Le Courrier de l'environnement n°35, novembre 1998

Quel avenir pour le Bt ?(1)

Biocompatible
Les plantes transgéniques
Les biopesticides
Le plan de gestion de la résistance
Autres points

Les ravageurs, dans l'ordre d'entrée en scène (NDLR) (encadré)

Références bibliographiques


[R] Biocompatible

La lutte intégrée consiste à employer plusieurs techniques, y compris la lutte biologique, pour parvenir à la maîtrise des ennemis des cultures avec le moins d'effets secondaires indésirables possible. Ces techniques, qui sont compatibles avec l'emploi d'agents de lutte biologique ou n'ont que peu d'effets sur eux, ont été qualifiées de " biocompatibles ".
Les biotechnologies annoncent-elles une autre révolution en lutte biologique contre les ennemis des plantes ? Ou bien s'aventure-t-on dans un monde de technologies insupportables, à l'instar de la galère qu'on a vécue avec les pesticides dans les décennies 1970 et 1980 ? Les débats autour de Bacillus thuringiensis (" Bt ") rassemblent la plupart des arguments.
Les multinationales phytopharmaceutiques semblent s'accorder sur l'opinion que la transgenèse est le meilleur moyen pour administrer les toxines de Bt aux insectes ravageurs. Les firmes ont investi massivement dans cette nouvelle technologie, en concentrant leurs efforts dans un premier temps sur les plantes largement cultivées et de haut rendement, à cause des coûts élevés de développement. Mais bien que les " avantages verts " du Bt aient été proclamés, les tenants du bio et de la lutte intégrée restent sceptiques. Ils craignent en effet que le Bt, à moins d'être correctement mis en œuvre, ne sape plus qu'il ne conforte les efforts en faveur de la lutte intégrée et de l'agriculture durable. En premier lieu, ils dénoncent le mépris d'une règle fondamentale de la lutte contre les ravageurs, selon laquelle il est mauvais de faire trop confiance à une seule arme. Plus un insecte est exposé au Bt, plus forte est la pression de sélection qui s'exerce sur lui en faveur du développement d'une résistance au Bt. Hélas, l'industrie semble bien accepter l'idée que des ravageurs pourraient devenir résistants aux plantes Bt. Autre mauvaise nouvelle pour ceux qui ont fait confiance au Bt depuis des décennies : l'industrie considère Bt comme une technologie jetable, une ressource sacrifiable(1).

