Les Brèves du Courrier

n°27

Post-nautisme (la nature reprend ses droits sur une ancienne base de loisirs), Traitez couvert (les agriculteurs prennent peu de précautions), Canal plus ou moins (Patrick Legrand expert du canal Rhin-Rhône et par ailleurs chevalier de l'Ordre du mérite), Il peut s'en sortir (le Rhin, moins gravement pollué), Contre les risques de bâche folle (l'interdiction du bromure de méthyle), Des lapins et des îles (les lapins introduits prolifèrent, c'est la Corse...), Tu le sens mon loup ? (des loups de mer pour détecter des molécules dangereuses) Le million en trop et les millions qui manquent (les sites contaminés et les efforts pour les éliminer), C'est soutenable (définition signée P.L. de la ville durable), The Automatic Journal of Advanced Virtual Research (les chercheurs et les éditeurs sont-ils indispensables aux publications scientifiques ?).


FRANCE
Post-nautisme

En 1966, un des étangs de la Minière, dans la forêt domaniale de Versailles, fut aménagé en un " Centre nautique de l a Bièvre" qui connut un très grand succès. En 1977, cette baignade fut fermée définitivement à cause de problèmes de pollution de l'eau. En 1996, le site, entièrement clos, est la proie de la végétation (et des animaux qui la peuplent). Restaurant, jeux d'enfants, plongeoirs, plages, etc. sont envahis, une reconquête végétale et animale extraordinaire de vigueur qui passionne les scientifiques et les naturalistes.
L'office pour l'information éco-entomologique (OPIE), tout proche (sis sur le site INRA prestigieux de la Minière) et l'Office national des forêts organisent des visites guidées, régulières et sur demande pour les groupes.
OPIE: BP 9, 78041 Guyancourt cedex ; tél. : 01 30 44 13 43 ; guilbot@jouy.inra.fr

FRANCE
Traitez couverts !

Statistiquement, un agriculteur qui traîte (qui épand des produits toxiques pour lutter contre les ravageurs, les maladies ou les mauvaises herbes) met une fois sur dix des lunettes, une fois sur quatre un masque, ne porte bottes et gants que pour la moitié des surfaces traitées et brûle les trois quart des emballages. Tels sont les faits ? graves - mis en évidence par l'enquête sur les pratiques culturales conduite par le ministère de l'Agriculture en 1994.
La Mutualité sociale agricole a mis en place en 1992 ? seulement - un réseau de toxi-vigilance, lequel n'a fait ressortir que des problèmes cutanés et des allergies. L'Institut national de la santé, de l'expérimentation et de la recherche médicales (INSERM) a montré de son côté un lien entre les risques de leucémie et l'emploi de plusieurs pesticides. Par ailleurs, pour le professeur Viel (faculté de Médecine de Besançon), les viticulteurs ? qui épandent 40% des pesticides utilisés en France - sont particulièrement exposés aux cancers, notamment à celui de la vessie.
D'après Trans Rural Initiatives n°63 de 8 mars 1996.

FRANCE ET UNIVERS
Canal plus ou moins

Le 22 novembre 1995, Alain Juppé, premier ministre, avait décidé de procéder à une consultation des habitants des départements concernés par le projet ? auquel, rappelait-il, le gouvernement est fermement attaché - de canal à grand gabarit entre le Rhin et le Rhône.
Le 26 février 1996, Corinne Lepage, ministre de l'Environnement et Anne-Marie Idrac, secrétaire d'Etat aux Transports, précisaient aux préfets desdits départements qu'ils seraient assistés, pour mener à bien la consultation du public, par une commission "de cinq experts indépendants à la compétence reconnue: M.M. Henri Décamps, MarcelBarbero, MauriceBernadet,Patrick Legrand et Marc Sanson". Il est dit dans leur communiqué que "cette commission validera les procédures et lesmoyens mis en oeuvre pour la conduite de la consultation et vérifiera les modalités d'exploitation des observations recueillies. Elle est fondée à participer aux réunions publiques qui seront organisées avec les populations et s'assurera, à la demande des autorités compétentes, que les procédures administratives ultérieures, notamment l'étude d'impact sur l'environnement, prennent bien en compte les sujets débattus à l'occasion de la consultation". Le résultat devra être remis le 1er septembre 1996.
Patrick Legrand, secrétaire général à la délégation permanente à l'Environnement de l'INRA et directeur de la publication que vous avez sous les yeux, siégera-t-il la boutonnière fleurie de bleu ? Il y aurait droit, étant désormais chevalier dans l'ordre national du Mérite, dûment adoubé par le président de l'INRA, Guy Paillotin, le 26 avril 1996.

