Le Courrier de l'environnement n°36, mars 1999

L'invention paysagiste du plateau de Saclay
De la création des rigoles au plan d'actions paysagères


La constance d'un territoire agricole aux portes de Paris
L'évolution des images du plateau
En conclusion

Références bibliographiques


L'espace rural en France évolue actuellement vers un statut postindustriel (Jollivet, 1997) faisant une part de plus en plus grande aux préoccupations environnementales des sociétés habitantes.
Dans la plupart des pays européens, l'espace agricole péri-urbain s'est vu fragilisé et déstructuré au point de devoir réinventer l'idée du rural. En France, le schéma directeur d'aménagement et d'urbanisme de la région Île-de-France (SDAURIF) de 1976 fut le premier document d'urbanisme à considérer l'agriculture péri-urbaine non seulement en tant qu'espaces " naturels " nécessaires pour maintenir l'équilibre spatial entre la zone urbaine et la zone rurale, mais aussi comme élément capable d'améliorer le cadre de vie des Franciliens et de satisfaire leur " besoin de nature " (Alduy, 1983). De fait, la planification qui s'exerce sur les territoires péri-urbains attribue aux espaces agricoles de nouveaux rôles, en plus de la production agroalimentaire : un rôle récréatif pour les citadins, un rôle urbanistique liée à la présence d'espaces verts ouverts susceptibles de participer à l'organisation spatiale du tissu urbain et, enfin, une vocation paysagère principalement liée au maintien d'une image rurale et traditionnelle à proximité des villes (Donadieu et Fleury, 1997)..
L'objet de cet article est d'étudier, sur un site particulier de la région parisienne, le plateau de Saclay, comment s'est construite l'identité agricole de ce territoire, quelles sont les images véhiculées pour représenter l'agriculture périphérique et comment et dans quelles conditions les pouvoirs publics attribuent aujourd'hui à l'espace agricole péri-urbain une vocation paysagère.
Le plateau de Saclay est un territoire essentiellement agricole. Encerclé par une ceinture urbaine assez dense, il constitue le principal espace ouvert de la partie sud-ouest de la région parisienne. D'une superficie de 5 000 ha, dont 2 600 cultivés, le plateau est délimité par la vallée de la Bièvre au nord, la vallée de l'Yvette au sud, la ville de Palaiseau à l'est et la plaine de Trappes à l'ouest.
Depuis au moins trois siècles, les terres du plateau sont reconnues parmi les plus productives de la région, mais, proches de Paris, elles se trouvent régulièrement menacées par des implantations urbaines et des installations scientifiques. L'avenir de l'agriculture du plateau paraît incertain, car deux politiques sont possibles : maintenir l'équilibre rural-urbain aux portes de Paris en renforçant la continuité de la ceinture verte voulue par la Région ou, au contraire, s'engager progressivement dans un processus d'urbanisation comme l'avait prévu le Plan d'aménagement et d'organisation générale (PADOG) de la région parisienne de 1965.

