Le Courrier de la Cellule Environnement n°14, juin1991

écologie opérationnelle et agronomie intégrée

Des problèmes d'environnement...
... au problème d'environnement
De l'interdisciplinarité vulgaire...
... à la transdisciplinarité
De l'absence d'outils de synthèse
... à leur présence incongrue
De l'inadéquation des critères classiques
De notre responsabilité

Encadré

Références bibliographiques


Les actions de l'homme dont l'environnement - notamment rural - est le théâtre et entre autres celles qui en modifient la structure, la composition ou l'usage ont de tous temps été généralement motivées par l'intérêt plus ou moins bien compris des différents acteurs, par ailleurs en concurrence. Mais, leur puissance et leur fréquence croissantes, multipliant corrélativement leurs effets pervers, ont entraîné une prise de conscience apparemment confuse, émotionnelle ou rationnelle...
Dans un tel contexte, l'intérêt de certains acteurs ne pouvait que s'opposer à l'intérêt général et même, à plus long terme, à leur intérêt particulier. Bref, les " problèmes d'environnement ", qu'ils soient dénommés CFC (chlorofluorocarbones), érosion des sols cultivés, pollutions par des agents cancérigènes, nitrates des nappes phréatiques, etc. se bousculent, s'accumulent et interfèrent dans un inventaire où certains " problèmes " volent la vedette médiatique à d'autres, restés pourtant sans réponse. Alarmisme et effets de mode, voire réceptivité ou encombrement des médias, régulent la perception technique, publique et politique des " problèmes d'environnement " sans aucune logique apparente.

[R] Des problèmes d'environnement...

Ces " problèmes d'environnement " se répartissent en deux catégories, où les responsabilités de l'homme sont fort différemment engagées: d'une part, les phénomènes spontanés tels que les tremblements de terre, dont l'homme n'est pas la cause, mais qui l'affectent par leurs conséquences et d'autre part, les phénomènes anthropogènes, comme les applications de pesticides, qui ne résultent que de nos choix techniques. Dans le premier cas l'homme peut seulement améliorer la prévention ; dans le deuxième, son aptitude à apprécier les effets de ses actes est totalement engagée. Cette distinction n'est toutefois pas absolue : un orage méditerranéen aura des conséquences allant de nulles à catastrophiques selon la qualité des aménagements hydrauliques et de la gestion forestière, la biophysique des sols, etc. Si l'homme est entièrement maître des problèmes anthropogènes, il peut prévenir, modérer ou amplifier les phénomènes spontanés.
Ce pouvoir s'exerce à travers de multiples choix particuliers plus ou moins conscients, parfois soumis à des règles sociales.
Considérons un problème environnemental particulier, tel qu'il est énoncé, par exemple la pollution des nappes par les nitrates. Constatons que ce " problème " n'est perçu et pris au " sérieux " qu'après des accidents de santé (cyanose) qui ont alors entraîné un contrôle un peu plus soutenu. Ce contrôle accru permet de constater que ce problème est tel qu'il faut cesser l'exploitation de certaines nappes phréatiques ou cours d'eau. Et ce n'est qu'a posteriori que des solutions sont recherchées.
On peut s'interroger sur les modalités de l'apparition des problèmes d'environnement anthropogènes ; pourquoi ne savons-nous pas les prévenir ? Certains relèvent d'actes délibérés dont on connaît les effets négatifs (par exemple les actes d'un pyromane) mais la plupart semblent provenir d'actes ayant des effets " non intentionnels " , pervers et initialement sous-estimés : volonté de nuire ou volonté de ne pas tenir compte d'effets nuisibles reviennent en définitive au même. En excluant les actes dont le ressort est la volonté de nuire ou celle de ne pas tenir compte des effets nuisibles, il est notable que la plupart des problèmes d'environnement sont " non-intentionnels ". Ils découlent donc d'un défaut d'évaluation des conséquences, de la totalité de leurs conséquences. Le corollaire immédiat et presque naïf de ce constat est double: l'évaluation technico-scientifique est trop étroite et l'impact des actes n'est apprécié que vis-à-vis d'objets inadéquats. Si nous savons établir des relations causales simples (tel facteur entraîne tel effet), nous ne pouvons le faire dans le cas des conséquences d'une action de l'homme sur les systèmes écologiques... qui ne sont d'ailleurs pas décrits; Et alors, seules les évidences retiennent l'attention.
Par exemple, on constate une augmentation inquiétante du C02 atmosphérique (quelques 100 ppm ou 0,01 %). Accusés " évidents " : la combustion des carbones fossiles et de certaines biomasses (déforestation amazonienne). Pourtant les agronomes savent que chaque 1 % de carbone du sol disparu (constatation fréquente en cultures intensifiées, ou lors de la mise en culture) produit 5 000 M3/ha de C02 pur. Ne serait-il pas intéressant de connaître les multiples mesures de carbone organique (et inorganique) faites depuis longtemps dans les sols et de suivre leur évolution pour apprécier objectivement l'oxydation de cette source de gaz générateur d'effet de serre potentiellement très importante?
Autre exemple : qui, en prescrivant un pesticide chimique de la famille des carbamates pour lutter contre un ravageur ou un champignon pathogène a conscience de contribuer à une modification physique des sols pouvant accroître l'érosion... ou modifier leurs réserves en eau ?
En fait, nous agissons avec des outils physiques, chimiques, voire biologiques, puissants sur un agroécosystème, système complexe très largement inconnu. Si nous sommes capables de décrire quelques relations causales directes, nous ne sommes pas en situation de comprendre les autres conséquences dont rien n'indique pourtant qu'elles sont moins importantes que celles des liens directs cause-effet dont la prise en compte résulte de la seule finalité des recherches finalisées .

