que des solutions ponctuelles à des
problèmes précis : elle peut s'appliquer à des milieux
clos facilement contrôlables en terme de dispersion des agents biologiques
(serres ou îles), ou pour des types de culture bien spécifiques.
Mais sur un plan opérationnel, il existe encore peu de méthodes
réellement transposables à grande échelle. " Le fait
qu'un agent de lutte biologique soit vivant ou issu du vivant le rend très
influençable par les agents biologiques ou physiques du milieu
(température, lumière, hygrométrie
) ; cette influence
induit souvent un comportement pratique plus variable que les solutions chimiques
classiques, comportement qui ne satisfait pas toujours en temps et en heure
les attentes de l'agriculture " analyse Jean-Louis Bernard (industriel, Sopra
SA).
Plusieurs échecs sont également dus à une mauvaise
identification du ravageur ou de son ennemi, à un manque de connaissance
sur les exigences écologiques de l'ennemi naturel, ou à des
techniques d'élevage inadéquates. " Un grand empirisme règne
encore. Les connaissances sont trop fragmentaires et on a du mal à
généraliser " avoue Pierre Ferron (ancien chef du département
de zoologie, INRA). Toute la difficulté consiste à trouver
des ennemis naturels des ravageurs des cultures répondant à
un certain nombre d'exigences : capacité élevée de
localisation de l'hôte, taux élevé de reproduction,
spécificité au regard de son hôte, bonne synchronisation
de son cycle vital avec celui de l'hôte, bonne capacité d'adaptation
à une grande variété de conditions écoclimatiques,
absence d'hyperparasites ou d'ennemis secondaires, facilité
d'élevage
C'est donc une véritable fiche d'identité
qu'il faut établir pour chaque agent en interaction avec un type de
ravageur.
Outre les problèmes d'acclimatation, se pose également la question
de la spécificité des auxiliaires introduits et de leur devenir
dans l'environnement : " Est-ce que l'on peut vraiment prévoir tous
les facteurs qui vont rentrer en ligne de compte ? Est-ce que introduire
une espèce nouvelle ne risque pas de bouleverser le fragile
équilibre des écosystèmes ? " s'interroge Rémy
Brucker (journaliste scientifique). Et les risques de dérives en
matière de lutte biologique ne sont pas négligeables : " Dans
les relations insectes-insectes, il a peu de risques de déviation,
à la rigueur vers d'autres insectes. Par contre dans les cas de lutte
contre des mauvaises herbes, l'utilisation et l'introduction de phytophages
présentent de grands risques de déviation dans le milieu
extérieur, et pire vers d'autres cultures " explique Jacques d'Aguilar
(entomologiste et systématicien, ancien de l'INRA). Là encore,
l'utilisation de micro-organismes peut être intéressante : mais
la spécificité d'action, qui est l'avantage des bactéries
de type Bti, est parfois trop limitante, impliquant une multitude de produits
différents.
L'apport des nouveaux outils des biotechnologies va-t-elle venir en aide
à la lutte biologique ? L'agent idéal sortira-t-il d'une
éprouvette ? Actuellement certains scientifiques se penchent sur
l'étude d'agents génétiquement modifiés à
potentialités multiples, capables par exemple de lutter contre plusieurs
ravageurs d'une même culture. Un super-prédateur en quelque
sorte... Mais la majorité de nos interlocuteurs interrogés
sur ce sujet restent très sceptiques, et sont plus que réticents
quant à l'introduction de ce genre d'auxiliaires génétiquement
manipulés dans l'environnement.
Un autre obstacle important au développement de la lutte biologique
vient de sa mise en uvre sur le terrain. Il semble qu'il n'y ait pas
assez de contacts entre chercheurs et agriculteurs. Concrètement,
le cultivateur a du mal à trouver des personnes susceptibles de l'informer
et de le conseiller sur ces applications. " Il y a très peu d'aides
techniques et de techniciens compétents sur le sujet. Sur le terrain,
la lutte biologique se fait encore très à l'aveuglette, et
reste très empirique " explique Philippe Cacciabue (agriculteur, La
Bergerie, domaine de Villarceaux dans le Val d'Oise). Les méthodes
de lutte biologique requièrent donc un investissement personnel important
de la part de l'agriculteur en terme d'acquisition des compétences
et donc en terme de temps.