[R] La constance d'un territoire agricole aux portes de Paris

L'invention de l'espace agricole par le drainage
La rareté des manuscrits ne permet pas de décrire explicitement l'occupation humaine et agricole du plateau avant le XVIIe siècle. Même la carte de l'Académie des sciences, établie en 1674, n'en présente qu'une lecture simple et rudimentaire. Selon F. Ferrari (1983), l'occupation du plateau a été tardive en raison de la nature marécageuse des sols qui favorisait de nombreuses épidémies de fièvre typhoïde.
En 1670, Louis XIV, préférant depuis son jeune âge le château de Versailles à celui de Saint-Germain, prit la décision de s'y installer définitivement et d'y créer, outre un lieu d'accueil de la cour, un parc royal - qu'il fallut approvisionner en eau. Pour ce faire, le ministre Jean-Baptiste Colbert et l'ingénieur Thomas Gobert lancèrent un gigantesque chantier. Entre 1678 et 1680, ils mirent en œuvre trois projets importants d'adduction d'eau grâce aux étangs supérieurs de Trappes et d'Arcy, aux étangs inférieurs du plateau de Saclay et à la machine de Marly (AVB, 1995).
Sur le plateau de Saclay, Gobert effectua d'abord les relevés de niveau, puis procéda au nivellement du plateau et au modelage des légères pentes afin de drainer vers son centre les eaux pluviales, rassemblées dans un étang situé entre Saclay et Villeras. Une large rigole, sur les 58 km du pourtour du plateau, et trois étangs actuellement connus sous les noms de l'Étang vieux de Saclay, de l'étang d'Orsigny et du Trou salé furent creusés.
Colbert mourut. François Michel, marquis de Louvois, prit sa succession et remplaça Gobert par son ami l'ingénieur Vauban. Le nouveau couple ministre-ingénieur compléta
l'installation hydraulique sur le plateau en remplaçant par de beaux ouvrages de maçonnerie des conduites par tuyaux, en rehaussant l'Étang vieux, en creusant un nouvel étang artificiel à Saclay, dit l'Étang neuf, en créant l'étang et le réseau de Villiers, en construisant, enfin, l'aqueduc de Buc.
À la fin de 1686, l'entreprise était entièrement achevée et la morphologie du plateau considérablement modifiée. Des mares disparues, il ne reste que des noms de lieux-dits, comme la Grande Mare, la Mare des bois, la Mare aux saules ou la Mare aux rats. Le plateau assaini pouvait s'ouvrir à une mise en valeur agricole.
Considérées alors parmi les plus fertiles de la région parisienne, les terres du plateau devinrent le lieu d'une agriculture plus intensive. On produisait de l'avoine, du seigle, de l'orge et du blé, principale culture, qui à lui seul couvrait une surface de 1 350 hectares (Bécu et al., 1993). Le plateau marécageux était devenu un territoire fertile et productif.
L'émergence de l'identité agricole du plateau
Au début du XIXe siècle, contrairement aux faubourgs parisiens qui devenaient de plus en plus industriels et de plus en plus urbains, le plateau de Saclay resta à l'écart de l'urbanisation et conserva son identité agricole.
Afin d'assurer l'approvisionnement de Paris, les agriculteurs saclaysiens élargirent la gamme de production de leurs exploitations en introduisant des nouvelles cultures, notamment celles de la pomme de terre, des fourrages et surtout de la betterave sucrière. A la fin du siècle, les cultures de fraises envahirent les vallées et une partie du plateau.


Figure 1. Le réseau hydraulique (rigoles, étangs et aqueducs)
d'après la carte de Cassini, en 1695

Autour de 1930, la population de la région de Paris passa de 4 millions à plus de 6 millions d'habitants et les cultivateurs du plateau continuèrent à diversifier et à intensifier leurs modes de production (Phlipponneau, 1956). Ils supprimèrent la jachère, eurent recours aux engrais, réduisirent la main d'œuvre et utilisèrent des machines nouvelles (les moissonneuses-batteuses, les herses, les semoirs et surtout les tracteurs).
A côté de cette agriculture modernisée, s'installa une nouvelle forme d'agriculture, dite scientifique. Il s'agissait essentiellement de fermes de sélection de semences. Les établissements Vilmorin-Andrieux, implantés à la ferme des Granges, étaient les principaux représentants de cette activité.
L'implantation des infrastructures de transport et des activités scientifiques
Comme à tous les producteurs de la grande banlieue, le développement des moyens de transport rapide, notamment du chemin de fer, fit perdre à certains producteurs saclaysiens, ceux ayant intégré dans leur système de production des espèces maraîchères, le monopole du marché parisien du fait de la concurrence d'agriculteurs de régions lointaines produisant à des prix de revient nettement plus bas.