[R] Les plantes transgéniques

Une récente étude menée conjointement par la Banque mondiale et le Groupe consultatif sur la recherche agronomique internationale (CGIAR) a montré que les biotechnologies appliquées à l'agriculture voyaient leur importance s'accroître en tant que moyen de l'agriculture durable et pourraient s'avérer essentielles dans le combat pour la sécurité alimentaire de la planète, et ce dans un monde où 850 millions de personnes (1 sur 7) ne disposent pas d'assez de nourriture2.
Dans cette étude, il est dit que les plantes transgéniques ne sont pas, en principe, plus dommageables pour l'environnement que les plantes améliorées par les moyens classiques. Les nombreux promoteurs des cultures transgéniques mettent en avant les bénéfices économiques et environnementaux d'un moindre usage de pesticides. Par exemple, 700 000 ha (13% de la surface agricole des États-Unis) ont été semés en coton Bt en 1996, conduisant à une économie de plus d'1 million de litres d'insecticide. Un rapport de l'Institut international de recherche sur le riz (IRRI) établit que la moitié des insecticides appliqués en riziculture en Asie l'est contre des chenilles et suggère que le choix d'un riz Bt pourrait contribuer à réduire les pertes dues aux chenilles foreuses, estimées à 25 millions de tonnes chaque année. Mais, pour les sceptiques, on ne fera que quitter une galère pour une autre.
Les plantes transgéniques sécrétant des toxines de Bt ont été largement employées et acceptées aux États-Unis. En 1996, on y a semé plus d'1 million d'hectares de plantes Bt et, entre 1996 et 1997, c'est 5 fois plus de superficies qui ont été concernées, toutes cultures transgéniques confondues2. Ailleurs, en revanche, comme en Europe, l'État comme le public font preuve de méfiance. Et il faut compter avec un puissant groupe de pression multinational. L'an dernier, Greenpeace international, associé à d'autres groupes comme la Fédération internationale des mouvements pour l'agriculture biologique (IFOAM), a demandé au gouvernement des États-Unis d'arrêter l'homologation et l'usage des plantes génétiquement modifiées sécrétant des toxines de Bt. Certaines firmes de l'agrochimie reconnaissent qu'elles ont mal apprécié l'état de l'opinion publique, en Europe tout au moins.
Pendant que les gouvernements, les groupes de pression et les chercheurs débattent, l'industrie agrochimique se repositionne. Des firmes comme Monsanto, Dupont et Dow Agrosciences ont acheté des semenciers ou passé des accords avec eux, mouvement qui est à interpréter comme une consolidation de leurs positions sur le marché des plantes transgéniques passant par l'intégration des secteurs phytopharmacie et semences. Les acquisitions de savoir-faire et de technologie en biotechnologie se sont également multipliées. Ceci, non seulement aux États-Unis, mais aussi en Europe et, préfigurant l'avenir, dans d'autres pays, depuis l'Asie jusqu'à l'Amérique du Sud, où le cotonnier Bt peut servir de tête de pont à l'installation d'autres plantes transgéniques. Selon la RAFI (Rural Advancement Foundation International) qui pilote des alliances et des fusions dans l'industrie des semences, l'amélioration des plantes et la commercialisation des semences sur le plan mondial sont désormais entre les mains de grosses firmes de l'agrochimie. Pour le secteur, l'avenir est, semble-t-il, tout tracé.
L'introduction et le développement des cultures Bt aux États-Unis durant ces trois dernières années livrent un aperçu intéressant de leur impact sur le marché des pesticides traditionnels. Le cas du cotonnier Bt est particulièrement affligeant. Durant ces derniers années, la protection du cotonnier a consommé plus du quart des insecticides employés sur la planète, dont la moitié pour combattre des lépidoptères qu'on pourrait maîtriser en principe par des variétés Bt. Aux États-Unis, en 1997, alors que les surfaces consacrées au cotonnier atteignaient un million d'hectares, soit 18% de la SAU, certaines firmes phytopharmaceutiques ont vu leurs bénéfices chuter tandis que le marché agrochimique en général était déprimé. Ce qu'on a attribué à une diminution considérable des ventes des pesticides destinés au cotonnier, elle-même conséquence de l'expansion du cotonnier Bt Bollgard. En Australie, 12% des dépenses en pesticides sont effectuées dans le secteur du coton et elles sont consacrées à 80% à des insecticides pour lutter contre la chenille Helicoverpa. Les traitements faits sur le cotonnier Bt Ingard ont représenté la moitié de ceux appliqués aux variétés classiques(1). Les effets sur le marché des pesticides ne se limitent pas aux toxiques de synthèse : ainsi, par exemple, les ventes de biopesticides d'Ecogen en 1997 ont stagné tandis que celles de phéromones ont décru légèrement, ce qui a été attribué également à l'avènement des cotonniers Bt.
