Le Courrier de la Cellule Environnement n°3, janvier 1988

Dépérissement des forêts : où en est-on ?

L'état des forêts
Les causes du dépérissement
Conclusion

Bibliographie


Quatre années et demie se sont écoulées depuis qu'on a signalé pour la première fois en France les symptômes du dépérissement des forêts tels qu'ils étaient déjà perçus depuis quelques années en Allemagne : trois ans et demi depuis que les chercheurs qui ont apporté leur concours au programme DEFORPA (Dépérissement des Forêts attribué à la Pollution Atmosphérique) se sont mis au travail, ont engagé leurs recherches, acquis leurs premiers résultats, ont pris connaissance des résultats étrangers et ont essayé d'ordonner toutes les données acquises dans une vue cohérente du phénomène. Bien que le problème ne soit encore que partiellement défriché, on peut essayer de faire le point sur l'état des forêts et sur les causes possibles du dépérissement.

[R] L'état des forêts

Les résultats de l'inventaire de l'état de santé des forêts, confié à l'Office National des Forêts (ONF), aux Centres Régionaux de la Propriété Forestière et au Centre National du Machinisme Agricole, du Génie Rural et des Forêts (CEMAGREF), ne sont pas encore connus pour l'année 1987. D'après l'inventaire du Bade-Wurtemberg d'une part, d'après les échos recueillis directement auprès des forestiers de terrain dans les Vosges et dans les Alpes, d'autre part, on peut dire cependant que les dommages ne se sont pas aggravés au cours de cette année. Le sapin a même en moyenne continué à montrer dans les Vosges des signes de récupération, cimes plus feuillées et plus vigoureuses notamment. Cependant, très localement, quelques secteurs très touchés continuent plutôt à se dégrader. Le jaunissement se manifeste toujours mais sans s'étendre davantage. Globalement on peut donc estimer que la situation est stable, mais on ne doit pas oublier, en faisant cette constatation plutôt rassurante, que le climat a été favorable en cette année 1987, malgré un printemps tardif et frais : la pluviométrie a été normale et bien répartie, sans période sèche, et d'une manière générale la végétation des forêts a été très active.

[R] Les causes du dépérissement

L'étude d'un échantillon de 1200 sapins des Vosges, choisis de manière aléatoire (en fait avant le dépérissement) a montré que ledéficit foliaire devait atteindre 40% pour que la largeur des accroissements annuels soit significativement déprimée (M. Becker). Ces sapins fortement dépérissants ont commencé à se différencier des arbres sains bien avant que le dépérissement ne soit perçu, en fait depuis 1947-49. Or cette période coïncide à la fois avec le début de l'ère d'expansion industrielle, et donc d'augmentation de la pollution atmosphérique, et avec une forte sécheresse. Le même groupe de sapins, différencié en plusieurs sous-populations sur la base de la largeur de l'aubier (proportionnelle à la masse foliaire) montre une divergence entre les accroissements de ces sous-populations qui commence juste après la grande sécheresse de 1921. L'ensemble des 1200 arbres montre par ailleurs que, à âge égal, la croissance des sapins des Vosges n'a pas diminué, au contraire, depuis le siècle dernier, malgré "un creux" très net d'une dizaine d'années de 1972 à 1982, coïncidant avec une période globalement très sèche et les quelques années qui l'ont suivie. Ainsi on peut considérer que, pour le sapin (le cas de l'épicéa est à l'étude), une bonne partie au moins des arbres actuellement défoliés, dépérissants, ne sont que ceux que les sécheresses passées ont le plus fortement affaiblis. Ceci est corroboré par la remarquable reprise de croissance de la majorité de la sapinière vosgienne à la faveur de années à bonne pluviométrie que nous connaissons depuis 1984. I1 est donc tentant d'admettre que le dépérissement n'est qu'un banal accident de sécheresse, un peu plus grave peut-être que d'autres qui l'ont précédé, et que, contrairement à l'hypothèse qui a été avancée au début, la pollution atmosphérique n'y participe pas. Ce serait conclure trop vite.
En effet :
le jaunissement des feuillages de résineux et de hêtre qui s'est brusquement développé à partir de 1983, et surtout en 1984 et 1985, n'avait été que rarement observé après la sécheresse de 1947-49. Le jaunissement du sapin dans la région de Luchon est très accentué, il a débuté dès 1960 et pourtant ni la sécheresse de 1959, ni celle de 1972, ni celle de 1976 n'ont été intenses dans cette région ;
le jaunissement coïncide généralement avec des sols pauvres en éléments nutritifs, ou à nutrition déséquilibrée, et s'accompagne toujours de fortes carences en magnésium (Mg) ou en Potasium (K) ;
la généralité et la relative simultanéité des phénomènes de dépérissement en Europe et dans l'Est de l'Amérique du Nord plaident pour une cause plus générale que les épisodes de sécheresse, à l'échelle de l'hémisphère Nord.
Le rôle de la pollution atmosphérique parait donc probable pour une partie au moins des phénomènes de dépérissement constatés, notamment les jaunissements, qui s'accordent tout à fait avec l'hypothèse de l'effet d'appauvrissement provoqué par la pollution acide sur les sols déjà pauvres ou déséquilibrés, effet renforcé par le lessivage des feuilles.
La responsabilité directe de l'ozone, longtemps soupçonnée à cause des teneurs relativement élevées observées dans l'air des Vosges et de la Forêt Noire, semble à l'heure actuelle moins facilement admise. En effet les modifications biochimiques ou histologiques des aiguilles des résineux atteints par le jaunissement ne correspondent pas à celles que provoque l'ozone en conditions contrôlées. Par contre ce gaz peut jouer en augmentant, le lessivage d'éléments à partir des feuillages et en renforçant l'effet éventuel de dioxyde de Soufre (S02); ce dernier, bien que rarement présent à dose élevée dans les Vosges, peut provoquer des baisses d'activité photosynthétique, surtout s'il est associé à un stress hydrique.