Figure 2. Le plateau de Saclay en 1870, d'après la carte d'état-major

A la même période, d'importantes structures aéronautiques - l'aérodrome de Toussus-le-Noble et l'école d'aviation de Buc - s'implantèrent sur la portion nord-ouest du plateau. Préparant le développement urbain du territoire saclaysien, ces installations suscitèrent la création des zones industrielles et attirèrent une population extérieure au plateau. Il en résulta une concurrence foncière entre les espaces agricoles et les lotissements : " […] le village de Buc ne comptait naguère que des agriculteurs ; aujourd'hui, c'est un des centres importants de l'aviation française : l'aérodrome Blériot s'est édifié sur le plateau, et les baraquements se prolongent en direction du Trou-Salé " (Bruley, 1928).
À la suite de la " Maison " Vilmorin-Andrieux au sud-est et de l'aérodrome au nord-ouest, les terres agricoles du plateau furent occupées par le Centre d'études nucléaires, le Centre d'essai des propulseurs de Saclay, le Centre scientifique d'Orsay, l'École polytechnique et plusieurs autres établissements prestigieux.
L'arrivée d'importants équipements scientifiques et technologiques, aussi bien à l'intérieur qu'aux limites du plateau, se présente à la fois comme un facteur de régression et de progrès pour le devenir du territoire saclaysien. Facteur de régression parce que ces installations ont entraîné le recul de l'agriculture du plateau1. Facteur de progrès parce qu'ils ont permis au territoire saclaysien de se faire connaître auprès du grand public en modifiant ses rapports avec l'extérieur, contribuant aussi à l'émergence de nouvelles images du plateau.