EUROPE
Il peut s'en sortir

Cinquante ans après les premières alertes, dix ans après "l'accident" de Sandoz à Bâle, "le Rhin est sorti de la salle des urgences, mais pas de l'hôpital". Un ministre néerlandais le constatait à la réunion de la Commission internationale pour la protection du Rhin (CIPR), qui s'est tenue à Coblence les 6 et 7 mars derniers. Repérés par-ci par-là, des saumons l'indiquent. Deux problèmes persistent néanmoins : la reconquête des zones humides rurales pour faciliter l'expansion des crues et limiter les dégâts, et la réduction des pollutions dues aux nitrates et à certains pesticides agricoles.
D'après Le Monde du 13 mars 1996

PLANETE
Contre les risques de bâche folle

Parmi les substances qui ont un effet appauvrissant de la couche d'ozone, le bromure de méthyle est mis sur la sellette. C'est un gaz fort utile en agriculture ? surtout tropicale - pour ses propriétés nématicides, fongicides et insecticides, peu coûteux et objet d'un marché pas très important (70 000 tonnes produites dans le monde, dont 1/5 par ELF Atochem, seul producteur européen). Il sera difficile techniquement et économiquement de lui trouver un substitut et les producteurs collaborent pour mettre au point des procédés d'application sous film plastique, la bâche restant en place le temps que le gaz, plus lourd que l'air, soit absorbé par le sol.
Toujours est-il que la conférence de Vienne des parties signataires du protocole de Montréal a décidé la réduction de 50% en 2005 et l'arrêt complet en 2010 de la production de bromure de méthyle, un gaz un peu moins destructeur de l'ozone que les chloro-fluoro carbones (CFC) mais dont la durée de vie plus courte (1 à 2 ans contre une centaine) fera que l'interdiction aura un effet très rapide.
D'après Presse environnement, du 14 décembre 1996.
RR Rhin-Rhône

CORSE
Des lapins et des îles

Vingt ans ! Bel anniversaire pour un homme. Vigueur, projets ! Tout est permis, rien d'interdit. Il semble en être de même pour la population de lapins de Balagne (Corse). Elle a vingt ans. Il y a vingt ans en effet, en 1975, des passionnés de chasse introduisent un couple (poursuivons le parallèle, gardons l'image d'Adam et Eve) d'Oryctolagus cuniculus dans la plaine de Belgodère. La mer, la montagne, le maquis, ses parfums, son couvert aux deux sens du terme : toutes les conditions sont réunies pour fonder famille. Croissez et multipliez ! Monsieur et Madame Lapin suivent avec rigueur le précepte.
En 1996, la population de lapins de Balagne a la vigueur, l'impudence et l'insolence de ses vingt ans. Et c'est dramatique pour les agriculteurs. La population actuelle de lapins occasionne des dégâts considérables et compromet fortement le renouveau de l'oléiculture et, surtout, l'avenir de l'élevage ovin de cette région : troupeaux vendus ou en location, dépenses supplémentaires en aliments et en clôtures... "Les lapins rongent les racines, les écorces, détruisent les prairies, les cultures de céréales fourragères et les luzernières destinées à l'alimentation des brebis, s'attaquent aux jeunes plants d'oliviers et autres arbres et arbustes"peut-on lire dans la littérature régionale.
C'est préoccupant pour l'économie rurale locale. La chute de la production laitière met en péril le fonctionnement de la future usine de transformation du lait de brebis implantée à Bastia, hypothèque l'avenir des jeunes plantations d'oliviers. C'est catastrophique pour les institutions car cette "expérience" met en lumière l'incohérence de certains textes de la législation en vigueur qui, générale, ne tient pas compte des particularités insulaires et, en conséquence, n'est pas armée pour préserver ce qui en fait la richesse. C'est catastrophique pour les institutions car "l'expérience" révèle l'incompétence, l'imprévoyance de certaines d'entre elles et le manque de concertation de beaucoup. C'est catastrophique par ce que cette expérience non programmée a induit des conflits entre institutions et populations, voire entre divers groupes de citoyens aux intérêts non convergents et contribue à affaiblir le tissu social. C'est désastreux pour l'agroécosystème insulaire car le risque d'expansion géographique du problème est réel d'autant plus que l'expérience de Belgodère est actuellement reconduite dans d'autres micro-régions de l'île. C'est potentiellement désastreux pour l'écosystème insulaire tout court : aucune étude globale d'impact n'a été menée : impact sur la flore, sur le sol...
Enfin, c'est dangereux car la guerre a été déclarée dans l'urgence, sans préparation : le feu est à la maison, il est trop tard pour réfléchir. Chasse, piégeage, battues et débats administratifs, poisons et virus... certains parlent de mettre le feu au maquis ! L'INRA a été sollicité. Un chercheur du Laboratoire de la Faune Sauvage de Rennes (Michel Pascal), et le Délégué Environnement du Centre INRA de Corse (Pierre Santucci), ont participé à une réunion de travail organisée par le Conseil économique, social et culturel (instance consultative de la collectivité territoriale de Corse). Un groupe de réflexion s'est constitué qui a pour objectif de proposer un projet global de gestion de ces populations ainsi qu'un plan d'actions pour éclairer les décisions des différents acteurs.
NDLR : merci à Pierre-Mathieu Santucci, délégué environnement du centre INRA de Corse, pour cette brève très longue, rédigée avec la complicité de Michel Pascal (INRA Rennes, Faune sauvage).