[R] Conclusion

Au vu des résultats actuels des recherches françaises et étrangères, les causes les plus vraisemblables des dépérissements de forêts constatés depuis 1983 en France, surtout dans les Vosges, seraient de deux ordres
a. Arrière-effet des sécheresses passées (1947-49, 1959, 1972, 1976), effets qui peuvent avoir été renforcés par l'action du dioxyde de Soufre ou de l'Ozone ; en effet les fortes teneurs de l'air en S02 coïncident avec des vents d'Est qui ont été dominants en 1976 : les années sèches et ensoleillées sont marquées aussi par des doses élevées d'Ozone et le stress hydrique est aggravé par une forte pollution par S02 tandis que l'effet de ce dernier sur la photosynthèse est augmenté par O3.
b. Dépôts acides, ou potentiellement acides, humides (pluie, neige), occultes (brouillards) ou secs (SO2, NOx -oxydes d'azote) qui provoquent un lessivage accru des éléments nutritifs à partir du feuillage et du sol. Lorsque cet. effet s'exerce sur des arbres déjà en situation de déficience nutritive sur des roches-mères initialement pauvres, il aboutit à de véritables carences avec jaunissement, suivies éventuellement de pertes d'aiguilles. L'ozone pourrait renforcer l'effet de lessivage exercé par les dépôts acides.
Ces effets principaux peuvent éventuellement être renforcés par des épisodes de pollution par SO2 ou O3, agissant cette fois directement sur la physiologie des arbres.
Dans des régions particulières, des teneurs élevées de l'air en SO2 (Bavière, Allemagne de l'Est, Tchécoslovaquie) ou de forts dépôts d'azote peuvent aussi avoir provoqué des effets particuliers bien que se traduisant macroscopiquement par des symptômes semblables aux deux causes principales évoquées ci-dessus.
I1 ne faut donc pas que la politique de réduction des émissions de polluants qui commence à se préciser soit remise en question ou ralentie, ou que l'effort de compréhension des causes du dépérissement des forêts se relâche ; nous aurons en effet, inévitablement, de nouvelles périodes de sécheresse et il faut à tout prix faire en sorte que des facteurs anthropogéniques, tels que la pollution, ne viennent pas en aggraver les conséquences. Plus vite les émissions des polluants diminueront, plus vite nos forêts recouvreront leur état de santé normal leur permettant d'affronter sans trop de dommages de nouveaux aléas climatiques.


Ces questions seront développées lors des journées de travail " dépérissement Des forêts attribué à la pollution atmosphérique organisées les 24, 25 et 26 Février prochains à Nancy pour le Groupe Opérationnel du Programme, avec l'appui des Ministères de l'environnement de l'Agriculture, de la Recherche et de la Technologie (rens. : Lorraine Congrès 83 36 65 10).


[R] Bibliographie

Les recherches en France sur le dépérissement des forêts Programme DEFORPA ler rapport.
1987 ENGREF Centre de Nancy - 14, rue Girardet 54052 Nancy CEDEX ? 88 p. 80,00 Frs.
Direct affects of dry and wet depositions on forest ecosystems in particular canopy interactions. Proceedings of a workshop Lokeberg - 19-23 oct. 1986. Commission of the European Communities. Directorate general for science, research and development air pollution research report 1987.
Becker, M. - 1987 : Bilan de santé actuel et rétrospectif du sapin (ABIES ALBA MILL) dans les Vosges - étude écologique et dendrochronologique. Ann. sc. Forest Vol. 44 M.4 (sous presse)
Levy G, Becker M. - 1987 : Le dépérissement des sapins dans les Vosges. Rôle primordial du déficit d'alimentation en eau. Ann. SciI. Forest. Vol. 44 N.4 (sous presse).

Pour en savoir plus sur la dimension socio-politique de la question et sur les enjeux européens
Roqueplo, Ph. ? 1987 s Les pluies acides considérées comme un " accident au ralenti ". Metropolis, numéros 78/79 (100 Frs ; Metropolis, 27, rue du Château d'Eau 75010 PARIS).

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