Le Courrier de l'environnement n°42, février 2001

La Tisza, fleuve mort


Les Européens de l'Ouest connaissent peu la Tisza (prononcer Tiza) bien qu'elle soit le principal affluent du Danube. La Tisza prend sa source en Ukraine. Ensuite, elle est fleuve frontière entre la Roumanie et l'Ukraine pendant 62 km. Encore un pas et elle arrive en Hongrie où la longueur de son trajet atteint presque 600 km. Elle poursuit son cours en " Yougoslavie " pendant 100 km. Le confluent avec le Danube se trouve à Titel (près de Belgrade). La longueur totale de la Tisza est de 977 km (par comparaison la longueur du Pô est de 652 km, celle de la Loire 1 020 km, et celle de la Vistule 1 090 km).


Parcours de la pollution le long de la Tisza
Le segment représente 100 km

Elle possède de très nombreux affluents rive droite et rive gauche.
En raison du fait que sa section médiane et la plus grande partie de sa section aval se trouvent en Hongrie, la pente dans la " Grande Plaine " n'est que de 1 à 2 cm par km. En conditions normales, elle coule paresseusement et lentement.
Il y a déjà longtemps que de nombreux méandres du fleuve ont été coupés mais la Tisza reste encore dangereuse et capricieuse. En temps de sécheresse durable, on peut parfois la traverser à pied, mais quand les inondations arrivent, le niveau de l'eau monte et elle s'étale comme un véritable mer : le débit est de l'ordre de 2 000 à 3 000 m3/s. La Tisza reçoit l'eau des Carpates, si la fonte des neiges est brutale, il y a inondation, comme cela est arrivé en avril 2000.
Le 30 janvier, près de Baia Mare, en Roumanie, une grosse quantité d'eau polluée par le cyanure (estimé à près de 100 000 m3) s'est déversée dans les eaux d'un petit ruisseau. Puis s'en est allée dans la rivière Somes (Szamos). Après 60 km de parcours en Hongrie, le flot pollué du Somes, affluent rive gauche, s'est déversé dans la Tisza. Le Somes prend lui-même sa source en Roumanie et sa section aval est en Hongrie.
Le cyanure a pollué quasiment 500 km de la Tisza en Hongrie et 100 km en Yougoslavie. En conséquence, il ne reste, non pollué, que 100 km de la section nord de la haute Tisza hongroise, c'est-à-dire au nord du confluent avec le Somes. Longtemps, les autorités roumaine tentèrent de nier leur responsabilité mais la société mère australienne reconnut sa faute.
Les autorités hongroises ont suivi la pollution à la trace depuis l'instant où elle avait franchi la frontière ; jusqu'à ce que le flot polluant ait abandonné le pays, les services compétents ont analysé et mesuré la qualité de l'eau par des tests chimiques et biologiques : la pollution a duré 11 à 12 jours. Les dégâts sont énormes, certains les trouvent comparables aux effets biologiques de Tchernobyl. Naturellement, il y a une grande différence dans la nature des effets ; nous pouvons nous estimer heureux qu'il n'y ait ni intoxication, ni mort humaine.
Il faut s'imaginer que la vie disparaît en quelques minutes, au jour le jour le long d'un fleuve long de 500 km. La quasi totalité de la faune et de la flore ont cessé de vivre. En matière de pollution de l'eau, il ne s'est jamais rien produit de pareil au monde.
Sur la base de prélèvements horaires et d'analyses permanents, les plus fortes concentration ont atteint de l'ordre de 5 mg par litre, les plus faibles par rapport à l'eau propre des affluents étaient de 0,015 mg par litre. Du zooplancton aux algues et aux plus grands poissons (Barbeau méridional, Barbus meridionalis ; Apron du Danube, Zingel zingel ; Loche dorée, Sabanejewia aurata (1)), tout a disparu immédiatement ou a été touché par les eaux polluées.
En plus des milliers de goélands, nous regrettons vivement la mort de quelques aigles qui ont mangé des poissons empoisonnés. Dans ce pays, la Hongrie, 1 500 à 2 000 tonnes de poissons sont morts. Beaucoup d'experts ont suggéré l'idée de repeupler le fleuve avec des poissons, des œufs et des alevins. Mais il est évident que la chaîne alimentaire étant rompue, les poissons et les alevins sont morts de faim.
