Bibliographie : Courrier n°43, mai 2001

On a lu, on a vu, On signale (Livres, Rapports, comptes rendus, thèses, Périodiques, Documents, plaquettes, dossiers, albums..., Autres médias, In extremis), Textes.
Le Courrier de l'environnement de l'INRA n°43 ; Les ressources bibliographiques du Courrier


[R] On a vu, on alu

Urbi et Orbi, et cetera : Jacques Gaillard (par Jean-Pierre Nicol) ; Une sacrée vacherie. Regard sur un reportage télévisé à l'heure de la vache folle (par Anne-Elène Delavigne et Anne-Marie Martin) ; Vive l'agriculture. Le Politique, les Hommes, le Vivant (par Pierre Marsal) ; Classification phylogénétique du vivant (par Pierre Guy)

[R] Urbi et Orbi, et cetera, par Jacques Gaillard
2000, éd. Plon, Paris, 143 p.

Le latin est partout !
Que voici un petit livre leste, pétillant, humoral et roboratif. Je n'ose pas dire gaillard, c'est le patronyme de l'auteur de l'ouvrage. En sous-titre : Le latin est partout. À tel point qu'on le voit même là où il n'est pas. Ainsi se justifie la sentence supra dicta. Notre auteur, qui manie le brocard et la nasarde à l'égal de la flamberge, pourfend la docte ignorance, l'usage immodéré du latin et ceux qui pleurent leurs humanités perdues comme fleurs fanées de rhétorique. Le latin, une langue morte ? Que nenni. "Ah les beaux fantômes !" s'exclame-t-il en un premier chapitre. Le latin n'est pas mort, car il chante encore1.
Il enchaîne par "Nos ancêtres les latins" et c'est sans doute le chapitre le plus contestable de ce plaisant ouvrage. J'y reviendrai. Le latin s'est imposé comme origine unique ou écrasante du français comme des autres langues dites romanes. Il est vrai que l'enseignement, en France, a été longtemps adossé au latin. Nos chères têtes blondes, du plus loin qu'on les voie étudier, sont allaitées par l'Alma Mater du latin prétendu le plus pur. C'est l'objet du troisième chapitre "Sacrés collèges" (cardinaux ne pas s'abstenir). L'auteur y reconnaît sa dette envers l'ouvrage de Françoise Waquet2. Tous les clercs et leurs substituts laïcs ont étudié le latin. Les élites, qu'elles soient médiévales, modernes, révolutionnaires, romantiques ou même positivistes, ont été nourries de latin. Il a fallu attendre le XXe siècle pour alléger la tutelle et l'omniprésence du latin dans l'enseignement.
Langue de pouvoir, langue de savoir, le latin s'est d'autant mieux maintenu que tous les pédants de l'Occident l'ont pratiqué à haute dose, entre langue de communication et argot de corporation. "Sexus et Nexus sont en bateau". L'appréciation se teinte de critique à l'encontre de l'usage immodéré d'un latin figé par les savants. Peu de nomenclatures échappent à leur version latine. Les noms communs affichent une telle diversité3 que naturalistes, philosophes, chimistes, médecins et altieri4 communiquent par code conventionnel : le latin. Mais c'est aussi façon d'écarter les importuns, les profanes, le vulgaire (vulgum pecus) du savoir pratique. Gens de droit et médecins, diafoirus et chats fourrés raffolaient de ces ratiocinations en latin macaronique. Rabelais et Molière s'en sont donné à cœur joie de railler ces sots infatués de leur charabia latinisé.
Citons ici Gaillard : "Certes on peut tout dire en latin, il suffit de s'en donner la peine. Mais trouver une expression latine lumineuse pour décrire sans équivoque un toast au saumon est à peu près aussi facile que d'expliquer ce qu'est la neige à un piroguier amazonien" (p. 86). Le signataire de ces lignes en frémit d'avoir commis un sommaire en baragouin si peu élégant. Horresco referens. Aurea Médiocritas5.
En un chapitre antépénultième, il aligne les aphorismes et sentences que tout feuilleteur des pages roses du Larousse connaît. "Devises fortes" ou bien l'art d'enfoncer les heures jusqu'à ce que mort s'ensuive : les inscriptions de cadrans solaires, bien qu'elles ne puissent pas nous réjouir, offrent à la méditation un aimable chapelet de dictons au ton métaphysique. Les devises blasonnées ne présentent pas moins de traits bouffons. L'auteur dénonce les faux-sens des traductions. La pédanterie brinqueballe (fluctuat) la périssoire de la prétention, sed nec mergitur.
Les fleurs d'éloquence latine insérées dans les discours - "Copier-coller" - ne trouvent pas grâce à ses yeux. Il est vrai que notre gaillard n'hésite pas à tancer les hommes politiques, à les rappeler à leur devoir (mais c'est dans Le Monde des 7-8 janvier 2001). Perfidement, il note : "De toute façon, une connivence feinte est encore plus fructueuse qu'une vraie complicité. C'est ce qui se produit quand une citation latine est lancée, telle la poudre aux yeux, avec peu d'espoir véritable que l'auditeur en comprenne le sens, mais avec la conviction qu'il sera impressionné…" (p. 129).
Ite missa est, la messe est dite. Allez et enseignez les nations, ajoute-t-on parfois. "À tous ceux qui déplorent la mort du latin, il [ce livre] voudrait démontrer qu'il y a du latin partout ". Mineure d'un raisonnement dont la majeure serait :"… cela ne signifie pas qu'il n'y a pas de culture véritable sans latin. Cela veut dire que la langue latine a pris le statut d'un code dont la reconnaissance, à chaque époque successive, s'est conservée pour autoriser la lisibilité de certains arrangements de la modernité avec son histoire" (p. 140). Amen, mais le bât blesse, l'histoire est quelque peu malmenée.
Car, à suivre les méandres de la diffusion de la langue latine dans la civilisation occidentale, l'auteur perd le fil de l'histoire. Il ignore et veut ignorer l'apport des Gaulois et des Francs, au prix des pires clichés. "Pendant que le latin vulgaire se transformait de façon très variable selon les régions et ne comptait que sur l'usage pour évoluer, le latin savant se congela… Il subit forcément une évolution différente en s'intégrant au français." C'est un peu court, mais généralement on se contente de cette (fausse) explication, adossée au sophisme suivant : les Romains ont civilisé la Gaule, donc leur langue s'est imposée aux rustres.
En réalité, les Gaulois ont été civilisés avant les Latins, rustauds de l'Italie centrale ; ceux qu'une historiographie paresseuse présente comme des civilisateurs, ont été éduqués par les Celtes qui occupaient alors le Nord de l'Italie, les Étrusques et les Grecs. N'oublions pas non plus que Grecs et Gaulois ont entretenu d'excellentes relations avant même que les soudards romains songent à conquérir quoi que ce soit. Mais le tort des Gaulois est d'avoir peu écrit, d'avoir transmis oralement…
Ces faits sont généralement passés sous silence. Le culte rendu par les universitaires aux humanités grecques et latines, bon gré mal gré, a occulté et même interdit toute comparaison avec les autres civilisations. Lisez donc le livre de Marcel Detienne (Comparer l'Incomparable, éd. du Seuil, 2000) où il explique comment l'anthropologie a longtemps repoussé, avec un dédain méprisant, l'idée de mettre en perspective la culture gréco-romaine. Autrement dit, ne mélangez pas les torchons et les serviettes. Le latin, vous dis-je.
Le latin a copulé avec les Gaulois, mais les élites ont choisi de masquer le résultat de ces amours ancillaires sous les dorures de l'étymologie savante et de la philologie critique. N'en déplaise à l'auteur, le nombre de mots légués par le gaulois excède largement 20. Le dossier est obscurci par le fait que les deux langues étaient cousines et s'empruntaient réciproquement des termes bien avant la conquête de César. Deux excellents articles6 de Jacques Le Goff (repris dans Pour un autre Moyen Age, NRF - Bibliothèque des Histoires, 1977) analysent la survivance des parlers celtiques, attestée par Saint Jérôme et Sulpice Sévère notamment. "On voit ainsi s'affirmer deux phénomènes essentiels : l'émergence de la masse paysanne comme groupe de pression culturelle, l'indifférenciation culturelle croissante… de toutes les couches sociales laïques face au clergé qui monopolise toutes les formes évoluées, et notamment écrites, de culture." Il établit, par ailleurs, que le paysan est ignoré largement par la littérature, "… être anonyme et indifférencié, simple repoussoir de l'élite militaire et cultivée, principal fardeau de l'Église". Escamoté le paysan, abolie sa langue. Et nos modernes clercs perpétuent cette mystification.
Les Francs sont réduits tout aussi expéditivement à la barbarie. Tous les clichés sur les "invasions barbares" y passent. Le portrait de Clovis est troussé en quatre phrases et une incise : "Les Francs faillirent bien nous faire basculer dans un abrutissement regrettable. Mais culturellement, il [Clovis] rase les mottes." La charge se donne pour définitive. Raté !
Que n'a-t-il lu le beau livre de K.F. Werner, Naissance de la noblesse (Fayard, 1998), qui s'ouvre sur "Des idées reçues aux réalités". L'auteur établit dans une seconde partie la continuité de la nobilitas romaine jusqu'à l'empire carolingien par la transmission des dignitates et des usages diplomatiques - c'est-à-dire la rédaction des courriers officiels, des lois et des instructions - . C'est d'ailleurs à cette continuité des élites et des chancelleries que le latin doit son maintien. Les Francs ont plus fait pour le latin que les empereurs du IVe siècle.
La réfutation des clichés prendrait beaucoup de temps et noircirait nombre de pages en truffant de références pesantes et pédantes l'exposé. Le latin a été perpétué, sanctifié, glorifié, paré de vertus et amendé de distinction chic. Imaginons que l'e-culture nous en laissera suffisamment de saveur. Hypocrite lecteur, mon frère, ne boudons pas notre plaisir, lisons allègrement ce petit livre et goûtons les plaisirs du latin cultivé. Tityre tu recubans…

