Le Courrier de l'environnement n°42, février 2001

La Sierra, au Pérou


J'ai fait récemment un voyage de travail dans les Andes, au sud du Departamento de Lima, dans la haute vallée du río Cañete (provincia de Yauyos). Pendant une semaine, nous étions un groupe de 6 personnes (économistes, géographes, agronome) sur deux 4x4 à participer à cette expédition. Les origines institutionnels du groupe étaient divers, depuis l'IRD (ex-ORSTOM) jusqu'à l'ICARDA (International Center for Agricultural Research in the Dry Areas), en passant par l'IEP (Instituto de Estudios Peruanos), ou l'ONG Cusichaca Trust. Nous travaillons sur les terrasses de culture préhispaniques à mur en pierre appelés andenes, base de l'agriculture et clé de voûte de la société traditionnelle andine entre 2 000 et 4 000 m, qui sont bien représentées dans la région.
Il s'agit de " la Sierra ". Cette expression désigne en Espagne une région montagneuse habitée entre, disons,
1 000 et 2 500 m d'altitude et n'est pas tellement utilisée par les alpinistes ou les randonneurs qui préfèrent aller à " la montaña ", mais plutôt par les vacanciers pépères ou par ceux qui retournent avec une certaine fréquence à leurs lieux d'origine ou de villégiature estivale. Ici la sierra, ce sont les Andes en général, un massif très habité puisqu'il contient la moitié de la population du pays, soit 12 millions d'habitants ; c'est ces dernières décennies que le niveau démographique de la fin de la période précolombienne a été rattrapé. Ces Indiens (en espagnol indígenas, indios étant péjoratif) sont plus qu'autosuffisants, mais pauvres, voire très pauvres. Dans cette sierra-ci, il faut compter avec une altitude qui oscille entre 2 000 et plus de 6 000 m: le Huascarán culmine à 6 768 m et il est, à ce qu'il paraît, le plus haut sommet du monde intertropical.
La Sierra péruvienne a été très touchée par le mouvement guérillero Sendero Luminoso, qui a opéré dans la région pendant dix ans et jusqu'en 1995, année où les troupes de Fujimori ont capturé le chef principal. Ce phénomène a complètement bousculé l'évolution des systèmes traditionnels d'organisation de la région (quoiqu'ils n'avaient pas arrêté d'être bousculés régulièrement depuis toujours par les uns ou par les autres). Ces systèmes sont fondés sur la gestion collective des ressources et des infrastructures agricoles (irrigation, terrasses de culture) par les " comunidades ", ou groupements municipaux de chefs de famille. Le phénomène sendériste reste tellement présent pour les péruviens, que lorsque j'avais voulu utiliser le terme " sentier " pour désigner un petit chemin, je me suis fait reprendre en me priant d'utiliser plutôt " chemin ", puisqu'au Pérou tout sentier était lumineux…
Je ne parlerai pas de la partie basse de la vallée du Cañete, véritable oasis vert et tropical où tout pousse avec profusion dans le désert irrigué, depuis la canne à sucre jusqu'à la vigne. C'est un tout petit Nil péruvien. La route goudronnée s'arrête à Lunahuaná, enclave touristique au bord du Cañete où les " Limeños " vont faire du canotage sur des embarcations de rafting sans aucun danger. Entre Lunahuaná et la Haute Vallée, les établissement touristiques disparaissent assez vite et habitants ont des activités et des attitudes rapidement moins directement orientés vers la côte urbanisée et occidentalisée ou de tradition " criolla ".
Nous sommes arrivés à Catahuasi, point d'entrée de la partie haute de la vallée, situé à 1 160 m (seulement), le 9 décembre. Puis nous sommes partis à Auco, 1 000 m plus haut, voir les arbres fruitiers (pommiers, néfliers, avocatiers, abricotiers…) qu'ils associent à d'autres cultures, sur ces terrasses préhispaniques à talus de pierre appelées andenes, anciennement vouées à la culture du maïs. Nous étions sur le point de discuter du caractère organique de l'agriculture de la Sierra, lorsque nous avons trouvé les premières bouteilles d'hormones et de pesticides qu'ils utilisent sur les arbres fruitiers. Ce furent aussi les dernières, faut dire. Le village de boue séchée (adobe), d'aspect assez misérable et à moitié abandonné, contenait deux maisons avec des façades moulées de style Renaissance, ce qui faisait assez original (et l'était, on n'a pas vu cela après). Sur la Plaza de Armas, comme il en existe dans toute ville ou village plus ou moins colonial au Pérou, à côté de pâles reproductions d'antiques céramiques péruviennes mal coloriées, nous en avons trouvé une - aussi mauvaise - d'un lion africain et, en plein milieu, une fontaine avec des manchots des Malouines. L'ensemble était à la fois comique et triste, mais cette impression s'est effacée les jours suivants. Nous partions, et à ce moment une femme qui venait de passer est arrivée en courant avec un sac de petites pommes en cadeau, premier exemple de la générosité de ces gens qui a résisté en partie aux vicissitudes des temps modernes.