[R] ... au problème d'environnement

Or il n'est plus possible de .continuer à ignorer la multiplication des " prises de conscience " de " problèmes d'environnement " et la cause unique de la responsabilité de l'homme dans ces problèmes apparaît avec netteté : c'est notre inaptitude à apprécier les conséquences de nos actes. Précisons qu'il ne s'agit pas de quelques conséquences mais bien des conséquences dans leur totalité. Que cela affecte ou non notre immodestie, nous ne savons pas ce que nous faisons, en toute conscience, aux systèmes écologiques dans lesquels nous agissons. Pour le savoir, il faudrait être capable de décrire ces systèmes et d'y repérer les implications de chacun de nos actes, dans leur diversité. Or pas un seul écosystème, qu'il soit fortement anthropisé ou non, n'a été décrit en tant que système ! Comment dès lors juger consciemment d'une seule technique ?
Certes, une perception diffuse, un bon sens commun, une culture naturaliste, voire une sensibilité poétique, peuvent émouvoir au point de faire remettre en cause des choix techniques arrêtés pour telle ou telle finalité bien définie. Mais si la fin justifie les moyens, elle n'en apprécie d'abord que les conséquences immédiates et apparentes. Les réactions " bien intentionnées " (par exemple pour résoudre un " problème ") ne sont pas mieux loties : on ne mesure toujours pas les conséquences de nos actes. Quelle que soit la grille guidant le jugement, elle ne conduit qu'à une appréciation partiale parce qu'a priori partielle.
Les scientifiques en sont conscients depuis longtemps. Il fut même considéré comme prioritaire d'établir les bases d'une connaissance sur les écosystèmes dans la période du PBI (Programme biologique international) (1964-1974) puis, par exemple, dans le programme l'Homme et la Biosphère (MAB)(1), de prendre plus directement en compte les implications anthropiques. Ceci pour ne parler que de deux programmes internationaux qui reflétaient les préoccupations des organismes nationaux conscients de nos relations de plus en plus conflictuelles avec notre environnement.
A cette occasion, de nombreux spécialistes se sont efforcés de faire l'apport de leur spécialité à un objectif global. Chacun a alors perçu les limites de sa spécialité et a souhaité l'interdisciplinarité, puis certains ont compris l'importance de la modélisation pour clarifier leur domaine pour leur propre usage, voire pour celui des autres…Et ceci dès le début des années 70.
Depuis, la situation est généralement perçue comme " plus grave "; des actions encore plus " performantes " ont été généralisées, mettant bien mis en évidence les conséquences de l'absence d'appréciation des transformations induites dans les écosystèmes. Les institutions ou mouvements d'opinion prenant en compte ou en charge explicitement l'environnement se sont multipliés. Il devient même difficile de ne pas voir affiché le thème environnement. .La pression sociale et les blocages économiques se font plus prégnants et la récupération médiatique du thème est spectaculaire.
Mais a-t-on progressé sur le fond ? Sait-on apprécier la portée de nos actes? Avec écologie, environnement, pollution, écosystèmes, dégradation, pluridisciplinarité, etc. tellement utilisés comme formules incantatoires, peut-on avoir une réelle perception des conséquences de nos actes ? Notre méthodologie, depuis que les problèmes ont été posés, il y a un quart de siècle, atteint-elle le but souhaité : savoir ce que nous faisons? .
La réponse est clairement " non ".

[R] De l'interdisciplinarité vulgaire...

En effet, les (agro)écosystèmes ignorent nos limites intellectuelles ; ils ne savent pas que nous avons éclaté notre perception de leurs ensembles cohérents en un puzzle où les pièces dites chimiques, biologiques ou physiques sont analysées par une multitude de disciplines... ou ne sont souvent pas analysés du tout, faute de spécialistes. Ces écosystèmes, décidément peu au fait de l'évolution des sciences et des techniques, ne savent pas que le spécialiste, pour être rigoureux et compétent, doit se limiter à un domaine fort étroit, un confetti d'autant plus réduit que la recherche est, selon son jargon, " pointue ". Il n'y a pas grand chose sur une pointe !
Certes, il y a bien quelques généralistes... Mais comment pourraient-ils lire et intégrer l'avalanche de faits et d'arguments contradictoires produits par une myriade de confettis polyglottes et jargonnants, qui ne présentent que les informations " publiables ", c'est-à-dire conformes aux ukases des responsables des revues scientifiques et faites au moule des dogmes orthodoxes de la " discipline " .
Sont ainsi éliminés de la publication l'essentiel des faits dès lors que l'article scientifique ou technique échappe au pointillisme ambiant. Le généraliste se limite alors à des propos généreux, généraux et flous et le spécialiste, technicien ou scientifique, est réduit au mieux à établir des collaborations " pluridisciplinaires ", en pratique confinées à deux ou trois disciplines connexes.
Cette " paucidisciplinarité ", déjà bien explorée dans les années 70, ne saurait conduire à une approche sérieuse des écosystèmes ! En deux décennies, ses limites ont été révélées par l'aggravation des problèmes environnementaux. Pour dépasser ces blocages et vu la diversité des (agro)écosystèmes, il faudrait quelque chose comme une capacité d'échange simultané et instantané entre quelques milliers de spécialistes et que tous les confettis aient été équitablement étudiés ! Cela supposerait également de disposer d'outils de synthèse qui soient autre chose que des discours généraux.
A cet égard, il y a quelque intérêt à comparer les modalités mises en oeuvre dans les années 60 pour préparer le PBI et celles du Programme Biosphère-Géosphère en genèse-démarrage actuellement, ou tout autre programme national ou régional de ces deux époques. Un quart de siècle plus tard, la technique n'a pas changé : un état des lieux exposant la nécessité de mieux apprécier le fonctionnement des écosystèmes comme la dégradation des milieux, avec une contribution plus ou moins importante à l'évocation des enjeux relatifs à la dégradation de la situation, un discours sur l'importance des coopérations et de l'interdisciplinarité, puis un éclatement des thèmes en sous-thèmes, branches, sous-branches, disciplines, mini-disciplines, micro-disciplines puis, dans des rapports très spécialisés, les recherches réellement conduites. Le produit a été, est... et, si rien ne change, sera une accumulation de résultats dont auront été écartées les données concrètes (trop nombreuses) et les démarches originales (trop particulières). Le tout dans une " synthèse " (sic) qui sera le reflet du style qu'a imposé la décade écoulée, où l'on poursuit une recherche, par essence globale, avec des moyens totalement inadéquats car parcellisés.
Il y a inadéquation totale entre la performance, même exceptionnellement bonne, de tout spécialiste ou généraliste et la complexité des écosystèmes réels. Quel que soit son génie individuel, aucun expert ne peut décrire l'état des écosystèmes. Nos spécialisations nous ont donné la profondeur des connaissances ; les écosystèmes exigent leur intégration effective et totale.
Il ne s'agit pas ici de l'" intégration " pour titre de livre d'écologie ou discours sur l'état de l'environnement mais bien de la mise à disposition totale de toutes nos connaissances depuis l'observation particulière très pointue, parfaitement conservée telle quelle, jusqu'à la totalité des modalités d'interprétation de l'ensemble des faits concrètement observés ou/et mesurés .