Jean-Pierre Nicol
nicol.siarl@wanadoo.fr

1 Les amateurs de chansons paillardes et gaillardes auront reconnu le refrain du bon Saint Éloi.
2 Le latin ou l'empire d'un signe, Albin Michel, Paris, 1998.
3 Tiens, tiens, subsisterait-il tant de mots issus de langues irréductibles au latin ?
4 NDLR : le " et al. " des bibliographies des articles "scientifiques ", notamment de ceux du Courrier.
5 Mea culpa, j'ai traduit en latin macaronique le sommaire (l'Urbi et orbi) d'un Courrier de l'Environnement (n°26). Pire, j'ai commenté ce pinson-là laborieusement. On lira ces textes à www.inra.fr/dpenv/illustr/c26urbil.htm et à www.inra.fr/dpenv/latinc27.htm
6 Culture cléricale et traditions folkloriques dans la civilisation mérovingienne. Les paysans et le monde rural dans la littérature du haut Moyen Age (Ve-VIe siècles).

[R] Une sacrée vacherie1
Regard sur un reportage télévisé à l'heure de la vache folle

Depuis 1996 et l'annonce d'une transmission possible de l'encéphalite spongiforme bovine (ESB) à l'homme, nous2 attendions ce film ! Ce film, c'est celui voulu par Paul Vieille acceptant qu'une équipe de réalisation le suive durant les quelques jours précédant l'abattage de son troupeau : on vient de lui confirmer la contamination par l'ESB d'une de ses vaches. Depuis que les médias relataient cette affaire en France, l'annonce de chaque cas d'ESB était suivie de l'annonce de l'abattage du troupeau, annonce illustrée principalement par des images d'équarrissage. Jusqu'alors, la crise de l'ESB était traitée du point de vue du risque pour le "consommateur", voire de son désarroi devant les rayons de viande, ainsi que du point de vue des pertes économiques et de la désorganisation de la filière. Il n'était proposé aucune parole d'éleveur : le film Une sacrée vacherie en fait son sujet. Mais dans ce film, Paul Vieille offre beaucoup plus qu'une page d'actualité. Il donne accès à ce qu'est un agriculteur dans sa communauté et aux solidarités qui s'expriment au moment de l'événement auquel il doit faire face. Le film rompt, ce faisant, un double silence. Il traite, d'une part, de "la loi du silence" imposée au moment de chaque abattage massif3. Il enfreint, d'autre part, les codes tacites en vigueur dans le monde "paysan" incitant à la réserve vis-à-vis de ceux qui en sont extérieurs. Dans le même temps ce film nous confronte à un nouveau type de problèmes publics liés au développement de la notion de risque : en offrant une illustration exemplaire de sa gestion actuelle délicate, il permet l'autopsie d'une crise.

Les conditions de la parole : entre peur et nécessité
Paul Vieille savait qu'une fois le camion passé et ses vaches enlevées, l'administration considérerait le problème comme résolu : tout comme la création d'une association des éleveurs victimes de l'ESB, accueillir une équipe de réalisation participait de la volonté de "rompre avec le contexte d'isolement dans lequel on nous place un, deux, trois jours avant l'abattage, nous, notre famille, le troupeau. Et puis après, on doit oublier, ne plus en parler. Nous, on veut porter tout cela sur la place publique."4 Cela exprimait aussi sa volonté que, de son histoire, ne soit pas fait qu'un sujet d'actualité5, exposé en pâture à la presse : c'est peut-être la signification de cette scène émouvante du début du film où Paul pose au milieu de ses bêtes au pré. Une autre scène le montre plus tard en train de se prêter aux lois du JT (journal télévisé). Les images tournées sont aussitôt montées dans un mini-studio installé dans une voiture. Cette brève scène évoque l'urgence dans laquelle l'actualité se fait, soulignant différentes façons de traiter une information. Car c'est toute la force du film de mettre en scène le rapport de l'éleveur à différents médias (presse, journal télévisé) au cours de ces journées où il se prépare : "L'équipe6 s'est toujours effacée derrière son sujet, on se faisait petit, discret, on ne posait pas de question", précise le réalisateur. La relation de confiance établie avec Paul Vieille a permis que soient mis en scène des moments douloureux et plein d'émotion telle la dernière traite, sans voyeurisme aucun. Pas de gros plans qui s'attarderaient sur le visage de l'éleveur mais des gestes habituels et répétés chaque jour (nettoyer les pis, placer les trayons de la machine), d'autres plus inhabituels peut-être, furtifs (appuyer son front contre le flanc d'une vache, en flatter une autre), jusqu'à ce plan d'ensemble où on le voit seul qui circule d'une vache à une autre, nous projetant dans le futur de ce troupeau. Ici et tout au long, le film nous donne à voir, sans être guidé par un commentaire, cette histoire de vie d'un éleveur.
La publicisation d'un tel événement prend tout son sens au moment de l'embarquement des animaux et par le dispositif qui l'entoure. Le film dramatise à souhait ce moment : la mention "caméra cachée" apparaît et fait redondance avec les éléments permettant le camouflage (paille, bâche) devant faire comprendre que "l'on voit sans être vu", tout en rappelant les images de guerre des reportages télévisés : "un véritable bunker a été construit avec des bottes de paille", rapporte le réalisateur qui poursuit qu'il n'y avait pas interdiction formelle de filmer, "mais on savait que si la caméra avait été visible, le camion risquait de repartir sans charger les bêtes"7. C'est au nom du "risque technique" que se justifient le moment de la journée choisi pour l'intervention (l'aube)8, le quadrillage policier de la campagne alentour (que l'on aperçoit, toujours en caméra cachée, lors d'un trajet qui mène de chez l'éleveur à chez son beau-frère, également concerné par l'abattage de son troupeau), la présence des représentants de l'État. Ces conditions rappellent aux protagonistes, comme aux téléspectateurs, d'autres situations : exécution, rafle, expulsion... Elles montrent aussi l'inadéquation de la réponse des services de l'État, chargés de la sécurité sanitaire, à un risque qui a changé de nature. Il ne s'agit pas d'une épidémie, à la différence d'autres épizooties bien connues (brucellose, fièvre aphteuse), comme le fait remarquer un des personnages du film. Ainsi que le rappelle D. Torny (1998), "les États ont jusqu'alors fait face à ces menaces sanitaires qui pesaient sur leurs populations de façon territorialisée en utilisant le système du quadrillage, de l'isolement et de la mise en quarantaine". Le rôle central de ce bouclage de l'espace comme dispositifs disciplinaires et punitifs visant à lutter contre les dangers provenant directement des humains a été souligné par M. Foucault (1975).
La caméra se fait témoin lorsqu'elle sort de l'ombre, une fois l'opération de l'embarquement achevée. Elle filme alors à visage découvert la parole échangée entre l'éleveur et la responsable des services vétérinaires. Une tension anime cette scène qui est filmée comme un affrontement rappelant d'autres luttes : face-à-face lointain de Paul Vieille et de la vétérinaire ; visages d'hommes déterminés, bras croisés, campés sur leurs jambes ; hommes solidaires. Au détour de quelques scènes, le film montre aussi la solidarité qui se manifeste autour de l'éleveur. Du téléphone, acteur et signe du réseau de solidarité qui se met en place autour de celui-ci dans le film, proviennent des appels de toute la France9, le film montrant ainsi que "la campagne n'est pas ce lieu isolé ou d'isolement fantasmé qu'il peut être pour les urbains en désir de nature" (Perrot et de la Soudière, 1998). L'appartenance de Paul Vieille à la Confédération paysanne est indissociable, non seulement du propos du film, mais aussi de son existence. Le film est le résultat d'une conviction et d'un engagement de Paul Vieille certes, mais il est aussi le fait d'une réflexion commune (comme en témoigne cette réunion filmée chez lui) et de pratiques collectives ; c'est l'illustration concrète d'un engagement par ailleurs souvent criminalisé et dont le traitement médiatique habituel réduit souvent la perspective. Il fallait, pour qu'un tel film existe, la rencontre d'un éleveur, d'un militantisme syndical et d'un média mais aussi le désir d'un réalisateur. J.-F. Delassus nous a confié avoir pensé faire ce film depuis plusieurs années sans réussir à en convaincre ni le ministère de l'Agriculture ni les organismes agricoles, jusqu'à ce qu'il obtienne l'accord de principe de la Confédération paysanne10.
Ces images poussent à s'interroger sur la nature du risque en question ici : "Pourquoi faudrait-il se cacher, pourquoi faudrait-il se taire ? Pour protéger qui ?", s'écrie l'agricultrice de qui l'éleveur a reçu le troupeau. Elles poussent à s'interroger aussi sur la nature de l'enquête qui essaie de retracer les étapes de la vie de la vache contaminée (ses deux ans de vie de génisse passés chez le beau-frère de celui-ci)11 et à rechercher les contaminations possibles (les 33 vaches et génisses que Paul Vieille a vendues à des éleveurs, les veaux de boucherie, etc.). On voit ici que cette application du principe de précaution vise davantage l'anticipation du risque que la recherche de la cause. Le film témoigne de cette mise "au jour" des liens sociaux intimes entre bêtes et hommes qu'elle implique, qui est une mise à nu des liens entre les hommes. Cette mise au jour semble indécente. C'est l'illustration de ce "modèle de contrôle des populations et des choses" (Torny, 1998) en émergence sous l'appellation de traçabilité puisqu'il s'agit de reconstituer les réseaux de personnes et d'objets ayant été en contact de la menace. Tout devient suspect dans les pratiques de l'éleveur incriminé et autour de lui. Et tout ce qui vient du troupeau de Paul Vieille est suspect. Celui-ci veut comprendre comment sa vache Jugeotte a été contaminée. Le film montre la quête de cet éleveur qui refuse d'être coupable et ce faisant permet, ce qui était la volonté de Paul Vieille, une analyse du métier d'éleveur et de sa place dans le processus de production. Sa recherche suit ainsi le chemin inverse de celle des autorités qui s'attachent d'abord à la maîtrise du risque potentiel et immédiat dans des grandes opérations de marketing visant à rassurer la grande masse des consommateurs plutôt qu'à comprendre. La traçabilité filmée ici est surtout utilisée, pour suivre D. Torny, comme un outil de sécurité a posteriori : "Il s'agit de retrouver les objets dangereux une fois qu'ils ont été commercialisés" (loc. cit.).
Le point fort du film tient à ce regard étonné porté sur les interventions des différents services de l'État (le lait du troupeau contaminé qui continue à être collecté, l'absence de consignes sur un vide sanitaire éventuel) et l'impression du manque de volonté d'aboutir que l'on en retire. Le traitement de cet événement par ce film renvoie à l'analyse que fait C. Gilbert (1992) de la dimension du pouvoir étatique moderne qui "tend à faire de chaque catastrophe ou situation de crise une occasion de remettre en cause la légitimité de l'État et de ses agents (incapables de protéger et de prévoir) aussi bien qu'une occasion pour eux de justifier en retour le pouvoir exorbitant et l'autorité dont ils sont investis dans ces situations extrêmes (en prenant les mesures qui s'imposent, y compris les plus autoritaires)" (Lemieux et Barthes, 1999).