Scientifiques, ingénieurs et techniciens déplorent l'insuffisance
d'études expérimentales qui contribue à creuser le
fossé entre travail de laboratoire et applications sur le terrain.
" Actuellement, les essais réalisés en France se font à
petite échelle. Donc comment estimer l'efficacité d'une pratique
de lutte biologique ? " déplore Jean-Pierre Moreau (entomologiste,
ancien de l'INRA). D'autant plus que cette phase de généralisation
est sans doute la plus complexe et la plus délicate en terme
d'évaluation des risques. " En fait, le problème ne réside
pas tant dans l'efficacité d'une méthode de lutte biologique
que dans la maîtrise des processus d'installation des auxiliaires et
dans la prédiction fondée de ses capacités invasives
dans l'ensemble des situations particulières rencontrées. Cela
relève de connaissances en écologie fonctionnelle. Les
généralisations dans ce domaine sont actuellement difficiles
à réaliser et en conséquence chaque cas devant être
considéré comme particulier, il impose un long, rigoureux et
ardu travail de recherche et de validation " explique Michel Pascal
(rodentologiste, spécialiste d'écologie fonctionnelle des
populations, INRA).
La lutte biologique a été principalement développée
durant les cinquante dernières années par des instituts et
organismes de recherche publics. " Rien n'incitait réellement les
chercheurs à chercher des applications : toute recherche était
bonne pour elle-même. Il faut donc maintenant accorder une plus grande
part au développement et aux études qui tendent à
résoudre les problèmes d'application " commente
Bernard Blum (2) (industriel,
IBMA (3)).
Les interlocuteurs ont conscience que ces choix d'axe de recherche ne se prennent évidemment pas à l'échelle des agriculteurs, techniciens ou même des chercheurs. Ils relèvent d'un réel engagement politique. " Actuellement les études de ce genre ne sont pas mises en valeur ni au niveau de la formation des jeunes scientifiques ni du côté des choix réalisés en terme d'orientation de recherche au niveau des grands organismes " explique Pierre Ferron. La mise en uvre de telles études demande du temps et des chercheurs capables d'aborder plusieurs champs disciplinaires (entomologie, systématique, épidémiologie, écologie fonctionnelle ). " Le problème, c'est que les travaux relevant de ce champ de compétence sont actuellement estimés moins prometteurs que ceux issus de la manipulation génétique des auxiliaires " regrette Michel Pascal.
Ce constat s'applique également au niveau de la formation du personnel agricole : " Il y a un manque de formation du personnel, de sensibilisation, un manque de moyens humains pour faciliter le suivi, et un manque de communication auprès de l'ensemble des acteurs d'une filière " déplore Agnès Langlois (coordinatrice nationale du programme PBI (4) de l'institut technique Astredhor). Effectivement, peu d'heures de cours sont dédiées à la lutte biologique dans les écoles d'agronomie. Souvent elles sont associées avec le chapitre de l'agriculture biologique, soit 8 heures et plus si l'étudiant choisit cette option " Il faut privilégier la formation des acteurs finaux de la protection des cultures (conseillers de base et agriculteurs) car ils sont les plus capables de juger de la faisabilité des solutions proposées et sont en définitive, ceux qui décident de l'application effective des mesures nouvelles " soutient Jean-Louis Bernard.