Cependant, le comportement des firmes de l'agrochimie doit être rapporté aussi à d'autres changements. Il y a une pression générale dans le monde pour réduire l'usage des pesticides. A l'extrême, les députés danois ont demandé que leur pays devienne entièrement " bio " en 2010 et le gouvernement a lancé l'évaluation des impacts d'une interdiction totale des pesticides. Ailleurs, si on est moins intransigeant, on est très attentif à provoquer des réductions : l'Australie, par exemple, veut restreindre l'emploi de l'endosulfan et la Chine éliminer progressivement les monocrotophos sur cotonnier. Aux États-Unis, pour l'Agence de l'environnement (EPA), la révision des seuils prévue par le décret sur la qualité des aliments de 1996 pourrait entraîner l'interdiction de nombreux insecticides organo-phosphorés et carbamates et la prise en compte des effets cumulatifs rendrait même inacceptable l'usage de tous les organo-phosphorés. La production des pesticides chimiques et biologiques a du coup été recentrée et, dans certains cas, réduite. Par exemple, chez Novartis, on a raccourci le catalogue des insecticides et vendu le secteur Bt à Thermo Trilogy, tandis que Mycogen a fermé, il y a peu, une usine de Bt au Wyoming (États-Unis). Par ailleurs, 95% des fonds privés alimentant la recherche sur les biopesticides vont aux plantes transgéniques(1).
Le Bt a été incorporé dans 40 plantes, comprenant notamment les grandes cultures alimentaires et de vente. Seul un petit nombre d'entre elles est disponible sur le marché. Aux États-Unis, de plus en plus de variétés transgéniques sont cultivées sur des surfaces de plus en plus grandes. Sont disponibles des maïs Bt, des cotonniers Bt et des pommes de terre Bt, tandis que les tomates Bt en sont au stade des essais. Et l'on a produit de quoi emblaver cette année plus de 20 millions d'hectares avec des plantes Bt.
Ailleurs, les surfaces de cultures Bt sont en augmentation et l'expansion mondiale prend de la vitesse. Le cotonnier Bt va être semé sur plus de 70 000 ha en Australie et au Mexique en 1998. La graine de cotonnier Bt sera vraisemblablement dans le commerce en Chine (le plus grand marché au monde) pour la première fois ce printemps, en quantité suffisante pour ensemencer 200 000 ha. Si les autorisations sont données à temps, il sera aussi semé - plus tard dans l'année - en Argentine et en Afrique du Sud. Au Brésil, il devrait être disponible dans les deux ans. Des essais sont en cours en Inde. En Thaïlande, en revanche, on a interrompu les expérimentations au bout de trois ans, pour des raisons de santé humaine et d'environnement ; le coton, en effet, n'y est pas employé que pour ses usages textiles et 16 espèces de malvacées entrent dans la composition de remèdes traditionnels et on a craint l'apparition d'effets indésirables. Des essais en Thaïlande devront tenir compte de la biodiversité et du contexte social4.
Si les États-Unis cultivent de loin la plus grande surface de maïs Bt, le Canada atteint les 300 000 ha en 1998 - soit 80 fois les superficies de l'année précédente - tandis que la Commission européenne et le gouvernement français ont ouvert la voie finalement au semis de maïs Bt en Europe : on table sur 20 000 ha en France cette année [il n'y en a eu, en fait, qu'un peu moins de 1 500 ha, NDLR] et l'Italie comme l'Espagne devraient suivre.
On progresse aussi dans le développement du riz Bt en Asie. L'IRRI a créé des variétés très résistantes aux chenilles foreuses (Scirpophaga incertulas, tropical, et Chilo suppressalis, tempéré). Les chercheurs de cet institut prédisent au riz Bt un impact important, même si les foreurs ne sont pas très nuisibles dans toutes les zones de culture. On estime à 5% la perte de rendement qu'ils provoquent, soit 25 millions de tonnes de grain, assez pour nourrir 120 000 millions de personnes3.