Le troupeau : l'extraordinaire richesse d'une mémoire collective vivante12
La destruction de tout un troupeau apparaît comme une perte au même titre que l'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie : c'est, comme le dit Paul Vieille, " 40 ans de choix techniques qui disparaissent ". Il rappelle ainsi les origines de son troupeau, un élevage de 50 vaches laitières, racheté à son ancien patron. L'émotion de ce dernier, lorsqu'il apprend par la presse régionale et devant la caméra ce qui arrive à l'éleveur, et la façon dont sa femme se réapproprie la parole de Paul Vieille en lui faisant la lecture de cette nouvelle, la parole vigoureuse de cette femme qui traverse tout le film, leur présence constante auprès de l'éleveur témoignent aussi de cette perte. Avec le troupeau, c'est l'histoire de sa constitution qui part en fumée : "avec l'abattage de son troupeau, l'éleveur "perd ses gênes", c'est-à-dire le travail de plusieurs années " (Ribet, Mermet, Martin, 1996). Sa perte est celle d'un savoir "populaire", c'est-à-dire d'un savoir qui n'est pas ou difficilement estimable. Le savoir-faire des éleveurs est un savoir-faire transmissible d'abord par mimesis, c'est-à-dire un savoir "incorporé" et un savoir difficilement communicable par l'écrit ou la parole, pour suivre M. Salmona qui s'est intéressée aux mécanismes d'apprentissages précoces non formels chez Les paysans français (1994). Les stratégies de sélection qui président à sa reproduction s'inscrivent en sus dans une autre profondeur, "la maîtrise de la parenté constituant le moyen technique et symbolique par lequel on assure la perpétuation du troupeau comme celle du groupe social" (Godefroy, 1995). Ainsi, le troupeau est "une seule et longue mémoire" (Ravis-Giordani, 1995).
Le film interroge ainsi indirectement la raison d'être de l'arrêté préfectoral du 23 juin 2000 stipulant l'euthanasie et l'incinération du troupeau d'une exploitation touchée par l'ESB.
Il fait comprendre à merveille qu'un troupeau n'est pas seulement une vache ajoutée à une autre vache, mais se renouvelle sans cesse et est sans cesse en gestation, en construction. Le film montre que le troupeau, ce sont des échanges entre membres d'une même communauté (les proches de Paul Vieille et les membres de son syndicat), d'une même profession (ceux à qui Paul Vieille a acheté, a vendu et achète des vaches) et au sein d'une filière professionnelle (la coopérative qui fournit les aliments mélangés pour les veaux, les vétérinaires). Il montre qu'un troupeau, c'est de la circulation et signifie recevoir et donner : "Les vaches s'achètent et se vendent, s'échangent ou se prêtent même parfois - c'est le cas de certains taureaux - dans la sphère fermée de cet élevage particulier [qu'est le Valais]" (Preiswerk, 1995, p. 35). Paul Vieille raconte au début du film la filiation de son troupeau et sa descendance en même temps qu'il présente ses vaches. La salle de traite devient, dans le film, la scène de l'intimité entre l'éleveur et ses bêtes et le lieu de sa révélation à nous autres spectateurs.
En même temps, le film dit en quoi la relation qu'entretient un éleveur à ses vaches est foncièrement différente de l'attachement que leur attribuent ceux qui se posent en protecteurs des animaux ou différente aussi de la relation à un animal familier. La disparition et l'abattage d'un troupeau, difficiles pour l'éleveur, ne sont pas réductibles à la disparition d'êtres auxquels on serait attaché. S'il est question ici d'attachement, c'est avant tout celui des enfants de la famille qui font de "Jugeotte, fille de Gélatine, leur préférée à cause de son comportement marquant ". Et c'est aussi parce que tous la connaissaient bien, que son comportement anormal a pu être repéré. Car "si l'éleveur fait preuve de sentiments, ce n'est pas pour telle ou telle bête, mais c'est avant tout pour son troupeau […] l'animal d'élevage s'inscri[van]t dans un collectif qui lui confère une valeur indivise" (Ribet et al., 1996).
La leçon du film, c'est aussi qu'un troupeau ne se réduit pas aux compensations financières, aussi élevées soient-elles, sur lesquelles les différentes autorités présentées insistent maladroitement. Cette leçon est inscrite dans la structure même du film : les séquences d'ouverture et de fermeture sont celles où l'on voit Paul Vieille et sa famille dans le Jura choisir le nouveau troupeau : dès le début du film, celui-ci est donc placé sous le signe de l'optimisme et de la victoire. La décision de Paul Vieille n'est pas de reconstituer un troupeau, mais c'est celle de repartir avec un nouveau troupeau. Il ne s'agit pas pour lui de repartir à zéro, de se poser en fondateur de lignée dans un idéal qui serait celui de l'entrepreneur. Au contraire, en se posant comme héritier, il s'inscrit dans une communauté, seule apte à légitimer ses membres (ce que la compensation ne saurait offrir). Deux scènes indiquent qu'il s'agit bien de repartir et d'en être reconnu digne par ses pairs : celle où Paul reçoit les ultimes conseils de soins à son nouveau troupeau et celle de l'accueil réservé par ses proches - dont ses anciens patrons - au nouveau troupeau, la banderole "Bienvenue les vaches" fixée au-dessus de l'étable. L'achat des bêtes n'est dès lors pas une simple transaction, mais une transmission qui lui permet de retrouver plus qu'une dignité, sa place. "Et ce qui se transmet là, c'est une bénédiction", pour reprendre les termes sur lesquels G. Delbos et P. Jorion (1984) closent leur réflexion sur la transmission des savoirs. La question de la culpabilité était au centre de la recherche de Paul Vieille qu'elle écrasait. Les séquences de la fin, qui montrent sa réintégration à part entière au sein de sa communauté, le réinstitue capable de recevoir un don. Ce don libère la parole qui peut jaillir (ce sont les seules scènes où la femme de l'éleveur s'exprime) et le film se faire. En même temps, ces scènes finales participent à faire de ce reportage autre chose que le compte-rendu d'un événement dramatique.
Ce reportage fait plus que de simplement nous informer sur la façon dont l'ESB peut être ressentie par ceux qui sont directement concernés, objectif auquel il répond parfaitement : il rend compte de la vie agricole, "paysanne" en l'an 2000. Il donne accès à l'individu, aux familles, à une communauté dans leurs aspirations et dans leurs transformations. Il témoigne aussi de l'importance grandissante prise par la question des risques sanitaires, industriels et naturels dans l'espace public, et de la complexité de la "gestion" de ces menaces d'un nouvel ordre. L'explosion de fièvre aphteuse en a depuis offert un nouvel exemple. C'est toute la force d'un bon film que d'être ainsi polysémique. Il faut lui souhaiter longue vie.

