Le Courrier de l'environnement n°36, mars 1999

L'agriculture doit reconquérir l'Europe

par le groupe de Bruges  


Il faut protéger l'environnement et créer d'autres activités rurales: de nouvelles fonctions s'offriront aux agriculteurs, qui justifieront les aides publiques
Hier considérée comme le principal levier de la construction européenne, la Politique agricole commune apparaît aujourd'hui comme un frein. Pour beaucoup de citoyens, soucieux à juste titre de la qualité de leur alimentation, de l'emploi, de l'environnement et de l'utilisation adéquate des fonds publics, elle n'apparaît plus comme juste, légitime et porteuse d'avenir.
La Commission européenne se propose de réformer cette politique en partant d'une idée simple: diminuer les prix des principaux produits agricoles pour les rendre plus compétitifs sur les marchés mondiaux et compenser cette baisse par des aides directes aux producteurs, de façon à préserver leurs revenus. Mais le fait de maximiser les exportations agricoles ne représente pas une ambition suffisante pour l'Union européenne et ne garantit pas un avenir acceptable aux producteurs. La mission essentielle de l'agriculture est d'assurer la santé des consommateurs et de préserver le cadre de vie de la population européenne. Aujourd'hui, la politique agricole défavorise les fermes de polyculture-élevage basées sur la valorisation des ressources locales. Elle accentue la concentration des élevages, donc l'apparition des crises environnementales. Elle met l'emploi agricole en péril et fragilise les dynamiques de développement rural. En distribuant des aides publiques de façon inéquitable, elle creuse des disparités entre les homme et entre les territoires. Par ses excès, elle est responsable de la perte de confiance des consommateurs envers de nombreux produits alimentaires.
Un nouvel avenir doit s'ouvrir pour notre agriculture, mais celui-ci ne peut pas se limiter à la conquête de marchés lointains et au demeurant incertains. Certes, l'exportation de produits agricoles est nécessaire à l'équilibre de nos échanges, mais une politique publique ne peut pas être construite autour de ce seul pivot. D'abord, parce que les autres secteurs de l'économie seraient en droit d'exiger un traitement similaire. Ensuite, parce que cette orientation est - à juste titre - mal comprise par les contribuables qui en supportent le coût. Enfin, parce que cela nuit à nos relations avec de nombreux partenaires internationaux.
Nous ne pouvons continuer à déverser nos excédents sur des marchés extérieurs, concurrençant ainsi de façon déloyale les producteurs des pays les plus pauvres. Cette orientation est en totale contradiction avec notre politique de coopération. La capacité à assurer notre propre indépendance alimentaire est un droit que nous réclamons depuis la fondation de la Communauté économique européenne: il doit désormais être admis pour les autres. Dans un domaine qui engage l'autonomie des nations et la survie des peuples, l'Union européenne se doit d'être exemplaire. De plus, à la veille d'importantes négociations mondiales sur le commerce, nombreux sont les pays qui attendent de l'Europe les signes de possibles alliances: tout nous invite à nous engager avec eux dans la voie de la concertation. Notre politique exportatrice doit nous permettre de le faire.
Aujourd'hui, la politique agricole enferme l'agriculture dans ses problèmes de débouchés et d'environnement plutôt que de l'en faire sortir. L'agriculture ne peut pas, au nom de la conquête de marchés extérieurs, se détourner de la société européenne. Elle doit reconquérir sa légitimité en répondant aux enjeux contemporains: l'emploi, l'environnement, la santé des consommateurs, le développement des territoires, la justice sociale, la cohésion européenne. Il lui faut affirmer pour cela deux grands objectifs: d'une part, une organisation des marchés assurant la satisfaction des producteurs et la sécurité alimentaire des consommateurs européens; d'autre part, une gestion des terroirs préservant les équilibres naturels et les dynamiques sociales du monde rural. Les marchés européens ont été le meilleur moteur de notre développement économique et continueront de l'être. Ils nous offrent encore des marges de progrès. En effet, la satisfaction des besoins des consommateurs est bien loin d'être atteinte en termes qualitatifs. Le développement des labels et des appellations ou l'encouragement à l'agriculture biologique et aux produits de qualité constituent autant d'opportunités pour l'avenir de nos agricultures. La protection de la santé des consommateurs sera dans l'avenir un important critère d'évaluation de la politique agricole.
A travers la protection de l'environnement et la création d'activités rurales, de nouvelles fonctions s'offrent aux agriculteurs, qui contribueront à justifier les aides publiques dont ils sont bénéficiaires. Leur revenu sera la résultante d'une double rémunération, celle offerte par les marchés pour la fourniture de leurs produits et celle - complémentaire - - offerte par la collectivité pour les services rendus, comme l'entretien des paysages, la prévention des risques naturels, la préservation de la faune et de la flore ou encore la gestion des ressources en eau. Il faut encourager le respect de pratiques agricoles qui garantissent la protection des milieux naturels, car la modernité de demain ne sera pas seulement technologique: elle sera aussi écologique. En conditionnant l'attribution des aides publiques à des obligations définies en concertation avec la population locale, l'agriculture fera naître une politique contractuelle et scellera les bases d'un compromis durable entre les agriculteurs et leurs concitoyens.
Les aides publiques doivent également tenir compte du nombre d'actifs employés et encourager ainsi le maintien ou la création d'activités. Conserver une agriculture riche d'emplois est un objectif majeur pour le monde rural, surtout dans les pays du sud de l'Union et dans ceux d'Europe centrale et orientale, où les travailleurs agricoles représentent encore une population importante dans les campagnes. Il est aussi urgent de fixer un plafond au montant de ces aides pour éviter que des montants considérables ne continuent d'être concentrés dans les mains de quelques-uns. Cela est nécessaire pour des raisons de justice sociale.
La politique agricole doit apporter sa contribution à la construction européenne. En étant à l'écoute des aspirations de la société, en offrant à nos partenaires extérieurs le signe de notre volonté de coopération, en veillant à la légitimité et à l'équité de l'action publique, elle conforte le projet européen, elle renforce la stabilité de l'Union et elle lui redonne une place dans le monde.


Signataires:
Fernando O. Baptista (Portugal), Ana Barbic (Slovénie), Piotr Dabrowski (Pologne), Göran Djurfeld (Suède), Norbert Feltgen (Luxembourg), Dimitris Goussios (Grèce), Pierre-Yves Guihéneuf (France), Bertrand Hervieu (France), Flemming Just (Danemark), Monika Koubratova (Bulgarie), Arvydas Kuodys (Lithuanie), Cosimo Lacirignola (Italie), Eduardo Moyano (Espagne), Paul Nicholson (Espagne), Hans Popp (Suisse), Jean-François Sneessens (Belgique), Franco Sotte (Italie), J. Malcolm Stansfield (Grande-Bretagne), Shimelles Tenaw (Finlande), Wulf Treiber (Allemagne), Arie Van den Brand (Pays-Bas), Hilkka Vihinen (Finlande), Géza Varga (Hongrie), Heino Von Meyer (Allemagne).

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