Les industriels interrogés soulignent l'absence totale (ou presque) d'un réseau de distribution dédié aux auxiliaires. On ne peut pas vendre de la même façon des pesticides chimiques et des produits biologiques : ils requièrent des conditions de stockage différentes, des concepts de vente et support à la vente adaptés, une présence plus forte au niveau des utilisateurs, des systèmes informatiques d'aide à la décision et à l'emploi. " Des efforts ont été faits sur les conditionnements. A titre d'exemple, l'utilisation de sachets d'élevage pour les acariens prédateurs des thrips (Neoseiulus cucumeris) permet d'envisager des apports préventifs d'auxiliaires, ce qui est un des éléments clés de réussite de la protection biologique en cultures ornementales " rapporte Agnès Langlois.
Les procédures d'homologation des nouveaux produits dans l'Union
européenne sont un frein sérieux à l'apparition des
produits biologiques sur le marché (comme d'ailleurs des nouveaux
produits chimiques). Un dossier toxicologique coûte en moyenne 3 à
4 millions de francs (soit environ de 450 000 à 600 000 euros) et
les fabricants ont du mal à rentabiliser le lancement de nouvelles
spécialités. " Suite aux problèmes posés par
les pesticides chimiques, une lourde réglementation a été
mise en place par les ministères de l'Agriculture et de l'Environnement.
Les tests toxicologiques ou écotoxicologiques ne sont pas adaptés
à des produits biologiques produits naturellement. Les
réglementations pour la lutte biologique ne doivent pas être
une extrapolation des textes régissant les pesticides chimiques :
il n'y a aucune relation entre une molécule de synthèse et
un organisme vivant " explique Bernard Blum.
Le développement de la lutte biologique passe donc par l'élaboration
de systèmes sûrs, faisant l'objet d'une marque commerciale
homologuée. " Il faut activement prôner les programmes
intégrés de protection des cultures et y associer des labels
et certificats de qualité ; labels à promouvoir auprès
des grands groupes de distribution, des agro-industries et des consommateurs.
Le fait qu'un auxiliaire sauvage extrait de la nature ne soit pas brevetable
est la plus grosse contrainte " affirme Rolland Pierrot (chargé de
mission au département de coopération phytosanitaire,
ministère de l'Agriculture et de la Pêche).
Dans ces conditions, la lutte biologique est-elle une alternative réaliste à l'emploi ex-cessif des insecticides ? Même si le marché mondial des insecticides continue à se dé-velopper rapidement (+2 à +8% par an), ces produits ont de plus en plus mauvaise ré-putation, et ce à juste titre : pollution des nappes phréatiques, présence de résidus toxiques dans les aliments, impact sur la santé humaine, diminution de la diversité génétique, destruction de nombreux préda-teurs et parasitoïdes en raison du manque de sélectivité. Mais surtout l'utilisation mas-sive des insecticides a conduit au dévelop-pement de résistances chez les insectes ci-bles : dans les années 1990, on a recensé plus de 500 espèces d'insectes résistants à au moins un insecticide dont environ 40% sont des espèces de mouches et moustiques d'importance médicale. " Les produits sont de plus en plus efficaces, de moins en moins sélectifs, et de plus en plus agres-sifs " déplore Philippe Cacciabue. Jusqu'où pourra aller le développement de la chimie des insecticides ?
Pour la plupart de nos interlocuteurs, il serait utopique de penser que la
lutte biologique puisse un jour remplacer entièrement les insecticides
dans le domaine agricole. " La lutte biologique est victime de la facilité,
de l'efficacité et du faible coût des techniques chimiques.
Mais l'évolution des insecticides a elle aussi ses limites.
Idéalement, il faudrait adopter une lutte chimique intégrée
ou raisonnée " analyse Pierre Ferron. L'association des agents biologiques
en lutte intégrée peut effectivement permettre de limiter les
risques d'apparition de résistance des insectes. Une des applications
les plus marquantes est celle de l'utilisation de Bti pour lutter dans les
rivières d'Afrique de l'Ouest contre les populations larvaires de
simulies dont les adultes sont vecteurs de l'onchocercose (cécité
des rivières). " Bti, en rotation avec 6 insecticides chimiques, a
permis de diminuer la pression de sélection exercée par ces
derniers. Cette lutte intégrée a abouti après 20 ans
d'application à un arrêt de la transmission de l'onchocercose
" retrace Isabelle Thiery.