[R] ... à la transdisciplinarité

Il faut donc d'abord accéder à la connaissance des systèmes écologiques - y compris à celle relative aux actions de l'homme accomplies en leur sein. Et cette connaissance doit être disponible quels que soient le point de vue initial de la spécialité qui l'a obtenue, les motifs finalisés d'acquisition, la motivation académique de recherche, les raisons des essais techniques... Car la connaissance dépend de son état et non de son origine.
Cette connaissance est de deux natures : l'information objective et les modalités de son interprétation. L'information objective découle de l'observation, mesurée ou non, de toute composante d'un écosystème réel ; elle est, aux erreurs de mesure près, intangible. Les modalités d'interprétation, à l'inverse, découlent de l'état de perception qu'a chaque spécialiste, via les données objectives des écosystèmes. Cette perception très partielle se traduit via des modalités d'échantillonnage, de synthèse et de modélisation par des conclusions. Modalités d'interprétation et conclusions sont temporaires car remises en cause par toute nouvelle donnée objective, toute nouvelle conception.
D'une part, les données objectives sur les écosystèmes s'accumulent en permanence, quelles que soient les motivations particulières de leur acquisition (observation fortuite d'une espèce rare, mesure du débit d'un cours d'eau, description d'un profil de sol, dénombrement d'acariens, consommation de fioul/ha, teneur en cadmium, agnelage, dose de matière active appliquée du pesticide x, date d'épiaison, etc.) et d'autre part, sauf orthodoxies dogmatiques, les interprétations sont renouvelées en permanence, ne serait-ce qu'en raison de nouveaux faits.
Avoir à jour en permanence, de façon instantanée, toute l'information objective souhaitable préalablement acquise et accéder rapidement aux interprétations préexistantes, en étant à même d'en critiquer les modalités (c'est dire qu'elles doivent être totalement explicitées) ne peut se faire par la technique " Gutemberg ".
Le document imprimé, même dûment répertorié dans une banque de données bibliographiques, ne fournit absolument pas cette information exhaustive et tenue à jour; ne serait-ce qu'en raison du délai d'édition, il est obsolète avant d'être accessible. Enfin, le réaménagement instantané des données objectives y est impossible : on ne peut, dans la marée blanche des articles, rapports, mémoires, etc., extraire l'information utile - et uniquement celle-ci -instantanément
Pourtant, une donnée objective (formalisée sous le nom de donnée initiale contrôlée, ou DIC) est réutilisable ad libitum. Prenons un exemple familier à l'auteur de ces lignes. Pour étudier l'effet d'un herbicide sur un peuplement lombricien, un échantillon témoin-traité a été constitué en prairie permanente. Dans celui-ci un lombricien est capturé et décrit : Lumbricus rubellus, adulte, entier, 343 mg, coordonnées sur le plan xy, date 28/04/72, etc. Les liens de cette série de données avec son contexte permettent évidemment de les faire intervenir dans le traitement probabiliste d'appréciation de l'effet de l'herbicide mais aussi, si besoin est, d'établir le poids moyen des adultes de l'espèce, de fournir une localisation pour la cartographie européenne de L. rubellus, de contribuer à connaître le critère démographique adulte/jeune dans un contexte pédoclimatique connu, d'établir la masse d'azote corporel des lombriciens épigés en prairie, etc. On pourra, beaucoup plus tard, voir l'effet des chaulages (l'espèce est acidiphile) ou du drainage (elle est hygrophile)Une DIC n'est pas isolée, elle est liée à son contexte d'acquisition. Elle n'est pas non plus à usage unique ; elle doit toujours pouvoir être réutilisée même si le premier objectif est infructueux (c'est à dire impubliable). C'est un gâchis monumental que de ne pas mettre à disposition toute l'information objective acquise car les coûts d'acquisition sont élevés et ceux de la gestion des données par les moyens actuels très modeste. Mettre à disposition les informations objectives et les môdalités d'interprétation entre toutes disciplines concourant scientifiquement ou/et techniquement à la connaissance et à la gestion de notre environnement est aujourd'hui facile.
Au plan des moyens physiques, les vraies (attention aux contrefaçons!) bases de données relationnelles (BDR) permettent la gestion de la totalité des DICs (informations objectives élémentaires). Elles sont nécessairement implantées sur de gros systèmes informatiques, se commandent et s'enrichissent depuis des micro-ordinateurs et permettent l'interconnexion en réseaux à tous les niveaux, y compris mondial (basse de données relationnelles réparties).
Attention! Si ce n'est pour accumuler et conserver des données, les vraies BDR n'ont en pratique rien à voir avec des fichiers ou des banques de données habituelles. A la différence des fichiers, bases et banques non relationnelles les BDR permettent une circulation totale et instantanée de l'information objective (des DICs). L'extraction et la présentation adéquate de l'information sont gérées par l'ordinateur. Seule une déclaration de la demande, une requête, est nécessaire; il n'y a pas à se soucier de la localisation des données dans un fichier. Les BDR ont des logiciels qui permettent la recherche de toutes données indépendamment des motivations initiales d'acquisition.
Mais une base de données relationnelle ne saurait suffire ; il faut une logique, conceptuellement univoque et opérationnelle, commune à toutes les disciplines opérant dans l'espace rural. Le fait que nous ayons développé un référentiel unique des données écologiques (environnementales et agronomiques) suivant un schéma conceptuel unique (= le référentiel) permet d'utiliser toute la puissance de ces logiciels qui optimisent les voies de chargement, éliminent les redondances et restituent toute l'information souhaitée (préexistante). A l'inverse, on parle de " cimetière de données " en pensant à ces accumulations d'informations en fichiers ou banques de données inaccessibles en pratique car, tout simplement les utilisateurs - qui peuvent être au Chili - en ignorent l'existence, la nature et les voies d'accès; ces masses de données, enregistrées dès le départ dans des systèmes fermés, y restent enfermées!
Une base de données relationnelle, comme ECORDRE (2), développée à Montpellier, ne présente aucune difficulté d'accès local, régional, national, communautaire ou international... Simplement, les agronome s-écologues-environiciens ignorent que toutes leurs données devraient être gérées de cette façon et seraient ainsi, avec quelques réserves classiques, totalement accessibles.
Voici pour les DICs. Quant aux modalités d'interprétation, les informaticiens ont développé, depuis quelques années, des systèmes-experts au travers desquels des experts mettent à disposition d'utilisateurs leurs expertises. Ces logiciels évoluent vers des outils à triple fonction :
- l'analyse des modalités de déduction et d'induction de l'expert, constituant pour lui un moyen d'introspection ;
- la mise à disposition d'un service d'expertise pour des utilisateurs attendant une réponse de l'expert (sans référence à ses modalités de raisonnement et de doute) ;
- l'indication des modalités explicites de " raisonnement ", ce qui est nouveau et fondamental pour l'échange transdisciplinaire des modalités d'interprétation.
Ce dernier point est essentiel : l'" expert " explique pourquoi il a choisi telle proposition et pourquoi il a rejeté les propositions concurrentes. Cette explicitation extravertie permet l'exercice constructif de la critique à tous les niveaux de la connaissance des écosystèmes. A l'intersection des modèles mathématiques, utilisant surtout des algorithmes et des systèmes-experts, utilisant essentiellement des heuristiques, des systèmes d'explicitations permettraient de rendre les cheminements interprétatifs accessibles aux tiers.