Saclay (S et N) - Les Etangs (1927)
dessin CB d'après carte postale

[R] L'évolution des images du plateau

La formation de l'image du paysage du plateau de Saclay peut s'expliquer par la superposition de deux strates historiques. D'une part, la construction, depuis l'installation du réseau de drainage, d'un territoire productif dominé par une image agricole moderne et dynamique et, d'autre part, l'arrivée au cours de la deuxième moitié du XXe siècle des équipements scientifiques contribuant à former l'idée d'un territoire urbain et moderne.
Un pays agricole riche et austère
" La route de Châteaufort à Versailles court à travers le plateau régulier [...] couvert de grandes cultures et de fermes immenses ", écrit Ardouin Dumazet en 1907.
"Sur le plateau qui s'étend entre la Bièvre et l'Yvette, [...] la grande culture domine. Malgré la présence des arbres, le pays n'échappe pas à l'impression de monotonie que donnent tous les riches terroirs : vastes champs de blé, d'avoine et de betteraves, guérets parcourus par de puissants tracteurs ; villages sans grâce groupés autour d'églises sans caractère, c'est le spectacle qu'offre le plateau de Saclay. De grosses fermes isolées se posent au milieu des champs, puissantes exploitations au caractère mi-agricole, mi-industriel. C'est seulement sur ses bords que le plateau devient pittoresque ", ajoute E. Bruley en 1928.
A ces deux descriptions, nous pouvons rajouter beaucoup d'autres, décrivant toutes le plateau comme une zone rurale caractérisée par la présence de vastes parcelles agricoles, par des fermes isolées et massives et des villages ruraux sans aucun attrait.
En effet, depuis l'aménagement du territoire agricole du plateau de Saclay grâce aux rigoles, aucun texte de guides touristiques ou d'érudits locaux n'a laissé soupçonner le moindre intérêt pour les paysages du plateau. Les auteurs n'y ont vu qu'une simple étendue monotone et austère dominée, dans sa partie la plus importante, par une agriculture moderne et productive dépourvue de tout pittoresque. Ils lui ont attribué l'image d'un désert cultivé, d'une terre productive dont le paysage restait peu attrayant.
Jusqu'à la fin des années 1950, le territoire saclaysien n'aura jamais été une des destinations préférées des voyageurs ou des artistes qui ont arpenté le secteur sud-ouest de la région parisienne. Ce sont les vallées de la Bièvre et de l'Yvette qui avaient suscité la curiosité des milieux cultivés sous Louis XIV, puis des peintres et écrivains du XVIIIe siècle (Corot, Chintreuil, Hugo...). Et c'est aussi dans ces vallées que les châteaux et jardins prestigieux des XVIIe et XVIIIe siècle ainsi que les belles villas du XIXè siècle ont été implantés. Comme les artistes des siècles précédents, les premiers touristes du début du siècle, surnommés par L. Coupet "les Parisiens du dimanche", ne percevaient sur le plateau que l'étendue monotone d'un pays couvert de champs de blé et de betterave, rejoignant un horizon infini ponctué de quelques fermes et îlots boisés isolés. Ici, il n'y avait donc rien de remarquable et le touriste refusait d'y trouver de la beauté. Les Parisiens du dimanche, inspirés par les lieux mis à la mode par les peintres, préféraient le charme des vallées entourant le plateau, y construisant leurs premières résidences de villégiature. Il s'agissait de maisons de plaisance qui ne s'ouvraient qu'épisodiquement. Chaque fin de semaine, de nombreux visiteurs venaient animer les vallées pour profiter des paysages pittoresques des forêts et des bords des eaux.
Ainsi, le plateau de Saclay, jugé inattractif par les sociétés en quête de villégiature et de récréation, souffrait depuis trois siècles d'une image terne. Considéré comme un vaste territoire agricole productif aux portes de Paris, il n'a jamais, jusqu'à la deuxième moitié du XXè siècle, suscité l'intérêt des artistes, peintres, écrivains ou photographes.
L'émergence de la Mecque de la Science
Délaissé par les artistes, les voyageurs, les touristes ainsi que par ses habitants, le plateau agricole de Saclay se replie sur lui même jusqu'en 1949, date de l'implantation du Centre d'études nucléaires (CEN). Sachant qu'une installation aussi lourde ne trouverait pas sa place à l'intérieur de Paris ou dans sa banlieue proche, Frédéric Joliot, patron du Commissariat à l'énergie atomique, choisit, en raison de l'existence sur le plateau de vents pour dissiper les rejets gazeux, le site du plateau de Saclay. " Le bout du monde, ou presque, à l'époque " écrivait le journaliste M. Planchais en 1980. Jugé suffisamment isolé, éloigné de Paris, calme, peu fréquenté et très faiblement habité, le territoire saclaysien constitue donc le site idéal susceptible de recevoir ce type d'installation.
Le CEN apporte au plateau près de 7 500 chercheurs et techniciens en physique nucléaire. Tout proche, se trouvent les 130 ingénieurs et techniciens du Centre d'essais des propulseurs (CEPr), implanté au bord de l'Étang vieux dans lequel il puise son eau de refroidissement. Cette première vague pionnière va susciter, dans un intervalle de temps très court, de nouvelles implantations scientifiques. Plus de 40% des organismes de recherche publics seront invités à occuper le plateau (Le Républicain, 1987). S'installent, à la fin des années 1950, l'université de Paris-Sud à Orsay ; en 1964 l'École des hautes études commerciales (HEC) ; en 1967 le centre de formation continue (CFC) ; en 1969 l'Institut supérieur des affaires (ISA) et, sept ans plus tard, l'École polytechnique.
Près de 1 000 hectares furent ainsi prélevés sur les 3 500 de terres agricoles et le processus d'urbanisation ne semblait pas devoir s'arrêter, d'autant plus que le PADOG de la région parisienne de 1965 ne prévoyait pas de limiter l'invasion urbaine, s'orientant au contraire vers une politique d'urbanisation plus intensive. " L'est du plateau, peu boisé et inoccupé, se prêtera à la réalisation d'infrastructures d'accueil pour des activités importantes, en cohérence d'ailleurs avec la présence actuelle de différents établissements existants - CEN et CEPr. Ce nouveau secteur d'activités sera conçu à l'échelle des besoins de l'ensemble de la région parisienne. L'ouest du plateau présente des caractères très favorables à la création d'un ensemble urbain de grande importance " (SDAURIF, 1965).
Ainsi, à partir de l'initiative de quelques acteurs régionaux et nationaux (directeur du CEA, élus...), on parvient, au bout de quelques années, à amener sur le territoire agricole du plateau de Saclay plus de 30 000 personnes d'un niveau culturel très élevé (physiciens, chercheurs, étudiants...) et, de fait, à lui attribuer une nouvelle image, différente de celle de l'époque antérieure. Au bout de 25 ans, le plateau a connu une concentration de structures scientifiques assez unique en France et en Europe. L'abondance des hôtels de prestige sur le plateau témoigne d'ailleurs que la science en a fait un nouveau lieu de renommée internationale.