Nous sommes sans information sur les dégâts yougoslaves car les autorités de ce pays ne les ont pas publiées. Il peut être intéressant de décrire le déplacement de la vague toxique dans le bassin du Danube. En Yougoslavie, à Titel, après que le cyanure soit entré dans le Danube sur 100 km, il est revenu sur le territoire roumain. Il est probable que le fort débit du Danube ait largement dilué le cyanure provenant de la Tisza, mais, nous n'en savons rien, car il n'y a pas d'échanges d'information.
À la frontière roumano-hongroise où la Somes (Szamos) se jette dans la Tisza, le pic des concentrations toxiques a atteint de l'ordre de 5 mg par litre. Ceci explique, la destruction quasi totale de la flore et de la faune du Somes et de la Tisza.
Comment est-il devenu un fleuve mort en quelques minutes ? Ce qui nous interroge est le constat suivant : grâce à la confluence de nombreux affluents, la concentration de cyanure a du être largement diluée, mais cette toxicité était encore suffisante pour détruire les écosystèmes des rivières.
Comment va se dérouler la régénération de la Tisza ? Quand sera-t-elle de nouveau vivante ? L'équilibre écologique reviendra -t-il ? Étant donné que cela ne s'est jamais produit nul part au monde à notre connaissance, nous ne pouvons donner de réponse à ces trois questions posées. Le pronostic des optimistes concernant la renaissance du fleuve est de quelques mois, au plus une année.
D'après le pronostic des plus pessimistes la régénération de la Tisza prendrait 3 à 5 ans. Mais ce ne sont que pures suppositions. Personne ne peut annoncer une date concrète. Cependant, je me hasarde à estimer que la reproduction des algues peut nous donner une estimation grossière. Après le passage de la pollution, en peu de temps la population survivante a doublé. Le nombre d'individus se chiffre à 2 ou 3 millions par litre. La présence des algues en provenance des affluents indemnes de pollution permet d'espérer une restauration du fleuve à plus court terme que ce que ne disaient les pessimistes.
Les micro-organismes et le zooplancton ont révélé de manière très sensible le passage de la pollution au cyanure. Ils ont disparu immédiatement après le passage de la vague toxique, le groupe des protozoaires, ciliés, est apparu presque immédiatement au niveau de 1 à 10 individus par litre. Parmi le zooplancton, les genres Cladocera et Copepoda ont totalement disparu et 5 à 7 jours après, ils n'étaient pas présents.
D'après les résultats d'essais en laboratoire, avec les poissons " Guppy ", les experts ont déterminé la concentration provoquant 100% de mortalité. La pollution par le cyanure a causé 30 à 50% de mortalité des algues. Mais si 100% des algues vertes et des Euglenoplytae ont disparu, l'effet a été moins drastique sur les Bacillariophytae.
Mais il faudrait du temps. Il faut souligner l'insuffisance de moyens matériels et techniques de la Roumanie, pour mettre en œuvre une politique de l'environnement aux normes en vigueur dans l'Union européenne. Le thème de la responsabilité - au-delà de l'accord général sur la nécessité d'identifier les responsables - a soulevé le principe de la responsabilité du pollueur, de la responsabilité de l'État ou de l'entreprise privée, et a mis en évidence les limites du principe pollueur-payeur.
Depuis le début de l'année, il s'agit du troisième accident avec des boues chargées de métaux lourds. Mais heureusement, ceux-ci n'eurent pas de conséquences catastrophiques pour la région.



Apron du Danube

Note
(1) Ces trois espèces sont citées à l'Annexe II de la convention de Berne, ratifiée par la France en 1982. [VU]

Ce texte, établi en français en juin 2000 par son auteur, a été revu par Pierre Guy.
Lequel précise, en guise de NDLR, qu'en Poitou-Charentes, on considère qu'après un assec (suite à irrigation), une rivière met 5 ans pour retrouver son équilibre.