On en parle encore  

Le Courrier de l'environnement n°34

L'article en question :

Daszkiewickz P., Aikhenbaum J., 1998. Aurochs, retour d’un animal préhistorique... ou manipulation scientifique ? CE, 33, 73-79. (L) (°)
On disposerait, clament des médias, d'un animal épatant pour la gestion écologique de zones difficiles : l'Aurochs de Heck. Mais ce n'est qu'un bœuf à l'allure préhistorique, créé par croisement de races domestiques sous le régime nazi, par les frères Heck, longtemps après l'extinction de l'espèce en 1627 en Pologne : une reconstitution faite dans l'ambiance d'un retour aux sources de l'identité germanique...

Texte in extenso, réaction de F. Moutou, réaction de C. Guintard, réponse des auteurs.


[R] Une réaction

L'article sur l'Aurochs du numéro 33 du Courrier de l'Environnement de l’INRA me surprend un peu. Connaissant une des équipes (École vétérinaire de Nantes) travaillant sur cet animal, j'avais entendu parler des griefs politiques que l'on associait à leur travail et que j'avais du mal à comprendre. Je viens donc de les lire et tout cela me semble vraiment lointain de ce qu'ils font.

Personne ne prétend sérieusement que les animaux « reconstitués » sont des aurochs. Le dernier « vrai » aurochs ayant disparu au XVIIe siècle, il parait aussi difficile de parler « d'un animal préhistorique » comme l'écrit le titre de l'article, ce qui ne veut pas dire grand chose d'ailleurs. Parler d'hybride mériterait aussi des précisions. Chaque race bovine actuelle résulte d'un certain mélange de rameaux plus anciens et ces animaux n'échappent pas à la règle. On parle souvent de race quand un certain nombre de caractères se retrouvent de génération en génération après s'être fixés, contrairement aux hybrides qui mélangent de façon plus aléatoire des caractères issus de souches différentes. Au niveau systématique, tout le monde est d'accord pour dire que Bos primigenius est éteint. Par convention, on appelle les bovins domestiques B. taurus ou B. indicus.

Le procès des frères Heck me parait étranger à l'idée actuelle d'exploiter certains paysages par ces bovins. Les Charolais ou les Normandes (regardez les publicités) me semblent aussi toujours plus populaires que ces animaux et je comprends vraiment mal ce curieux article. Tout ce qui y est écrit est connu, mais la conclusion sort du domaine de la zoologie ou de la zootechnie, univers auquel se limitent les équipes que je connais travaillant sur ce sujet.

François Moutou
Laboratoire central de recherches vétérinaires, unité d’Épidémiologie, BP 67, 94703 Maisons-Alfort.


[R] Une seconde réaction

L'Aurochs-reconstitué ; réflexions, travaux, actions, perspectives

L'Aurochs-reconstitué n'est pas l'Aurochs, pas plus que Lascaux II n'est Lascaux ! Les appellations Aurochs-reconstitué, Néoaurochs, boeuf ou bovin de Heck (Heck Cattle...) ont pour but d'éviter toute confusion avec l'ancêtre disparu, le Bos primigenius ou Aurochs, et font référence soit aux buts recherchés, à savoir montrer un animal se rapprochant de l'Aurochs, soit aux auteurs de la reconstitution, les frères Heck. La proposition faite en 1995 lors de la création du SIERDAH de « Aurochs de Heck » permettait de rassembler les deux idées. Lors de la reconnaissance en 1997 par la Commission nationale d'amélioration génétique à l'aide du code race n°30, j'avais, sous la pression de la Commission, accepté le nom d’ « Aurochs reconstitué » afin de ne pas mettre en avant les frères Heck dont les travaux remontent aux sombres heures de l'Allemagne des années 301.

Le trait d'union entre Aurochs et reconstitué en fait donc un nom composé, de sorte que l'Aurochs-reconstitué n'est ni un Aurochs (Bos primigenius), ni un reconstitué, pas plus qu'un Rouge-gorge n'est un rouge ou une gorge. Où est donc la supercherie scientifique ?

Nous avons un bovin, qui est probablement celui qui, parmi les populations ou races actuelles, présente l'aspect extérieur le plus proche de l'ancêtre disparu. Il présente par ailleurs des aptitudes de rusticité particulièrement intéressantes ce qui est un atout essentiel à la race et explique que de nombreux éleveurs commencent à s'y intéresser (notamment pour l'entretien des friches dans l'Union européenne). Dans ce sens, un syndicat international d'éleveurs d'Aurochs-reconstitués a vu le jour en 1995 à Rambouillet (le SIERDAH : Syndicat international pour l'élevage, la réintroduction et le développement de l'aurochs de Heck ; sur Internet à www.vet-nantes.fr/ENVN/aurochs.htm) et fédère aujourd'hui six pays européens (Allemagne, Belgique, France, Hongrie, Italie et Pays-Bas). Ses buts sont avant tout de promouvoir l'élevage de cet animal, de mettre sur pied une réflexion scientifique sur la sélection des animaux et de tenir le livre généalogique .

Claude Guintard
président du SIERDAH, Parc du Château, 78120 Rambouillet

Avec un petit point bibliographique :

BUNZEL-DRÜKE (M.) et (M.) SCHARF: Heckrinder in der Lippeaue, Natur- und landwirtschftskunde, 31, 1995, 49-54.