[R] Les biopesticides

Cela fait des décennies qu'on emploie Bacillus thuringiensis dans des préparations insecticides à appliquer sur le feuillage, partout dans le monde. C'est un des éléments-clés de beaucoup de programmes de lutte intégrée, servant d'arme d'urgence. Si la toxicité pour les larves de lépidoptères (chenilles) a été découverte dans les années 1900, ce n'est qu'en 1961 qu'il a été homologué par l'EPA. Aux États-Unis, il s'en vend chaque année pour environ 60 millions de dollars. Depuis quelque temps, on est de plus en plus sûr que des populations de ravageurs, surexposés au Bt, développent des résistances. Cela a été mis en évidence pour Plutella xylostella en Chine, en Malaisie, au Japon et aux États-Unis. Cette résistance serait la conséquence du recours de plus en plus fréquent des agriculteurs au Bt suite à l'acquisition par le ravageur d'une résistance aux insecticides de synthèse(5). Une telle résistance au Bt a été enregistrée également chez le Ver du tabac, Heliothis virescens, aux États-Unis : l'examen d'individus prélevés dans 4 États cotonniers, en 1993 avant l'usage de plantes transgéniques, a révélé qu'une chenille sur 350 portait un allèle de résistance à Bt, soit beaucoup plus que ce qu'on avait imaginé et ce qui constitue un indice d'évolution rapide de populations résistantes(6).
Les pratiquants de la lutte intégrée prévoient de pallier cette résistance en arrêtant de traiter au Bt là où une résistance se manifeste, supprimant ainsi la pression de sélection. Mais avec des plantes produisant la toxine de Bt, il est difficile de manipuler cette pression de sélection : cultiver de telles plantes équivaut à employer un insecticide très persistant.
Il y a de mauvaises nouvelles pour ceux qui ont avancé que Bt produisait une vaste panoplie de toxines qu'on pourrait exploiter à tour de rôle. On a montré au laboratoire l'existence d'un mécanisme simple de résistance multiple à plusieurs toxines de Bt. Ce qui porte un sérieux coup à l'idée reçue selon laquelle on pourrait gérer ou même empêcher l'apparition de résistances par un usage judicieux des différentes toxines, chacune étant censée déclencher un mécanisme particulier de résistance(7).
Le plan de gestion des résistances, rempart du lobby des plantes transgéniques contre l'argument de l'avènement de ravageurs résistants, n'inspire plus tellement confiance.