FRANCE
Tu le sens mon loup ?

La ville de Nice envoie ses eaux usées en mer à 100 m de profondeur, dans la baie des anges. Ces rejets à 90%, sont en principe sans danger mais des pollutions exceptionnelles peuvent survenir. Pour les détecter, des loups (de mer) sont placés en sentinelles plus ou moins loin de l'émissaire, enfermés dans des cages. Au contact des polluants, ils produisent un enzyme, dont la détection donnera l'alerte. Cette expérience sera faite dans le cadre d'un programme franco-italien.
D'après Presse-Environnement du 11 janvier 1996

EUROPE
Le million en trop et les millions qui manquent

Selon le bureau d'études Frost & Sullivan, l'Europe compte "un million de sites contaminés". Parmi ceux-ci, 350 000 sont connus et 130 000 réclament des mesures urgentes d'assainissement. Traiter les sites connus demandera 500 milliards de francs de travaux mais les dépenses qui ont été ou qui seront faites de 1994 à 2000 ne dépasseront pas 100 milliards.
Les différents pays européens sont diversement concernés (l'Allemagne, les Pays-Bas et la Grande Bretagne) représentent 70% du marché potentiel du nettoyage) et diversement disposés face aux dépenses nécessaires : l'Autriche, la Suisse, la Belgique et le Danemark augmenteraient leur effort ; en revanche, la France, l'Italie et l'Espagne investiraient trop peu et le marché de la dépollution y demeurera en deça des tâches à y accomplir.
D'après Presse environnement, du 8 février 1996.

FRANCE
C'est soutenable

Essai de définition de la "ville durable". pour la Commission française du développement durable :
La ville durable est une agglomération dont le fonctionnement social et biophysique, les projets et l'évolution s'incrivent dans les perspectives ouvertes par le développement durable.
C'est donc une ville (1) dont les habitants disposent des moyens d'agir pour qu'elle soit organisée et fonctionne dans des conditions politiques, institutionnelles, sociales et culturelles satisfaisantes et équitables pour tous (ce qu'on pourrait appeler les conditions de citoyenneté) ; (2) dont le fonctionnement et la dynamique satisfont à des objectifs de sécurité des conditions biologiques de vie, de qualité des milieux et de limitation des consommations (ce qu'on pourrait appeler les conditions d'égalité écologique) ; (3) qui ne compromet ni le renouvellement des ressources naturelles alentour, ni le fonctionnement, les relations et la dynamique des écosystèmes microrégionaux englobants, ni, enfin, les grands équilibres régionaux et planétaires indispensables au développement durable des autres communautés (ce qu'on pourrait appeler les conditions d'égalité planétaire) ; et (4) qui s'attache à préserver les capacités de survie et les potentialités de choix des générations futures (ce qu'on pourrait appeler les conditions d'égalité différée).
Patrick Legrand, le 16 avril 1996

CYBERESPACE
The Automatic Journal of Advanced Virtual Resarch

Publier ou périr, aujourd'hui comme hier. Aujourd'hui, à coup d'ordinateur relié à des réseaux, le chercheur fait sa biblio et publie. Grosse inquiétude des éditeurs de revues scientifiques classiques, sur papier et diffusées par abonnement, qui se voient court-circuitées, et de certains auteurs qui craignent l'abandon du système des lecteurs-arbitres, exprimant le jugement de ses pairs sur la publication et lui donnant une garantie de qualité.
Le chercheur branché saisit et corrige son "papier"au clavier, puise de la documentation dans des bases de données distantes via les réseaux informatiques, envoie la version quasi-définitive ("preprint") de son texte à quelques collègues pour avis et pour information, livre l'article à la revue par courrier électronique via Internet. Mais à quoi sert la revue ? A enregistrer. Pour ce qui est de la diffusion, ne suffirait-il-pas à notre chercheur de rendre sans délai son texte accessible sur son site Internet, voire de l'adresser nominativement au peu d'individus capables de le lire (on aura compris qu'il s'agit de recherche de pointe, hyperspécialisée), comptant sur les robots logiciels du Réseau pour indexer ses publications ? Comment faire intervenir un dispositif de validation ?
L'outil informatique bouverse les pratiques du chercheur et de l'éditeur. Ceux-ci sont-ils indispensables à l'édition scientifique ? Dans ce Courrier daté d'avril, on peut en guise de réponse (non définitive) évoquer ces robots tapis dans les recoins d'Internet (le service est payant) qui fabriquent sur un sujet défini des articles originaux à partir d'éléments puisés dans des textes écrits (plus ou moins) de la main de chercheurs, signent du nom du commanditaire, allongent automatiquement la liste des publications d'icelui, inscrivent l'article dans une ou plusieurs revues virtuelles et se connectent à l'ordinateur du service des Ressources humaines pour solliciter l'élévation du grade de l'auteur. Mais là, rien à faire dans la situation actuelle.
D'après de nombreux articles de la presse (réelle) et, notamment, de chroniques de Dominique Leglu dans les pages Eureka de Libération.


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