[R] De l'absence d'outils de synthèse...

En fait, ces deux outils : base de données relationnelles vraies (BDR) et systèmes d'explicitation d'experts (SEE) ne sont pas utilisés en écologie
Même si ils sont relativement nouveaux, ce n'est pas un hasard! Il ne suffit pas en effet d'avoir les outils, il faut être prêt à s'en servir. Ce n'est jamais le cas à aucun niveau de l'organisation de la recherche et de la technique - de l'individu technicien (agronome, hydraulicien, pécheur, forestier, aménageur) ou scientifique (entomologiste, algologue, pédologue, botaniste, minéralogiste, biométricien ou ornithologue) - à l'organisation institutionnelle locale, nationale ou internationale. Et ceci pour deux raisons, aggravées d'une troisième, conséquence des deux premières.
En premier lieu, ces divers spécialistes, soucieux de suivre l'évolution de leur propre discipline, ne sont pas au courant de l'apparition de ces outils. D'ailleurs, ils apparaissent sous une forme ésotérique par rapport à leur préoccupation spécifique et restent donc étrangers à leur spécialité.
En second lieu, il n'y a aucun moyen pour communiquer entre ces disciplines et l'ordinateur le plus puissant que l'on voudra n'y peut rien : la tour de Babel des disciplines, jargonnant des dialectes techniques où homonymies et anachronismes pullulent, est de plus anarchique par rapport à l'unicité systémique des écosystèmes.
Enfin, l'incommunicabilité et l'absence d'outil de communication ayant longtemps été la règle, la solution des problèmes évoqués ci-dessus est objectivement improbable. On considère habituellement qu'il vaut mieux, plutôt que d'élucubrer vers des outils qui n'exist(ai)ent pas, se valoriser " sérieusement " dans le cadre étroit de spécialités reconnues, se limiter aux seules relations paucidisciplinaires et asseoir sa démarche selon des modalités bien balisées et reconnues (quoique souvent narcissiques - il s'agit du narcissisme partagé entre spécialistes dans le cadre de " sociétés " savantes).
En effet, seul le travail spécialisé, fondé sur un langage scientifique rigoureux et des méthodes éprouvées s'est avéré opérationnel, scientifiquement et techniquement. Si le besoin d'une intégration est souvent reconnu, si l'importance d'une approche écologique est souvent énoncée en préambule, si l'environnement est la tarte à la crème de nombreuses justifications... en pratique on ne produit que du discours - y compris introductions et conclusions de rapports, exposés de programmes de recherche, livres de " synthèse " - sur des éléments hétéroclites. Les moyens saupoudrés et les articles scientifiques disparates que l'on emballe dans ces discours sont malheureusement sans valeur opérationnelle
Les chercheurs ne pouvaient faire mieux en l'absence de moyens de synthèse et l'absence de ces moyens justifiait qu'ils ne perdissent pas leur temps à les mettre en oeuvre. Ce qui les disculpait d'une réelle carence.