Anne-Elène Delavigne et Anne-Marie Martin
Respectivement, APSONAT, CNRS MNHN
anne.elene@delavigne.com
et CREA, Lyon II, 20, rue Pierre-Blanc 69001 Lyon.

Ce "On a vu" reprend un texte à paraître dans De la vache à la viande : regards croisés sur l'élevage bovin et sa filière, éd. Siloë, mai 2001, pp. 95-104.
Les personnes intéressées par le film peuvent contacter les auteurs de ce texte.

Références bibliographiques

DELBOS G., JORION P., 1984. La transmission des savoirs. Éd. de la MSH, Ethnologie de la France, Paris, 310 p.
FOUCAULT M., 1975. Surveiller et punir. Gallimard, Paris, 318 p.
GILBERT C., 1992. Le pouvoir en situation extrême. Catastrophe et politique. L'Harmattan, Paris, 268 p.
GODEFROY H., 1995. Éleveurs et troupeau laitier en Normandie. In B. LIZET & G. RAVIS-GIORDANI : Des bêtes et des hommes, le rapport à l'animal, un jeu sur la distance. CTHS, Paris, 71-84.
LEMIEUX C., BARTHE Y., 1999. Les risques collectifs sous le regard des sciences du politique, nouveaux chantiers, vieilles questions. Politix, Revue des sciences sociales du politique (L'Harmattan), 44, 7-28.
PERROT M., SOUDIERE M. DE, 1998. La résidence secondaire : un nouveau mode d'habiter la campagne ? Ruralia, 2, 137-149.
PREISWERK Y., 1995. Pour une ethnoculture de l'élevage : vaches et "généalogies" dans la mémoire collective. Anthropozoologica, 21, 31-38.
RAVIS-GIORDANI G., 1995. Le troupeau et le clan. Pratiques et représentations de la relation homme/animal dans la société corse. In B. LIZET & G. RAVIS-GIORDANI : Des bêtes et des hommes, le rapport à l'animal, un jeu sur la distance. CTHS, Paris, 85-92.
RIBET N., MERMET J.C., MARTIN A.M, 1996. L'éleveur et ses rois. Les Cahiers du Mézenc, 8, 33-70.
SALMONA M., 1994. Les paysans français : Le travail, les métiers, la transmission des savoirs. L'Harmattan, Paris, 372 p.
TORNY D., 1998. La traçabilité comme technique de gouvernement des hommes et des choses. Politiques du risque. Politix, revue des sciences sociales du politique (L'Harmattan), 44, 51-75.

1 "Une sacrée vacherie", réalisation J.-F. Delassus, coproduction France 2/Point du Jour, 2000.
2 Le groupe Sang des bêtes - en référence au film de G. Franju - recense, collecte et analyse les films autour du thème de la "ruralité". Contact : anne.elene@delavigne.com
3 P. Vieille rapporte les pressions exercées de toute part, et également celles exercées sur ses enfants à l'école, pour ne rien révéler et surtout pas aux médias (Libération : "Vache folle : levée de l'omerta", juillet 2001).
4 Nous avons interviewé le réalisateur J.-F. Delassus et P. Vieille afin de préciser les conditions de production du film.
5 Ainsi s'est-il exprimé dans les médias après l'expertise de son troupeau et a-t-il négocié un temps de passage minimum au JT.
6 Elle s'est installée dans le hameau où se trouve sa ferme et lui a proposé de le suivre pendant une dizaine de jours.
7 P. Vieille nous a précisé que la gendarmerie était prévenue qu'il ne s'opposerait pas à l'abattage de ses bêtes et que la DSV (Direction des services vétérinaires) était informée du filmage.
8 Le passage de la nuit au lever du jour peut se mesurer par la coloration de plus en plus bleutée que prend l'image, le filtre utilisé en lumière artificielle étant conservé tout au long de la séquence.
9 Dont des appels, nous précisera-t-il, d'éleveurs qui n'ont pas osé ou qui n'ont pu parler.
10 P. Vieille est le premier membre de ce syndicat à être touché par l'ESB.
11 Deux ans pendant lesquels la bête contaminée a été nourrie aux granulés fournis par la coopérative.
12 Y. Preiswerk, 1995, p. 31.

[R] Vive l'agriculture : Le Politique, les Hommes, le Vivant, René Groussard, Jean-François Colomer
2001, éditions France Agricole, Paris, 156 p.