Figure 3. Le plateau de Saclay aujourd'hui
d'après le fond de la carte IGN (1994)

L'image du territoire agricole, monotone et austère, a cédé la place à celle d'un lieu scientifique moderne et dynamique dont la réputation dépasse de loin les frontières du plateau. Désormais, la nouvelle image occupe la première page de certains journaux locaux et nationaux. Une campagne de presse est menée pour faire connaître et faire reconnaître le plateau au grand public. On n'hésite pas à vanter le " plateau nucléaire ", la " Silicon Valley française ". Le journaliste Michel Planchais, dans un même article de 1980, le décrit comme "le plateau de la matière grise", "le plateau des cerveaux", "la capitale européenne de la recherche", "le plateau de la science" et in fine " la nouvelle Mecque de la science".


Le champ de potiron
Dessin CB D'après une photographie de J. de Givry (1985-1990)

La prise de conscience paysagère
Jusqu'à la fin des années 1970, les installations et les équipements scientifiques sont perçues positivement par les médias et le grand public.
Conscients que le processus d'urbanisation risque de menacer sérieusement les espaces agricoles restants, des scientifiques et des chercheurs habitant le plateau commencent à afficher publiquement leur mécontentement. Pour se faire entendre, ils se regroupent dans des associations de défense de l'environnement et du cadre de vie telle la VIVA (Vivre à Vauhallan), créée en 1979. Cette association s'oppose notamment au transfert des écoles d'hélicoptères et du club de l'aéromodélisme de Guyancourt au plateau de Saclay., opération non conforme aux orientations du SDAURIF de 1976 mais aussi précurseur du processus d'urbanisation. En 1985, toutes les associations se regroupent en un collectif de défense2. Une des plus récentes associations, créée en 1988, se nomme URCAVIE, acronyme composé de deux mots clés du devenir de tous les territoires agricoles péri-urbains : urbanisme et cadre de vie. La principale revendication de ces associations est la préservation du paysage du plateau ; une nouvelle forme d'appropriation sociale du plateau, attachée aux parcelles agricoles et au patrimoine hydraulique du XVIIè siècle, se met en place.
Après de multiples confrontations entre les associations de sauvegarde, les élus et l'État, un nouveau schéma directeur local est proposé. Il n'arrête pas définitivement l'implantation des équipements scientifiques, mais souhaite maîtriser leur extension et éviter de défigurer le cadre paysager du plateau3. Celui-ci doit, désormais, afficher une double vocation agricole et scientifique. Pour atteindre cet objectif, l'État demande, en 1988, aux 15 communes du plateau de se réunir en syndicat intercommunal (SIPS) afin de décider les orientations du nouveau schéma directeur du plateau. Mais celles-ci semblent être décidées d'avance : " le plateau de Saclay doit garder sa vocation agricole " proclamait à Saclay, Jean Simonin, l'ancien président du conseil général peu de temps avant l'échéance des municipales de mars 1989. " Nous devons confirmer la vocation agricole du plateau sur 2 000 à 2 500 hectares " insiste, la même année, Robert Trimbach, président du SIPS.
La déclaration de ces deux hommes et l'appel à la protection du cadre de vie de l'UASPS n'échappent pas aux journalistes qui, à leur tour, se lancent dans une nouvelle campagne de presse dont le message n'est plus " le plateau de la Science " mais " la métropole urbaine de l'espace naturel " (Beringuer, 1989) ou encore " le plateau de Saclay : un art de vivre " (Bourgier, 1989).
Le plan d'actions paysagères
Au nom du souci du cadre naturel de l'habitat, les fortes images des équipements scientifiques des années 1960 et 1970 commencent à s'estomper et cèdent progressivement la place aux champs des céréales et aux étangs de Louis XIV. Venu des vallées, le projet paysagiste se met en place. Le SIPS, devenu District du plateau de Saclay (DIPS), envisage alors un nouveau programme d'aménagement du plateau où le terme paysage revient comme un leitmotiv. Ce programme, préparé par l'Institut d'aménagement et d'urbanisme de la région d'Île-de-France (IAURIF) à la demande conjointe du DIPS, de la Région et de l'Agence des espaces verts, appelé Plan d'actions paysagères (PAP) insiste sur " l'espace agricole, paysage à part entière ". La principale orientation du PAP est la mise en œuvre d'une politique d'aménagement et de valorisation du paysage saclaysien où " partout, l'image d'une campagne bien entretenue doit s'imposer ". Cette politique consiste à " étudier à la loupe tous les sites du plateau, destinés ou non à accueillir de nouvelles constructions, afin d'améliorer le cadre de vie quotidien, de préserver l'agriculture, de protéger et mettre en valeur les espaces naturels, qu'apprécient habitants, promeneurs et randonneurs " (La lettre du plateau de Saclay, 1994). En 1997, le PAP fixe sept principes fondamentaux pour guider l'action en matière d'aménagement du territoire saclaysien : " préserver une image moderne et dynamique de l'agriculture, sauvegarder et valoriser le patrimoine, organiser le paysage des routes, intégrer les aménagements dans le paysage, façonner le paysage à chaque étape de l'aménagement, créer un réseau d'espaces verts et de cheminements et enfin développer la présence de l'eau dans le paysage " (DIPS, 1997).
L'instauration d'un nouveau regard paysagiste sur le plateau agricole, jadis dévalorisé par Ardouin Dumazet, se confirme progressivement. Les photographies de J. de Givry et d'E. Le Coadou, publiées dans divers ouvrages, en sont l'illustration. Le plateau de Saclay se révèle alors comme un paysage de belle campagne dont la ferme du Trou-Salé, la ligne des Puits, les champs de blé, l'abbaye bénédictine de Vauhallan, les étangs historiques de Louis XIV et les équipements scientifiques sont les traits les plus spectaculaires.