[R] Le plan de gestion de la résistance

Il est dit que les pulvérisations d'un biopesticide à base de Bt délivrent une dose donnée à un temps t et que la toxine est rapidement inactivée par les UV. La pression de sélection est ainsi moindre que dans le cas des plantes Bt qui administrent une forte dose d'une toxine unique pendant toute la saison et ceci à l'abri des UV. La résistance devrait donc se manifester bien plus fréquemment et bien plus rapidement avec des plantes Bt qu'avec des traitements au Bt.
Pour limiter le développement de populations résistantes de ravageurs vis-à-vis de cultures transgéniques, on compte essentiellement sur l'aménagement de refuges à plantes non manipulées. Les discussions font rage sur la dose optimale de Bt, la taille des refuges, leur disposition par rapport aux cultures Bt et sur leur efficacité(8). Les plans de gestion de la résistance existants à ce jour sont basés sur la stratégie dose forte/refuges. Une dose forte correspond à la quantité de toxine de Bt qu'une plante doit sécréter pour tuer pratiquement tous les insectes qui s'en nourrissent, n'épargnant que de rares ravageurs très résistants. Les refuges sont des parcelles de plantes non transgéniques capables d'héberger des insectes sensibles au Bt, lesquels se croiseront avec leurs congénères très résistants et très peu nombreux, assurant une dilution de la résistance. Un rapport récent de l'UCS (US Union of Concerned Scientists) souligne que les plans de gestion de la résistance imposés par l'EPA pour les cotonniers et maïs Bt sont insuffisants et qu'il n'en existe pas pour la pomme de terre Bt (Monsanto a cependant, suite à ce rapport, mis au point un plan appliqué sur une base volontaire).
Les auteurs du rapport soulignent que si cette stratégie est saine en théorie, on l'a pourtant adoptée avant que les hypothèses principales soient confirmées. Et des données récentes sont venues semer le doute sur certaines d'entre elles. Ainsi la dose de Bt ne doit être ni aussi élevée, ni aussi constante que ce que la théorie implique. Des observations au champ le montrent. Des dégâts subis par le cotonnier Bt aux États-Unis, attaqué par la Noctuelle de la tomate, il ressort que le cotonnier Bt n'a pas toujours sécrété de fortes doses de Bt vis-à-vis de ce ravageur : 40 % des planteurs ont dû traiter le cotonnier Bt contre cette noctuelle. L'espèce, ravageur mineur du cotonnier aux États-Unis, est très dangereuse pour le maïs et le spectre de la résistance croisée pointe son nez. La diversité des degrés de résistance des différents ravageurs aux plantes Bt a déjà servi d'argument contre l'accusation d'inefficacité : le cotonnier Bollgard résistait bien contre sa cible principale, le Ver du tabac et les agriculteurs n'avaient à traiter que contre des pullulations du ravageur secondaire qu'est la Noctuelle de la tomate, dont les chenilles sont rarement assez nombreuses sur les plants traditionnels pour être nuisibles. Mais on peut aussi dire que les pullulations étaient la conséquence de la tolérance plus grande de la Noctuelle de la tomate au Bt associée à l'expression décalée du Bt, trop tard en saison(9). Les planteurs australiens ont dû eux aussi traiter contre la Noctuelle de la tomate et, bien que le plan de gestion de la résistance prévît cette éventualité, on craint maintenant que les mesures mises en œuvre, comme l'augmentation de la taille des zones-refuges, eussent été insuffisantes1. D'autres travaux ont montré qu'il était probable que certains cultivars de maïs Bt, sinon tous, ne sécrètent pas une dose forte pour la Pyrale du maïs tout au long de la saison. Ce résultat a été repris par certains groupes en Europe pour avancer que le maïs Bt serait inefficace contre la seconde génération d'arrière saison de la Pyrale qui se développe dans le Sud. Des chercheurs aux États-Unis et en Australie ont conclu que l'emploi des plantes transgéniques avec le système actuel de gestion de la résistance pourrait conduire à l'apparition d'une résistance déjà au bout de trois ans, au plus en dix ans. La résistance a toutes chances de se développer plus vite chez les ravageurs les moins sensibles comme la Noctuelle de la tomate ou la Pyrale du maïs (6,9). On s'interroge également sur le synchronisme du développement des insectes entre les plantes Bt et les plantes-refuges - le développement est plus lent sur les plantes Bt -, sur les distances parcourues par les papillons avant de s'accoupler, sur la façon exacte dont les individus se déplacent entre culture Bt et zones-refuges. Il se pourrait qu'il soit tout à fait impossible de garantir que les insectes résistants s'accouplent avec les sensibles. Et même, réaliser une intrication plus forte des cultures Bt et des refuges pourrait ne servir à rien : des ravageurs partiellement résistants peuvent quitter la culture, gagner le refuge et y poursuivre leur développement, s'ajoutant au groupe des individus résistants(1).
Les plans de l'EPA ont été évalués au travers du rapport de l'UCS. Il en résulte que même dans les cultures avec plans de gestion de la résistance obligatoires, les zones-refuges ne sont pas assez grandes pour que s'applique avec succès la stratégie dose forte/refuge. Les refuges non-Bt devraient représenter 20 à 50 % de la superficie de la culture - selon la culture et selon le ravageur (à comparer avec les 4 % de la norme courante pour le cotonnier non traité) - et les distances entre la culture et les refuges devraient être déterminées pour chaque culture. En Australie, on a suggéré de remanipuler génétiquement le cotonnier Bt pour qu'il produise des doses plus élevées de toxine ; on demande aussi de faire les efforts qu'il faut pour ménager les grandes zones-refuges nécessaires(1,9). A l'IRRI, on travaille sur la gestion de la résistance pour le riz Bt(3).