Ce livre arrive très à propos. Alors que l'agriculture française subit de nombreuses crises graves à répétition, alors qu'elle est critiquée, suspectée, alors que les agriculteurs, désemparés, se trouvent ballottés entre résignation, révolte et désespoir, il fallait que des voix s'élèvent pour tenter de ramener à un peu plus de raison et - peut-être - à un peu plus d'espérance.
Telle est l'ambition de cet ouvrage. Son titre d'ailleurs, Vive l'agriculture, ne dissimule rien de ses intentions : accrocheur et volontairement provoquant, il prend à contre-pied les opinions dominantes du moment. Mais, que l'on ne s'y trompe pas, il ne s'agit pas d'une banale œuvre de propagande. Les deux auteurs savent de quoi ils traitent : observateurs attentifs, acteurs même, de la politique agricole contemporaine, ils ont été au centre de bien des événements qui ont agité cet important secteur de l'économie. Ils ont mis leur longue expérience au service d'une réflexion approfondie, ce qui les qualifie aujourd'hui pour porter un regard lucide, à la fois critique et constructif, sur l'état et le devenir de ce secteur. C'est ce qui fait que leur ouvrage fourmille d'anecdotes de première main et d'idées originales. Et c'est aussi un témoignage historique précieux.
Pour autant, ce regard n'est pas neutre. Qu'on ne s'attende pas à trouver dans cet écrit un froid diagnostic tel qu'il pourrait être formulé par un chercheur. D'ailleurs, les auteurs eux-mêmes revendiquent explicitement leurs partis pris, notamment dans le choix des événements et des hommes qui leur semblent avoir joué un rôle majeur. On pourrait, par exemple, s'étonner de ces références appuyées au général de Gaulle (cité 20 ou 25 fois en 150 pages) : cela n'apporte rien à la gloire du fondateur de la Cinquième République qui, pour autant que l'on sache, ne devait pas attacher une importance particulière à ce secteur de l'économie ("l'intendance suivra"). Mais qu'importe, là n'est pas l'essentiel. Plus fondamentalement, ce sont leurs diagnostics et leurs propositions, souvent dérangeantes, qui devraient susciter le plus de réactions. Tous les poncifs de l'idéologie dominante1 y sont sérieusement mis à mal : non, l'agriculture ne coûte pas cher à la Nation ; oui, l'agriculture, même marginalisée, est un secteur clé et moteur dans la nation ; oui, la mondialisation des échanges sans contrôle est néfaste ; oui, une politique agricole volontariste est nécessaire ; oui il faut réhabiliter la planification ; oui, les devoirs des individus précèdent leurs droits…
Ce livre ne se résume pas, il se lit. Je me garderai donc bien de tenter d'en faire une synthèse, si ce n'est pour en présenter l'organisation générale. Une première partie ("La révolution agricole de la Ve République") trace un panorama historique du secteur agricole, mettant en avant le grand bond en avant réalisé grâce au progrès technique, le défi posé à l'agriculture par la mondialisation des échanges et les choix devant lesquels les agriculteurs d'aujourd'hui se trouvent placés. Ces choix sont détaillés dans une seconde partie ("Les agriculteurs face aux enjeux de pouvoir"), dans une triple perspective : celle de la spécificité du monde agricole qui met en jeu solidarités et mutualisme, celle de la confrontation des agriculteurs avec le pouvoir politique, celle enfin de leur confrontation avec le citoyen contribuable. La troisième et dernière partie ("L'agriculteur devant l'avenir") est la plus audacieuse tant dans ses analyses que dans ses propositions. Plus encore que le plaidoyer d'une cause qui serait menacée, c'est un véritable hymne à la gloire d'une activité injustement déprisée.
Pour les auteurs, si - et si seulement - les agriculteurs, sans renoncer aux formidables avancées du progrès technique, retrouvaient le chemin de la "culture en bon père de famille", ils seraient en mesure de souscrire un nouveau contrat avec la société. Ils se trouvent en effet brusquement confrontés aux nouvelles demandes de celle-ci en matière de qualité et de sécurité alimentaire, mais aussi de protection de l'environnement et de préservation des paysages. Bien plus, le monde agricole est porteur d'espoir pour l'ensemble de la société : dans trois domaines au moins, l'agriculteur en tant que personne peut délivrer un message fondé sur l'expérience vécue : une pédagogie de la vie et des valeurs, un développement fondé sur le respect permanent du patrimoine de vie, l'instauration de nouvelles relations entre l'homme et le monde du vivant. Dans cette perspective, face à la crise de la société, "l'agriculteur agronome est le plus à même, par ses modes de pensée, par sa formation, par sa proximité avec le monde du vivant, de faire émerger de nouvelles solidarités entre les hommes… "En résumé," l'agriculteur est un des défricheurs du futur", un des bâtisseurs d'un nouvel humanisme adapté à la société du XXIe siècle. Utopie dira-t-on ? Peut-être, sur certains points comme l'idée de créer un ministère de la Biologie ou un ministère de la Robotique (p. 154). Mais, dans notre monde en panne d'idées novatrices, l'utopie est plus que jamais nécessaire. D'autant plus que les messages délivrés par cet ouvrage sont particulièrement stimulants : "si un nouvel humanisme doit émerger, il ne peut prendre naissance que dans la société civile car porté par chacun de nous". Tout dépend donc de nous : l'histoire de l'avenir n'est pas encore écrite.
Sous son aspect descriptif et narratif qui en rend la lecture facile, cet écrit se fonde néanmoins sur une problématique qui transparaît tout au long de l'ouvrage. C'est en quelque sorte une première application au cas de l'agriculture d'une thèse présentée dans un précédent ouvrage2 : l'application à l'analyse de la société de la "pensée biologique", dénommée ainsi par opposition à la "pensée mécanique" qui domine encore dans de nombreux compartiments de l'action comme de la réflexion. Dans cette optique, il faut notamment relever (pp. 134-136) l'ébauche d'une très originale et très pertinente comparaison entre l'émergence de la peinture contemporaine et l'avènement de la "pensée biologique".
En définitive, qu'on partage ou non tous les partis pris et toutes les conclusions des auteurs (et il n'est pas douteux que certains tenants d'un libéralisme économique extrême risquent de ne pas être convaincus), voici donc un livre qui ne peut laisser indifférent. C'est en tout cas un beau message d'espoir.

Pierre Marsal
marsal@paris.inra.fr

1 C'est d'ailleurs peut-être faire trop d'honneur à cette "non-pensée" que de la qualifier d'idéologie.
2
R. Groussard, P. Marsal : Monde du vivant, agriculture et société (La pépite et le grain de blé), L'Harmattan, 1998.

[R]Classification phylogénétique du vivant, par Guillaume Lecointre, Hervé le Guyader et Dominique Visset
2001, Belin, Paris, 543 p.

Cet ouvrage a l'ambition de fournir une classification exhaustive et cohérente du monde vivant proposée sur l'apparentement évolutif et de lui seul. Il est révolutionnaire par cette mise à plat de toute la classification. Il se fonde sur la systématique phylogénétique ou cladistique fondée par Wili Henning (1913-1976) montrant, par exemple, que les plus proches parents des oiseaux dans la faune actuelle sont les crocodiles.
Cet ouvrage comprend 3 parties : - une introduction de 37 pages qui est, en fait, le cœur du livre et dont la lecture est indispensable pour espérer comprendre la démarche, le vocabulaire, la classification ; - des fiches : l'arbre du vivant présenté est une série de groupes (ou de clades) emboîtés. Les auteurs traitent 282 groupes (Archées, Eubactéries, Foraminifères, Embryophytes, Rotifères, Echinodermes… Rongeurs… en 282 fiches comprenant : description générale, caractères dérivés propres, nombre d'espèces, plus ancien fossile connu, répartition, écologie, exemples, réparties en 15 chapitres : - les arbres de la classification avec, en annexe, quelques correspondances entre la classification classique et la classification cladistique.
La forme du livre est agréable, pédagogique, très utile pour l'enseignant, le curieux qui cherche des informations synthétiques sur un groupe. L'ouvrage pourrait être amélioré lors d'une prochaine édition, avec un index différenciant la numérotation des pages fondamentales et accessoires, et avec des renvois d'arbres en sous-arbres plus faciles (le lecteur peut avoir quelque mal à "naviguer") en traitant aussi plus largement des Angiospermes. L'acquisition du vocabulaire de base donné dans le lexique est une difficulté à surmonter pour pénétrer dans la logique de cette classification "naturelle", rêve des systématiciens et des taxinomistes.
Sur le fond, cette classification a des caractéristiques classiques. Elle est dichotomique et plane, ce qui présuppose que l'évolution aboutisse toujours à une différenciation et à une séparation reproductive. Cette hypothèse, dans le cas d'une taxinomie fine (espèce et genre) est souvent infirmée chez les végétaux : croisement naturel entre Festuca et Lolium, existence d'allopolyploïdes (très fréquents chez les graminées). Elle traite de la parenté et non de la généalogie comme l'expliquent très bien les auteurs, les ancêtres ne sont jamais identifiés. "On ne connaît de lui que les innovations qu'il présentait à son époque" (p. 44).
Faut-il déclarer avec les auteurs que "l'ancêtre identifié individuellement est inaccessible" ? Ceci dépend peut-être de l'échelle de temps sur laquelle on travaille (milliers ou millions d'années). Faut-il supprimer la notion de fossile vivant ? Cette classification valable dans des grands traits, sur son architecture générale, ne peut pas rendre compte de phénomènes d'alternance de spéciation, différenciation et regroupement de populations plus ou moins interfertiles par reconquête de l'espace (à l'occasion de grandes modifications climatiques comme les glaciations en Europe).
Cette classification, prenant une définition sensu stricto du vivant écarte les virus. Les auteurs signalent enfin le caractère composite du vivant : les plantes possèdent des chloroplastes et des mitochondries ayant toute chance d'être des Eubactéries (p. 39). L'aspect composite du vivant ouvre un champ de recherche nouveau à explorer.
Il est vraisemblable que ce livre fera date. Il traduit pour un public éclairé, une étape importante de notre connaissance, la classification naturelle fondée sur la parenté évolutive des espèces. Mais tout n'est pas accompli, l'origine composite des espèces, la généalogie du monde vivant, l'intégration de l'ensemble des approches sur l'évolution restent d'actualité.