DATHE (H.): International Studbook- of the Aurox-like domestic cattle, 1, I, Berlin 1980, 1985, 2-6.

GUINTARD (C.) L'Aurochs et ses essais de reconstitution, thèse de Doctorat vétérinaire, Nantes, 1988, 303 p.

GUINTARD (C.) : "L'Aurochs reconstitué : un descendant du Bos primigenius ?" in Aurochs, le retour. Aurochs, vaches et autres bovins de la préhistoire à nos jours. Centre Jurassien du Patrimoine, Lons-le-Saunier, 1994, p. 179-196.

GUINTARD (C.): La remise en liberté de l'Aurochs de Heck, Bull. Soc. Sc. Nat. Ouest de la France, nouvelle série, tome 18, (1), 1996, 8-33.

GUINTARD (C.) et DENIS (B.), Pour un standard de l'Aurochs de Heck, Ethnozootechnie, varia, 5 7, 1996, 2530.

GUINTARD (C.) : Adaptation de l'Aurochs reconstitué à la remise en liberté ; trois exemples de réintroduction dans les milieux difficiles humides, Bull. Soc. Zool. Fr., 122 (2), 1997, 91 - 100.

GUINTARD (C.) : De l'Aurochs à la race bovine normande, in La vache et l'homme, Musée de Normandie, 1997, Ed. Mait'Jacques, p. 8-18.

GUINTARD (C.) : L'Aurochs de Heck : un patrimoine génétique sauvage à sauvegarder, ZOOGENE: 5ème Congrès International du S.N.D.P.Z., Cherbourg, 21-27/10/1996, à paraître.

GUINTARD (C.) et REWERSKI (J.) : Disparition de l'Aurochs en Pologne au XVIlème siècle, et projet de réintroduction de l'Aurochs-reconsti tué en Mazury. Journée d'étude Université de Liège, "Colloque d'hisloire des connaissances zoologiques", Animaux perdus, animaux retrouvés : réapparition on réintroduction en Europe occidentale d'espèces disparues de leurmilieu d'origine, Institut de Zoologie, Liège, 1998, à paraître.

HOEKSTRA (A.) et VULINK (J.T.): De sociale organisatie van een kudde Heckrunderen, Flevobericht, nr 353, 1994.

WIGBELS (V.L.): Heckrunderen (Bos taurus) en Konikpaarden (Equus przewalskii gmelini) in de Oostvaardersplassen. Staatsbosbcheer, 1989, 67-83.

Et une photo de C. Guintard, d'un Aurochs-reconstitué mâle, prise au Zoorama européen de Chizé.


[R] Les auteurs, Piotr Daszkiewicz et Jean Aikhenbaum, répondent :

Il faut avoir de l’imagination pour voir dans une simple coquille (absence d’un point d’interrogation dans une note en bas de page) une volonté de « travestir la vérité ». Dans notre texte, nous avons écrit que M. Guintard doute du statut de cet animal. Nous avons signalé ces « doutes » :

- bien qu’il parle de réintroduction et non d’introduction, il reconnaît qu’il s’agit d’un aurochs et que, de ce fait, il est possible de le réintroduire ;

- bien qu’il accompagne ces photos avec l’inscription aurochs (sans guillemets) ;

- bien qu’il utilise le nom d’aurochs reconstitué ;

- bien qu’il parle de reconstitution d’aurochs et non de création d’une race nouvelle.

Nous rappelons également que cet animal n’est pas présenté comme un « bovin rustique ». L’appellation abusive d’aurochs fait qu’il jouit d’un grand intérêt médiatique, ce qui évidemment le place en position privilégiée par rapport aux autres brouteurs et aux divers projets écologiques dans la course aux subventions. Dans ce contexte, nous sommes très heureux que M. F. Moutou confirme que « personne ne prétend sérieusement que les animaux « reconstitués » sont des aurochs ». Cette remarque ainsi que celle sur la convention sur la nomenclature devraient être adressées au SIERDAH et non au Courrier de l’INRA. Nous sommes également d’accord « qu’animal préhistorique ne signifie pas grand chose ». Heck utilisait cette formule reprise actuellement par une partie des médias. Nous n’avons jamais eu la prétention de présenter des données nouvelles. En revanche, nous sommes scandalisés qu’une telle supercherie perdure depuis plusieurs années, alors que tous ces faits et circonstances historiques sont connus. La transformation abusive de cette vache en « aurochs » a trouvé origine dans une démarche pseudoscientifique nazie. Les « recherches de Heck » n’ont été possibles que parce qu’elles se sont déroulées dans ce type de système totalitaire. Pour nous, la politique est indissociable de l’éthique, le premier devoir de la science est la recherche de la vérité, c’est le seul « grief politique » que l’on puisse nous attribuer.


[R] Note

1 Mais faudrait-il se priver de regarder des films de Walt Disney sous prétexte qu'une coccinelle (VW) a été mise en scène, ne plus prendre les autoroutes allemandes ou acheter BMW, Volkswagen... Il me semble qu'à l'heure où la France et l'Allemagne vont se doter d'une monnaie commune, ce débat est d'un autre âge ; en tous les cas, un bovin n'a rien à voir avec cela ! [Vu]


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