[R] Autres points

Bien des certitudes se sont vues mises en cause suite à des travaux sur les espèces non-cibles dans les cultures Bt. L'idée que ces cultures n'ont aucun effet antagoniste sur ces espèces relève au mieux de l'optimisme, même si la plupart des chercheurs prennent soin de faire remarquer que l'impact éventuel de toxines de plantes transgéniques ne peut être mesuré qu'en comparaison avec celui des pesticides utilisés classiquement.
Les biopesticides et les cultures transgéniques renferment différentes entités toxiques avec des étapes d'activation différentes et on peut craindre que les entités plus petites, plus faciles à activer, telles celles présentes dans les plantes Bt soient moins sélectives. Il s'est avéré qu'une des toxines mises en œuvre dans un maïs transgénique avait un effet adverse sur des organismes du sol comme les collemboles, une fois incorporée au sol. Il y a là une raison de craindre que les résidus de cultures ne contaminent le sol avec des toxines de Bt capables d'affecter non seulement les insectes auxiliaires mais aussi d'accroître la pression de sélection sur des ravageurs-cibles hivernant sous terre(10). On a montré récemment que les toxines de Bt liées à des particules du sol pourraient demeurer actives pendant des semaines, voire des mois.
On a aussi montré que les plantes Bt pourraient avoir un impact négatif important sur les auxiliaires se nourrissant de proies les consommant. Des chercheurs de la Station de recherche fédérale suisse à Zurich ont mis en évidence, au laboratoire, les effets néfastes sur des larves de Chrysope (Chrysopa carnea) d'une alimentation constituée de proies nourries de maïs Bt, la mortalité préimaginale atteignant 66% avec des chenilles de Pyrale du maïs (le ravageur cible du maïs Bt). Plus inquiétant, un taux de mortalité voisin a été enregistré chez des larves de Chrysope nourries de chenilles de Ver du cotonnier ayant survécu à l'ingestion de maïs Bt(11). Des essais de cotonniers Bt faits en Thaïlande ont livré quelques indications sur de possibles effets négatifs sur les insectes pollinisateurs : une mortalité de l'ordre de 30% chez les abeilles a été enregistrée mais sa cause n'a pas été établie(4).
Cultiver des plantes comme le cotonnier Bt pourrait-il déclencher des pullulations de ravageurs secondaires, à l'instar de ce qu'on a observé aux USA et en Australie en 1996 et 1997 (voir ci-dessus) ? De telles pullulations pourraient obliger à traiter avec des insecticides chimiques, qui affecteraient les ennemis naturels. C'est exactement ce genre de menace qu'on a connu avec des Mirides sur cotonnier. Lors d'essais réalisés en Australie, le coton Bt non traité a subi une forte attaque de Mirides12 et des recherches conduites aux États-Unis ont montré un meilleur développement de Lygus linearis sur le cotonnier Bt13. Les seuls insecticides disponibles pour détruire les Mirides sont à large spectre d'action. Aux Philippines, toutes les chenilles s'avèrent sensibles à la toxine de Bt exprimée par le riz Bt développé par l'IRRI. Cela peut vouloir dire que le riz Bt sera un riz sans chenilles, offrant des ressources alimentaires intactes aux autres insectes phytophages, par exemple aux cicadelles. Bien que l'IRRI n'ait actuellement pas l'autorisation de planter du riz Bt dans les champs, cet institut poursuit des expériences sur l'impact des cultures transgéniques sur l'entomofaune(3).
Un dernier problème, très préoccupant, est celui de la dissémination des gènes à partir des cultivars transgéniques vers des variétés classiques et des espèces sauvages apparentées. On a sans doute sous-estimé ce risque. On a démontré qu'aussi bien la recombinaison de caractères viraux transgéniques que leur héritage hybride pouvaient avoir lieu et ce bien plus facilement que prévu. Ceci est particulièrement préoccupant dans les aires d'origine des plantes Bt actuellement sur le marché (l'Amérique centrale pour le maïs et le cotonnier, l'Amérique du Sud pour la pomme de terre) où la flore locale comprend des plantes spontanées apparentées qui risquent d'être contaminées. La menace la plus sérieuse vise la biodiversité. Le maïs, par exemple, provient vraisemblablement de la téosinte, qu'on cultive encore en Amérique centrale. Pour des pays comme le Mexique, l'espèce fait partie du patrimoine national et doit être conservée telle quelle. On peut craindre aussi que des insectes rares et protégés à ce titre (comme des lépidoptères) disparaissent localement. La mise en culture de variétés transgéniques à proximité de zones protégées à fortes valeurs faunistique et floristique pourrait conduire à un désastre. Dans ce même ordre d'idées, il y a aussi la crainte (mais ceci n'a pas fait l'objet de recherches et reste tout à fait théorique) de voir les transferts de gènes à partir des plantes Bt rendre des espèces sauvages indifférentes plus tolérantes aux insectes phytophages, ce qui les ferait accéder au statut de mauvaises herbes.
Ainsi, tandis que s'accumulent les raisons de mettre en doute la sûreté et la durabilité des cultures transgéniques, le mammouth de l'industrie agrochimique multinationale poursuit son chemin, tirant son énergie au moins en partie de la nécessité de rentabiliser les investissements énormes qu'il a faits dans ce domaine. Il reste à voir si le développement qui se poursuit aux États-Unis va de même ailleurs dans le Monde ou si l'on y enregistre plutôt un coup de frein, sous l'influence des sceptiques et des opposants. Beaucoup se souviennent que les techniques de lutte contre les ennemis des cultures de la précédente révolution verte ont buté sur le phénomène de la résistance des ravageurs, mais les firmes ont la mémoire courte. Alors que les biotechnologies offrent de nouvelles armes intéressantes pour lutter contre les ennemis des plantes et qu'on peut espérer qu'elles contribuent utilement à la lutte intégrée, on peut craindre aussi qu'elles ne soient bradées par une industrie agrochimique soucieuse de retour sur investissement. Quelles que soient les contraintes financières, il est indispensable de procéder à des évaluations soigneuses de l'impact environnemental des plantes transgéniques et de prendre toutes les précautions pour que la ressource inestimable que constitue le Bt soit préservée.