Pierre Guy
pierre.guy2@wanadoo.fr


[R]  On signale : LIVRES

Anne Bourgoin-Bareilles : Guide de l'environnement
2001, éd. Frison-Roche, 388 p.

Nathalie Jas : Au carrefour de la chimie et de l'agriculture
2001, EAC, 433 p.

Réaumur : Histoire des insectes
2001, éd. Jérôme Million, 413 p.

Une introduction brève à la vie et à l'œuvre - notamment entomologique - de Réaumur est publiée, sous la plume de
V. Albouy, dans Insectes n°120.
Les tomes 1, 2, 5 et 6 des mémoires originaux sont en ligne sur le site gallica.bnf.fr de la Bibliothèque de France.

Corinne Boujot : Le venin
2001, éd. Stock, 226 p.

Marceau Gast : Moissons du désert
2000, éd. Ibis Press, 159 p.

Marc Mormont, Guido Van Huylenbroeck : À la recherche de la qualité
2001, éd. ULG, 200 p.

Michel Lamy : Le grand livre du vivant
2001, éd. Fayard, 336 p.

Georges Rossi : L'ingérence écologique
2000, CNRS Éditions, 248 p.

Stanislas Wicherek (dir.) : Paysage agraires et environnement
1999, CNRS Éditions, 412 p.

Jean-Marcel Dubos : Le bonheur de la pêche
2001, éd. Sang de la terre, 180 p.

Piet Oudolf : Le jardin de vivaces et de graminées
2000, éd. Bordas, 160 p.

Florence Englebert : Le Loup
2000, éd. La Plage, 121 p.

C. Vincent, B. Panneton, F. Fleurat-Lessart (dir.) : La lutte physique en phytoprotection
2000, INRA-Éditions, 341 p.

Christian Arnsperger, Catherine Larrère, Jean Ladrière : Trois essais sur l'éthique économique et sociale
2001, éd. INRA-Éditions, 212 p.

Christian Desachy : Les déchets
2001, éd. Tec & Doc., 70 p.

Charlotte Hugrel, Robert Thomazeau : Diagnostic environnemental par les usages
2000, coéd. PPUR/INSA, 128 p.


[R]  On signale : RAPPORTS, COMPTES RENDUS, THÈSES, ETC.

Véronique Barre, Martine Bigan, Jacques Giral (dir.) : Devenir des populations animales et végétales introduites ou réintroduites
Revue d'écologie, supplt 7, 2000, 146 p.

J.-C. Robert, R. Guilbot, J.-L. Dommanget, H. Maurin (dir.) : Inventaire et cartographie des invertébrés…
2001, coéd. MNHN/IEGB/OPIE, 324 p.

Le développement durable en débats
2000, éd. 4D, 234 p.

Pastum
n° 57-58, juillet-décembre 2000

Le contrat territorial d'exploitation
2000, Educagri Editions, 114 p.

Colloque à la mémoire du chanoine Robert Cornillon
Le Journal de botanique, n°12, décembre 1999

Gérard Bocquet (dir.) : La Rivière, espace fédérateur
2000, RGA, 79 p.

La montagne et le savoir
Montagnes méditerranéennes, 2000, n°12

G. Allard, C. David, J. Henning (dir.) : L'agriculture biologique face à son développement
2000, INRA-Éditions, 394 p.

D. Perraud (dir.) : L'Europe verte
2000, INRA-Éditions, 368 p.


Avis et rapports du Conseil économique et social

La contribution de la France au progrès des pays en développement
2001, Rapport présenté par François Coursin, 508 p. Séance des 27 et 28 février 2001.

Les signes officiels d'identification de la qualité et de l'origine des produits agricoles et alimentaires
2001, Rapport présenté par Gilbert Louis, 210 p. Séance des 13 et 14 mars 2001.

La maîtrise des services publics urbains organisés en réseaux
2001, avis présenté par Claude Martinand, 125 p.

Les inventaires du patrimoine naturel du Poitou-Charentes
2000, éd. PCN, 164 p.


[R] On signale : PÉRIODIQUES

Habitat et développement durable, Les cahiers du CLIP, n°13, avril 2001

Cahiers d'économie et sociologie rurales, n°54, 1er trimestre 2000

Ephemera, Tome 2 (1), 2000

Le Courrier de la nature, n°192, mai-juin 2001

Cahiers du CGGREF, n°58, janvier 2001

BIMA, n°1488, avril 2001

La santé des forêts en 1999, Les Cahiers du DSF, n°1, 2000

Milieu rural et énergies renouvelables, CLER Infos, n°22, mars-avril 2001

Alter agri, n°45, janvier/février 2001

Le Courrier des Epines drômoises, n°101, mars-avril 2001

Sylvie Bonny : Les consommateurs, l'agriculture, la qualité et la sécurité des aliments…
Productions animales, vol. 13, n°5, décembre 2000

Tintenna, n°17, novembre et décembre 2000, janvier 2001

Les Cent-jours du Martinet, La Hulotte, n°79, 1er semestre 2001

Déméter 2001, 2001, éd. Armand Colin, 302 p.

La lettre de l'environnement…, n°6, février 2001

Travaux et innovations, n°74, janvier 2001

L'Hermine vagabonde, n°15, septembre 2000

L'Écologiste, Vol.1, n°2, hiver 2000

HEDGES News, n°6, janvier 2001

La Médina, n°5


[R]  On signale : DOCUMENTS, PLAQUETTES, BROCHURES, ETC.

Les indicateurs tourisme, environnement, territoires
2001, éd. IFEN, 262 p.

Les études hydrosédimentaires
2001, supplément à La Baie, np.

Jean-Marc Sinnassamy, André Manchamp : Roselières
2001, éd. ATEN, 96 p.

Prions : de la vache folle à l'homme
Biofutur, hors série, avril 2001

Ferri : Aimé la Capelle. Tonnerre sur le Sud-Ouest
2001, éd. Fluide glacial, 51 p.

La ferme réinventée
2001, éd. CGLA, 158 p.

Les arbres remarquables en forêt
2001, éd. ONF, 48 p.

Gestion de l'interculture et azote
2001, éd. ANDA, 28 p. + ann.

Les boues d'épuration municipales et leur utilisation en agriculture
2001, éd. ADEME, 59 p. + 21 fiches.

Préoccupations environnementales et gestion des boisements riverains de la Garonne
2001, éd. CRPF, 261 p.

Lionel Vilain (dir.) : La méthode IDEA
2000, Educagri Editions, 100 p.

Agriculture service compris
2000 Educagri Editions, mallette-outils de 10 cahiers

Marie-Catherine Rousselot, Joël Pitt : Les chiens de protection des troupeaux
1999, éd. IE, 66 p.

Nos territoires envahis
Rivages de France, avril 2001

Les fourmis au secours de la forêt
1999, éd. ONF, 53 p.

Que faire des boues ?
2000, éd. ECRIN, 66 p.

Cahiers techniques de l'agriculture durable
2001, éd. CIVAM

Isabelle Dounias : Systèmes de culture à base de couverture végétale et semis direct en zones tropicales
2001, éd. CIRAD/CA-CNEARC, 139 p. + ann.

Indicateurs environnementaux pour l'agriculture
2000, éd. OCDE, 55 p.

La Seine en équations
2000, éd. PIREN-Seine, 31 p.

Roger Ribotto : Quelques mots sur l'"écologie profonde"
2000, éd. Vienne Nature, 25 p.

Roger Ribotto : Plante, bête, homme : même futur
2000, éd. Vienne Nature, 85+101 p.


In extremis

Insectes
n°121, 2e trimestre 2001


[R] Textes

Commission française du développement durable

Avis n°2000-01 (mars 2000) sur "Le principe de précaution"
Rapport au Premier ministre de Philippe Kourilsky (professeur au Collège de France, directeur de l'institut Pasteur) et Geneviève Viney (professeur à l'Université Paris I Panthéon-Sorbonne), du 15 octobre 1999, où les rapporteurs estiment indispensable d'organiser la mise en œuvre du principe de précaution, afin "d'améliorer réellement la sécurité des citoyens", livrant des recommandations visant tant "la réflexion et l'action pour le plus long terme" que la "mise en œuvre dans le court terme" par "des actes politiques et réglementaires".