Pour un certain nombre de nos interlocuteurs, la lutte biologique, c'est
aussi mettre en place des stratagèmes écologiques par
l'aménagement du paysage agricole et la reconstitution d'un
équilibre écologique. " Il faut reconstituer une lutte biologique
naturelle " explique Pascal Dacheux (agriculteur, Ferme Quesnel dans la Somme).
Cela passe par un certain nombre de mesures relativement simples : reconstitution
des haies qui sont le foyer de reproduction de nombreux prédateurs,
diminution des tailles des parcelles pour éviter une trop grand
homogénéisation, rotation des cultures, bandes enherbées
de 4 à 8 m entre les parcelles (réserve pour les prédateurs).
" Il semble que l'on peut espérer tirer dans la pratique agricole
un meilleur parti du complexe d'agents biologiques qui gravite dans le milieu
autour de chaque population d'ennemis des cultures " confirme Jean-Louis
Bernard.
Des solutions existent. Comment engendrer ces changements auprès des agriculteurs ? " Tant que les réseaux de distribution ne seront pas de la partie et que les clients n'exerceront pas une pression irrésistible, les agriculteurs ne se lanceront pas aisément dans une voie qui est complexe, lourde en temps de travail et en coûts, sans apporter de réelle compensation autre que morale " confie Bernard Blum. Toutes les personnes interrogées s'accordent à dire qu'il faudrait redéfinir les objectifs et le rôle de l'agriculture : accepter une légère baisse de profit pour favoriser la protection de l'environnement : " C'est un vrai choix de société à effectuer ". Et les propositions en la matière ne manquent pas : mettre en place des compensations financières pour les agriculteurs (écotaxes), déterminer d'autres moyens de production, imaginer des formes de coopération nouvelles entre chercheurs, vulgarisateurs et monde agricole, entre le secteur public et le secteur privé " C'est une réflexion plus globale qui pourrait amener à un équilibre entre les différents moyens de lutte contre les ravageurs, et donc au développement de la lutte biologique " soutient Jean-Pierre Moreau (INRA).
Sans prétention d'exhaustivité, cette enquête d'opinion, réalisée auprès de personnes spécialistes ou non de la lutte biologique, nous a permis de dresser un premier bilan de la situation actuelle. Malgré les réserves exprimées, et alors que la polémique fait rage autour des organismes génétiquement modifiés, la lutte biologique semble plus que jamais d'actualité : le maïs transgénique Novartis, le seul dont la culture ait été autorisé en France, a été modifié pour résister à la Pyrale. A en croire la firme suisse, le choix est simple : opter pour son maïs ou pulvériser à haute dose de l'insecticide antipyrale, néfaste pour les consommateurs et l'environnement. Or, la Pyrale du maïs est un des ravageurs contre lesquels on peut lutter le plus efficacement par des procédés naturels (Trichogramme ou Bt). Entre insecticides et OGM, la lutte biologique tient sans doute là plus que jamais l'occasion de revenir en première ligne. En tout cas, le débat est ouvert n
Journaliste : Maud Buisine
été 1999
Cette enquête a été réalisée auprès d'un échantillon de personnes le plus diversifié possible : scientifiques, agriculteurs, techniciens, ingénieurs, industriels, journalistes, associatifs La plupart des réponses ont été obtenues par écrit (courriel ou fax) après un premier contact téléphonique. Certains scientifiques et industriels précisent qu'ils parlent en leur nom propre et non au nom de l'entreprise ou de l'institut de recherche.