Pour (mieux) connaître Bacillus thuringiensis dans le contexte de la lutte bactériologique : un texte à lire sur la Toile, à l'adresse : http://montespan.pasteur.fr/units/presse/com/dossiers/lutbio.html et une lecture à (re)faire : Le point sur Bacillus thuringiensis, par Josette Chaufaux, paru dans Insectes n°97 (1995), pp. 2 à 6.
[R]



Les ravageurs, dans l'ordre d'entrée en scène (NDLR) (encadré)
Helicoverpa armigera (Hübner)
Noctuelle de la tomate. Synonymes du nom scientifique : H. zea, Heliothis armigera. Ce Lépidoptère Noctuidé est décrit, photos à l'appui dans l'encyclopédie des ravageurs HYPPZ, à l'adresse www.inra.fr/HYPPZ/RAVAGEUR/3helarm.htm
Ostrinia nubilalis (Hübner)
Pyrale du maïs. Synonymes de genre : Micraetis, Pyrausta. Lépidoptère Pyralidé à voir sur Internet à l'adresse www.inra.fr/HYPPZ/RAVAGEUR/3ostnub.htm
Spodoptera littoralis Boisduval
Ver du cotonnier ou Prodénia. Synonymes : S. litura ou Prodenia litura, Lépidoptère Noctuidé, décrit à : www.inra.fr/HYPPZ/RAVAGEUR/3spolit.htm
Miridae
Mirides ou Capsides : famille d'Hétéroptères (punaises) caractérisées par l'absence d'ocelles, un rostre à 4 segments et des tarses tri-articulés et dont la plupart des représentants sont phytophages.
Repris de www.inra.fr/HYPPZ/ZGLOSS/3g-123.htm où les mots savants sont par ailleurs expliqués.
Lygus linearis (Palisot de Beauvois)
Punaise terne, Punaise du cotonnier, Tarnished plant bug en anglais. C'est un ravageur ubiquiste très polyphage : plus de 300 plantes-hôtes.
On en lira une " biographie " (à propos de dégâts sur fraisiers) sur www.gov.on.ca/omafra/french/crops/facts/92-109.htm