Le rapport de Philippe Kourilsky et Geneviève Viney est remarquable par son exploitation cohérente de vastes sources d'information, et la pertinence de ses annexes qui analysent les principales confronta-tions récentes du principe de précaution avec les réalités (sang contaminé, prion, OGM).
Pourtant, la conception relativement étroite du principe de précaution développée dans le rapport ne permet pas de prendre en compte le concept de développe-ment durable, et n'est pas à la mesure de la défiance déjà présente dans l'opinion publique.
Du point de vue du développement durable, le choix d'une approche limitée aux risques sanitaires et environnementaux conduit à confiner l'application du principe de précaution, en omettant de l'appliquer aux conséquences premières de l'innovation technique sur la société, aussi bien en termes économiques qu'en termes de développement, d'emploi, d'équité sociale, de solidarité Nord-Sud, etc. L'exigence du développement durable et la pratique qui se dégage des expériences récentes conduisent en effet à élargir la notion de principe de précaution bien au-delà des risques sanitaires et environnementaux, par exemple jusqu'aux différents problèmes de société qu'induisent les innovations technologiques.
D'autre part, la CFDD regrette que le rapport limite son analyse aux dommages directs exercés sur l'homme, en négligeant les dommages induits sur l'homme par les atteintes aux ressources indispensables à son développement (air, eau, sol, biodiversité, etc.).
Enfin, le rapport n'accorde aucune place dans son analyse à la notion d'irréversibilité, laquelle paraît pourtant devoir être placée au centre du principe de précaution dans la plupart des cas.
Ces diverses limites conceptuelles induisent logiquement une sous-estimation de la fonction démocratique du débat public et une surestimation du rôle et du statut de l'expertise scientifique.
La proposition de créer une Agence d'expertise scientifique et technique (AEST) est séduisante, essentiellement si elle permet la suppression des innombrables structures d'expertise actuellement existantes. Mais on peut douter de ce résultat, et craindre que l'AEST ne vienne s'ajouter à la multitude de commissions, comités, centres d'étude, etc., dont la pérennité sera toujours revendi-quée par quelque ministère ou lobby influent. De plus, si l'AEST venait coiffer l'ensemble des structures spécifiques d'expertise, cette agence subirait une croissance continue la rendant difficilement gérable, par l'apparition incessante de nouveaux thèmes à expertiser. Le rapport souligne que "la contractualisa-tion et la rémunération de l'expertise, en rendant l'assurance possible, permettrait aux victimes d'espérer une véritable indemnisa-tion par le jeu de l'action en responsabilité civile ". Cette mesure, qui faciliterait aussi l'identification de l'expert et la transparence des avis, serait sans aucun doute bénéfique mais elle ne nécessite pas l'existence de comités d'experts ou d'une agence d'expertise.

Le rapport reprend la perspective d'une expertise en deux cercles, telle qu'avancée par la conférence des citoyens sur les OGM (1998). Mais ici, le premier cercle (expertise scientifique) est largement hégé-monique tandis que le second (aspects éco-nomiques, culturels et sociaux) est placé sous contrôle. Cette attitude est d'autant moins justifiée que le rapport reconnaît que l'"expert ne sait pas" et que ses opinions "ne sont pas exemptes de tout préjugé". Dans ces conditions, l'expertise possède-t-elle les qualités que l'on accorde aux attitudes scientifiques, et ne faudrait-il pas parler de "l'expertise des scientifiques" plutôt que de "l'expertise scientifique" ? Dans un de ses arrêts, cité dans le rapport, la Cour de justice des Communautés européennes (24 novembre 1993) indiquait que "les mesures de conservation des ressources de pêche ne doivent pas être pleinement conformes aux avis scientifiques [...]". Il apparaît effectivement incohérent de reconnaître la situation d'incertitude des experts sans la prendre réellement en compte pour l'élaboration de la décision politique. Tel est pourtant le sens de la proposition qui inféode le deuxième cercle au premier. En quoi les arguments économiques, écologiques, sociaux ne méritent-ils pas, tout autant que les arguments scientifiques et techniques, d'être considérés comme "expertises" (terme réservé presque partout, dans le rapport, à l'approche scientifique) ? Pourquoi des experts de premier cercle sont-ils encore nécessaires au sein du second, si l'expertise scientifique a déjà été produite et communiquée ? Pourquoi la réflexion du deuxième cercle ne serait-elle nourrie que des expertises issues du premier, comme si celles-ci contenaient la totalité du savoir scientifique ? Pourquoi placer le deuxième cercle sous tutelle des agences de sécurité sanitaire, lesquelles en choisiraient les membres et rendraient publics "les produits de l'analyse", toutes prérogatives reconnues au premier cercle, auquel revient aussi le privilège d'informer les citoyens et les journalistes ? Le dispositif laisse peu de place aux associations de consommateurs, aux ONG ou à des propositions alternatives, pour réserver l'essentiel de l'expertise aux organismes de recherche, universités, Académie des sciences. Le projet de faire de l'expertise (scientifique seulement) un "domaine reconnu, doté des enseignements, voire des diplômes adéquats, d'un système de publications et de mécanismes de reconnaissance" pourrait conduire à formaliser une société des experts, dont les intérêts ne seraient pas nécessairement conformes à ceux des citoyens.
Le rapport insiste fréquemment sur la nécessité de "chiffrer" les risques correspondants à l'innovation technologique, réduisant ainsi le champ même des risques poten-tiels à ceux qui seraient objectivement mesurables. Une telle exigence suppose que les avis qui importent réellement sont ceux qui émanent de l'autorité scientifique et ne concernent que les points sur lesquels cette autorité est capable de démonstration, c'est-à-dire que la précaution ne serait acceptable que confondue avec la prévention. Cette exigence de scientificité est d'autant plus surprenante qu'elle ne semble pas revendiquée pour démontrer les avantages de la technologie : nous n'avons ainsi trouvé nulle part des éléments d'information crédibles permettant de "chiffrer" l'intérêt de la culture des plantes transgéniques. Faut-il se suffire des vagues gains de productivité (d'ailleurs très faibles) annoncés par les industriels ? Quelle urgence à lancer un mode de production, non seulement problématique mais sans avantage démontré ? Admettre que "les plantes transgéniques ça marche !" ne relève-t-il pas de la croyance, voire de l'idéologie, plutôt que de la rationalité ? Même si des résultats indiscutables venaient bientôt démontrer des gains appréciables de productivité grâce au recours aux OGM, l'absence jusqu'ici tolérée de telles informations dans les instances d'expertise, comme au niveau de la décision politique, témoigne déjà que la non scientificité n'est pas nécessairement du côté de ceux qui "s'opposent au progrès"...
La CFDD propose un dispositif très différent pour la précaution, prenant réellement en compte les incertitudes de l'expertise scientifique, l'expression d'analyses variées (institutionnelles et in-dé-pendantes, techniques et sociales, nationales et étrangères, etc.) et en plaçant le centre d'évaluation au sein de la société civile. Il s'agirait de constituer un Comité consultatif pour l'évaluation des technologies, composé de citoyens tirés au sort et volontaires pour s'informer sur tous les aspects de l'innovation en cause. À la demande de ce Comité, des experts extérieurs et variés (scientifiques, économistes, ONG, spécialistes des sciences humaines et so-ciales, collectifs, etc.) seraient appelés, par contrat spécifique, à produire des rapports circonstanciés. Nourris de l'ensemble de ces informations, les membres du Comité devraient pouvoir produire un avis éclairé en direction du décideur politique. En cas d'incertitude persistante au sein du CCE, il serait fait appel à des conférences de ci-toyens, sur le modèle de celle organisée en 1998 mais menées en plusieurs lieux géographiques simultanément, la multiplica-tion de telles assemblées étant favorable à l'objectivité.
La CFDD estime que les réponses obtenues lors de telles consultations, confrontant le savoir et le désir, la rationalité et le bon sens, seraient propices à la prise de décision politique. Elle soutient qu'un tel protocole, dont les modalités méritent une étude plus détaillée (nécessité d'un modérateur, rôle de la CFDD dans le pilotage, etc.), est susceptible de limiter l'influence de lobbies agissants aussi bien que celle de craintes mal fondées, et ainsi de contribuer aux conditions d'un développement durable.

Avis n° 2000-02 (juillet 2000 ) sur " Les organismes génétiquement modifiés "

Cet avis n'a pas vocation à traiter tous les problèmes soulevés par les OGM, mais seulement à faire le point en juillet 2000, sur les seuls organismes végétaux et avec des préoccupations du développement durable. Cependant la question des OGM a permis de révéler un certain nombre de difficultés de l'organisation du pouvoir politique à propos des productions scientifiques et techniques, qui obligent à articuler choix politiques et savoirs, scientifiques ou profanes. Les propositions qui sont faites ici, à partir du cas des OGM, intéressent donc aussi la plupart des nouvelles technologies.