Le Courrier de l'Environnement remercie tous les interlocuteurs qui
ont bien voulu participer à cette enquête (et même ceux
qui, contactés, n'ont pas eu le temps de nous répondre) :
J.d'Aguilar, P. Bauer, J.-L. Bernard, B. Blum, R. Bruckert, P. Cacciabue,
P. Dacheux, P. Ferron, J.-N. Garnier, J.-P. Gendrier, M. Guillaume, F. Kabiri,
H. Kempf,. A. Langlois, I. Larget-Thiery, P. Legrand, J.P. Moreau, C. Morin,
J.-M. Morin,
J.-M. Mutschler, M. Pascal, R. Pierrot, D. de Villebonne, C. Zavanella.
L'auteur, restreinte à un texte court (à rendre vite !), n'a
retenu pour cet article que quelques citations représentatives. L'ensemble
des dires et des écrits (certains très succints, d'autres
très copieux) est, dans un premier temps, conservé dans un
dossier consultable à la ME&S.
[R] Encadré 1
La lutte bactériologique contre les maladies tropicales dans les
pays en voie de développement
Chaque année, entre 500 millions et un milliard de personnes sont
atteintes de maladies graves transmises par des insectes vecteurs : paludisme,
fièvre jaune, dengue, filarioses (dont l'onchocercoses), leishmanose.
A lui seul, le paludisme tue annuellement plus d'un million d'enfants en
Afrique. A partir de 1980, grâce aux efforts conjugués de l'OMS,
d'autres organismes internationaux et de nombreux laboratoires de recherche,
des programmes internationaux ont été développés
pour l'utilisation de Bacillus thuringiensis israelensis (Bti) puis
de Bacillus sphaericus contre les vecteurs de maladies. Ces techniques
de lutte bactériologique se révèlent être une
réelle alternative à l'emploi des insecticides (DDT
)
en diminuant le risque d'apparition d'insectes résistants. Les cibles
principales sont les Diptères Nématocères appartenant
à la famille des Culicidés (moustiques) ou des Simuliidés
(simulies). Depuis 1981, plusieurs produits sont sur le marché sous
des formulations de Bti très variées (poudre mouillable, suspension
concentrée, granulés, tablettes effervescences) adaptées
à l'habitat aquatique des larves. Des douzaines de tonnes de ces produits
bactériens ont déjà été utilisées
pour des expérimentations d'envergure dans les pays où l'incidence
des nuisances dues aux insectes est particulièrement grave. Des tablettes
de Bti ont aussi permis des amélioration significatives dans le
contrôle de la dengue en Colombie. Enfin, un des succès majeurs
de l'utilisation du Bti a été la lutte contre les simulies,
les petites mouches vectrices de l'onchocercose, grâce au traitement
de milliers de kilomètres de rivières dans 11 pays d'Afrique
de l'Ouest. Cette opération a permis de protéger des millions
de personnes contre cette maladie, responsable de la " cécité
des rivières ".
(SOURCE : INSTITUT PASTEUR)
[R] Encadré 2
L'image de la lutte biologique
La lutte biologique semble avoir une image très positive auprès
du grand public : l'éternel cliché de la gentille coccinelle
revient sans cesse. Mais tous les interlocuteurs s'accordent pour dire que
cette vision est tronquée, confuse et partielle. Cette même
confusion revient également au niveau des producteurs. Mis à
part certains arboriculteurs et maraîchers qui utilisent déjà
ce genre de méthodes, la majorité des agriculteurs et notamment
des grands exploitants céréaliers y voient un côté
bucolique et restent très sceptiques. Pour beaucoup, les moyens
biologiques de protection des plantes semblent réservés aux
cultures biologiques. La lutte biologique seule s'assimile au label " tout
biologique ", et par conséquent a une image " écolo " qui peut
ne pas satisfaire un certain nombre de professionnels. Cette sélection
est trop restrictive et limite sans doute le développement de la lutte
biologique, elle-même.