[R] ... à leur présence incongrue

Mais aujourd'hui, ces moyens existent. Cela responsabilise les scientifiques. Ils disposent de moyens techniques (BDR et SEE)... Peuvent-ils s'en servir ?
Les voilà conscients des problèmes d'environnement; les voilà enfin armés pour échanger, mettre en commun et réellement intégrer leurs connaissances sur notre milieu. Il n'y a plus qu'à...
Le constat, s'il s'arrêtait là, serait positif. Il néglige malheureusement un facteur essentiel : la société civile et scientifique.
Une observation, même très rapide, des choix et des démarches (echnico-scientifiques mis en oeuvre actuellement montre qu'ils sont surtout gouvernés par l'inertie. Nos problèmes d'environnement ne risquent-ils donc pas de perdurer pour d'autres raisons que l'indisponibilité des méthodes, des techniques et des outils ad hoc?
Voici deux citations de P. Thuillier (1985)
" Qu'il s'agisse de la théorie de l'évolution ou des quantas, de l'ethnologie ou de la sexologie, des modèles écométriques ou du quotient intellectuel, sans cesse des débats (et même des conflits) nous rappellent qu'une réflexion un tant soit peu générale sur le statut et la signification des savoirs exige. au moins implicitement, le recours à la sociologie de la connaissance. "
" Au moins en première approximation on peut supposer qu'il y a une "économie du savoir" mettant en jeu une riche diversité d'offres et de demandes. En fonction des besoins économiques, politiques et culturels, en fonction aussi de l'état des techniques et de l'outillage mental, la nature et la hiérarchie des savoirs évoluent. Certains savoirs apparaissent comme dominants, à une époque donnée, alors que d'autres sont secondaires, parallèles ou marginaux. La tâche idéale de la "sociologie de la connaissance" serait de fournir le cadre théorique tout à fait général permettant de démontrer les divers intérêts en jeu, l'enchevêtrement des thèmes épistémologiques et extra-épistémologiques, les "causes" et les "effets" de toutes les innovations concernant d'une façon les activités cognitives. "
Le moins que l'on puisse dire est que l'écologie est marginale : elle n'est au sens strict ni enseignée, ni mise en oeuvre. De même l'environique (3) n'est-elle que secondaire. Quant aux moyens officiellement affichés sous ces rubriques, ils sont généralement initialement minimes et sont souvent détournés par des démarches parallèles vers d'autres objectifs, voire même retournés contre une réelle approche écologique de l'environnement.
Ces affirmations nécessiteront peut-être, aux yeux de qui constate la montée médiatique des K problèmes d'environnement " et des propos écologistes, quelques arguments. Que l'écologie fût marginale, cela a été reconnu par deux rapports déjà anciens (Di Castri, 1984, Henry, 1984) et cela n'a pas changé (4).
Actuellement, l'écologie est pratiquée à partir d'une multitude d'approches climatiques, zoologiques, hydrologiques, botaniques, géomorphologiques, chimiques, microbiologiques, pédologiques, géographiques, évolutionnistes, physiques, etc., mais elle n'est pas enseignée comme une science cohérente ou les outils de ces approches, respectant à la fois la rigueur scientifique et l'intégration globale (gesammte Wissenschaft )sont d'abord mis en oeuvre.
Comme nous l'avons déjà indiqué, cela est devenu possible mais, sociologiquement parlant, les modalités de mise en oeuvre de la connaissance sont-elles adéquates?
Dire que l'environique est secondaire ne nécessite en fait en France, aucune démonstration. Il n'y a aucun organisme de recherche dévolu à cette problématique et ce n'est que secondairement. à la fois dans le temps et au niveau des structures, que la problématique environnementale est plus ou moins bien plaquée sur les justifications premières et le fonctionnement d'organismes assurant la mise en oeuvre de sciences non écologiques (stricto sensu) et de techniques... dont l'efficacité au niveau des écosystèmes ne peut, en l'état de l'art, être appréciée (5).
En écartant l'hypothèse désagréable mais nullement improbable, d'un habillage pour se conformer aux pressions socio-politiques tout en maintenant le statu quo ante, ce plaquage sur les pratiques qui sont elles-mêmes à l'origine des " problèmes d'environnement " ne constitue au demeurant pas une garantie.
Un débat national s'est engagé pour savoir si les responsables du développement du nucléaire doivent être appelés, du fait de leur compétence dans la discipline, à juger de sa sécurité ou s'il faut au contraire ménager les conditions d'un jugement indépendant. Ce débat ne pourrait-il pas être généralisé : doit-on confier à ceux qui par leur démarche ont créé, créent et créeront des " problèmes d'environnement" la prévention de ceux-ci ? En l'état actuel, le développement des carrières étant ce qu'il est dans la fonction publique, ce sont souvent ceux qui ont accompagné, favorisé ou laissé apparaître ces problèmes qui aujourd'hui sont en charge de leur traitement.
A ce problème d'indépendance institutionnelle (qui est loin d'être neutre!) s'adjoignent ceux relevant du domaine de la sociologie de la connaissance.