Après deux rencontres avec des politiques, des scientifiques et des fonctionnaires chargés du dossier des OGM, les membres de la CFDD n'ont pas réussi à obtenir de données sur les avantages des plantes génétiquement modifiées actuellement plantées, pas même sur les rendements à l'hectare ou les doses de pesticides utilisées ; il semblerait même qu'en Amérique du Nord, l'utilisation d'insecticides et d'herbicides n'a pas diminué depuis l'introduction des plantes transgéniques. Tous ont admis en tout cas que les rares études disponibles ne pouvaient pas être considérées comme validées sur le plan scientifique. Ayant appris toutefois que des études, financées par différentes institutions, étaient en cours en France, la CFDD demande que les termes de référence de ces études lui soient fournis, et souhaite pouvoir les discuter avec les chercheurs engagés dans ces opérations. Outre des études purement françaises, il serait important de faire évaluer rigoureusement les études américaines et canadiennes qui ont été entreprises sur les plantations effectuées depuis quelques années dans ces pays.

La CFDD en conclut que, faute d'éclairages précis sur les avantages des OGM et, donc, en l'absence d'éléments pour contrebalancer les risques avérés, le moment n'était pas venu de prendre des décisions. Elle demande à participer au pilotage des études d'évaluation des OGM.

La CFDD constate que rien ne permet actuellement d'évaluer l'impact des OGM sur le tissu social agricole. Ce critère n'est pas pris en compte dans les procédures d'évaluation préalables à la mise sur le marché des OGM.

La CFDD demande que les négociations soient reprises pour l'introduction des critères économiques et sociaux dans l'OMC.

Elle souligne que le libre choix laissé aux consommateurs, qui est l'un des critères du développement durable, implique au minimum la réalisation d'une double filière qui n'a pourtant pas été fixée comme objectif clair dans la révision de la directive 90-220. Le coût imputable à l'introduction des OGM, y compris des pollutions accidentelles, doit être assumé par l'industrie des biotechnologies et non par les acteurs de la filière alimentaire traditionnelle.

La CFDD demande des procédures d'évaluation des coûts économiques et sociaux des OGM, y compris à l'OMC, et l'imputation des coûts d'éventuelles conséquences des OGM, comme ceux d'une double filière, à l'industrie des biotechnologies et non à la filière traditionnelle.

La CFDD est frappée du peu de lisibilité des politiques française et européenne en matière d'OGM. Les décisions, prises à des échelons très divers, local, national, européen, international, conduisent souvent les citoyens à penser que la " contrainte " européenne ou internationale invoquée par le gouvernement est une manœuvre destinée à faire passer des décisions favorisant les intérêts économiques des industriels au détriment des intérêts des citoyens.

La politique de recherche en matière de plantes transgéniques qui conduit à augmenter les crédits d'une technologie par ailleurs soumise à moratoire et très contestée dans plusieurs rapports parlementaires, en est un exemple et augmente des problèmes qu'elle prétend avoir la capacité de résoudre.

La CFDD pense que le gouvernement devrait présenter plus clairement le sens de son action sur des points précis, et rendre compte régulièrement de la manière dont il réalise ces objectifs. Lorsqu'il a commandé un rapport ou une expertise, il devrait en rendre publique une analyse, expliquer comment il suit certaines recommandations et donner les raisons pour lesquelles il s'écarte d'autres suggestions.

Pour des raisons parfois opposées, le public se sent insuffisamment représenté par ceux dont c'est la fonction institutionnelle, Parlement, gouvernement, partis politiques, syndicats et même ONG. Les crises sanitaires et environnementales qui ont abouti à la révélation de dangers connus depuis longtemps ont accentué le sentiment de distance entre ceux qui décident et ceux qui subissent. Le milieu scientifique, à travers la figure de l'expert, n'en est pas sorti indemne.

Les conférences de citoyens sont un moyen d'expression qu'il conviendrait de développer sous des formes variées. Comme déjà évoqué dans l'avis 01 de la CFDD (mars 2000), elles ont vocation à compléter les autres institutions et procédures de la démocratie sans les remplacer ni prétendre résoudre tous les problèmes, moins encore prendre des décisions. Leur fonction principale est d'éclairer les politiques sur ce que pensent et veulent leurs concitoyens.

La décision publique impose de plus en plus souvent le préalable d'une expertise. Dans de nombreux cas, les commissions d'experts ne comportent pas de représentants de la société civile. Dans d'autres cas, ils sont présents mais marginalisés par le fonctionnement technique de la commission.

La CFDD propose qu'un cercle citoyen autonome du type Comité consultatif pour l'évaluation des technologies (voir avis 01) puisse convoquer les commissions d'experts et leur demander explications et justifications de leurs analyses et de leurs conclusions.

Les grands choix en matière de recherche sont effectués de manière opaque alors qu'ils engagent l'avenir. La programmation de la recherche est faite au nom d'une demande sociale dont personne ne sait comment elle est estimée.

La CFDD demande qu'une réflexion soit menée sur la participation des citoyens à la définition des objectifs de recherche dans les grands organismes publics. Cette contribution de la société civile serait surtout utile au niveau de projets précis portant sur des questions sensibles comme l'alimentation animale.

En outre, la CFDD demande de façon pressante :

- que le gouvernement examine d'urgence la question de l'inadaptation des réglementations actuelles à la technologie de la mutagenèse dirigée ;

- que le gouvernement active la réflexion beaucoup trop lente et hésitante entamée sur les alicaments ;

- que des indicateurs objectifs soient définis pour mesurer les " pollutions accidentelles " et évaluer les risques écologiques et les dommages économiques des contaminations par OGM ;

- que les plantes génétiquement modifiées pour produire leur propre insecticide soient analysées selon les mêmes procédures qu'un insecticide. Pour les plantes devenues tolérantes à un herbicide, cette situation inédite où le végétal accumule les produits phytosanitaires nécessite des études nouvelles sur la toxicité de l'herbicide et de ses métabolites ;

- que le gouvernement prenne conscience de la faiblesse de la directive 90-220 en matière d'évaluation des risques pour la santé humaine. Aucune méthode d'évaluation des risques pour la santé n'est proposée dans les annexes techniques de la directive, ce qui équivaut de facto à une absence d'obligation d'évaluation.

La Commission française du développement durable

La CFDD est un organisme indépendant consultatif placé auprès du Premier ministre. S'inscrivant dans le cadre des textes de l'ONU émanant du Sommet de la Terre de Rio de 1992 (Action 21, article 38.40) elle est chargée :
- de définir les orientations d'une politique de développement durable ;
- de soumettre au gouvernement des recommandations ayant pour objet de promouvoir ces orientations.
Elle contribue à l'élaboration du programme de la France en matière de développement durable.
Son président et vingt membres sont nommés par le Premier ministre pour une durée de trois ans renouvelable, sur proposition du ministre chargé de l'Environnement. La commission comprend également trois membres de droit : le représentant de la France à la Commission du développement durable de l'ONU, le Président de la Mission interministérielle sur l'effet de serre et le Commissaire général au Plan.

Outre les avis reproduits ici, la CFDD a produit, durant l'année 2000 :
- en novembre, son Avis n° 2000-03 sur "Les mécanismes de flexibilité de Kyoto". A quelques jours de la conférence de La Haye, la CFDD tenait à rappeler que la mise en œuvre éventuelle de ces mécanismes devait tenir compte des principes fondateurs de développement durable, avec les exigences de solidarité, d'équité et de souci du long terme qui y sont attachées. Elle mettait en garde l'opinion et les pouvoirs publics contre les risques qu'une marchandisation sans finalité de convergence clairement affirmée pouvait induire à long terme ;
- en décembre, son Avis n° 2000-04 sur "La brevetabilité du vivant". La CFDD a été saisie sur ce thème par la ministre de l'Aménagement du territoire et de l'Environnement. Il s'agit d'un premier avis qui, faisant part des préoccupations éthiques de l'opinion publique, souligne que l'évolution du droit international des brevets n'est pas conforme aux objectifs du développement durable pour ce qui concerne les biotechnologies.

CFDD, ministère de l'Aménagement du territoire et de l'Environnement
20, av. de Ségur - 75302 Paris 07.
Tél. : 01 42 19 17 79 ; fax : 01 42 19 17 90 ; cfdd@environnement.gouv.fr


[R] Le Courrier de l'environnement de l'INRA n°43 ; Les ressources bibliographiques du Courrier