Le lendemain, nous avons visité l'impressionnant maïzal (andenería) de Laraos, en partielle déconfiture mais encore en bon état de production. C'est dans des points comme celui-ci que l'on peut se rendre compte du niveau de maîtrise de l'agriculture de montagne, de l'eau et des sols, que les Indiens étaient parvenus à développer bien avant la période inca, dans des sociétés traditionnelles fortement collectivistes où la main d'œuvre ne manquait pas. Actuellement, la crise des comunidades et la migration vers les villes font le jeu de l'abandon partiel des infrastructures ancestrales.
Ce genre de maizal existe dans toutes les communautés. En plus du maïs, la pomme de terre et la fève (principaux apports de l'agriculture péruvienne au monde), ils y cultivent encore une grande variété d'autres tubercules et racines qui sont l'objet d'études et de trafics poussés de biodiversité. Depuis l'époque coloniale, certains de ces andenes ont été transformés pour l'élevage de vaches laitières, puis pour la culture de plantes fourragères pérennes, notamment de luzerne. Enfin, depuis peu, des essais de diversification pilotés par des ONG ou par des organismes gouvernementaux les ont amené sans grand succès à cultiver dans certaines parcelles de l'ail ou, tout récemment, des plantes médicinales et aromatiques introduites (la menthe ou le romarin donnent plus d'huiles essentielles en montagne) pour le marché péruvien. Ils y plantent par endroits des eucalyptus, dans les zones d'andéneria à moitié abandonnées et souvent privatisées qui sont le témoignage de la dérive du système traditionnel. Ces arbres à croissance rapide sont très utiles pour le paysan, qui peut ainsi disposer de bois de chauffage pour l'hiver, mais très destructeurs pour les sols et pour les murs des andenes, qu'ils détruisent lors de leur chute.

Bref, nous n'avons plus quitté les 3 000 m d'altitude, si ce n'était pour suivre le chemin des eaux et le remonter ensuite. Carania, Alis, Miraflores, Yauyos, Huantán, Aquicha, Allauca, ce sont quelques-uns des noms des communautés que l'on a visitées. Ça a été un parcours riche en enseignements et en discussions entre nous et avec les habitants, que nous avons rencontrés par hasard ou demandé à rencontrer dans le cas de certaines autorités des villages. On nous regardait passer avec attention et curiosité. En règle générale, on nous traitait de " ingenieros " et on pouvait nous demander toute sorte d'avis ou de conseils. Au Pérou (et au moins aussi en Colombie, parmi les pays d'Amérique latine), il y a une tendance générale forte à s'adresser à quelqu'un par son titre ou diplôme, avant que par son nom. Pour les paysans des montagnes, tous ceux qui viennent de la ville et qui ne sont pas des touristes sont, en règle générale, des ingénieurs qui viennent transformer le monde (amener des nouvelles cultures, planter des arbres, construire des routes, des ponts, des barrages…). On nous demandait souvent des conseils sur la conduite de certaines cultures ou sur le contrôle de certaines maladies, mais on nous a aussi demandé si l'on pouvait extraire une dent. On a eu témoignage, par exemple, à Huantán, d'un de ces ingénieurs qui est venu leur dire, en montrant l'exemple s'il vous plaît, comment planter et conduire la pomme de terre pour obtenir de meilleurs rendements, ce qui les a fortement impressionnés. Maintenant, ils suivent tous dans le village la méthode de ce gringo d'ingénieur originaire d'Autriche, si je me souviens bien, qui leur a appris à planter un légume que leurs ancêtres avaient domestiqué il y a peut-être 10 000 ans.
Dans nos promenades, on a aussi pu apprécier des canaux d'irrigation ou des versants agricoles détruits par les waikos, terme qui désigne en général des coulées de terre qui peuvent arriver dans la période des pluies, de décembre à avril, ou par suite d'un tremblement de terre. Ces phénomènes destructifs locaux se sont vus accrus par la périodicité croissante du phénomène d'El Niño, liée au réchauffement de la planète. On pouvait ainsi voir
On a vu un gros village de pierre abandonné à Miraflores. Les toits de paille disparus, cela fait l'effet d'étranges têtes écervelées, alors que les maisons abandonnées du nouveau village en adobe tiendront bien moins longtemps. C'était le seul habitat en pierre, d'après mes souvenirs, sauf les ruines inca de Huantán, avec leurs belles pierres polies et leurs fameuses portes et fenêtres trapézoïdales.
Ce qu'on n'a pas croisé, ce sont les lamas et les alpacas. À cette époque de l'année, il faut monter bien plus haut pour les voir ! Peut-être dans mon prochain voyage… .