[R] De l'inadéquation des critères classiques

Sans prétendre à une analyse complète du couple écologie/environnement (science/technique) sous l'angle de la sociologie de la connaissance, on peut toutefois en examiner certains aspects. Un éclairage sera exclu : celui, " spectaculaire et confus ", des relations de la société en général avec cette problématique médiatisée par l'écologisme ; d'autres l'ont fait - voir par exemple la contribution de Simmonet (1979), ou dans les médias actuels. Nous pouvons par contre essayer de repérer quelques unes des valeurs usuellement acceptées (c'est à dire dominantes) chez les chercheurs ou les techniciens ordinaires, ou encore au niveau de l'organisation de la recherche (- développement). Ces deux niveaux, bien qu'interdépendants, n'ont pas le même fonctionnement socio-culturel.
Au niveau des chercheurs ou techniciens, qui n'ont que la responsabilité de la production des connaissances ou des moyens techniques, quatre " valeurs " ont été enseignées et valorisées
1) Pour traiter d'un problème et pour bien le maîtriser, il faut le circonscrire, bien le définir et l'isoler.
2) Pour résoudre ce problème, il faut travailler sur des ensembles homogènes, reproductibles (dans l'espace ou/et le temps).
3) Pour le clarifier il faut en isoler les constituants et les réduire à des cas simples (en outre, pour communiquer il faut " faire simple ").
4) Les conclusions doivent permettre une réponse, même habillée de probabilité, afin de faire un choix reflétant une certitude (ou une quasi-certitude).
Reprenons ces points, typiques du monde des chercheurs et techniciens.
Premier point : Isoler, circonscrire, définir... c'est le B-A-BA du spécialiste. Nous ne serions efficaces qu'à ce prix. Oui, mais... dans la réalité, les systèmes écologiques, agrosystèmes, écosystèmes, etc., comme on voudra, sont toujours ouverts. Les isoler intellectuellement, physiquement (dans un dispositif in vitro par exemple) ou logiquement relève d'un choix arbitraire ; opposé à la réalité, il ne peut et ne doit être qu'un artifice temporaire. Malheureusement, dans la pratique, il n'en est rien: on oublie de dire que l'on ne fait qu'un modèle et qu'il faudra le valider sur la réalité écologique. Cette " écovalidation ", nécessaire, est rarement pratiquée...
Pire, dans un colloque, il n'est pas rare d'entendre un spécialiste, travaillant sur un modèle matériel au laboratoire (= microcosme) et ignorant l'énoncé du modèle conceptuel qui le sous-tend, annoncer qu'il laisse au modélisateur (dans son esprit, le biométricien) le soin d'intégrer " plus tard " ses résultats dans un modèle... Dans son exposé, il dira pourtant que son objectif est de contribuer à résoudre un problème environnemental qui existe, lui, dans la réalité de façon ouverte et concrète. Ce type d'exposé, où le scientifique (ou le technicien) énonce avec " prudence " les limites de son travail (le domaine et l'extrême limite de l'intégration: ni modèle conceptuel, ni modèle mathématique, ni " infosystémique " intégrante) est très bien accepté par ses pairs : partageant les mêmes limites, ils apprécient cette prudence. Il n'y a cependant aucune chance, sauf hasard, qu'un tel travail sans aucune préoccupation d'intégration ni verticale (vers l'écovalidation), ni horizontale (vers les disciplines connexes) aboutisse à l'objectif annoncé, qui se rapporte, lui, à des (agro)écosystèmes réels. Il y a même le risque qu'un consensus infondé vis-à-vis de cette réalité se dégage, pour peu que plusieurs
équipes travaillent avec cette " méthodologie " et aboutissent à des " résultats " convergents quoiqu'irrationnels
Second point : homogénéiser, travailler sur un milieu homogène est tout aussi répandu et dogmatique. On sait que, profondément, la réalité est inhomogène, mais on continue à se référer au modèle statistique probabiliste, fondé sur le mélange de deux gaz parfaits ou encore de deux sacs de billes noires et blanches. Plus on se rapproche de cette vue de l'esprit, plus des différences ténues entre deux ensembles comparés peuvent être mises en évidence, plus le résultat sera statistiquement probant ; autant se placer en situation homogène!
Cet outil intellectuel, par ailleurs indispensable comme artifice théorique, a joué un rôle d'autant plus crucial que longtemps les analyses manuelles et fastidieuses ont limité à l'extrême l'acquisition de données sur les systèmes écologiques. Par exemple, en analyse du sol il n'est pas ancien le temps des dosages à la burette (6)... On comprend que la routine ait poussé à effacer l'hétérogénéité réelle par des mélanges initiaux de sols, puis un brassage, tamisage, homogénéisation... pour obtenir une valeur d'une caractéristique de ce sol. Ces super-moyennes faites avant toute lecture de la réalité son-elles aujourd'hui toujours justifiées? Le prix payé pour la perte d'informations sur la diversité est d'autant plus sous-estimé que l'on n'a que peu cherché à valoriser l'étude de cette diversité: or l'hétérogénéité est, comme tout observateur attentif le perçoit, de règle dans les écosystèmes terrestres, à toutes les échelles.
Troisième point: simplifier, étudier les actions de facteurs, facteur par facteur, sur un seul effecteur à la fois, bien relier la cause unique à un effet constituent les règles les plus traditionnelles de la présentation de tout résultat. Obtenir une bonne corrélation entre X et Y garantit une démonstration pertinente et reste la meilleure façon d'asseoir un résultat, clairement compris car clairement démontré.
Ceci parait indéniable; pourtant il n'y a aucune raison que, dans la complexité des systèmes réels, les relations se prêtent à ce modèle idéal. Les interactions sont la règle et il est peu fréquent qu'une relation domine suffisamment toute autre pour permettre ce type de démonstration. En tout cas, tout ce qui ne s'isole pas ainsi existe bel et bien et constitue la majorité des situations.
Depuis quelques décades, divers outils ont été mis en oeuvre, notamment en statistique descriptive, pour tenir compte au mieux de cette complexité et la décrire avec un minimum de biais... mais i1 n'en reste pas moins que l'on voit couramment de jeunes chercheurs, qui devraient y avoir accès eux-mêmes sur des micro-ordinateurs, continuer d'asseoir uniquement leur " démonstration " sur la base des outils statistiques disponibles il y a trente ans! Et ,cela devant des auditoires scientifiques ou techniques qui ne s'en scandalisent pas, même lorsque le travail se fonde sur les données multivariées quantitatives ou qualitatives. Or la simplification forcée qu'implique ces outils fausse la réalité.
" Plus exactement il faudrait dire qu'en fait, il n'y a que des événements complexes. Les "simples" ne sont que faussement simples... " (H. Reeves, 1990).
Quatrième et dernier point: habitués que nous sommes à isoler, homogénéiser, simplifier, nous considérons qu'une conclusion claire est l'aboutissement normal d'un travail.
Faire court, simple, pour aboutir malgré tout à des conclusion justifiées implique de simplifier l'exposé de la réflexion. Cela revient à écarter une recherche trop complexe, faisant appel à une culture scientifique transdisciplinaire (ou indisciplinée, diront ses détracteurs) où non seulement chaque conclusion est relativement solide mais où surtout les conclusions s'étayent mutuellement.
Non seulement cette obligation de fournir une conclusion implique une limitation telle qu'elle a peu de chance d'avoir un sens dans la réalité écologique mais encore, il faut le rappeler, elle est sujette à caution. C'est la partie fragile et extemporanée du travail ; l'effet d'isolement la rend sensible aux interactions non prises en compte, la déconnecte de l'hétérogénéité de la réalité : elle est étrangère au complexe.
On comprend très bien, notamment au plan technique, qu'il faille, à un moment et en un lieu donné décider si une technique est adéquate ou simplement souhaitable; et que la réponse est traduit finalement par oui ou non. Mais les outils modernes permettent de remettre en cause à chaque progrès les bases mêmes de cette décision.., et de la réévaluer en choques lieu et date souhaitables. Accepter
Dès lors, circonscrire, simplifier, homogénéiser et certifier par une conclusion ne sont que des " instants " du processus d'élaboration du savoir qui n'ont qu'une valeur opérationnelle arbitraire, p. toujours nécessaire pour les trois premiers et abusive ou extemporanée pour le quatrième.
La réalité est au contraire ouverte, complexe, hétérogène et nos acquis ne sont que des proposition les meilleures possibles si elles sont très bien construites.
Accepter la réalité, c'est-à-dire l'hétérogénéité elle-même variable et l'extraordinaire complexité organisée à toute échelle et accepter qu'aucun fait ne soit isolé, ni strictement reproductible versus temps et/ou l'espace, à toute étape de la démonstration scientifique, c'est accepter pleinement que ti recours aux critères d'homogénéité, de simplicité et de dispositif isolé ne conduise qu'à un artel (= effet de l'art) et ne soit qu'un artifice temporaire dont il faut sortir. Et cette sortie doit être pré, dès (élaboration des démonstrations, lesquelles sont à restituer dans 1a réalité des continue hétérogènes des systèmes écologiques.
Accepter cette réalité c'est aussi admettre qu'un travail scientifique correctement conduit dans dispositif de laboratoire, ayant une bonne reproductibilité, ayant par rapport aux conditions choisies une bonne réfutabilité, perd cette propriété si on extrapole ses résultats dans un autre contexte et notamment dans le champ écologique. Or il n'est pas rare de voir des résultats acquis en conditions artificielles extrapolés à des systèmes spontanés ayant des régulations très différentes. Ainsi tous les résultats des bilans énergétiques de la faune du sol acquis dans le cadre mondial du Programme biologique international furent-ils extrapolés sans même une tentative d'écovalidation. Un résultat peut donc être issu d'une démarche scientifique correcte et orthodoxe dans les limites de son acquisition et perdre sa validité scientifique une fois appliqué au réel. Beaucoup de problèmes environnementaux résultent directement de l'ignorance de cette limite.
Il y a quelque chose d'attristant à voir de jeunes chercheurs, maîtres de leurs microdisciplines, se regrouper pour coopérer, en étant dépourvus - tout autant qu'il y a un quart de siècle -? de moyens conceptuels et donc sans aptitude opérationnelle pour l'intégration des connaissances.
Aujourd'hui, des outils permettent enfin de ne plus être contraint, comme il y a deux ou trois décades, à des choix arbitraires. Nous pouvons désormais sortir du cercle vicieux, savoir que telle donnée a bien été circonscrite arbitrairement mais qu'elle n'est pas isolée, qu'elle décrit une part du complexe et qu'elle peut itérativement être réutilisée dans des dizaines d'interprétations extemporanées, se situant dans des échelles d'espace-temps variés.
Pour cela, il faudrait évidemment dépasser les bornes des pratiques usuelles et admettre que tout chercheur ou technicien qui de près ou de loin agit, ou crée les moyens d'une action sur notre environnement, doive utiliser le minimum de langage commun indispensable pour pratiquer une écologie opérationnelle, seule propre à réduire puis prévenir les " problèmes d'environnement ".
Imagine-t-on un chimiste qui ne connaisse ni la définition de sa discipline, ni les éléments les plus fréquents du tableau de Mendeleïev, ni le concept de molécule ou de réaction chimique ? Il est malheureusement ordinaire de voir des agronomes, environiciens ou écologues ignorer le sens exact des mots écologie, écosystème .... données écologiques. Une centaine de concepts sont nécessaires pour l'échange transdisciplinaire ; est-ce trop ? Peu de gens font la différence entre écosystème, biocénose, biotope ou milieu, échantillon, prélevat ou prise... mais verrait-t-on un chimiste confondre plomb, zinc, hydrogène, voire urée ? Et même un praticien d'une autre discipline ignorer cette terminologie chimique?