Les scientifiques sont plus partagés entre un bilan positif ou
négatif. Mais pour la majorité d'entre eux, la lutte biologique
ne repose pas sur des bases suffisamment solides en terme de connaissances
pour pouvoir être généralisée et donc appliquée
dans un proche avenir. Pour favoriser l'évolution de ces méthodes
de protection, il leur paraît souhaitable de définir un langage
commun aux différents acteurs de la protection des cultures ; trop
souvent, en effet, une démarche possédant la même orientation
est désignée par des termes différents : lutte
intégrée, production intégrée, agriculture
raisonnée, IPM, ICM
etc. Cette confusion dans la terminologie
des techniques de lutte biologique conduit à un immobilisme de fait
en perturbant la compréhension de leurs auditoires.
[R] Encadré 3
Quelques cas d'opérations de lutte biologique qui ont très
mal ou plutôt mal tourné :
- introduction d'Euglandia rosea pour lutter contre le gastéropode
allochtone invasif Achatina fulcea dans diverses îles tropicales ;
- introduction d'une mangouste (Herpestes auropunctatus auropuncatatus)
dans l'ensemble des îles Caraïbes et à Hawaï pour
lutter contre les Rattus ;
- introduction de la myxomatose pour limiter les populations de Lapin de
garenne ;
- Lépidoptères contre les plantes grasses Opuntia (Figuier
de Barbarie) des parcs naturels aux États-Unis. Déviation ensuite
vers des Cactoplactis protégés
Une rumeur complètement fausse (à rapprocher
de celle des lâchers de vipères par hélicoptère
?) : la pullulation des coccinelles répandues pour lutter contre
les pucerons dans les cultures fruitières de la Vendée et de
l'Ouest de la France : elles seraient devenues certaines années une
véritable gêne pour les populations et une pollution dans les
eaux, y compris la mer.
André Ferran (INRA-Antibes,
ferran@antibes.inra.fr)
précise :
" La seule coccinelle utilisée en ce moment en lutte biologique
est une espèce introduite, Harmonia axyridis Pallas.
Compte tenu du coût élevé de la production, cette
espèce est utilisée en serres et contre les pucerons du rosier,
principalement dans le sud-est. Comme cette espèce ne s'est pas
adaptée à nos conditions climatiques, elle ne peut en aucun
cas effectuer des vols massifs tels qu'ils sont parfois observés en
France et même à l'étranger.
Certaines espèces indigènes (comme Coccinella
septemunctata, Adalia undecimpunctata, etc.) effectuent des vols
migratoires à partir du mois de juillet vers des sites où elles
passent ensuite l'hiver. Il s'agit d'un vol migratoire, c'est-à-dire
d'un déplacement déclenché par certaines modifications
des conditions du milieu (température, rareté des proies,
diminution de la photopériode, etc.) qui affecte dans un laps de temps
très court tous les individus d'une zone géographique donnée
et qui les amène sur les sites très d'hivemation. Ces sites
sont pérennes ; leur protection ou leur enrichissement constitue
d'ailleurs un moyen indirect de lutte biologique. Hors, il arrive que certaines
années l'orientation de ces vols soit modifiée et que toutes
les coccinelles atterrissent finalement dans des endroits imprévus.
Comme ce comportement ne se produit pas régulièrement, son
origine est encore hypothétique. Il se pourrait que ce changement
d'orientation des vols soit lié à des modifications des courants
aériens que les coccinelles utilisent pour ce déplacement et
que leur atterrissage dépende à la fois de variations brutales
de la pression atmosphérique (par exemple, au contact mer / terre)
et/ou de l'épuisement de leurs réserves énergétiques.
"
Notes
(1) Isabelle Larget-Thiery tient à
mentionner qu'elle parle en son nom propre et que ces propos n'engagent
aucunement le nom de l(Institut Pasteur. [VU].
(2) bernard Blum mentionne qu'il s'agit de réponses
personnelles et non des positions "officielles de IBMA.
[VU]
(3) IBMA: International Biocontrol Manufactures Association.
[VU]
(4) PBI: Protection Biologique et Intégrée.
[VU]