[R] En conclusion

En moins de cinquante ans, le plateau de Saclay, territoire agricole laid et austère, est devenu d'abord une " Mecque de la Science " puis est sur le point d'être perçu comme une campagne admirable.
L'installation des équipements scientifiques et technologiques modernes a crée une première image du plateau qui, si elle ne traduisait pas une recherche esthétique, avait le mérite de faire reconnaître le plateau de Saclay à une échelle internationale et à un large public. En réalité, elle a préparé, à travers une forte médiatisation, l'invention paysagiste du plateau de Saclay.
En effet, une revendication sociale plus radicale s'est amorcée à partir de l'annonce, par les documents d'urbanisme, d'un programme d'urbanisation massive du plateau. Les pouvoirs publics se sont heurtés alors à une forte résistance collective s'exprimant grâce à différents groupes sociaux, notamment aux nouveaux saclaysiens, aux élus, aux associations de défense mais aussi aux journalistes. La principale revendication de la résistance saclaysienne appelait à la reconnaissance du caractère agricole du plateau et à la préservation du paysage rural en périphérie de l'agglomération parisienne. Une nouvelle forme de médiatisation, essentiellement esthétique est aujourd'hui enclenchée. Ce n'est plus la recherche scientifique qui occupe le devant de la scène mais un paysage agricole péri-urbain qui est revendiqué comme un territoire à habiter .

Mouez Bouraoui est paysagiste DPLG, doctorant à l'ENGREF et à l'ENSP de Versailles


[R] Références bibliographiques

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Bécu G., Brossard M., Touraine C., Arnault G., Rimbert J-F., 1993. Igny, Saclay, Bièvres, Jouy-en-Josas, Palaiseau Vauhallan : Chroniques. Maury, p. 171.
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Bruley E., 1928. Seine-et-Oise. Collection des départements et pays de France (sous la direction de Foiret M. L.). Albin Michel, Paris, p.256 et 259.
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Jollivet M., 1997. Vers un rural postindustriel. L'Harmattan, Paris, 371 p.
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Planchais M., 1980. La vie française n°7 juillet 1980, p. 88.
SDAURIF (Schéma Directeur d'Aménagement et d'Urbanisme de la Région Île-de-France), 1965. Premier ministre ; délégation générale au district de la région de Paris, Paris, troisième trimestre, pp. 102 et 103.