[R] De notre responsabilité

Toujours est-il que nous sommes à la fois armés pour aborder ces problèmes et en stagnation " Certaines découvertes scientifiques altèrent profondément notre vision du monde. Mais la prise de conscience est souvent lente. Les connaissances nouvelles doivent d'abord s'imposer. Leur influence doit pénétrer largement les couches de la pensée contemporaine. Cela peut prendre des décennies " (H. Reeves, 1990). En fait, il nous faut organiser un savoir très accessible, proche mais perçu comme très complexe. " En parallèle à "l'infiniment petit" des atomes, et "l'infiniment grand" des galaxies, il faut aussi considérer "l'infiniment complexe" de la vie. C'est dans cette dimension que, en dépit de ses failles et vicissitudes, la jurisprudence humaine trouve sa justification et sa pertinence " (loc. cit.)
Il est toutefois possible d'appréhender cette complexité, qui est faite en effet de données directement observables sans accélérateur de particules ni supertélescope. Elle est accessible par la chimie, la physique et la biologie dans l'espace euclidien et dans un cadre newtonien. Nous n'avons pris qu'un remarquable retard par rapport au traitement de cette information en poursuivant l'organisation de son acquisition, de sa gestion et de son interprétation avec les outils anachroniques de l'ère préinformatique (ou avec ceux de l'informatique classique), le tout aggravé par une sémantique confuse. Pour ces raisons, le complexe... reste " inabordablement " complexe.
Nous savons que ce problème est intellectuellement et techniquement soluble. Il reste à mesurer, en termes de sociologie de la connaissance, l'inertie, la lenteur de prise de conscience ou la résistance épistémologique, comme on voudra, dont les décideurs de tout gabarit (politique, institutionnel, enseignant, chercheur ou technicien, sélectionneur d'hommes et de projets) feront preuve pour mettre en place les moyens de prendre en compte sérieusement au plan technico-scientifique l'impact de nos actes. Ce temps peut s'estimer à partir de maintenant.
Le chronomètre étant parti, il n'est pas inintéressant de repérer le moment où l'on cessera de peindre en vert le masque que l'on jette sur les dégâts provoqués par des actes que nous avons décidés d'effectuer sans connaissance de leurs effets écosystémiques.
On peut malgré tout se demander s'il est normal que les données initiales (DICs) acquises avec des moyens payés par l'Etat soient perdues ou rendues indisponibles comme cela est actuellement la règle. On peut même s'étonner que la critique scientifique, qui devrait s'exercer sur les faits initiaux (DICs) et les démarches intellectuelles d'interprétation, puisse se passer de l'accès exhaustif aux uns et aux autres. Il y a là incontestablement un problème d'économie et de fondement du savoir ; c'est aussi un problème moral.
Il n'y a pas que les physiciens nucléaires travaillant sur une bombe qui peuvent se poser des questions d'éthique. Ce devrait être aussi le lot des chercheurs qui développent de nouveaux produits en ignorant leurs effets sur l'environnement de l'homme, des biologistes qui défendent les objectifs de leurs coteries sans s'inquiéter d'éventuelles conséquences graves, des naturalistes qui, bravement, prônent la conservation de telle ou telle espèce sans penser à la destruction physique de milieux ni aux organismes passés inaperçus...
Les décideurs qui orientent (ou reconduisent) les moyens de la recherche sans savoir si ceux-ci ne vont pas d'abord favoriser la destruction de notre environnement - même au nom de sa protection pourraient aussi avoir des doutes moraux. Si les premiers physiciens nucléaires ont pu magnifiquement ignorer les réseaux trophiques - pourtant parfaitement décrits au temps des émanations volontaires et massives de radionucléides -, les moyens d'évaluer raisonnablement l'impact environnemental pourraient être désormais mis en oeuvre à un coût " marginal "... par rapport à celui de la création de ces radio-éléments. Tout comme pour le nucléaire, le problème de l'indépendance intellectuelle et financière des évaluateurs vis-à-vis des créateurs des technologies à apprécier se pose, nous l'avons déjà évoqué. Peu de biologistes (y compris " conservationiste "), chimistes ou physiciens ne sont pas directement confrontés à ces considérations d'éthique, même si ceux qui sont concernés veulent l'ignorer.
Pendant longtemps, notre inaptitude à maîtriser le complexe a prévalu et a pu en quelque sorte servir d'excuse. Il n'en est plus de même : le chronomètre est vraiment parti. L'énergie nucléaire a servi de modèle pour aborder ces questions mais ce sont toutes les modalités d'usage par voies physiques, chimiques ou biologiques de toutes les énergies qui sont aujourd'hui en cause. Même si l'action n'est pas localisée à des " centrales " et est répartie de façon diffuse à la surface du globe, le problème reste posé. Ici aussi les réactions s'enchaînent (dans les systèmes écologiques) et la quantité d'énergie mise en jeu à la surface du globe est bien supérieure.
Avons-nous le temps de " prendre des décennies " pour cette " connaissance nouvelle " , pour ce changement de paradigme?
Evidemment cette discussion part du principe que nous souhaitons vraiment assumer nos responsabilités d'acteurs de notre environnement, qui, en tant que système, agira rétroactivement sur nous-mêmes en tant que composante de ce système. Est-ce certain? N'est-il pas plus amusant et reposant de maintenir des démarches scientifico-techniques multiformes archaïques et inadéquates, mais reconnues et institutionnelles?
Tempus fugit