[R] Notes
(1) NDLR : " Bt " est le diminutif universel et usuel de Bacillus thuringiensis, bactérie entomopathogène disponible sous forme de spécialités phytosanitaires à épandre pour lutter contre des insectes phytophages, chenilles et larves de moustiques surtout, et depuis peu, associée à des " plantes Bt " par l'intermédiaire d'un de ses gènes codant pour une toxine, incorporé à ladite plante par manipulation génétique.

Cet article délibérément non signé est repris de Biocontrol News and Information, 1998, vol. 19, n° 2 (p. 38 N à 41 N), section Biorational. Titre original : Bt : What Future ?
Traduit de l'anglais par A.F.

Les références bibliographiques, repérées dans le texte par des indices, sont reportées en fin d'article.[VU]


[R] Références bibliographiques

1. Salleh A., Wearing out our genes ? The case of transgenic cotton. In R. Hindmarsh, G. Lawrence & J. Norton : Altered genes : reconstructing nature. Sydney, Australia, Allen & Unwin. (sous presse)
2. James C., 1997. International Service of the Acquisition of Agribiotech Applications (ISAAA). Briefs, 5. New York, USA ; ISAAA, 31 p.
3. IRRI, 1997. Bt rice : research and policy issues. IRRI Information Series n°5, 20 p.
4. Anonyme, 1997. Thai government forgoes pest-free cotton for now. Pesticide Monitor, 6(4), 19.
5. Verkerk R.H.J., Wright D.J., 1997. Field-based studies with the diamondback moth tritrophic system in Cameron Highlands of Malaysia : implications for pest management. International Journal of Pest Management, 43, 27-33.
6. Gould F. et al., 1997. Initial frequency of alleles for resistance to Bacillus thuringiensis toxins in field populations of Heliothis virescens. Proceedings of the National Academy of Sciences, USA, 94, 3519-3523.
7. Tabashnik B.E. et al., 1997. One gene in diamondback moth confers resistance to four Bacillus thuringiensis toxins. Proceedings of the National Academy of Science, USA 94, 1640-1644.
8. Alstad D.N., Andow D.A., 1996. Implementing management of insect resistance to transgenic corps. AgBiotech News and Information, 8, 177-181.
9. Roush R.T., Shelton A.M., 1997. Assessing the odds : the emergence of resistance to Bt transgenic plants. Nature-Biotechnology, 15, 816-817.
10. Greenpeace et al., 1997. Petition for rulemaking and collateral relief concerning the registration and use of genetically engineered plants expressing Bacillus thuringiensis endotoxins.
11. Hilbeck A. et al., 1998. Effects of transgenic Bacillus thuringiensis cornfed prey on mortality and development time of immature Chrysoperla carnea (Neuroptera : Chrysopidae). Environmental Entomology, 27(2), 480-487.
12. Fitt G.P. et al., 1994. Field evaluation and potential ecological impact of transgenic cottons (Gossypium hirsutum) in Australia. Biocontrol Science and Technology, 4, 535-548.
13. Hardee D.D., Bryan W.W., 1997. Influence of Bacillus thuringiensis transgenic and nectariless cotton on insect populations with emphasis on the tarnished plant bug (Heteroptera : Miridae). Journal of Economic Entomology, 90, 663-668.

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