[R] Encadré

Que l'écologie ne soit ni enseignée, ni mise en oeuvre, au sens strict, nécessite de rappeler la définition de l'écologie rarement citée de façon complète.
Le texte original de E. Haeckel (1866) est le suivant : ,
" Unter Oekologie verstehen wir die Gesammte Wissenschaft von tien Beziehungen des Organisismus zur umgebenden Aussenwelt, wohin wir im weiteren Sinne alle"Existenz-Bedigungen" rechnen kônnen que l'on peut traduire par " Nous entendons par écologie la science globale des relations des organismes avec le monde extérieur environnant dans lequel nous incluons, au sens large, toutes les conditions d'existence ".
II a le mérite de souligner que l'écologie est une science, qui ne peut être confondue avec les techniques humaines ni avec les démarches philosophico-politiques qu'on ,désigne sous ce même vocable.
Précisons en outre que :
-cette science ne concerne pas directement les propriétés internes des organismes (domaine de la physiologie, de l'histologie, etc.).
- le monde extérieur environnant, ou " environnement ", ou " milieu ", est composé des autres êtres vivants, plus ou moins proches (descendants, parents, congénères, compétiteurs, antagonistes, proies, hôtes, etc.) et de constituants non vivants (eau, air, particules minérales du sol, etc.),
- étudier un être hors de son milieu (in vitro) n'est pas de l'écologie ;
- le caractère global de l'écologie impose que les actions des différents facteurs du milieu (éventuellement mesurés un par un et séparément) soient interprétées comme un ensemble ;
- organismes et milieu forment un système.
Une présentation complète de ces notions, assortie de commentaires détaillés a été livrée par ailleurs (Bouché. 1990).


[R] Références bibliographiques

Bouché M.-B., 1990. Écologie opérationnelle assistée par ordinateur. Ed. Masson, Paris. 572 pp.
Di Castri F.,1984. L'écologie. Les défis d'une science en temps de crise. Rapport au Ministre Ind. Rech. Ed. La Doc. française, 116 pp.
Haeckel E., 1866. Generelle Morphologie der Organismen. II Allgemeine Entwicklungsgeschichte der Organismen oder Wissenschaft von den enstehenden organischen Formen. Ed. G. Reiner, Berlin, 574 pp.
Henry C., 1984. Organisation de !a recherche et de la formation pour la maîtrise écologique du territoire. Rapport de mission secret. État auprès premier Ministre Environs. Qualité vie, 166 pp.
Reeves H., 1990. Molicorne. Ed. du Seuil, Paris, 213 pp.
Simmonet D.. 1979. L'écologisme. Coll. Que sais-je ? n° 1784. Ed. PUF, Paris, 128 pp.
Thuillier P., 1985. Sociologie de la connaissance : Platon et la géométrie. La Recherche, 16, 664?667.


[R] Notes

(1) Le programme MAB, lancé en 1971, est un programme international de recherche, de formation, de démonstration et de diffusion de l'information, décentralisé au niveau des pays, destiné à fournir les bases scientifiques et le personnel qualifié nécessaire pour traiter les problèmes concernent l'utilisation rationnelle des ressources, leur conservation et la gestion écologique des territoires, ainsi que ceux relatifs aux établissements humains.
Le MAB privilégie les recherches finalisées; il fait appel à des équipes multidisciplinaires, favorisant ainsi une recherche sur les interactions entre systèmes écologiques et systèmes sociaux et la formation sur le terrain; il applique une approche systémique qui permet de comprendre les relations existant entre les composantes naturelles et les aspects humains du développement et de la gestion de l'environnement.[VU]
(2) On lira: " ECORDRE : une base de données relationnelle pour toutes données agro-écologiques ", par P. Soto, dans le n 4 (février 1991) d'info-Zoo. pp. 122 à 129 (INRA, Département de Zoologie, La Minière).[VU]
(3) Néologisme bâti comme . électronique .; . informatique r, etc. pour désigner un ensemble de matériels, de techniques, de savoir?faire ? panoplie des . environiciens " . destinés à gérer l'environnement.[VU]
(4) On (re)lira, dans k Courrier n'l3 (février 1991) l'article de J: C. Lefeuvre: La recherche en écologie en France: heur et malheur d'une discipline en difficulté. [VU]
(5) NDLR : A preuve cet aveu, paru dans Un projet pour lINRA, état du 25 avril 1991 (p. 7), document préparatoire lu Projet d'établissement en gestation : " L'espace rural dans lequel s'inscrivent les terres cultivées pose quant i lui des problèmes environnementaux du ressort de sciences étrangères à l'INRA et de disciplines qu'il maîtrise mal ou a des difficultés i coordonner pour déboucher sur des solutions techniques ".[VU]
(6) La quantité de tel élément était déduite du volume de réactif qu'il fallait laisser s'écouler de la burette graduée - en ouvrant délicatement une pince obturant l'embout en caoutchouc - pour obtenir un précipité ou un changement de couleur du liquide - préparé à partir de l'échantillon - placé dans le vase sous la burette.[VU]

[R]